Dans le ventre des cerveaux, texte et mise en scène de Jules Sagot et Christophe Montenez

Dans le ventre des cerveaux, texte et mise en scène de Jules Sagot et Christophe Montenez

«Peter Greenaway, dès le premier plan de The Cook, the Thief, his Wife and her Lover (Le Cuisinier, le voleur, sa femme et son amant)  annonce la couleur : rouge. Son film sera rouge comme le sang, l’intérieur du corps, le feu, l’enfer. (…) Mais embrasé par son ironie incandescente, emporté par son lyrisme glacé vers des zones bizarres de jouissance et de brutalité.» écrivait un critique du Monde à la sortie en 89 de ce film qualifié par certains observateurs de Grande Bouffe à la sauce anglaise. Il dénonçait une société de consommation en déclin où régnaient l’argent et la violence. Mais le réalisateur anglais n’épargnait pas le public avec des images de ce qui y entre dans les corps et… en sort.

Et en 73, La Grande Bouffe de Marco Ferreri était présenté au festival de Cannes. « Quatre vieux copains, des bourgeois quadragénaires, écrit Jean-Louis Bory dans Le Nouvel Observateur, s’enferment dans une grande villa pour un suicide collectif par overdose de nourriture, assorti de partouzes apéritives et digestives. »
Ces films du XX siècle, parfois qualifiés de vulgaires et sordides, parlent du corps sous son aspect le plus trivial et à l’époque, font scandale!  Hué à Cannes, Philippe Noiret répond aux critiques :« Nous tendions un miroir aux gens et ils n’ont pas aimé se voir dedans. C’est révélateur d’une grande connerie. »
L’évolution de la société y était mise en cause et les jeunes auteurs de cette pièce ne les renieraient certainement pas. Sharif Andoura, Emmanuelle Bercot, Candice Bouchet, Jean-Charles Clichet, Léo Fernique et Ferdinand Niquet-Rioux sont d’un engagement et d’une vérité exceptionnels. Comme les réalisations de Peter Greenaway et de Marco Ferreri, ou les articles parus dans Charlie Hebdo, cette création risque de déranger fortement certains!

Dans un studio de radio, nous sommes le public d’émissions en direct. Jeune Pousse met en lumière un auteur, Fernand Nivet-Grioux, joué par… Ferdinand Niquet-Rioux. Ce lanceur d’alerte, qui vient de publier  Domino, est interrogé par un chroniqueur écolo (Sharif Andoura) et a un diagnostic cruellement réaliste: «On a vécu des décennies dans une parenthèse d’énergie facile et abondante. S’il nous arrive un pépin, il n’y a aucun plan B. Il faut des plans de résilience. Cela demande une prise de décisions violentes, une réduction massive et organisée de nos dépendances matérielles . » Pour lui, tout s’enchaîne et la chute de la société est inéluctable.

© Stéphane Lavoue
© Stéphane Lavoue

Dans le Ventre des cerveaux, célèbre émission de radio en prime time comme on dit en français, Isabelle Percot (Emmanuelle Bercot) est entourée à l’occasion de La Journée de la planète par ce  chroniqueur écolo et un journaliste culinaire (Jean-Charles Clichet). Comme dans C à vous sur France 5, en fond de scène, Cathie (Candice Bouchet) leur mitonne des plats succulent: C’est une rurale, et on sent, chez ces journalistes parisiens, une certaine condescendance et un mépris de classe, quand elle leur présente salsifis, rutabagas, topinambours, tous bio: » Elle est là  pour faire philosopher nos estomacs. »
Le temps de cette émission, ils vont essayer  de chercher  des solutions pour sauver notre planète, après avoir fait un bilan catastrophique: les deux tiers des animaux sauvages et les deux tiers des insectes ont disparu…
On entend le diagnostic, terrible et visionnaire,, de l’acteur Michel Simon qui, déjà en 65, avait prédit cette destruction. Des intermèdes musicaux sont joués en direct par Vendetta (Ferdinand Niquet-Rioux) qui ensuite, se libère et donne un véritable concert électrisant la salle.
Pendant l’émission, les chroniqueurs goûtent avec délectation aux plats et aux vins.  Mais l’ivresse finit par révéler leurs vraies natures et ils s’emportent. «Chaque génération hérite d’un monde abimé, demande l’animatrice au public, quelqu’un aurait-il un sauveur? » Mais ils continuent à boire et de plus en plus ivres, se mettent à péter et à vomir. «Un plat comme celui-ci, dit l’un avec ironie, combien cela vaut en empreinte-carbone? » Et ils rient tous!
« Moi, cela me fait chier de me faire engueuler, réplique une autre. »  Ces bobos donneurs de leçons sont, bien sûr, les premiers à profiter des systèmes exploitant l’homme et les ressources de notre Terre. A la fin, une surprise attend le public mais… nous ne la dévoilerons pas. Cette pièce cruelle qui ouvre les plaies béantes de notre société et y met de l’alcool, est une vraie réussite jubilatoire. Tout est dit, quand, à la fin, Isabelle Percot interroge le public: « Vous avez des enfants, vous? »

Jean Couturier

Jusqu’au 25 octobre, Théâtre des Bouffes du Nord, 37 bis boulevard de la Chapelle, Paris (X ème). T. : 01 46 07 34 50.


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