Le Théâtre du Blog a été créé en 2008 par Edith Rappoport et Philippe du Vignal; depuis, 9.450 articles ont été publiés sur le théâtre, la danse, les arts de la rue, les performances, le cirque, la magie, les livres, revues et les expositions spécialisées, en province et région parisienne, mais aussi à l’étranger…

Philippe du Vignal – Rédacteur en chef

Critique dramatique, il a été aussi responsable de la rubrique: Théâtre aux Chroniques de l’Art Vivant dirigées par Jean Clair puis à artpress dont Catherine Millet était la rédactrice en chef. Il a participé plusieurs années aux Nuits magnétiques d’Alain Veinstein à France-Culture et au quotidien La Croix. Il a longtemps dirigé l’Ecole du Théâtre National de Chaillot dirigé par Jérôme Savary, puis par Ariel Goldenberg. Il y enseignait aussi l’histoire du spectacle contemporain. Il a aussi été professeur à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs: département Scénographie et Section Costumes/Vêtement.

Sébastien Bazou

Ancien élève de l’École des Beaux-Arts de Dijon, s’est spécialisé dans l’installation multi-médias. Il a cofondé l’association et le magazine Artefake qui publie des articles sur l’histoire de la magie en Europe et aux Etats-Unis.

Jean Couturier

Critique dramatique et de danse et assistant du rédacteur en chef. Il a obtenu un master et une D.E.A. sous la direction de Robert Abirached à l’Université Paris X-Nanterre. Il a assisté le metteur en scène Philippe Genty pour plusieurs spectacles.

Christine Friedel

Est critique dramatique. D’abord, et notamment à Réforme. Elle a ensuite collaboré aux mises en scène du Théâtre du Campagnol, dirigé par Jean-Claude Penchenat et fait partie du groupe d’experts pour le théâtre à la D.R.A.C.-Île-de-France. Et elle a aussi été la rédactrice de la revue Plaisir(s) éditée par le château de la Roche-Guyon et est l’auteure de La Roche-Guyon, le château invisible.

Elisabeth Naud

Critique de théâtre, enseigne actuellement à l’Université Paris VIII. Elle est docteure en esthétique théâtrale.

Béatrice Picon-Vallin

Directrice de recherches au C.N.R.S., est spécialiste du  Théâtre russe sur lequel elle a publié de nombreux livres. Elle dirige les collections Mettre en scène  à Actes Sud-Papiers, Arts du spectacle aux éditions du C.N.R.S. et aussi Th. XX aux éditions L’Age d’homme.

Nicolas Villodre

a participé entre autres  à la Coopérative des Cinéastes  et a soutenu en 83 une thèse en arts plastiques consacrée à Christian Schad, Man Ray et Laszlo Moholy-Nagy. 

Spécialiste et critique de danse contemporaine, il a été jusqu’en 2013, assistant du directeur de la Cinémathèque de la Danse et a publié de nombreux articles dans La Revue d’esthétique, Pour la Danse, La Cinémathèque Française…

Solange Barbizier

Critique de théâtre

Laurent Schteiner

Critique de théâtre

Correspondants :

Gérard Conio

professeur émérite de l’Université de Nancy, est un spécialiste de la civilisation russe et des pays de l’Est.

Nektarios G. Konstantinidis

traducteur et critique de théâtre notamment francophone, à Athènes et en Grèce.

(Tous les documents et archives sont publiés sauf avis contraire des ayants-droit et, dans ce cas, seraient aussitôt retirés).

