Le Théâtre du Blog a été créé en 2008 par Edith Rappoport et Philippe du Vignal; depuis, 9.450 articles ont été publiés sur le théâtre, la danse, les arts de la rue, les performances, le cirque, la magie, les livres, revues et les expositions spécialisées, en province et région parisienne, mais aussi à l’étranger…

Philippe du Vignal – Rédacteur en chef

Critique dramatique, il a été aussi responsable de la rubrique: Théâtre aux Chroniques de l’Art Vivant dirigées par Jean Clair puis à artpress dont Catherine Millet était la rédactrice en chef. Il a participé plusieurs années aux Nuits magnétiques d’Alain Veinstein à France-Culture et au quotidien La Croix. Il a longtemps dirigé l’Ecole du Théâtre National de Chaillot dirigé par Jérôme Savary, puis par Ariel Goldenberg. Il y enseignait aussi l’histoire du spectacle contemporain. Il a aussi été professeur à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs: département Scénographie et Section Costumes/Vêtement.

Sébastien Bazou

Ancien élève de l’École des Beaux-Arts de Dijon, s’est spécialisé dans l’installation multi-médias. Il a cofondé l’association et le magazine Artefake qui publie des articles sur l’histoire de la magie en Europe et aux Etats-Unis.

Jean Couturier

Critique dramatique et de danse et assistant du rédacteur en chef. Il a obtenu un master et une D.E.A. sous la direction de Robert Abirached à l’Université Paris X-Nanterre. Il a assisté le metteur en scène Philippe Genty pour plusieurs spectacles.

Christine Friedel

Est critique dramatique. D’abord, et notamment à Réforme. Elle a ensuite collaboré aux mises en scène du Théâtre du Campagnol, dirigé par Jean-Claude Penchenat et fait partie du groupe d’experts pour le théâtre à la D.R.A.C.-Île-de-France. Et elle a aussi été la rédactrice de la revue Plaisir(s) éditée par le château de la Roche-Guyon et est l’auteure de La Roche-Guyon, le château invisible.

Elisabeth Naud

Critique de théâtre, enseigne actuellement à l’Université Paris VIII. Elle est docteure en esthétique théâtrale.

Béatrice Picon-Vallin

Directrice de recherches au C.N.R.S., est spécialiste du  Théâtre russe sur lequel elle a publié de nombreux livres. Elle dirige les collections Mettre en scène  à Actes Sud-Papiers, Arts du spectacle aux éditions du C.N.R.S. et aussi Th. XX aux éditions L’Age d’homme.

Nicolas Villodre

a participé entre autres  à la Coopérative des Cinéastes  et a soutenu en 83 une thèse en arts plastiques consacrée à Christian Schad, Man Ray et Laszlo Moholy-Nagy. 

Spécialiste et critique de danse contemporaine, il a été jusqu’en 2013, assistant du directeur de la Cinémathèque de la Danse et a publié de nombreux articles dans La Revue d’esthétique, Pour la Danse, La Cinémathèque Française…

Solange Barbizier

Critique de théâtre

Laurent Schteiner

Critique de théâtre

Correspondants :

Gérard Conio

professeur émérite de l’Université de Nancy, est un spécialiste de la civilisation russe et des pays de l’Est.

Nektarios G. Konstantinidis

traducteur et critique de théâtre notamment francophone, à Athènes et en Grèce.

(Tous les documents et archives sont publiés sauf avis contraire des ayants-droit et, dans ce cas, seraient aussitôt retirés).

  • Festival Traverse (suite et fin)

    Festival Traverse (suite et fin)

    J’ai toujours voulu présenter la météo marine mais la place était prise par Marie-Pierre Planchon de Babette Largo

    Comme souvent dans les festivals ou autres manifestations culturelles, il y a une  introduction bla-bla-bla langue de bois insupportable par quelqu’un de soi-disant important de la Région ou du Ministère de tutelle. Cela n’a pas raté et ce moment d’anthologie vaut le coup d’être longuement cité, je vous laisse deviner le pourquoi.
    « Je me présente, dit une jeune femme, je suis Adeline Dribault, chargée de mission sur le territoire, chargée plus spécifiquement de la pérennité de la relation avec les publics et de la médiation entre les publics et les artistes sur les territoires. J’ai tout récemment rejoint l’équipe de la Volige «propulsée» si j’ose dire, par un dispositif interministériel innovant, conçu pour restaurer, accompagner et même réinventer la relation publics-artistes-territoires. Ce dispositif accompagne les festivals situés dans les fameuses «zones blanches» de l’Hexagone, véritables trous dans la raquette culturelle mis au grand jour par le Ministère, depuis l’arrivée de notre flamboyante ministre. C’est ainsi que Traverse! a reçu tout récemment le label ministériel Cultures Connectées 2025 déployé dans le cadre du plan France-Relance. »

