Téléphone-moi de Jean-Christophe Dollé, mise en scène de Jean-Christophe Dollé et Clotilde Morgiève
Trois cabines de téléphone, chacune représentant une époque, voire une génération. La plus douloureuse de 40 à 45. Puis la Mitterrandienne en 81, et enfin les années de cette fin de siècle, avec toute une histoire familiale sur fond de secrets. Ces cabines à pièces, puis à carte, comme celle que l’on a placée dans le hall du théâtre, sont devenues cultes : elles rythmé la vie de tous les Français sans exception, en ville et surtout dans les campagnes où rares étaient ceux qui avaient un téléphone à la maison. Trop coûteux à installer vu l’endroit trop éloigné. Et nous avons connu l’époque où il fallait encore demander le n° à une opératrice qui vous passait votre correspondant s’il était là, mais impossible de laisser un message…
Il y avait au début peu de cabines à Paris et jamais en banlieue où on allait téléphoner à des voisins accueillants qui servaient de relais quand il fallait annoncer une nouvelle importante: naissance, accident, décès ou autre malheur.. Ou à la Poste et cela a duré jusqu’à la fin des années cinquante… Et il y avait aussi les télégrammes : dans les campagnes, ils arrivaient seulement, téléphonés au bureau de tabac, puis le lendemain ou le surlendemain, quand c’était dimanche, par le facteur. A Paris, il y avait aussi, les pneumatiques… des lettres envoyées à grande vitesse (mais coûteuses) par tube souterrain jusqu’aux Postes où un facteur les apportait vite fait..
Ces cabines étaient aussi le lieu de conversations discrètes : amours, trucs en tout genre et affaires pas nettes, etc.) Et les petits malins utilisaient ce fameux fil nylon auquel on suspendait la pièce pour, avant qu’elle ne tombe dans le monnayeur à vue, lui faire faire plusieurs tours pour ne rien payer et ensuite la récupérer pour une autre fois. Pas grand risque de se faire prendre mais il fallait savoir le fabriquer et ensuite l’utiliser avec virtuosité. Mais que savoureux plaisir de pouvoir téléphoner gratuitement, parfois très loin……La cabine était souvent au centre de la place du village comme à Villeneuve-lès-Avignon (Gard) et des gens appelaient un des clients buvant leur pastis à la terrasse du café-tabac… Et il y en avait toujours un qui était proche et qui allait décrocher et faire patienter, le temps que l’appelé en question aille répondre…
Quelque fois, une cabine était détraquée et il nous souvient qu’un été, dans le Cantal, de nombreux campeurs hollandais faisaient sagement la queue, à n’importe quelle heure,pour appeler gratuitement chez eux : cela a duré plusieurs semaines avec un succès croissant… A l’heure du portable, cela semble être vraiment d’une autre époque mais il n’y a pas un demi-siècle…

Ici, tout commence vers la fin du XX ème siècle: Léonore, une jeune femme, appelle ou fait semblant sa mère qu’on suppose décédée et elle lui laisse de nombreux messages.Elle appellera aussi son frère.
Puis dans la cabine au centre de la scène qu’un certain Louis, la soixantaine, chômeur et sans un sou, a transformée en «domicile » et où il téléphone à son père qui le rappelle.
Et il lui donne des nouvelles de ses enfants, même si, et pour cause, il ne les voit plus mais il est devenu habile dans l’art de fabriquer des mensonges… Au besoin, en demandant à une jeune femme venue téléphoner, de l’aider en faisant semblant d’être sa femme quand il parle à son père qui n’y voit que du feu
Côté jardin, on est sous l’Occupation allemande et la troisième cabine en bois, bien reconstituée d’après nos souvenirs, sert à des résistants pour y cacher et transmettre des messages. Vont s’y rencontrer aussi Madeleine et Henri, un technicien de spectacles. Mais arrive Léon, flûtiste, amoureux de la jeune femme et bagarre à la clé entre les deux hommes. Henri le menace, s’il revient. Bref, un endroit où des histoires intimes et familiales rencontrent celles de la grande Histoire
Comment ne pas être partagé? Nous vous épargnerons les méandres de ces quatre existences imaginées par Jean-Christophe Dollé, acteur et auteur a reçu le Molière 2024 de l’auteur francophone vivant pour Allosaurus (même rue, même cabine), créée en 2022 à Avignon. Un autre variation sur ce thème des cabines téléphoniques, un lieu de vie où on s’exprimait encore oralement, et non par SMS.
Ici, la scénographie est très réussie et l’auteur sait tisser avec virtuosité, une histoire qu’il s’amuse à rendre compliquée… où on se perd un peu. Mais il y a de très bons moments comme l’évocation de l’élection de François Mitterrand, la coupe du monde gagnée par le France en 98 .
Et il y a une belle unité de jeu et les acteurs (bonne diction et bonne gestuelle), dont Louis, le chômeur, joué avec une grande vérité par l’auteur, sont tous crédibles, Clotilde Morgriève est très juste dans le double rôle de Madeleine et d’Ella, l’amoureuse de Louis. Sollen Denis, elle aussi, en Éléonore, une jeune femme qui a soif d’amour. Stéphane Aubry, qu’on a vu, entre autres, chez Deborrah Warner, Alain Mollot, Hans-Peter Cloos… est aussi très solide.
Mais le texte inégal, aux nombreux monologues est trop long (presque deux heures…). Jean-Christophe Dollé et Clotilde Morgriève peinent à lui donner un véritable rythme. Par ailleurs, ils usent et abusent de musiques violentes et aussi, comme partout, de fumigènes éclairés par une lumière blanche ou rouge et dans tous les cas, pléonastique. Mais bon, la salle était pleine et le public heureux : il y a eu quatre rappels. A vous de choisir…
Philippe du Vignal
Jusqu’au 29 décembre, le lundi et le mardi, Théâtre Saint-Georges, 15 rue Saint-Georges, Paris ( IX ème). T. : 01 48 78 63 47.
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