  • Fahrenheit 451, d’après Ray Bradbury, mise en scène de Mathieu Coblentz

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    ©RODOLPHE HAUSTRAËTE

    Fahrenheit 451, d’après Ray Bradbury, mise en scène de Mathieu Coblentz

     L’ouverture de la saison au T.N.P. est placée sous le signe du centenaire du Théâtre National Populaire avec plusieurs manifestations (voir Le Théâtre du Blog). Jean Bellorini, son nouveau directeur a aussi  une programmation de spectacles pour la jeunesse et invite la première création d’un metteur en scène. Mathieu Coblenz  a,  depuis 2005, a participé à ses créations comme régisseur ou comédien.  Il présente ici une adaptation originale et maîtrisée du roman, qui, dans un va-et-vient permanent entre récit et séquences dialoguées, laisse toute sa place à l’imagination. Et il parvient à créer des images fortes, sans succomber à la tentation des écrans, pourtant omniprésents chez Ray Bradbury…

    Montag est pompier, mais, dans cette dystopie, les soldats du feu n’éteignent plus les incendies et brûlent les livres, désormais interdits par les censeurs de la liberté. … Au fil du récit, le héros prend conscience des trésors que renferment ces ouvrages et rejoindra ceux qui ne veulent pas laisser mourir la pensée…. Cette fiction de 1953 a marqué des générations et reste d’une actualité sidérante. Mais comment faire théâtre avec un livre si connu et si commenté, et après le film de François Truffaut ?

    Matthieu Coblentz a pris un parti radical et imagine une petite faction d’insoumis qui enregistreraient le roman clandestinement. La pièce commence et finit par un choeur des résistants qui, pour sauver les livres, les mémorisent : «Nous sommes la petite minorité de ceux qui crient dans le désert. Les livres, nous les lisons et les brûlons. Nous les transmettrons oralement à nos enfants. 

    Comme les hommes-livres du roman, les acteurs vont enregistrer Fahrenheit 451 sur un vieux magnétophone à bande et les musiciens s’apprêtent à fournir les ambiances sonores dans un décor d’époque. Côté jardin, une petite cuisine au papier peint fané avec motifs orange. A cour, un orchestre de cuivres, piano et claviers électroniques vintage. La musique rythme le spectacle :  du Tomaso Albinoni, John Dowland, Henry Purcell, Daniel Balavoine et de nombreux arrangements musicaux inventés par Jo Zeugma, présent sur le plateau. « Nous entreprenons de dire le roman. Dire avec les mots, chanter, jouer l’histoire d’un être révolté contre l’oppression. »

    Les sept chanteurs, musiciens et comédiens vont, une heure et quart durant, nous transmettre l’œuvre de Ray Bradbury, dans une traduction aux belles échappées littéraires. Tantôt sous forme de récit devant un micro, tantôt jouant librement les situations… Le texte, tout simplement. Et cela fonctionne jusqu’au bout, avec un tempo précis et une réalisation toute en nuances.

    L’enregistrement commence sur un solo de trompette, pour créer l’atmosphère crépusculaire de cette sombre fable. Montag, le valeureux pompier pyromane, brûle avec ardeur les livres dont les feuilles noircies «comme des pigeons, battent des ailes». Pourtant, un jour, l’homme rencontre une jeune fille qui lui parle de ses lectures, de la beauté de la nature…. Elle sème le doute dans son esprit et il en vient à sauver des flammes un ouvrage. Il se met alors à lire et commence à rêver d’un monde différent du sien, où les gens, à l’image de sa femme, s’enivrent d’un bonheur factice et sont contrôlés par des écrans géants.

     Fahrenheit 451 fut écrit juste après le temps des goulags et des camps nazis, où des hommes apprenaient et se transmettaient des poèmes appris par cœur. Dans le roman, on entrevoit aussi une critique prémonitoire de ces images et écrans qui envahissent nos vies et qui pourraient bientôt contrôler nos esprits…

    A Kaboul, brûler des livres pour échapper au joug taliban, titrait Le Monde du 17 septembre dernier. La peur des fondamentalistes incite un libraire de la capitale afghane à purger son stock des ouvrages qui pourraient susciter l’ire des nouveaux maîtres du pays… » La réalité dépasse la science-fiction !

     Mireille Davidovici

    Du 21 au 25 septembre, Théâtre National Populaire, 8, place Lazare-Goujon, Villeurbanne (Rhône). Puis en tournée.

