Le Théâtre du Blog a été créé en 2008 par Edith Rappoport et Philippe du Vignal; depuis, 9.450 articles ont été publiés sur le théâtre, la danse, les arts de la rue, les performances, le cirque, la magie, les livres, revues et les expositions spécialisées, en province et région parisienne, mais aussi à l’étranger…
Philippe du Vignal – Rédacteur en chef
Critique dramatique, il a été aussi responsable de la rubrique: Théâtre aux Chroniques de l’Art Vivant dirigées par Jean Clair puis à artpress dont Catherine Millet était la rédactrice en chef. Il a participé plusieurs années aux Nuits magnétiques d’Alain Veinstein à France-Culture et au quotidien La Croix. Il a longtemps dirigé l’Ecole du Théâtre National de Chaillot dirigé par Jérôme Savary, puis par Ariel Goldenberg. Il y enseignait aussi l’histoire du spectacle contemporain. Il a aussi été professeur à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs: département Scénographie et Section Costumes/Vêtement.
Sébastien Bazou
Ancien élève de l’École des Beaux-Arts de Dijon, s’est spécialisé dans l’installation multi-médias. Il a cofondé l’association et le magazine Artefake qui publie des articles sur l’histoire de la magie en Europe et aux Etats-Unis.
Jean Couturier
Critique dramatique et de danse et assistant du rédacteur en chef. Il a obtenu un master et une D.E.A. sous la direction de Robert Abirached à l’Université Paris X-Nanterre. Il a assisté le metteur en scène Philippe Genty pour plusieurs spectacles.
Christine Friedel
Est critique dramatique. D’abord, et notamment à Réforme. Elle a ensuite collaboré aux mises en scène du Théâtre du Campagnol, dirigé par Jean-Claude Penchenat et fait partie du groupe d’experts pour le théâtre à la D.R.A.C.-Île-de-France. Et elle a aussi été la rédactrice de la revue Plaisir(s) éditée par le château de la Roche-Guyon et est l’auteure de La Roche-Guyon, le château invisible.
Elisabeth Naud
Critique de théâtre, enseigne actuellement à l’Université Paris VIII. Elle est docteure en esthétique théâtrale.
Béatrice Picon-Vallin
Directrice de recherches au C.N.R.S., est spécialiste du Théâtre russe sur lequel elle a publié de nombreux livres. Elle dirige les collections Mettre en scène à Actes Sud-Papiers, Arts du spectacle aux éditions du C.N.R.S. et aussi Th. XX aux éditions L’Age d’homme.
Nicolas Villodre
a participé entre autres à la Coopérative des Cinéastes et a soutenu en 83 une thèse en arts plastiques consacrée à Christian Schad, Man Ray et Laszlo Moholy-Nagy.
Spécialiste et critique de danse contemporaine, il a été jusqu’en 2013, assistant du directeur de la Cinémathèque de la Danse et a publié de nombreux articles dans La Revue d’esthétique, Pour la Danse, La Cinémathèque Française…
Solange Barbizier
Critique de théâtre
Laurent Schteiner
Critique de théâtre
Correspondants :
Gérard Conio
professeur émérite de l’Université de Nancy, est un spécialiste de la civilisation russe et des pays de l’Est.
Nektarios G. Konstantinidis
traducteur et critique de théâtre notamment francophone, à Athènes et en Grèce.
(Tous les documents et archives sont publiés sauf avis contraire des ayants-droit et, dans ce cas, seraient aussitôt retirés).
Se retrouver, une conversation au Théâtre de la Colline
Théâtres fermés pour cause de crise sanitaire. Entrouverts, refermés, masqués, retreints, silencieux. Spectacles reportés, annulés, reprogrammés voire déprogrammés. «Année blanche» pour les intermittents du spectacle, c’est à dire prolongation de leurs droits à une indemnité du chômage, à condition d’avoir eu ces fameux droits!
