Livres et revues Les Petites Filles modernes de Joël Pommerat

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Les Petites Filles modernes de Joël Pommerat

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L’auteur poursuit une recherche théâtrale qui lui est propre : il fait surgir, sous la banalité apparente du quotidien, une réalité plus trouble où l’imaginaire vient déplacer nos certitudes. Cette fois, il se place entre réel et imaginaire et met en scène des jeunes filles, Jade et Marjorie. Leur amitié acquiert progressivement une intensité débordant le cadre de l’adolescence et interroge notre rapport à l’absolu, à la séparation, à la perte…


La force de Joël Pommerat réside dans sa capacité à prendre au sérieux les mouvements les plus obscurs de l’enfance, quand l’attachement peut devenir emprise, quand le refuge se transformer en enfermement et le désir de liberté, en refus des limites du réel. Le fantastique ne constitue alors pas une simple échappatoire mais donne une forme à ce qui échappe à la rationalité et cela nous permet alors de saisir l’intensité de sentiments que le réalisme psychologique ne suffirait à épuiser.

Cette indétermination est l’une des richesses de son théâtre. Joël Pommerat ne cherche pas tant à expliquer,  qu’à faire éprouver  et il laisse au spectateur la liberté de construire sa propre interprétation. Cette écriture, à la frontière du récit et de l’action, entretient un trouble: le texte sollicite l’imagination et résiste aux significations trop immédiates. Il serait donc réducteur de confondre cette opacité, avec un défaut de clarté.  Cet auteur a une conception du théâtre où l’incertitude devient une expérience sensible.
Pour autant, l’ambiguïté ne saurait constituer une valeur en soi et demeure féconde dans la mesure où cela permet à l’auteur d’approfondir les situations et révéler de nouvelles contradictions. Mais elle l’est moins, quand le mystère semble retarder la progression dramatique sans enrichir notre compréhension. D’où notre réserve : non dans le refus de l’énigme mais dans le doute sur la nécessité de certains détours. Par moments, le dispositif prend le pas sur l’émotion, et l’ingéniosité de la construction, sur la force des situations.

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A lire  le texte de cette pièce,  cette interrogation s’accentue: il possède une indéniable qualité d’évocation mais reste étroitement lié à la représentation, aux voix, aux silences, aux lumières et aux images. Cette dépendance n’est pas une faiblesse en soi  mais l’écriture de cet homme de théâtre  se conçoit aussi dans  l’espace scénique. Et cela invite à distinguer ce que le texte fait naître à la lecture et  ce que le spectacle peut accomplir avec ses moyens propres.

Nous somme donc partagé: cet auteur possède une véritable singularité esthétique, une liberté d’invention et une intuition juste des contradictions humaines. Mais attention, il y a un moment où la recherche formelle risque de se suffire à elle-même.
L’intérêt de son théâtre tient à cette tension: Joël Pommerat nous déplace, nous inquiète et nous oblige à penser autrement  mais toutes ses propositions n’emportent pas nécessairement l’adhésion.  Les Petites Filles modernes confirment l’intérêt de sa  démarche mais on peut avoir des réserves quant à sa traduction dramaturgique: le mystère n’a pas besoin d’être résolu pour être puissant mais doit continuer à travailler en nous, bien après que le rideau soit tombé.

Laurent Schteiner

( Sur les planches) 

La pièce est éditée chez Actes Sud-Papiers


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