    Fahrenheit 451, traduction de Jacques Chambon et Henri Robillot, est publié aux éditions Gallimard.

     

  • Cerebro, de et avec Matthieu Villatelle

    Cerebro, de et avec Matthieu Villatelle

    Ce magicien spécialisé dans ce qu’on appelle le mentalisme, fait participer quelques personnes du public à son spectacle, pour «décrypter certains comportements et développer leur intuition.» Tout en jouant cartes sur table à la fin, il ne cache pas que ce fameux mentalisme -très à la mode en ce moment- est fondé sur l’observation, la manipulation, voire le trucage. Mais bien entendu, il ne dévoilera rien de ses techniques.

    « Mentaliste depuis plusieurs années au sein de la compagnie Le Phalène/Thierry Collet, la croyance a toujours été une des questions centrales de mon travail. Les discussions et ateliers avec les spectateurs m’ont permis de me rendre compte que les gens étaient beaucoup plus enclins à croire et à faire confiance lorsqu’ils étaient face à des capacités qu’ils ne comprenaient pas. Très rapidement, avec quelques expériences, les gens peuvent penser qu’un mentaliste possède des capacités hors normes comme la lecture de pensée par exemple. »
    Dans 
    Cerebro, il réussit à étonner le public avec des tours et/ou expériences tout à fait troublantes et qui font autorité, même quand on sait qu’il y a un fonctionnement particulier qui échappe à notre logique. Bref, le lavage de cerveau n’est pas loin…

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    Matthieu Villatelle entre autres expériences, commence par deviner où se trouve une pièce cachée dans l’une des mains d’une jeune femme qui lui déclare pourtant «être une bonne menteuse », et cela trois fois de plus. Puis il prend une barre de fer qu’il fait examiner (mais assez vite!) par le premier rang de spectateurs. Il demande à l’un d’eux de venir placer la dite barre sur sa poitrine et de la pousser contre la sienne. Bizarrement, cette barre va se tordre sans aucun problème…

    Puis entre autres expériences, Matthieu Villatelle vers une caisse de verre cassé sur quelques mètres et pour faire bonne mesure, brise une bouteille avec un marteau dont il répand quelques morceaux. Et il demande à une jeune femme d’y marcher pieds nus, ce qu’elle refusera de faire. Le magicien qui a gardé le col de la bouteille cassée, le place alors sur un socle en bois et l’enferme dans un des quatre sacs en papier qu’il a posés sur une table. Mais il  change soigneusement la place de chacun. Un spectateur est prié, après s’être concentré, de venir donner un bon coup de poing sur les trois sacs vides qu’il choisit. Mission accomplie sans blessure !

    Matthieu Villatelle ouvre alors le dernier sac, où se trouve, bien entendu, celui où il a placé le col de la bouteille cassé. Fascinant pour un public visiblement séduit par le para-normal comme plusieurs l’avoueront au magicien mais impossible, ici bien sûr, de distinguer le vrai du faux : c’est même la base du mentalisme. Mais il y a de quoi s’étonner et s’interroger sur le fonctionnement de notre cerveau et les méthodes de persuasion qui ont envahi le monde d’aujourd’hui. Savoir manipuler la réel mais aussi et surtout l’attention du public: Matthieu Villatelle sait faire cela avec virtuosité et modestie, ce qui n’est pas incompatible. Juste un bémol, ce court spectacle d’une heure mériterait d’être mieux mis en scène mais rien de grave, et surtout que cela ne vous empêche pas d’aller le voir.

    Philippe du Vignal

    Jusqu’au 31 octobre, Théâtre de Belleville, 16 Passage Piver, Paris (XI ème). T. : 01 48 06 72 34.

