Le Théâtre du Blog a été créé en 2008 par Edith Rappoport et Philippe du Vignal; depuis, 9.450 articles ont été publiés sur le théâtre, la danse, les arts de la rue, les performances, le cirque, la magie, les livres, revues et les expositions spécialisées, en province et région parisienne, mais aussi à l’étranger…
Philippe du Vignal – Rédacteur en chef
Critique dramatique, il a été aussi responsable de la rubrique: Théâtre aux Chroniques de l’Art Vivant dirigées par Jean Clair puis à artpress dont Catherine Millet était la rédactrice en chef. Il a participé plusieurs années aux Nuits magnétiques d’Alain Veinstein à France-Culture et au quotidien La Croix. Il a longtemps dirigé l’Ecole du Théâtre National de Chaillot dirigé par Jérôme Savary, puis par Ariel Goldenberg. Il y enseignait aussi l’histoire du spectacle contemporain. Il a aussi été professeur à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs: département Scénographie et Section Costumes/Vêtement.
Sébastien Bazou
Ancien élève de l’École des Beaux-Arts de Dijon, s’est spécialisé dans l’installation multi-médias. Il a cofondé l’association et le magazine Artefake qui publie des articles sur l’histoire de la magie en Europe et aux Etats-Unis.
Jean Couturier
Critique dramatique et de danse et assistant du rédacteur en chef. Il a obtenu un master et une D.E.A. sous la direction de Robert Abirached à l’Université Paris X-Nanterre. Il a assisté le metteur en scène Philippe Genty pour plusieurs spectacles.
Christine Friedel
Est critique dramatique. D’abord, et notamment à Réforme. Elle a ensuite collaboré aux mises en scène du Théâtre du Campagnol, dirigé par Jean-Claude Penchenat et fait partie du groupe d’experts pour le théâtre à la D.R.A.C.-Île-de-France. Et elle a aussi été la rédactrice de la revue Plaisir(s) éditée par le château de la Roche-Guyon et est l’auteure de La Roche-Guyon, le château invisible.
Elisabeth Naud
Critique de théâtre, enseigne actuellement à l’Université Paris VIII. Elle est docteure en esthétique théâtrale.
Béatrice Picon-Vallin
Directrice de recherches au C.N.R.S., est spécialiste du Théâtre russe sur lequel elle a publié de nombreux livres. Elle dirige les collections Mettre en scène à Actes Sud-Papiers, Arts du spectacle aux éditions du C.N.R.S. et aussi Th. XX aux éditions L’Age d’homme.
Nicolas Villodre
a participé entre autres à la Coopérative des Cinéastes et a soutenu en 83 une thèse en arts plastiques consacrée à Christian Schad, Man Ray et Laszlo Moholy-Nagy.
Spécialiste et critique de danse contemporaine, il a été jusqu’en 2013, assistant du directeur de la Cinémathèque de la Danse et a publié de nombreux articles dans La Revue d’esthétique, Pour la Danse, La Cinémathèque Française…
Solange Barbizier
Critique de théâtre
Laurent Schteiner
Critique de théâtre
Correspondants :
Gérard Conio
professeur émérite de l’Université de Nancy, est un spécialiste de la civilisation russe et des pays de l’Est.
Nektarios G. Konstantinidis
traducteur et critique de théâtre notamment francophone, à Athènes et en Grèce.
(Tous les documents et archives sont publiés sauf avis contraire des ayants-droit et, dans ce cas, seraient aussitôt retirés).