Mais les autres? Nous comprenons que les précaires, ceux de la Culture et d’autres aient éprouvé le besoin d’occuper des théâtres. Après l’Odéon, avec toujours le souvenir de mai 68 qui s’impose et les craintes de la Ministre pour ce patrimoine, le Théâtre National de la Colline a été occupé par les élèves de plusieurs écoles d’art dramatique. (voir Le Théâtre du Blog).
Évincés avant d’avoir commencé, chassées par la crise et la fermeture de leur avenir sur les planches, ils y sont installé depuis plusieurs mois une sorte d’université mutuelle spontanée. «Nous nous sommes formés. Nous avons appris comment désobéir, comment nous révolter. (…) Ici, nous avons quitté l’apathie, nous nous sommes éveillés face à la dépendance d’un système élitiste insidieux ne reconnaissant que les siens et condamné depuis trop longtemps à sa propre perte.»
Donc ensemble, ils ont creusé les questions de solidarité, responsabilité collective et politique. Ils se sont organisés, ont invité des étudiants et universitaires d’autres disciplines, des sociologues, des philosophes et se sont imprégnés d’histoire avec Che Guevara en arrière plan : «Partout les brasiers s’étendent/partout nous essaimerons des foyers»… Sans crainte du lyrisme, la poésie et les émotions ont envahi leur déclaration finale. Nous sommes bien au théâtre, à la rencontre d’une parole donnant à penser. Ne manque plus que la pratique…
Et l’Institution elle-même? L’équipe de la Colline et son directeur Wajdi Mouawad ont accompagné l’occupation avec vigilance, discrétion, patience et humour. Il fallait éviter de tomber dans le piège: «Celui de devoir sacrifier soit le théâtre, soit la révolte. Reprendre les activités de l’un, c’est diminuer la nécessité de l’autre, privilégier la force de l’autre, c’est empêcher l’un. (…) Ce qui aurait été beau, évidemment, oui, c’est d’arriver, de ces théâtres et de ces révoltes, à faire un théâtre révolté. Mais pour l’instant, personne n’est prêt à faire le pas vers l’autre pour abandonner ce qui lui est cher. Les directions ne prennent pas part aux revendications des occupants et ceux-ci n’ont pas grand-chose à faire des conséquences des fermetures.»* D’où un échec dont il fallait faire quelque chose. Malgré toutes les belles, intelligentes, sincères, déclarations, tout reste en effet coincé. Quoique prétende le théâtre citoyen, il reste dans un entre-soi qui n’intéresse pas vraiment la société. On est loin de l’agora démocratique, de la Cité mais dans une toute petite arène où même le “commun“ a eu -et a encore- du mal à émerger. La question de l’identité dévore tout. «Catégories, fragments, chacun dans son groupe, chacun dans son coin et, le plus drôle : chacun prétend se battre pour les intérêts de tout le monde. Atomisation des altruismes. Si la véritable bataille est celle de la collectivité, de l’être ensemble, alors cette bataille nous l’avons complètement perdue. Occupants et directions, nous sommes battus par nos identités qui ne disent pas leurs noms.»*
Pas question d’en rester là. Modestement, reprenant la toile de Pénélope du « théâtre populaire », du “service public“, du “citoyen »… le Théâtre de la Colline a décidé d’analyser cet échec.Quelque deux cent cinquante chaises en cercle sur l’immense plateau: une façon de dire au public : ce théâtre est à vous. Et Wajdi Mouawad a invité les occupants qui étaient sur le départ, à cette «conversation». Avec tout ce que cet art mineur -qui fut majeur au XVIII ème siècle dans le cercle des Lumières- comporte d’écoute, respect mutuel, pensée rapide, saillies inattendues qui emmènent le raisonnement et l’échange là où on ne les attendait pas mais aussi rires, découvertes et plaisirs.