     

  • Gardien Party, conception et réalisation de Mohamed El Khatib et Valérie Mréjen

    Gardien Party, conception et réalisation de Mohamed El Khatib et Valérie Mréjen

    Cela se passe dans une salle du musée au Centre Georges Pompidou à Paris. Murs blancs, avec juste un espace de dix mètres mètres cerné par une bande scotchée au sol, comme pour signaler l’interdiction de s’approcher d’une œuvre. Et pour le public, cent vingt chaises ou fauteuils… savamment dépareillés sur des gradins. Une scénographie subtile de Louise Sari: aucun décor, juste quelques cartes postales de tableaux, et ensuite aussi quelques reproductions plus grandes d’œuvres célèbres comme, entre autres, Trois paysannes de Kasimir Malevitch,  Pierrot d’Antoine Watteau, La Rivière dans la forêt de bouleaux d’Ivan Chichkine…

     Mohamed El Khatib et Valérie Mréjen ont imaginé avec un remarquable déplacement du regard cette « performance» qui est vraiment  du théâtre. On pourra discuter à perte de vue sur les frontières souvent ténues qui séparent les deux mais en gros: gratuité ou prix assez faible par rapport à celui des salles de spectacle traditionnelles, lieu du genre: galerie privée ou salle dans un grand musée, pas de séparation scène/salle situées au même niveau, peu d’intervenants (le plus souvent un seul- artistes et/ou acteurs -mais jamais de vedettes- en relation avec le milieu de l’art contemporain, souvent étrangers et/ou résidant souvent dans la ville où cela se passe, textes parfois théoriques mais ni intrigue ni dialogues au sens traditionnel, costumes proches de la vie quotidienne ou nudité -assez fréquente et rappelant les innombrables nus de la sculpture comme de la peinture, aucun décor sinon quelques éléments scéniques, éclairages simples, durée assez courte souvent à peine une heure, unique représentation ou quelques-unes mais jamais de longues séries, références très fréquentes à des tableaux classiques ou non, héritage avoué du happening…

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    © Ph. Fenwick

    Ici, est mise en valeur la parole de gens jeunes, ou moins jeunes, qui ont l’obligation de rester silencieux, sauf quand ils sont obligés d’intervenir ou pour aller aux toilettes. On ne parle jamais de ce prolétariat mal payé évoluant dans le monde des artistes -ce que certains sont ou ont parfois été- et  indispensables à la vie d’une musée. Quand ils se mettent en grève, il faut aussitôt fermer les salles Ici, trois hommes et trois femmes.
    A l’extrême gauche, Nathalie Conio, seule actrice véritable; en longue robe. Elle tricote un carré de laine blanche avec autour d’elle, un gros sac et une théière posés sur un tapis. Exceptionnelle de vérité, elle parle russe couramment, comme débarquée la veille de Moscou. « Je m’appelle Margarita Pavlovna Khissamova, j’ai soixante-et-onze ans et je travaille au musée russe depuis vingt-et-un ans. Je ne saurais pas dire jusqu’à quel âge, je vais continuer à travailler. Probablement, tant que ma santé me le permettra, ici, nous n’avons pas de limite. Et c’est vrai que je commence à être plus âgée que les œuvres de la partie contemporaine! Je suis veuve, comme beaucoup de mes collègues.
    J’aime beaucoup Vladimir Poutine: c’est ce qu’on doit répondre, quand des touristes étrangers nous demandent ce qu’on pense de notre Président. Je ne pensais pas travailler dans un musée un jour. (…) C’est parfois long, mais quitte à m’ennuyer chez moi seule, autant m’ennuyer avec d’autres au Musée. (…) Nous, on n’a pas le droit de parler des tableaux; disons d’un point de vue artistique, d’autres collègues en sont chargés. Nous on est « factuels». On renseigne sur l’endroit où se trouve tel tableau, où se trouve la sortie, etc. »

    Les autres sont ou ont été réellement gardiens. Comme la plupart de nos amis lecteurs ont peu de chances de les voir, nous vous avons mis quelques longues citations. Comme le dit Valérie Mréjen, « Il s’agit d’entendre une parole inédite de ceux qui, dans les musées, sont à la fois les plus visibles et les plus ignorés.» Seung-Hee, une jeune femme coréenne maîtrise cinq langues et a soutenu deux thèses en histoire de l’art. Elle travaille au musée new-yorkais consacré à Isamu Noguchi.«J’ai commencé comme étudiante et je travaillais d’abord tous les week-ends. J’aime bien le musée et surtout regarder les gens. Après, je me dis que je ferai pas ça toute ma vie… Pour beaucoup, c’est un boulot de transition. Beaucoup de gardiens en CDD sont artistes à côté et en général, ils se disent: le jour où je devrais surveiller une de mes œuvres, j’arrête. » (…) Grâce à mes cheveux longs, j’écoutais la radio avec une oreillette discrète. Après, je me suis mise à dessiner, mais avec le nouveau directeur, ça n’a plus été possible, même si parfois il n’y avait que cinq visiteurs par jour. (…) « Ce qui est difficile, ce sont les œuvres sonores, parce que c’est un rappel du temps. Une œuvre qui se déclenche, par exemple toutes les vingt minutes, c’est terrible, ça agit comme le tic-tac d’une pendule ou une sorte de sablier. (…) » On est prisonnier de nos horaires et on ne peut rien faire d’autre, donc on doit attendre. C’est ça, le plus dur, accepter de n’avoir aucune prise sur sa vie pendant huit heures. »

    David, lui est français, mais a vécu en Italie où il était restaurateur de tableaux.  » Je suis revenu ici après une séparation mais, pour trouver du travail, c’était plus difficile. J’ai postulé dans des musées. Je continue à faire des restaurations, comme beaucoup d’agents qui ont une double vie. Il y a des peintres, des personnes qui écrivent, des étudiants-restaurateurs, des gens qui font de l’orfèvrerie, il y a de tout. Mais la majeure partie ne fait que ça. On est affecté chaque jour à une salle différente. (…) En 1998, quand je travaillais à Pompidou, on nous a distribué des gilets à grosses rayures dessinés par Daniel Buren. Personne n’a voulu les porter. J’avais un collègue qui cachait son badge. Il était artiste et je pense qu’il redoutait de rencontrer des gens qu’il connaissait parmi les visiteurs. »

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    © Yohanne Lamoulère

    Carolina a fait des études d’art et a longtemps travaillé pour elle à côté. « J’ai commencé à être gardienne dans un musée d’art ancien et depuis sept ans, je travaille au Moderna Museet à Stockholm. Je vois beaucoup de gens arrêter leur art au bout d’un moment, mais moi, je ne suis pas ce genre de personne. J’ai la volonté de mon physique. Nous on est obligés d’avoir la veste avec le logo et aussi le T-shirt du musée; mais pour le reste, on s’habille comme on veut. Je crois que les visiteurs, du coup, nous voient plus comme des personnes, et pas seulement comme des gardiens. C’est mieux ainsi. (…) Paradoxalement, je suis heureuse quand il y a du monde au musée, mais on ne peut parler avec les gens que quand il n’y a quasi personne. (…) Je peux pas dire que ce soit un échec d’être gardien, mais je peux pas non plus dire que ce soit une réussite. Au Moderna Museet, il y avait une grande sculpture en bronze qu’un visiteur n’arrêtait pas de caresser. Je lui ai dit qu’il n’avait pas le droit de faire ça mais il l’aimait tellement qu’il continuait. Ça le bouleversait. Là, je trouve qu’on voit vraiment à quoi sert l’art. Quand quelqu’un est vraiment touché, qu’il est impliqué jusqu’au fond de son âme, on voit pourquoi l’art est important. »

    Robert Smith, lui, a cinquante et un ans et travaille au célèbre MoMa de New York. Je fais vraiment partie du bâtiment, parce qu’il y a deux types de gardiens: les permanents et les «security men» issus de la sous-traitance privée. Autant vous dire qu’on fait pas le même job. Vous connaissez l’expression: si proche si loin? C’est exactement ça, les types sont physiquement à quelques centimètres des œuvres, mais socialement, à des années lumières. »

    © Yohanne Lamoulère
    © Yohanne Lamoulère

    Et à la fin, un autre ancien gardien du centre Georges Pompidou vient clore le spectacle avec un texte savoureux: « Je m’appelle Jean-Paul Sidolle, je suis gardien de nuit. Enfin j’étais, maintenant je suis retraité. On pourrait dire gardien honoraire. Je viens d’une famille de neuf enfants. Je suis né à Marseille, à la Belle de mai, à une époque où on mélangeait allègrement les bracelets d’enfants à l’hôpital, si bien que ma mère nous disait toujours: toi je sais pas si t’es vraiment de moi. Mon père était réfugié politique, républicain espagnol et stalinien. La révolution culturelle pour les républicains espagnols en 33-34, ça avait été un moment très fort, une période d’avant-garde. Et mon père, qui n’a pas été un très bon père… d’une certaine façon, il m’a fait découvrir la peinture. La seule chose dont j’ai hérité de lui c’est sa collection de reproductions. Sur le papier peint usé de la cuisine, pour combler les trous, il rapiéçait avec des toiles de peintres. Picasso, le Greco, Le douanier Rousseau, Rothko, Giotto, Gustave Moreau, Juan Miro et Nicolas Lancret. Vers la fin de sa vie, j’ai demandé à ma mère, c’était quoi le fil de sa collection à papa, ça part dans tous les sens, il n’y a aucune logique dans son Histoire de l’art. Elle m’a répondu, si, il collectionnait tous les peintres en O. Bon, après tout, c’est un classement comme un autre. Cependant je lui dis, maman, mais il fait quoi Nicolas Lancret là-dedans… elle me répond : il a fait une entorse pour la Camargo.
    « Le lendemain de ma retraite, j’étais dans la rue, et une femme s’est approché de moi et m’a dit : « je vous reconnais, vous étiez mon gardien préféré. » Et je me souviens d’une chose, une citation d’Alphonse Allais. Quand je suis arrivé au Musée, y avait des retraités des wagons-lits… c’étaient des emplois réservés, aussi bien de jour que de nuit, et donc on avait des vieux poivrots, des invalides, et… comme disait Alphonse Allais qui était comme on sait, antimilitariste : « J’ai toujours été pour la guerre, parce que: pas de guerre, pas d’invalides de guerre, et pas d’invalides de guerre, pas de gardiens de musée ! »

    En clôture, une ironique mise en abyme de l’art contemporain: de son sac, Margarita la Russe, sort une très longue écharpe aux fameuses couleurs de Mondrian. Et il y aussi une simple boîte en fer de biscuits Delacre posée sur une chaise que l’ancien gardien éclaire avec un petit projecteur. Il ouvre ensuite une caisse posée à la verticale où est inscrit en lettres fluo blanc genre art conceptuel du pauvre, le mot : END…. Mohamed El Khatib et Valérie Mréjen ont enquêté dans plusieurs musées et ont recueilli les témoignages des gardiens: «Ce sont les meilleurs observateurs de la vie de ces lieux d’exposition. Certains ont choisi cette situation, d’autres la subissent mais tous développent un rapport singulier au monde de l’art, à la fois envers les œuvres et les visiteurs. (…)

    Les auteurs, avec un remarquable déplacement du regard, ont réussi à faire de cette «performance » un spectacle  grand public, avec une bousculade volontaire des codes habituels… de la première moitié du XX ème siècle, déjà!

    Ce prolétariat mal payé, évoluant dans le monde des artistes -ce que certains sont ou ont parfois été- mais de fait exclus. Ils font un métier qui n’en est pas un mais certains deviennent bons connaisseurs d’art ancien ou contemporain. Répondant poliment aux questions cent fois répétées  de gens dont certains ne regardent même pas les tableaux mais prennent juste en photo les cartels. « Ils ne nous demandent pas grand-chose. Matisse, Chagall et… les toilettes. