Festival d’Automne
Mi madere y el dinero (Ma Mère et l’argent), texte et mise en scène d’Anacarsis Ramos
A seize ans, l’auteur quitte Campeche, son berceau familial, une ville au sud-est du Mexique, pour étudier le théâtre et la sociologie à Mexico. Sa formation terminée, il n’a trouvé aucun emploi dans cet univers et est retourné à Campeche. Il reprend le travail avec sa mère, Josefina Orlaineta. A part dix ans passés loin de sa famille, pour suivre des études, Anacarsis Ramos a, depuis l’enfance, été obligé de gagner sa vie avec, comme seul objectif, survivre.
Fatalité de l’origine sociale! Anacarsis Ramos et sa mère nous font ici partager cette réelle violence à travers un beau théâtre artisanal: «Nous avons donc repris notre collaboration devant les kilomètres de saucissons que nous devions attacher entre eux, cinq heures d’affilée. Enchaîné, comme elle, à cette tâche, j’ai réalisé la violence de ce travail.» Mais l’amour du théâtre et de sa fonction socio-politique ne le quittent pas et il fonde sa compagnie Pornotrafico en 2020. Avec Mi Madere y el dinero, un spectacle créé en 2024, il connaîtra son premier succès international.

Ce récit de fragments de vie commence en musique dès l’entrée du public: Anacarsis, à l’avant-scène, se fait couper les cheveux par sa mère, devenue coiffeuse, sans être passée par une école! Scénographie ingénieuse: l’emploi de cartons, boîtes, ustensiles de la vie quotidienne donne un rythme et une vie ludique et pleine de charme au spectacle…Les tableaux se succèdent à la cadence des nombreux métiers exercés par la Mère: En quarante ans, elle en aura pratiqué plus de quarante: vendeuse, libraire, coiffeuse, épicière, charcutière, etc. Et actrice. Quelle vie! Pour l’auteur-metteur en scène,personne d’autre ne pouvait mieux interpréter ce personnage, plus exactement ce témoin, selon le terme de Didier Ruiz, metteur en scène.
« Josefina Orlaineta n’est pas actrice, dit Anacarsis Ramos, mais elle l’a été toute sa vie, en jouant de multiples rôles de vendeuse et maîtrise très bien les stratégies du jeu. Mon esprit artistique et sa mentalité commerciale pouvaient dialoguer sur une scène. » Humour, parodie mais aussi gravité, tragique mais l’auteur-metteur en scène tombe jamais dans le pathos. La catharsis opère auprès d’un public ému, fasciné par cette mère qui réussit sur scène à prendre une distance salvatrice par rapport à une existence d’aliénée. Elle acquiert-et sans doute est-ce une grande première pour elle- un sens inespéré: gagner sa vie dignement, avec le plaisir que procure l’effort au travail comme récompensé et la découverte de soi et du monde.
Le parcours de cet artiste de vingt-neuf ans s’inscrit dans un théâtre documentaire et socio-politique: sa mise en scène et le jeu de Josefina, merveilleuse interprète autodidacte, répondent avec intelligence à ses exigences esthétiques et intellectuelles de jeune auteur. Mi madere y el dinero suscite une prise de conscience sur la relation à l’argent, sur la brutalité de la précarité et la dépendance entre classes sociales. Anacarsis Ramos interroge le lien de la réalité et de sa transmission par les médias. Il explore surtout en Amérique latine, la façon dont les médias sont au service du pouvoir en place et de l’économie. Et cela atteint un niveau de manipulation étonnant !
Mi madere y el dinero est un spectacle aussi captivant, que bouleversant, drôle et d’une rare qualité humaine. La finesse de l’analyse du pouvoir des puissants, de la corruption, des conséquences du colonialisme, de l’économie sur ceux qui sont privés de parole et de moyens, sont ici remarquablement traités et provoquent un certain dérangement. On admire l’approche sensible, poétique et la démarche indépendante de l’art d’Anacarsis Ramos, loin des systèmes commerciaux et du succès à tout prix! Une belle façon de revendiquer la liberté et la fonction politique de la création théâtrale.
Elisabeth Naud
Spectacle joué du 2 au 5 octobre au Théâtre de la Ville, 2 place du Châtelet, Paris (IV ème). T. : 01 42 74 22 77.
Théâtre 13, Paris (XIII ème), du 15 au 17 décembre.
Théâtre du Point du jour, Lyon (Rhône) du 24 au 26 novembre.
La Garance-Scène nationale de Cavaillon (Vaucluse), le 10 décembre.
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