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    «Les ministres Roselyne Bachelot, Élisabeth Borne et Gérald Darmanin ont tenu tout d’abord à la suite de cette crise majeure que nous venons de vivre, que chaque évènement culturel se déroulant à compter du premier juin 2021 soit accompagné, dorloté je dirais, afin d’encadrer au mieux cette reprise tant attendue. C’est pourquoi, nous sommes là, nous autres, pour permettre à chacun, public, artistes, élus, de vivre (re- vivre, je dirais) cette reprise culturelle, cette presque convalescence culturelle, dans un esprit sécurisant et joyeux de retrouvailles. Dans cette optique mais j’en reparlerai, je vous inviterai à l’issue de cette soirée lors du moment convivial, à remplir l’évaluation (appelée évaluation-test-expérience 2021) ou E.T.E 2021 que vous trouverez sur l’application Stop Covid sur votre smartphone. Un Q. R. code doit figurer sur votre billet pour y parvenir. « 
    Je dois vous confier qu’une exposition devait accompagner cet espace sonore, exposition scénographiée dont les critères, malheureusement, ne correspondaient pas aux normes de sécurité imposées par le dernier protocole datant de ce jour à 16h 30. Donc, cette proposition atypique et singulière qui vous est faite ce soir, est d’écouter collectivement et de manière que nous espérons conviviale, un documentaire radiophonique de l’artiste brestoise Babette Largo. L’artiste qui n’a pu être présente parmi nous ce soir car elle est malheureusement cas contact (on se demande si on va enfin sortir de cette crise un jour !) vous prie d’ailleurs de l’excuser. Elle a quand même tenu à ce que son travail, même «amputé»
    « Une petite remarque quand même sur la remarquable exposition scénographiée que vous ne découvrirez pas ici, donc, qui a été imaginée et conçue par Naohiko Futusawa. Il s’agit, et je vous laisse à votre imagination, d’un jardin zen minéral composé de matériaux récupérés et collectés par l’artiste dans les décombres de Raqqa en 2019. »

    Nous écoutons sans broncher ce bla-bla-bla que tous les vieux critiques de service ont dû souvent subir dans tel ou tel festival. Mais…  ici sorti tout droit de l’imagination de Babette Largo et qu’elle joue de façon très juste. Chapeau! Et, même quand elle en remet une couche en n’arrivant pas à dire correctement: Naohiko Futusawa et en l’appelant juste: «le Japonais», nous y croyons… Le vieil adage : «Plus c’est gros, mieux cela passe» s’avère une fois de plus exact!

    Suit une parodie d’émissions de France-Inter: d’abord le célèbre bulletin de la météo marine de Marie-Pierre Planchon que l’on peut entendre encore chaque jour mais maintenant  avec un bulletin météo terrestre. Ici revu et corrigé. Et nous ne résistons pas au plaisir de vous en citer un extrait: «Pour les hommes de l’Atlantique à la mer du Nord grand frais prévu à l’exception de Riton et Fisher qui se maintiendront dans des dépenses modérées. (…) Une dépression relative de 1025 ectoplasmes sur le Nord Portugal se comblera rapidement et un anti- cycliste de 1031, il a tort Pascal, au Sud-Ouest immédiat de l’Irlande, se renforcera à la fin de ma tournée. Les prévisions par zones pour ces prochaines vingt-quatre heures pour vicking belle-mère agitée avec sentiment de culpabilité Nord à Nord-Ouest fléchissant en fin de journée des pluies des averses éparses. Sur Ouest Bretagne et Gascogne, vent de sexe mollissant 4 en fin de nuit s’affaissant au petit matin avec possibilité de brouille. Sur Manche-Ouest, des ondées avec passades orageuses et mâle dominant 4 à 7 cette nuit. Sur Utside et Est de Forties, liaisons passagères force 6, temporairement 7 puis revenant lentement chez sa mère forte à très forte. Des aversions, des brumes.Enfin sur Sardaigne et Golfe de Gênes, gêne persistante avec houle modérée, tu m’écoutes ? La bière sera belle avec de la moule par bocks de 8 à 10 en fin de nuit. Dans la foulée et sans sourciller, Babette Largo annonce en direct au micro l’assassinat survenu ce jour de Marie-Pierre Planchon, mais elle est heureusement bien vivante…

    Puis nous entendons les notes du métallophone du très ancien et populaire Jeu des mille euros et une courte parodie de l’habituelle présentation par Nicolas Stoufflet, son animateur: «Exireuil est un village planté dans la région du Haut Val de Sèvre, département des Deux-Sèvres. A proximité de la commune de Saint-Maixent-L’Ecole, Exireuil est bordé à l’Ouest par la départementale D 938 reliant Saint-Maixent à Parthenay et à l’Est par la D 121 menant au site touristique du Puits d’Enfer. Quant au lavoir de Fontournable, site sur lequel nous nous trouvons aujourd’hui, sachez qu’il a été construit en 1890. Sur le devis datant du 2 août 1890 et s’élevant à 505,43 francs, figure la mention: «démolition de l’ancien et préparation du sol pour construire le nouveau en bloc», ce qui confirme la présence très ancienne d’un lavoir à Fontournable. »

    imagesSuit Allo Macha de Macha Béranger (1941-2009) dont l’émission-culte sur France Inter a eu une longévité exceptionnelle: de 1977 à 2006 et de minuit à deux heures du matin, du lundi au vendredi. L’animatrice à l’impeccable diction -elle avait été apprentie-comédienne au cours Dullin,  écoute et console avec sa voix grave de grande fumeuse, ses auditeurs qui lui disent leur mal-être, leur solitude, quelquefois aussi leurs petits bonheurs intimes. Dans l’ambiance feutrée du studio et tout près de son amoureux qui vient régulièrement la rejoindre au studio. Marié, il avait quarante-neuf ans et elle, vingt-neuf, quand ils se rencontrèrent. Cette vieille liaison qu’il voulait secrète (ou presque) dura jusqu’à la mort de… Louis de Funès.

    Les enregistrement des paroles d’auditeurs de 1980 à 1994 ont été versées aux Archives nationales et à partir de 1994, ceux de l’émission sont conservés à l’I. N. A. Bref, un trésor national, une sorte de radiographie des états d’âme de la société française tous milieux confondus mais aussi une mine d’or pour les chercheurs et les artistes comme Babette Largo… Elle a repris texto certaines interventions diffusées via de grosse baffles, avec, en arrière-plan, quelques croassements des grenouilles du lavoir et elle a eu raison: cela donne une incroyable vérité à ce petit spectacle qu’elle interprète qu’elle-même. Un solo formidablement réussi…  «Ah! Je crois qu’on a Michel de Clermont-Ferrand en ligne, Michel qui veut nous parler du coup de foudre. C’est bien ça, Michel ? Quel dommage ! Cela vous était déjà arrivé une aventure comme celle-là ?  Mais vous êtes un véritable tombeur, Michel…  C’est formidable ça ! Un mois ! Et c’est tout ? – «Ah ! Vous me flattez là, lui répond-il!» Merci pour ce témoignage plein de sensibilité. N’hésitez pas à me rappeler pour me donner des nouvelles. Je vous embrasse Michel. Et qui sait ? Qui sait si l’amour ne va pas être au rendez-vous ce soir pour Michel, si la jeune femme brune du supermarché nous écoute… »

    Cette mini-illustration en une heure de quelques moments de mémoire collective est dispensée avec une rigueur absolue et un savoir-faire brillantissime. Du vrai et du juste théâtre, au comique acidulé mais jamais facile ni vulgaire, joué en solo sur un petit plateau par une excellente actrice. Que demande le peuple, celui de France-Inter et des autres stations de radio?

    L’Estrambord de et par Daniel Lhomond

    © ymoigne
    © ymoigne

    Autre pépite de la soirée… Ce conteur périgourdin qui a la soixantaine, a beaucoup  voyagé en Angleterre, Etats-Unis, Afrique, Espagne, Russie, Japon, Corée mais aussi au Québec où il a commencé à être conteur-chanteur à partir de 1979. Daniel L’Homond écrit et conte aussi depuis longtemps pour France-Bleu-Périgord  et l’Atelier de Création de Radio-France. Et il est auteur et interprète de Contes Pays d’Oc pour France 3  et de Contes Express pour Aqui-TV.

    Assis et très à l’aise sur cette petite scène son accordéon près de lui -il assure lui-même quelques pauses musicales- il nous emmène très vite avec une efficacité surprenante dans une histoire à tiroirs comme seul, savent le faire les bons conteurs. Il s’agit ici un homme dont la voiture est tombée en panne la nuit. Il réussit à se faire transporter par une gabarre, ces grand bateaux plats  à voile  et à fond plat qui pouvaient, même avec un faible tirant d’eau, porter un maximum de charge sur la Garonne, le Lot… Lui veut simplement traverser la Dordogne pour arriver à temps à sa propre veillée funèbre…

    Difficile de rendre compte de cette merveilleuse histoire avec jeu sur les mots du genre : « sa carpe dans le congétaleur » et autres  trouvailles sémantiques. Il faut l’entendre sur place avec sa voix grave et son accent chaleureux mais aussi une diction et une gestuelle impeccables. Et en plus avec un incomparable humour, du genre: «A Vancouver, il a inventé le cabécous au sirop d’érable. » «Il progressait vite et comme il était Français, on pensait qu’il était bon cuisinier. «Elle était adventiste du Septième Jour, c’est un truc de là-bas!  Mais elle était très libérée sur le plan sexuel, et cela a joué pour beaucoup. » « Au café chez Doute, il y avait une immense affiche: «L’alcool n’arrangera pas vos problèmes et, à côté, une plus petite: «Le lait, non plus».  «Il a commencé à piger que le voyage valait mieux que le terminus. » «Hélas! d’où l’expression : trois fois, hélas: c’est quand même beaucoup plus ramassé.» «Il y a trois choses qu’on ne peut pas cacher: la pauvreté, la toux et l’adultère. Evidemment, des fantômes ont dénoncé Espantal – il y a un côté paparazzi chez les fantômes. » «La veuve Faure a tranché la tête d’Espantoun: c’est ce qui arrive à eux qui veulent diminuer les retraites. » Et tout le public craque, quand il entonne une courte chanson qu’il accompagne à l’accordéon dans la nuit estivale qui tombe doucement sur la prairie: «Que savez-vous de la vie? Que savons-nous de l’amour? Des lumières dans la nuit, des hasards des carrefours. Amoureux, amoureux… amoureux, qui ne savez pas qu’il y tant de choses derrière les choses. »

    Si jamais vous croisez Daniel Lhomond dans un festival ou ailleurs, ne le ratez surtout pas. Cela fait un bien fou de l’écouter dire et redire ses quatre vérités poétiques, loin, très loin des pièces approximatives et des solos parisiens. Mal connu du grand public comme des critiques, il mériterait amplement d’être reconnu comme au Japon: « Trésor national vivant ». En France, le titre de Maître d’art a bien été créé par le Ministère de la Culture en 1994 pour pérenniser les savoir-faire remarquables et souvent rares de métiers dits « d’art » absolument nécessaires à l’économie de nombreux secteurs: orfèvrerie, mobilier, tissage, sculpture sur bois, verrerie, etc. Mais pas ceux du spectacle! Allez, madame Roselyne, encore un petit effort avant votre départ du Ministère de la Culture…
    Voilà un compte-rendu des spectacles présentés au cours de cette journée mais le festival  s’est poursuivi jusqu’au 13 juin.

    Philippe du Vignal

    Spectacles vus au festival itinérant des arts de la parole du Haut Val de Sèvre (Deux-Sèvres), le 10 juin.

  • ‘Orsay

     

    Les Origines du monde/ L’Invention de la Nature au XIX ème siècle exposition au Musée d’Orsay

    Pour la neurologue et historienne des sciences Laura Bossi, commissaire de l’exposition: «La Nature ne s’est jamais tant imposée à notre réflexion. Pour penser notre relation avec elle, un détour par le XIX ème siècle est indispensable. C’est l’époque où naissent les sciences modernes de la Terre et de la Vie… »

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    photo MD

    La découverte de l’évolutionnisme par Charles Darwin est l’axe de ce parcours raisonné et pédagogique qui va des Lumières, jusqu’à la Première Guerre mondiale. Il est frappant de constater comment l’art met en scène la Nature, à mesure que les scientifiques explorent la Terre en la sillonnant ou en la creusant. Un diorama de Zarafa, la première girafe arrivée en France en 1826, permet de voir l’animal en relief ; des lions et des oiseaux exotiques font l’objet de portraits précis et saisissants. C’est le début des parcs zoologiques et les cabinets de curiosités, ces ancêtres des musées, se remplissent d’objets insolites. Les paléontologues inspirent au artistes des monstres comme ce mammouth terrifiant les premiers humains et représenté par le peintre Paul-Joseph Jamin en 1885. Les géologues, eux, font naitre chez les peintres des scènes cataclysmiques avec torrents de glace ou montagnes en feu… Dans ces mises en images théâtrale, une Nature qu’on voudrait dompter mais qui ne se laisse pas saisir…

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    Singe devant un squelette © MD

     Après la révolutionnaire Origine des espèces (1859) de Charles Darwin, l’être humain est désormais placé dans un arbre généalogique où l’on voit ses liens de sang avec le monde animal. A commencer par les singes et leur caractère anthropomorphique par excellence. Gabriel von Marx nous montre notre lointain cousin, songeant, tel Hamlet,  songeant devant le squelette d’un de ses semblables : Singe devant un squelette (vers 1900). 

    Mais la traversée ne s’arrête pas là et certains artistes se posent la question des origines, en particulier Gustave Courbet avec L’Origine du monde sa célèbre peinture accroché, ironiquement, à côté de la magnifique Coquille (1912) d’Odilon Redon. Edvard Munch nous surprend avec La Madone (1895-1902), une lithographie où une mère entourée d’une frise de spermatozoïdes bleutée s’élance dramatique, flanquée d’un minuscule fœtus recroquevillé dans un coin… «Je suis le contemporain des origines», écrivait Gustave Flaubert dans La Tentation de Saint-Antoine…

    Le parcours se termine par une évocation, moins théâtrale, du refus du naturalisme chez des artistes comme Vassily Kandinsky, François Kupka, Hilma af Klint ou Piet Mondrian, qui, à l’instar d’Odilon Redon, s’aventurent dans la théosophie ou aux confins de l’abstraction.

    En prologue, La Genèse du monde et de l’Homme, nous était présentée dans une bible vénitienne de 1475, et en épilogue spectaculaire nous attend  juste avant la sortie.  Se font face deux grandes huiles sur toile à la vision contradictoire. Rudolf Schlichter,  montre un homme bionique avant la lettre, martial et détruisant tout sur son passage dans Pouvoir aveugle (1932-1937),  un tableau apocalyptique. La guerre est passée par là ! Avec Nature ou Abondance (1897), Léon Frédéric peint, au contraire, une Nature surabondante et maternelle haute en couleurs … Belle dialectique, comme celle qui anime cette pittoresque et instructive exposition où l’histoire de l’art embrasse celle de la science.…

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    La Coquille Odilon Rodon

     Mireille Davidovici

     

    Jusqu’au 18 juillet, Musée d’Orsay, 1 rue de la Légion d’Honneur, Paris (VII ème).

     

     

     

  • Traverse, Festival itinérant des arts de la parole (première partie)

     

    Traverse, Festival itinérant des arts de la parole ( première partie)

     Né en 2009, cet événement est animé dans des villages du Haut Val de Sèvre (près de Poitiers) par la musicienne Fanny Chériaux et Nicolas Bonneau, comédien et metteur en scène (voir Le Théâtre du Blog)  et il le dirige depuis deux ans. Il y  met en valeur l’art du récit, souvent proche  du théâtre documentaire, avec des formes légères, adaptées à des lieux comme des chapiteaux, une église protestante ou une merveilleuse petite prairie… Et la part belle est faite aux créatrices dans une logique d’ouverture. Au fait, quand verra-t-on une femme seule à la tête du festival d’Avignon? Même s’il y a eu un « demi-précédent » avec Hortense Archambault.
    Nicolas Bonneau qui est aussi conteur, pratique le collectage dans ce département des Deux-Sèvres où il a vécu et il y a implanté sa compagnie la Volige. Avec Fanny Chériaux, il écrit et met en scène. Noémie Sage, elle, gère l’équipe administrative, la production de la compagnie et du festival.

    Nicolas Bonneau explore l’art du récit, souvent proche du théâtre documentaire avec des formes légères capables de s’adapter à des lieux comme un petit ou un grand chapiteau, un temple, une salle polyvalente, voire une merveilleuse petite prairie… Fanny Chériaux et lui écrivent et mettent en scène. Noémie Sage, elle, gère l’équipe administrative, la production, l’administration de la compagnie et du festival

    Quatorze millimètres de Catherine Michaud

    Un thème encore tabou il y a une vingtaine d’années: comment vivre après un cancer du sein, puis une mastectomie et une séparation douloureuse. Comment faire son deuil de tout ce qui tombe sur la tête d’une femme pourtant encore dynamique  il y a quelques mois et travaillant dans les relations publiques…  Et surtout, comment reprendre goût à l’existence… quand on se retrouve pas très âgée mais seule dans la vie dont on voudrait bien encore croquer quelques fruits savoureux. Mais il y a -parfois mais pas toujours- une rencontre. Pierre, un comédien, surgit comme par miracle dans sa vie dont elle n’attendait plus grand chose.

    Et Catherine Michaud, une fois disparue cette minuscule tumeur de quatorze millimètres mais qui aurait pu l’emporter, va retrouver petit à petit toute la saveur des jours  d’autrefois:  les caresses et les baisers d’un amoureux, la joie de faire des plats que l’on partagera et d’écouter de la musique, donc de multiplier les plaisirs quotidiens. « Jouissez chaque jour des joies que la vie vous apporte, conseillait  déjà dans Les Perses, il y a cinq siècles avant J. C., le génial Eschyle, car la richesse est vaine chez les morts. »  Et Catherine Michaud semble avoir entendu Montaigne, ce Bordelais comme elle: “Ne pouvant régler les événements, je me règle moi-même. Le bonheur ne se perçoit pas sans esprit et sans vigueur.”
    Et tout va se passer comme si ce Pierre lui créait comme une obligation de ne pas tomber et de recommence à vivre. Alors, dit-elle, «le processus de guérison absolue et définitive était en marche.» Mais qui est ce Pierre? Un homme bien vivant ou un rêve dont s’empare Catherine Michaud? Qu’importe et Sandrine Bourreau est tout à fait convaincante dans ce rôle de femme qui renaît à la vie après avoir été fracassée. Un rôle qui exige d’une interprète à la fois solidité et sensibilité. Ce que réussit à faire cette actrice qui ne tombe jamais dans le pathos et reste toujours très crédible.


     Déesses
    de Pauline Letourneur

     

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    Cela se passe dans l’église protestante de Pamproux (Deux-Sèvres). Murs blancs,  pas de scène, bancs en bois et devant la chaire, un rideau blanc qu’à la fin, Rebecca Fels et Pauline Letourneur feront glisser et où sont mentionnées les grandes dates des victoires féminines. Il s’agit d’une sorte de récit de la Womans’s Pentagon Action, un événement éco-féministe  qui a eu lieu à Washington en 1980. Oui mais voilà, il n’y a guère de véritable dramaturgie et aucune mise en scène digne de ce nom.  Et même si elle sont sympathiques, ces jeunes femmes ne sont pas vraiment des actrices. Et côté leçon de morale, grand merci, nous avons déjà beaucoup donné. Ce qui, à la rigueur, pourrait faire l’objet d’un petite performance, ici ne fonctionne absolument pas, même le temps d’une heure et distille vite un ennui pesant. Tant pis.

     Je me maquille pour ne pas pleurer d’Héloïse Desrivières

    Là, on a  affaire à quelque chose d’une toute autre dimension. Cette jeune écrivaine, après un master de Littérature comparée à la Sorbonne Nouvelle, a intégré il y a quatre ans le département d’écriture dramatique de l’ENSATT.  Elle écrit notamment Arthur et Bérénice sont insomniaques,  Le Guide Rouge et la Tendresse du Gibier. Elle a aussi été l’assistante de François Rancillac, d’Adel Hakim et de Joël Pommerat.  Dramaturge, elle collabore avec des chorégraphes et danseurs et travaille actuellement à Monte-Cristo, une pièce librement adaptée du célèbre roman d’Alexandre Dumas.

     

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    Un  récit, à base autobiographique, d’une renaissance qu’elle interprète elle-même. «Mon enfant, dit-elle, est né deux semaines avant mon entrée à l’E.N.S.A.T.T. Les étudiantes n’ont pas le droit à un congé-maternité mais je ne voulais pas renoncer à écrire ni à créer. J’étais mère célibataire et pendant les deux années qui ont suivi, je me suis répété en boucle : “La dernière fois que j’ai fait l’amour, j’ai fait un enfant. » Les produits cosmétiques sont devenus ma première arme : me maquiller pour ne pas pleurer. (…) Et mon geste artistique consistait à créer de la beauté pour rendre mon monde -le monde- soutenable. Pour ce faire, j’écris un récit ancré dans le réel qui décrit le quotidien dans sa plus franche crudité. (…) Avec Déesses, je cherche une écriture vitale et mordante, nourrie de l’énergie sans limite que l’on peut déployer en situation de crise, lorsqu’on décide d’enfin assumer le poids des choses. Je veux rendre joyeux le désespoir, je veux rendre désirable cette femme, je veux écrire cette intimité crue. »

    Astrid a eu un enfant pendant ses études et a trouvé dans les cosmétiques le moyen de survivre aux impératifs économiques et sociaux qui pesaient sur elle. Suite au décès de son compagnon pendant la grossesse, elle se retrouve seule, face à elle-même  pour assumer toutes les nouvelles responsabilités et apprivoiser son corps qui a subi un bouleversement réel.  Elle se fait un « wrap». Pour les non-initiés: un masque corporel d’argile verte recouvert de film plastique qu’elle déchirera ensuite jusqu’à se retrouver  les seins nus. A la fin de cette performance textuelle, elle apparaît dans une longue robe où elle a cousu des centaines de coquilles de moules qui, en s’entrechoquant, produisent une curieuse nappe sonore.  Dans une sorte de cérémonie très intime, elle se raconte et fait le point sur sa vie.

    «Astrid, dit Héloïse Desrivières, essaye de faire à la fois le deuil de son compagnon et de son corps de jeune fille. Et se raccroche à une seule chose : la beauté, qu’elle décortique et qui se réinvente dans son regard. Avec humour et férocité, elle confie aux fleurs les stratégies plus ou moins nobles qu’elle a mises en œuvres pour passer à autre chose, pour se réapproprier son vagin et voir son désir renaître. Pour l’aider, les femmes de son entourage ont des conseils ou des cadeaux plus ou moins inattendus : sa petite sœur esthéticienne lui apprend la cosmétique, sa cousine Léa l’aide à interpréter un rêve dans lequel elle se transforme en taureau et parle une langue inconnue ou encore sa tante qui lui offre un petit pot de crème à l’abricot, spécial muqueuse, pour se masser le périnée. »

    Sur le petit plateau, la jeune femme se raconte abondamment mais avec intelligence. Le texte, encore souvent brut de décoffrage, mériterait quelques sérieuses coupes et le décor: une espèce de petit comptoir en fil doré aux étagères dotées de quelques flacons mais pas très réussi et nous préférons oublier le charabia de la note d’intention: « Le parti pris physique au plateau crée des espaces de tensions, en arythmie et en dissociation, entre les mots et le mouvements pour provoquer un effet hypnotique qui ouvre la brèche dans laquelle peuvent s’immiscer les spectateurs. (…) La dimension du monstre, du détournement et de l’être “à la frontière du critère social” nous invite à tomber les masques de spectateurs et à laisser surgir le trouble de nos profondeurs. »

    Mais bon, tout cela n’est pas grave et compte surtout cette écriture, violente et douce à la fois, tout à fait intéressante interprétée avec une belle diction, pas très loin de Virginie Despentes. Bref, une sorte de conte de notre époque, portée par une jeune artiste qui règle ses comptes et qui a sans doute encore bien des choses à dire sur un plateau. Nicolas Bonneau a eu raison de la faire venir à Traverse… A suivre de près.

    Récital de chansons: Fanny Chérieaux

    Cela se passe sous le même petit chapiteau, la chanteuse chante, en s’accompagnant une voix profonde et grave, le temps passé, la difficulté qu’il y a se trouver et à se perdre, à se tromper aussi. Dans J’ai rien dit, elle parle de la frustration de ne pas avoir osé dire oui. Suivent d’autres chansons comme Qui va t’aimer? où elle s’interroge sur elle-même.
    Puis Fanny Chérieaux entame son Monologue du jogging, bientôt rejointe par un très jeune danseur puis par un autre. Ils la soulèvent et jouent avec elle. Il fait encore très chaud sous le chapiteau mais le public l’écoute avec plaisir et règne en cette fin de soirée, un vrai plaisir de se  retrouver ensemble…
    Puis cette soirée dite professionnelle se passe dans un endroit d’une rare poésie; une belle petite prairie au bout du village de Saint-Martin de Saint-Mexent avec une rivière où se trouve le  lavoir des Genets qui a été  restauré et où des grenouilles coassent au milieu d’un beau silence comme si le temps s’était arrêté. Il y a quelque cent cinquante spectateurs devant une petite scène, rustique avec quelques projecteurs, des bancs et des chaises pour deux étonnants spectacles…

    Deux Sœurs de Marien Tillet

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    « Pourquoi, se demande l’auteur qui joue aussi ce monologue,  la peur est-elle la grande absente des émotions suscitée au théâtre, quand elle est présente au cinéma, dans la littérature, la peinture? Pourquoi les metteurs en scène et auteurs de théâtre contemporain s’y intéressent-ils si peu? Est-elle le parent pauvre des émotions primaires ? Est-elle une émotion trop populaire? Les millions de personnes qui la recherchent dans les séries, films et romans de genre sont-ils étrangers à l’espace théâtral?

    Marien Tillet raconte les destinées singulières de personnages confrontés au fantastique. En novembre 1953 au Sud-Ouest de l’Irlande, la jeune Aïleen O’Leary disparaît. Soixante ans plus tard, Marc, un ethnologue spécialiste des hystéries collectives, retrouve son carnet intime. Il soupçonne un lynchage en règle, avec massacre comme au temps des sorcières. Marien Tillet se lance dans une enquête qui tient d’un thriller, en confrontant les témoignages des protagonistes de cette rude histoire remarquablement écrite. Et où on entre comme par effraction mais avec grand plaisir.

    « Alors Cian a eu une idée : qu’elle meurt de la même mort que son fils, la pire des morts, la noyade. On l’a traînée jusqu’au port, et comme personne n’osait la prendre avec lui sur sa barque, on s’est rendu au large en la tirant derrière nous, encordée par les pieds. Puis on l’a encerclée de nos barques, et on a essayé de la faire couler avec nos rames. Chaque fois sa tête disparaissait sous l’eau mais chaque fois elle remontait.Mon père ma tendu la rame et m’a dit: «Tiens, deviens un homme, mon fils ! » Je suis devenu un homme.
 Au bout de deux heures, elle nous a regardés les uns après les autres, dans le silence de la nuit, dans la noirceur de la mer, éclairée juste par nos torches, et je ne saurai pas dire ce qu’il y avait dans ses yeux jaunes, dans ses yeux fous, mais quand elle m’a regardé plus longtemps que les autres, moi qui était le plus jeune, qui la connaissais, qui l’aimais bien. J’ai regretté d’être devenu un homme.Puis c’est elle qui a mis fin à tout ça. Elle s’est laissée recouvrir par l’eau. »

    La chaleur est accablante sous ce grand chapiteau noir mais grâce à un indéniable métier, aux belles lumières de  Samuel Poncet et au dispositif sonore de Pierre-Alain Vernette, le comédien-conteur sait embarquer le public comme on le voit rarement, même si on se perd parfois dans les méandres de cette histoire glauque à laquelle nous croyons. Comme quand nous dévorions, enfants, les livres de la célèbre et merveilleuse collection des quelque cent cinquante Contes et légendes créée par les éditions Fernand Nathan en 1913 et …toujours éditée, avec des récits issus de l’histoire ou du folklore national ou étranger.

    « Cette démarche est possible en faisant du public et du comédien un seul groupe dit Marien Tillet. « Et sa compagnie Le Cri de l’Armoire veut créer «de l’envie, du désir, de la curiosité auprès de publics qui ne vont jamais au théâtre.» Effectivement, c’est une autre forme de spectacle avec une relation privilégiée entre le conteur et son public. Créé au Théâtre Dunois à Paris (XIII ème) donc dans un petite salle, le spectacle -un peu trop long- n’est sans doute pas ici dans le lieu idéal mais Marien Tillet réussit la prouesse de tenir son public dans des conditions limites. C’est aussi cela l’art de l’acteur. Chapeau!

    Philippe du Vignal

    A suivre…

    Spectacles vus à Pamproux (Deux-Sèvres)  le 10 juin.