Cela a donc commencé sur le thème de l’identité : oui, il faut d’abord «se retrouver soi-même». Une jeune femme se lance: «Sachez respirer, sachons où nous en sommes, concentrons-nous.» Elle ose parler à voix nue, sans qu’un micro aille chercher des vibrations intérieures ou des réverbérations externes. Courageux ! Et cela a donné une belle écoute à la suite du débat, cette fois avec micros. Identité : questions du récit, du nom, de l’origine et témoignages dans un grand respect de l’autre.
Wajdi Mouawad s’y connaît en identités multiples: il est libanais, canadien et français (tantôt l’un, tantôt l’autre et aussi en même temps) et il donne une piste: «Nous ne sommes pas propriétaires de nos origines, dit-il, mais seulement les locataires. «Une voie vers un nouvel universalisme ? Seconde question, complexe: la décolonisation. Trop court pour en faire ressortir une synthèse. Mais renaissait le cercle de l’attention. Il a été peu question directement du théâtre mais il était bien là, élémentaire, en train de se rattacher à ses racines, à l’intelligence collective et à l’émotion partagée, à l’acteur qui, en apparence, agit «pour de faux» et qui fait réagir pour de vrai, sous sa fausse identité. Et ainsi de suite.
La reprise de Sœurs, texte et mise en scène de Wjadi Mouawad (voir prochainement (LeThéâtre du blog) pouvait donc se faire comme avant la fermeture du Théâtre de la Colline ou presque. Dans ce presque, il y a la crainte que le théâtre filmé mange le théâtre vivant et que la sphère privée, elle, mange le collectif. Mais aussi l’espoir que chacun mesure mieux ce qu’il fait, quand il réalise du théâtre…
Christine Friedel
*Extrait du Manifeste de Wajdi Mouawad à lire sur le site du Théâtre National de la Colline.
Jacques Weber était déjà au Théâtre Antoine en mai dernier avec ces Correspondances, un solo qu’il reprend sur cette même scène. Il s’agit d’une lecture-interprétation d’écrits de Gustave Flaubert (1821-1881) et de son quasi-contemporain Victor Hugo (1802-1885) qu’il surnommait « le grand crocodile ». Ces célèbres auteurs du XIX ème -encore très lus et étudiés: Madame Bovary était au programme de première cette année- ont entretenu une correspondance dont l’acteur a prélevé quelques moments savoureux.
Quant à Victor Hugo, ce créateur infatigable qui fait l’unanimité en France et qui est aussi très connu à l’étranger, il a pratiqué -et souvent avec bonheur- de nombreux genres littéraires et a une passion pour la langue française et un sens de l’épique assez rares. Le poète engagé contre Napoléon III dans Les Châtiments (1853) a aussi écrit cette Légende des siècles dont nous apprenions les poèmes dès l’école primaire. Il fut aussi le romancier des célébrissimes et très populaires Notre-Dame de Paris et LesMisérables, un livre encore deux siècles après sa parution sans cesse adapté au théâtre par les meilleurs metteurs en scène. Mais des pièces comme Ruy Blas qu’a fait renaître Jean Vilar et Hernani ne sont plus très jouées.
Victor Hugo, orateur exemplaire et remarquable dessinateur fut marié et père de cinq enfants mais aussi lamant de nombreuses femmes dont pendant quarante ans, l’actrice Juliette Drouet. Il devint aussi un grand-père affectueux et un homme politique. D’abord confident de Louis-Philippe et pair de France en 1845, il défendit le sort de la Pologne écartelée entre plusieurs pays. Nommé maire du VIII ème à Paris en 48, puis élu député, il réclama une instruction «obligatoire au premier degré seulement, gratuite à tous les degrés». Après le coup d’Etat en 1851 de Louis-Napoléon Bonaparte, Victor Hugo s’exilera pendant dix-neuf ans! A Bruxelles d’abord où il écrit un pamphlet Napoléon le petit puis à Jersey avec toute sa famille et… sa Juju dans une maison pas très loin de la sienne et ensuite à Guernesey. Il désapprouvera la répression contre les Communards et défendra les droits des femmes: «Une moitié de l’espèce humaine est hors de l’égalité, il faut l’y faire rentrer: donner pour contre-poids au droit de l’homme le droit de la femme. » Son œuvre romanesque et sa vie inspirèrent nombre de pièces, films, opéras, bandes dessinées, comédies musicales…
Gustave Flaubert, lui, est toujours considéré comme un des meilleurs romanciers du XIX ème avec Stendhal, Honoré de Balzac, Emile Zolaet Victor Hugo mais n’aura pas eu la célébrité de ce dernier. Madame Bovary paraît d’abord sous forme de feuilleton mais il est poursuivi (avant d’être acquitté) pour « outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs ». Il fut soutenu par Victor Hugo: «Vous êtes un de ces hauts sommets que tous les coups frappent, mais qu’aucun n’abat. (…) Vous êtes, Monsieur, un des esprits conducteurs de la génération à laquelle vous appartenez. Continuez de tenir haut devant elle le flambeau de l’art. Je suis dans les ténèbres, mais j’ai l’amour de la lumière. Je vous serre la main. »
De son côté, Flaubert n’a jamais caché son admiration pour ce monstre sacré de la littérature et la préface de Cromwell l’aura sans doute beaucoup influencé: «Hugo, en ce siècle, enfoncera tout le monde, quoiqu’il soit plein de mauvaises choses. Mais quel souffle ! Quel souffle!» Flaubert qui a eu une correspondance suivie avec lui, n’avait pas de mots assez durs pour Lamartine. « Il n’a jamais pissé que de l’eau claire. La quantité d’hémistiches tout faits, de vers à périphrases vides, est incroyable. Quand il a à peindre les choses vulgaires de la vie, il est au-dessous du commun. C’est une détestable poésie, inane, sans souffle intérieur. Ces phrases-là n’ont ni muscles ni sang. »
Comme le rappelle Jacques Weber avec beaucoup d’humour, l‘auteur de la fameuse Education sentimentale n’est pas tendre non plus pour Alfred de Musset: «La manie commune qu’il avait de prendre le sentiment pour la poésie.» Le grand acteur avait joué en 2008 Sacré nom de Dieu d’Arnaud Bédouet, d’après la correspondance de Gustave Flaubert et, il y a trois ans, Hugo au bistrot d’après ses textes. Jacques Weber est donc un familier de ces auteurs et a aussi picoré avec bonheur dans leur correspondance pour ce spectacle.
Il aime La Retraite de Russie de Victor Hugo qu’il dit magnifiquement avec quelques commentaires de son cru -un peu insistants genre explication de texte pour élèves de sixième- mais bon, nous sommes quand même emportés par le flot lyrique hugolien. «Il neigeait. On était vaincu par sa conquête./ Pour la première fois l’aigle baissait la tête. Sombres jours! L’Empereur revenait lentement/ Laissant derrière lui brûler Moscou fumant. Il neigeait./L’âpre hiver fondait en avalanche. /Après la plaine blanche, une autre plaine blanche./ On ne connaissait plus les chefs ni le drapeau./ Hier, la grande armée, et maintenant troupeau. /On ne distinguait plus les ailes ni le centre. Il neigeait. /Les blessés s’abritaient dans le ventre/ Des chevaux morts; au seuil des bivouacs désolés/On voyait des clairons à leur poste gelés/ Restés debout, en selle et muets, blancs de givre,/ Collant leur bouche en pierre aux trompettes de cuivre. »
Jacques Weber dit aussi le poème bien connu de Victor Hugo dans les Contemplations, Demain, dès l’aube… en hommage à sa fille Léopoldine morte, noyée à dix-neuf ans enceinte de trois mois, avec son mari après le naufrage de leur barque sur la Seine. Tragédie qu’il apprend quand il se trouve dans les Pyrénées avec sa Juju en lisant le journal!» Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,/ Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends. /J’irai par la forêt, j’irai par la montagne./Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps. »
Aux meilleurs moments de cette grande heure, Jacques Weber sait bien faire sonner la langue de Victor Hugo mais le spectacle reste très inégal. Pourquoi se met-il à crier -et c’est vraiment dommage- pour dire son célèbre discours à l’Assemblée contre la peine de mort: «Eh bien, songez-y, qu’est-ce que la peine de mort? La peine de mort est le signe spécial et éternel de la barbarie. Partout où la peine de mort est prodiguée, la barbarie domine ; partout où la peine de mort est rare, la civilisation règne. ( …) Vous avez renversé le trône. Maintenant consacrez l’autre, renversez l’échafaud. Je vote l’abolition pure, simple et définitive de la peine de mort. »
Et pourquoi ces commentaires de texte avec une diction souvent approximative où l’acteur s’écoute parfois parler? Pourquoi ces prompteurs sur grand écran accrochés au balcon qui éclairent la salle d’une lumière blafarde, alors qu’il ne les regarde pas et qu’il a déjà les textes sur un pupitre et sur une table? Il faudrait de toute évidence que ce spectacle soit vraiment mis en scène et que Jacques Weber soit dirigé, comme il l’était quand il jouait formidablement La Dernière Bande de Samuel Beckett (voir Le Théâtre du Blog) mis en scène par le grand Peter Stein.
A ces réserves près, vous pouvez aller au moins savourer ces textes mais nous l’avons quand même connu plus convaincant… Attention, ce n’est pas donné: il vous faudra débourser de 42, 50 € à 39, 20 € au parterre !
Philippe du Vignal
Jusqu’au 2 juillet, Théâtre Antoine, boulevard Sébastopol, Paris (Xème).
Cette pièce en quatre actes (1886) a d’abord lieu près d’un lac dans la propriété rurale de Sorine. Il y a, comme dans les autres pièces importantes du grand dramaturge, toute une galerie de personnages. Et une première réplique donne le ton: Medvedenko, le maître d’école est amoureux de Macha: «D’où vient que vous soyez toujours en noir? « lui demande-t-il- «Je suis en deuil de ma vie. Je ne connais pas le bonheur. » Bref, depuis le début, la mort et le malheur vont rôder sur toute la pièce.
Nina, fille d’Ilia Afanassiévitch Chamraiev, intendant de la propriété et de Paulina, a vingt-deux ans. Elle aime Konstantin Treplev, le neveu du propriétaire qui l’aime aussi. La mère de Konstantin, Arkadina, une actrice célèbre (Olivia Orsini) a, dit-elle à Macha, presque le double de l’âge de Nina dont Treplev est amoureux. La jeune fille veut devenir elle aussi actrice et dans le jardin sur une petite estrade, il joue avec Nina une petite pièce qu’il a écrite aussi pour elle ; c’est selon lui une sorte de manifeste pour un théâtre nouveau… Que Dorn, le médecin de famille (Gérald Weingand) apprécie. Mais Arkadina va sans état d’âme critiquer durement la pièce et fait comprendre à son fils qu’il n’a aucun talent et qu’il n’aura jamais l’envergure d’un dramaturge. Nina, elle, est fascinée par Trigorine (Vincent Berger), amant d’Arkadina et écrivain célèbre dont elle va vite tomber amoureuse. Et lui va aussi se laisser séduire par cette jeune fille.
Treplev a tué une mouette et l’apporte à Nina. Curieux cadeau. Désespéré, il lui annonce qu’il va se tuer et fait allusion au personnage d’Hamlet. La mouette, symbole de l’histoire de Nina qui admire beaucoup Arkadina et qui rêve d’être elle aussi actrice. Fascinée par Trigorine, elle va s’enfuir à Moscou avec lui… Macha dit à Trigorine qu’elle a aimé «sans espoir, attendre et attendre des années durant. Dès que je serai mariée, j’aurai autre chose à faire que de penser à l’amour, les nouveaux soucis étoufferont le passé. » Elle lui dit qu’elle va finalement épouser Medvédenko, le maître d’école (Pierre Timaitre) qu’elle n’aime pas mais à qui elle sera fidèle.
Deux années ont passé… Trigorine s’est séparé de Nina qui n’a jamais percé comme actrice. Dévastée par cette rupture et la mort de son bébé, elle revient voir Konstantin Treplev qui lui aussi, n’a jamais réussi à devenir un écrivain. Désespéré d’avoir été abandonné par Nina, il essaye une dernière fois mais en vain de la retenir. Mais deux ans plus tard, le temps de leurs amours est bien fini et elle lui avoue qu’elle aime toujours aussi passionnément Trigorine…Illusion, déception… Treplev et Nina ne savent plus très bien où ils en sont. «Le passé me tourmente et je crains l’avenir », écrivait déjà Pierre Corneille. On entend un coup de feu. Dorn dit à Arkadina que c’est seulement un flacon d’éther a éclaté dans sa pharmacie de voyage et il continue à parler d’une revue à Trigorine. Puis le médecin lui dit à voix basse: «Le fait est que Konstantin vient de se tuer. »et lui dit d’éloigner sa mère. Les derniers mots de cette pièce fabuleuse à plus d’un titre et l’une des plus jouées avec La Cerisaie et Les Trois sœurs du grand dramaturge russe.
Et cela donne quoi, cette adaptation et revisitation de La Mouette par le grand maître de l’hybridation théâtre/vidéo, auteur du fameux Nobody d’après des textes de l’écrivain allemand Falk Richter, avec un film en direct en interpénétration avec les acteurs sur le plateau et qui restera comme un des meilleurs récents spectacles.
Sur le plateau, un beau parquet de chêne foncé, au milieu et de chaque côté l’image vidéo en noir et blanc -ce qui en souligne le caractère inquiétant- d’un lac et d’un bois de sapins, ceux de la propriété de Trigorine. Après tout, pourquoi pas? A l’arrière-plan des châssis de toiles vierges blanches de formats différents que l’on déplacera ensuite côté cour, sans que l’on en voit bien la raison : elles servent d’écran mais il y a aussi des écrans électroniques où l’on voit l’image des acteurs qui jouent mais dans l’ombre, filmés par un des cadreurs. Il y a comme une mise en abyme un peu trop insistante et où la virtuosité technique et la production d’images sont envahissantes, notamment celles du visage de Nina qui se superposent… Quel intérêt? Où en est le sens ? Nous avons vu cela des dizaines de fois, notamment chez le metteur allemand Frank Castorf et nombre d’autres mais de façon plus subtile qu’ici.
Mais heureusement dans cette mise en scène, il y a une direction d’acteurs tout à fait remarquable et Cyril Teste revoit presque la pièce, en accordant une présence importante à Macha, un personnage un peu secondaire mais d’une absolue modernité, pourtant créé par Tchekhov il y a déjà plus d’un siècle. On voit au début surtout son visage en très gros plan. Elle fume et boit souvent pour noyer son désespoir et la vacuité de sa vie. Rien à dire, Cyril Teste, qui a choisi de faire jouer ses acteurs en costumes actuels, sait créer de belles images…
Il y aussi du nettement moins bon, côté texte et nous ne pouvons pas être d’accord. Quand on relit la traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan, ou celle d’Antoine Vitez qui avait monté la pièce à Chaillot, ce texte a une toute autre chair. Désolé, il y a ici un côté mode et facile, à la limite du vulgaire dans la traduction d’Olivier Cadiot. Comme, entre autres tripotages, ces trois mots: «Tu es fort» que dit Treplev à Trigorine. A entendre cette réplique, elle nous avait parue suspecte. Et à relire la traduction d’André Markowicz, effectivement on est loin du texte d’origine. Anton Tchekhov n’écrit pas comme cela et ce: « Tu es fort » n’a rien du: «Vous êtes un homme de talent» Comme la dernière réplique toute épurée, dite par Dorn qui a vite compris que Treplev s’est tué et ici surchargée d’un lourdingue: « immédiatement» qui n’a rien non plus à faire là. Ce sont certes des détails mais qui comptent. Nous ne retrouvons pas la vacuité des paroles qui fait sens (c’est tout un art!) et cela ne signifie pas qu’il n’y ait pas un manque de tension- ou la répétition de mots comme: « comprendre » chez les personnages. Et André Markowicz souligne avec une grande finesse les tics de langage de Sorine: « Et tout … Et tout ça quoi » sont une » façon de ne pas en avoir fini avec les mots et d’être ouvert aux représentations des autres. » Dans cette mise en scène, cela ne semble pas avoir été la priorité ! Et pourquoi ce coup de langue italienne surgi de nulle part? Le texte d’Anton Tchekhov paraît avoir été passé à la machine à laver et en subsistent des dialogues souvent assez pauvres qui font penser à ceux de mauvaises séries télévisées. Cette Mouette ne vole pas toujours très haut! C’est vraiment dommage d’avoir su réunir et si bien diriger de tels acteurs, pour en arriver à un résultat aussi peu convaincant.
Et à quoi sert cette coûteuse technologie? Cyril Teste doit bien avoir conscience que tous ces gros plans répétés jusqu’à plus soif, fatigants d’obscénité au sens étymologique du terme, n’ont pas grand chose à voir ou si peu avec la pièce d’Anton Tchekhov : entre autres, la naissance ou la fin d’une relation amoureuse, par exemple dans une scène entre Nina et Trigorine où nous voyons en très gros plan, une bouche et une tempe. La virtuosité, au théâtre comme ailleurs, n’a jamais fait bon ménage avec l’émotion; ici, il y a comme un côté clinique assez embêtant. Et à aucun moment, nous ne voyons toute cette « famille »: parents, enfants, invités, employés du domaine, serviteurs, voisins obligée de vivre ensemble et qui caractérise le monde de Tchekhov). Dommage. Le système Cyril Teste reste parfaitement rodé mais cette Mouette a du plomb dans l’aile et nous voyons peu et mal les acteurs directement sur le plateau, puisqu’ils semblent juste servir de relais entre le texte et l’image. Bref, est-on encore au théâtre? Et on peut se poser la question: pourquoi le metteur en scène n’a-t-il pas alors réalisé un film?
Alors y aller ou pas? Oui, pour ces magnifiques acteurs d’une vérité exceptionnelle. Et si vous n’avez jamais vu de spectacles de Cyril Teste, cela vaut le coup mais, en ce qui concerne La Mouette? Il est indiqué honnêtement: « d’après » mais on est quand même loin du compte, et nous avons la nette impression que Cyril Teste s’auto-académise et se répète en utilisant des recettes qui commencent à dater! Attention, même si, à quarante-six ans, il trouve qu’il « gagne en maturité », ce qui est sans doute vrai, certains jeunes metteurs en scène eux, trouvent que c’est déjà du vieux théâtre. Sonne donc déjà pour ce brillant metteur en scène, l’heure d’un indispensable renouvellement. A suivre…
Philippe du Vignal
Le festival a eu lieu jusqu’au 26 juin et ce spectacle a été créé à la salle Jean-Claude Carrière au Domaine d’Ô, à Montpellier (Hérault).
Du 6 au 10 octobre, Bonlieu-Scène Nationale d’Annecy (Haute-Savoie)et du 13 au 15 octobre, Scène Nationale de Chambéry (Savoie) .
Du 9 au 18 novembre, Les Gémeaux-Scène Nationale de Sceaux (Hauts-de-Seine) ; du 25 au 27 novembre, Les Quinconces-Scène Nationale du Mans ( Sarthe).
Les 6 et 7 décembre, Grand R-Scène nationale de La Roche-sur-Ion (Vendée); du 16 au 18 décembre, Espace des Arts, Scène Nationale de Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire).
Les 5 et 6 janvier, La Coursive, Scène nationale de La Rochelle (Charente-Maritime) ; les 13 et 14 janvier, Points-Communs, Scène nationale de Cergy-Pontoise (Val-d’Oise); les 20 et 21 janvier, L’Archipel, Scène Nationale de Perpignan (Pyrénées-Orientales) ; les 27 et 28 janvier, Le Parvis-Scène Nationale de Tarbes (Hautes-Pyrénées).
Les 10 et 11 février Théâtre de Sartrouville ( Yvelines) ; les 16 et 17 février, Scène nationale du Grand Narbonne (Aude).
Du 2 au 12 mars, Théâtre des Célestins, Lyon ( Rhône) ; du 22 au 26 mars, Théâtre National de Bordeaux (Gironde) ; du 31 mars au 2 avril, Scène Nationale de Sénart; du 6 au 8 avril, La Rose des Vents, Villeneuve d’Ascq (Nord).
Du 14 au 30 avril, Théâtre des Amandiers- Centre Dramatique National de Nanterre . Et les 12 et 13 mai, Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines; du 17 au 19 mai, Théâtre-Auditorium de Poitiers; les 15 et 17 mai, Centre Dramatique National d’Orléans (Loiret).
Lolling et Rolling, premier volet de The Hamartia Trilogy de Jaha Koo
Jaha Koo est un compositeur, performeur et metteur en scène né en Corée du Sud il y a trente sept ans. Il a étudié le Théâtre à l’université des Arts de Corée puis à DasArts à Amsterdam. Son travail comprend à la fois de la musique électronique, du texte et des images vidéo. Dans Cooking que l’on avait pu voir au Théâtre de la Bastille à Paris, seul en scène face à trois autocuiseurs, il nous contait les réalités d’un monde qui lui était étranger et un présent personnel fait de solitude et de violence où il lui fallait pourtant vivre.
Il explore ici le récent passé de l’histoire de son pays. Le 22 août 1910, la Corée était en effet envahie par le Japon puis par les États-Unis. Des faits historiques qui, pour lui, éclairent aussi le présent de l’Europe actuelle où il vit maintenant et où, dit-il, « tout s’aggrave en crescendo: l’exclusion, les inégalités sociales, l’incitation à la compétition, la dégradation du bien-être, etc. La décision de venir en Europe m’a pris beaucoup de temps. Un plus grand espace de liberté, c’est cela qui m’a décidé: plus d’intimité, de respect, moins d’obligations envers la famille ou le groupe et moins d’interférences dans la réalisation de mes œuvres. ( …) Je veux certes être libéré des obligations familiales mais ma famille me manque. » Et il observe d’autant mieux son pays, puisqu’il est une sorte d’exilé culturel qui, depuis dix ans, a fui une société capitaliste qui inonde le monde de ses produits industriels. Pour en retrouver une autre où visiblement, il n’a pas tous ses repères. Il a une vision critique de la Corée du Sud et sur le pouvoir dominant des États-Unis. Selon Jaha Kool, «la conscience d’une société prend forme sous l’influence de la culture et de l’éducation ».
C’est cette solitude paradoxale et ce besoin d’être heureux que nous ressentons aux meilleurs moments de cette courte performance d’à peine une heure où cet artiste, imperturbable devant ses consoles, projette des extraits de films issus des archives nationales de son pays. Pour montrer que la passé collectif d’un pays affecte tragiquement nos vies. Le mot hamartia en grec ancien signifiant le défaut de caractère qui va provoquer la chute d’un héros.
Ce premier volet de The Hamartia Trilogy est d’une très grande qualité à la fois technique et artistique où il y a un parfait accord entre le vécu de cet artiste aux origines coréennes qu’il ne peut renier et des images conçues selon les standards les plus internationaux. Bref, un spectacle intéressant et remarquablement construit mais auquel manque sans doute un peu d’émotion personnelle. Mais nous n’avons pu voir les deuxième et troisième volets de cette œuvre.
Ph. du V.
Spectacle vu le 12 janvier au Hangar Théâtre à Montpellier.