La Maison en petits cubes, fable théâtrale sensorielle d’après l’œuvre originale de Kunio Kato et Kenya Hirata, mise en scène et adaptation de Didier Valadeau et Philippe Demoulin (à partir de huit ans)
A l’origine, un magnifique court-métrage sans paroles en douze minutes (2008) réalisé par Kunio Katô, sur un scénario de Kenya Hirata et une belle musique au piano de Kenji Kondö. Le film a remporté l’Oscar du meilleur court-métrage d’animation aux Academy Award, le Cristal d’Annecy (prix du meilleur court-métrage) le Prix du jury junior au festival international d’Annecy. Mais aussi le prix Hiroshima, au festival international du film d’animation d’Hiroshima et celui du meilleur film d’animation au Japan Média Arts Festival, etc. Et il a été adapté en livre pour enfants par Kunio Kâto et Kenya Hirato.*
Un gros et vieux monsieur vit seul dans la seule pièce d’une petite maison aux murs couverts de tableaux. Il y a aussi un lit en fer pour une personne, un poste de télévision carré et aussi vieux que lui. La maison est isolée dans une immense étendue d’eau, toutes les autres ont déjà été recouvertes! A chaque fois que le niveau monte, le vieux monsieur construit un nouvel étage. Mais toutes les traces de sa vie antérieure ont disparu et il met un scaphandre pour aller récupérer sa pipe à laquelle il tient tant. Au fond de l’eau, il va retrouver à chaque étage ses souvenirs enfouis; le temps où il était jeune papa et il voit ainsi défiler tout son passé et celle son épouse disparue. Cette montée des eaux rappelle qu’on ne peut vivre dans ses souvenirs. Vieille mais toujours aussi jeune illustration de la fuite du temps mais aussi vision prémonitoire du terrible tsunami en 2011 sur la côte Pacifique du Japon avec tremblement de terre magnitude 9,1… Il s’agit ici de faire passer cette fable sur un plateau. Didier Valadeau et Philippe Demoulin en ont fait une adaptation: «Pour répondre à la richesse des enjeux et à la dualité de cette œuvre partagée entre présent et passé, rêve et réalité. Ensemble, nous voulons proposer au public dans sa plus garde diversité, une création d’une genre nouveau. »
Sur la petite scène, une quinzaine de cubes blancs figurant les pierres que monte le vieil homme pour rehausser sa maison menacée; «deux narrations sensorielles simultanées: l’une sonore, l’autre visuelle». En termes clairs, une conteuse (Sylvie Audureau) assise sur un rocking-chair et munie d’un micro HF (on se demande bien pourquoi !) et un merveilleux musicien sénégalais Ousseynou Mangane, au balafon. Côté visuel, Damien Mignot, acteur et signeur sourd qui mime cette histoire, en utilisant aussi, si on a bien compris, des éléments de langue des signes. Et sur trois écrans verticaux, passent des images vidéo conçues par Isabelle Decoux. Avec un graphisme simple noir et blanc de toute beauté qui montre la solitude de ce vieux monsieur dans cette petite maison qui résiste encore au milieu de cette eau sans fin. Et cela donne quoi ? Pas quelque chose de bien séduisant ; le principal défaut étant d’abord la diction trop approximative, en dessous du minimum syndical, de la conteuse mais aussi l’afflux d’informations : une voix, une gestuelle, une musique et un message visuel défilant de façon presque permanente. Trop, c’est trop et cela brouille cette narration d’à peine une heure qui traîne en longueur! Kunio Kato et Kenya Hirata avaient eux finement choisi d’en faire un récit muet en douze minutes. Le résultat est d’une grande sécheresse et n’a pas la merveilleuse poésie du court-métrage japonais…
Le public pouvait, dans la version originale de ce spectacle, «choisir soit la narration sonore soit la visuelle » au lieu de la version compacte jouée ici. Mais de toute façon, cette adaptation était mission impossible. Bref, c’est toujours la même histoire de temps et d’espace qui ne fonctionne pas quand on passe d’un médium à un autre. Reste la présence et le jeu d’Ousseynou Mangane aux balafon, udu et kalimba… On peut se consoler en allant voir sur Youtube ce formidable court-métrage…
Philippe du Vignal
Présentation professionnelle vue le 10 décembre à l’I.V.T., Cité Chaptal, Paris (IX ème).
*Editions Nobi Nobi
La révolte et la colère grondent un peu partout dans le milieu culturel, même dans les théâtres privés, à la suite des déclarations plus que maladroites du Castex de service aux ordres de l’Elysée… Que ce soit à Bordeaux Marseille où le ZEf-Scène nationale a dû annuler May B de Maguy Marin et Féminines de Pauline Bureau. Il a aussi signé le recours déposé devant le Conseil d’État. Et il y a aura une manifestation demain mardi partir de midi entre la Canebière et la Préfecture. Comme à Paris place de la Bastille… Mais les grandes institutions parisiennes ou en province ne sont pas pressées d’accorder leur soutien à cette révolte justifiée. Et aucune parole de Roselyne Bachelot, encore ministre de la Culture, qui ne semble pas prendre conscience de l’ampleur de ce mouvement et qui, mise dans une situation délicate, n’a quand même pas démissionné! On lui fait jouer les pompières en annonçant 35 millions d’euros d’aide mais bien entendu, cela ne suffira pas et nombre de théâtres et compagnies sont exsangues. Quant au Macron, on se souviendra de son autoritarisme, quand nous irons voter en 2022 pour l’élection présidentielle. Nous avons retrouvé un formidable article du Nouvel Observateur du 23-29 mars 2006: Pas question de céder, disaient-ils… « Chirac, Balladur, Juppé, Fillion tous ont d’abord juré que la rue ne dicterait pas sa loi… Tous à de rares exceptions près, ont dû capituler. Non sans dégâts ». Et Jean Castex, cet énarque déguisé en élu local, inscrira-t-il son nom à ce tableau de la politique à la française? On peut l’espérer, vu les erreurs en cascade qu’il a commises depuis quelques mois… Allez une dernière pour la route avant d’aller à la manif: (cité par Le Canard enchaîné du 28 octobre) « Le meilleur moyen,de soulager l’hôpital, a dit Jean Castex, c’est de ne pas tomber malade. » Les malades hospitalisés apprécieront…
Un recours commun a donc été déjà signé, et pas par n’importe qui, entre autrs: Nathalie Dessay, chanteuse et comédienne, José-Manuel Gonçalves, directeur du Cent-Quatre à Paris, Laetitia Dosh, actrice, Charles Berling, acteur et directeur du théâtre Liberté à Toulon, Marc Le Glatin, directeur du Théâtre de la Cité Internationale, Pauline Bureau, metteuse en scène et directrice de La Part des Anges, Johanny Bert, directeur du Théâtre de Romette, Camille Chamoux, actrice, Jean-Michel Ribes, metteur en scène et directeur du Théâtre du Rond-Point, Anne-Laure Liégeois, metteuse en scène, Jean-Louis Martinelli, metteur en scène, Noémie Lvovsky, réalisatrice, Kaori Ito, chorégraphe et danseuse, Adrien Béal, directeur du Théâtre Déplié, Pascal Keiser, directeur du Théâtre de la Manufacture à Avignon, Fatima N’Doye, chorégraphe, Nicolas Bouchaud, comédien, Catherine Corsini, réalisatrice, Marianne Denicourt, comédienne, Christophe Laluque directeur du Théâtre Dunois à Paris, Aure Atika, comédienne, Christophe Pellet, auteur, Malik Zidi, acteur, Christine Citti, comédienne, Valentina Novalti, productrice-distributrice, le collectif Les Filles de Simone, Léonore Confino, autrice, Yveline Rapeau, directrice du Pôle National Cirque, Mathilda May, autrice et metteuse en scène, Nicolas Royer , directeur de l’Espace des Arts à Chalon-sur-Saône, Elise Vigier de la Comédie de Caen, Karin Viard, comédienne, Thomas Quillardet, metteur en scène, Noël Mamère, journaliste, Cyril Teste, metteur en scène, Bruno Solo, comédien, Catherine Arditi, comédienne, Jean-Michel Djian, journaliste, Marie-Agnès Gillot danseuse-étoile, Dominique Pinon, comédien, Xavier Legrand, acteur et réalisateur, etc. A suivre…
Ph. du V.
Marc Lesage, directeur du Théâtre de l’Atelier à Paris fera lui aussi entendre sa voix. « Place Charles Dullin à 18h 30, à l’heure même où nous aurions dû rouvrir nos portes, nous serons sur le trottoir, dans la rue, devant notre théâtre, en compagnie de Jacques Weber, François Morel, Audrey Bonnet… pour exprimer notre dégoût et notre colère. »Nous ferons résonner dans les rues l’Art et la Culture par la parole des artistes, avec dignité et responsabilité, pour combattre l’absurdité des mesures prises par ce gouvernement. » Les Ecrivains Associés du Théâtre appellent à la mobilisation! Leur conseil d’administration a décidé à l’unanimité de s’associer à la S.A.C.D. et à de nombreuses organisations professionnelles pour déposer un référé auprès du Conseil d’État, pour faire annuler la décision gouvernementale de prolonger la fermeture des théâtres et salles de spectacle Et cette cascade de référés provient de tous les milieux culturels et de leurs syndicats. Entre autres: Fédération nationale des syndicats du spectacle, du cinéma, de l’audiovisuel et de l’action culturelle CGT FNSAC CGT, Fédération nationale des Arts, des Spectacles, de l’audiovisuel du Cinéma et de la Presse FO – FASAP- FO, Fédération Nationale des Arts de la Rue, Fédération Culture Communication Spectacle CFE-CGC, Association Nationale des Théâtres de Marionnettes et Arts Associés-THEMAA, Fédération Culture Communication Spectacle CFE-CGC, Fédération Communication, conseil, culture CFDT , Syndicat des Cirques et Compagnies de Création… L’équipe du Monfort à Paris (XV ème) a écrit à Jean Castex avec des arguments solides et invite le public « à rejoindre la manifestation, mardi 15 décembre à midi, place de la Bastille à Paris.
Lettre fort lucide et courageuse à M. Jean Castex de Laurence de Magalhaes et Stéphane Ricordel, et de toute l’équipe du Monfort théâtre:
« Revenons sur votre allocution, tout en sachant que vous avez pris votre décision à la hâte dans l’après-midi du 11 décembre, ce qui prouve encore une fois le peu de considération que vous nous portez. Dans un premier temps, vous rassurez les Français en prenant une décision qui vous semble sage : laisser nos lieux fermés en raison des chiffres de contamination en hausse. Pas d’objection : nous suivons scrupuleusement l’actualité, nous sommes d’accord avec vous, un objectif sur deux n’a pas été atteint: la barre des 5. 000 contaminations. Dans un second temps, vous employez ces mots : «revoyure le 7 janvier ». Ce qui nous laisse perplexes. Que voulez-vous nous dire exactement? Vos éléments de langage ne sont pas très clairs. Le 20 janvier est aussi évoqué. Ouvrons-nous donc dans trois semaines, ou encore plus tard ?
Alors que vous disparaissez des écrans, nous nous empressons de joindre l’Elysée qui nous précise qu’une réouverture est seulement «probable» à partir du 20 janvier, soit presque sept semaines plus tard … Coup de massue. La colère nous envahit. Si, depuis le début de la crise sanitaire, le milieu culturel s’est adapté à toutes vos injonctions et a respecté toutes les mesures à la lettre, pour la première fois, nous réagissons et faisons entendre notre voix : trop, c’est trop ! Arrêtez de nous infantiliser, de nous mépriser. Vos mensonges sont inadmissibles et portent atteinte à la crédibilité de la parole publique. »
« Ayez au moins l’honnêteté d’assumer votre position : en l’occurrence, celle d’avoir fait un choix politique (et certainement pas sanitaire). Assumez les contradictions flagrantes qui sautent aux yeux de tous : rouvrir les lieux de culte (à croire que nous ne sommes plus dans un pays laïque ?), les grandes enseignes commerciales, laisser les gens s’entasser dans les transports pour travailler et consommer … Mais taxer la culture de «non essentielle» à la nation et lui faire quasiment porter la responsabilité de la crise sanitaire. »
« Chercher à nouveau à nous calmer avec des aides financières publiques, pour faire face à des salles closes ne suffit pas! Nous vous laissons imaginer la souffrance de notre équipe permanente qui alterne entre chômage partiel et travail en urgence pour l’ouverture tant attendue de mi-décembre. C’est le sens même de nos métiers, nourri par la passion, et le lien avec les spectateurs et les artistes, que nous sommes en train de perdre, Monsieur Castex. Et il faut bien l’avouer, la charge de travail va fatalement se réduire dans les mois à venir si cela continue ainsi … »
« Vous avancez trois arguments dont le risque majeur d’attraper le covid dans nos salles, un risque réfuté par de grands médecins sur toutes les antennes: ils constatent la rigueur des protocoles sanitaires mis en place dans les lieux culturels pour accueillir le public. Il semblerait que le corps médical soit écouté mais quand cela vous arrange… Ce n’est en fait pas nos salles elles-mêmes qui sont le danger (puisque qu’aucun foyer ne s’y est déclenché) mais le flux de personnes qu’elles occasionnent. C’est peut-être la seule chose que nous apprécions encore dans votre gouvernance, votre sens de l’humour malgré vous ! »
Je vous invite à vivre un flux extraordinaire ! Les Galeries Lafayette, métro Opéra entre 14 h et 17 h, un samedi après-midi de décembre. C’est la libération, le bonheur. Le covid a disparu dans cet arrondissement chic de Paris. Nous déambulons dans les allées, jeunes, moins jeunes, voire très âgés, le masque dans le cou. Il faut dire qu’il fait très chaud et puis ça donne un certain style ! On se regarde de nouveau, on se sourit, on est heureux, les vêtements s’entassent dans les cabines d’essayage. Au vu de la situation et pour être aussi nombreux, c’est certain, nous sommes en sécurité maximale! Concernant l’ascenseur qui mène au parking, c’est un futur gag pour grand humoriste : nous sommes entre dix et douze personnes tassées, les sacs pleins les bras! Les enfants ne portent pas de masque et hurlent après avoir déambulé plusieurs heures dans cette foule compacte, le visage écrasé sur les parois de l’ascenseur jamais désinfecté et qui fait le manège du premier au cinquième sous-sol depuis neuf heures du matin … C’est effectivement extraordinaire de vivre ces moments qui nous manquaient tant! Enfin, troisième argument: rester fermé en décembre, pour mieux ouvrir en janvier. En parfaite contradiction avec vos discours sur les fêtes de fin d’année qui feront presque inévitablement remonter le niveau des contaminations… »
« Alors, s’il vous plaît, cessez de nous décrédibiliser face aux Français et à nos spectateurs, qui continuent à nous soutenir. Nous sommes respectueux de la République, responsables, nous avons su protéger nos maisons, nos équipes permanentes, le public, les artistes et toute la chaîne de nos corps de métiers, costumiers, régisseurs, ingénieurs son et lumière… et toutes les professions invisibles. Les protocoles sanitaires que vous nous avez imposés ont tous été respectés et nous n’avons demandé aucun traitement de faveur. Nous ne sommes pas dans le complotisme ou toute autre forme de déni face à cette terrible crise sanitaire. Mais ne nous incitez pas trop à être désobéissants. Cette décision est absurde et injuste. Nous serons donc fermés car nous ne sommes pas un secteur assez fiable et nous ouvrirons au mieux le 20 janvier (peu probable), ou peut-être en février, au pire après les élections présidentielles en 2022 ! »
L’équipe du Nouveau théâtre de Montreuil ne mâche pas non plus ses mots:
La colère gronde et les salles de spectacle ont adressé un référé auprès du Conseil d’État pour faire valoir leurs droits par rapport à cette décision inéquitable. Nous sommes solidaires de l’appel à se rassembler le mardi 15 décembre à midi, place de la Bastille à Paris. Et en fin de journée, retrouvons-nous à Montreuil : le Nouveau théâtre de Montreuil et le cinéma Le Méliès soutiennent l’initiative des spectateurs qui constitueront à 18h sur la place Jean-Jaurès une file d’attente symbolique, respectueuse des distances de sécurité et des gestes-barrières, pour exiger la réouverture des lieux de culture.
Lawrence, texte d’Eric Bouvron et Benjamin Penamaria, mise en scène d’Eric Bouvron
Le projet ne manque pas d’ambition et le résultat s’avère à la hauteur. Librement inspiré de la vie de Thomas Edward Lawrence (1888-1935), cette pièce puise à plusieurs sources: «Je me suis permis de me perdre dans des recherches et aussi de me plonger dans la vie intime de Lawrence, dit Eric Bouvron. J’ai essayé d’imaginer la vie intérieure d’un jeune de vingt-quatre ans. » Il lui aura fallu quatre ans avec un séjour parmi les Bédouins de Jordanie, pour trouver le juste point de vue sur cette épopée qui forgea la légende de Lawrence d’Arabie. Anglophone, né en Égypte d’un père français et d’une mère grecque, le metteur en scène a grandi en Afrique du Sud. Il a demandé à Benjamin Penamaria, acteur et compositeur franco-espagnol, d’être le coauteur de cette pièce.
Nous plongeons dans les remous de l’Histoire. 1916 : le désert d’Arabie est sous le joug de l’empire ottoman, allié de l’Allemagne. Les Anglais, au Caire, enrôlent le jeune homme, passionné par la culture arabe dont il maîtrise la langue et les dialectes locaux. Lawrence gagne la confiance des chefs tribaux qu’il aide à se fédérer sous la bannière de Fayçal, le fils du roi Hussein, chérif de la Mecque, pour bouter les Turcs et leurs alliés allemands hors de leurs territoires.
Le succès du sabotage du chemin de fer du Hejaz, mené par les Arabes sous son commandement, leur laisse espérer la création d’une nation arabe unie et indépendante. Mais Lawrence, tout à fait loyal à l’égard de ses frères d’armes, sera trahi par les accords Sykes-Picot que les gouvernements français et anglais ont établi en secret pour organiser leur mainmise sur la région… La paix signée et l’empire ottoman démantelé, Fayçal ne se retrouvera pas à Damas à la tête d’un État indépendant réunissant Syrie, Jordanie et Irak, contrairement aux promesses des Anglais mais dans une Syrie placée sous protectorat français: «Si nos gagnons la guerre, dit Lawrence, les promesses faites aux Arabes seraient un chiffon de papier. »
Ce récit biographique tranche avec le film épique de David Lean ou même avec Les Sept Piliers de la sagesse, le volumineux récit de T.E. Lawrence. Très cinématographique, le spectacle procède par courts tableaux, interprétés par un chœur de huit acteurs qui tiennent une soixantaine de rôles. Deux musiciens et une chanteuse, assurent le lien entre les séquences qui s’enchaînent dans une temporalité bousculée, depuis l’enfance du héros dans l’Angleterre victorienne, jusqu’à la Grande Guerre.
On le suit de Londres au Caire, d’Aqaba, à Damas, puis du Pays de Galles, à Paris… Et jusqu’au petit cottage du Devon où, blessé, il ressasse ses déconvenues après la trahison des Anglais, entouré des fantômes de la guerre. Parmi eux, son fidèle serviteur Dahoom qui l’a accompagné dans toutes ses aventures mais que le typhus emporta. Ce personnage apparenté à un valet de comédie, version orientale, et interprété par Slimane Kacioui, donne une tonalité «couleur locale» et apporte émotion et jovialité face au style plus retenu de Kevin Garnichat, dans le rôle-titre. Il joue aussi bien l’adolescent, enfant illégitime d’un lord anglais, que le jeune savant frais émoulu d’Oxford, embarqué dans une expédition archéologique anglaise en Turquie, ou l’officier et fin stratège recruté par les services du renseignement de l’armée britannique, au Caire.
Grâce à une scénographie minimaliste avec juste quelques éléments de décor et de costumes, on passe en un clin d’œil d’un univers et d’une période à l’autre. La musique, militaire, pour situer l’état-major anglais, se fait orientale quand on pénètre chez le roi Hussein interprété par Stefan Godin qui joue aussi le général anglais Allenby, ou dans le camp de son fils Fayçal (Julien Saada qui incarne aussi la mère de Thomas Edward). La pièce nous emmène jusqu’à l’après-guerre, avec une brève incursion dans le moment où est conclu le traité de Versailles où l’on voit les Alliés déshabiller littéralement l’Allemagne en la personne de son Kaiser. Autre image saisissante: de grands parapluies noirs déployés figurent Londres en 1924, quand Lawrence est embauché par Winston Churchill…
Emportés dans les tourbillons de l’histoire, sur les traces d’un homme hors du commun, nous avons été tenus en haleine pendant une heure cinquante. Grâce à une mise en scène fluide et à des artistes habiles à faire vivre une multitude de personnages. Le violon de Raphaël Maillet fait naître des ambiances variées, Julien Gonzales, à l’accordéon et à la batterie, assure les rythmes et ruptures de ton et, avec sa voix chaude de contralto, Cecilia Meltzer distille une certaine nostalgie.
Eric Bouvron, qui avait reçu le Molière du Meilleur spectacle privé en 2016 pour Les Cavaliers, adapté du roman de Joseph Kessel, livre un récit efficace qui nous éclaire sur le présent tourmenté du Moyen-Orient. Nous remontons avec lui aux racines du mal, comme l’annonce la dernière scène, muette, où un prince arabe, face public, apparaît miné par la rancœur… Il faudra suivre les prochaines créations d’Eric Bouvron : Corne brûlée sur le braconnage en Afrique et un spectacle sur Roland-Garros.
Mireille Davidovici
Du 7 janvier au 14 février, Théâtre 13/Jardin, 103 A boulevard Auguste Blanqui, Paris (XIII ème)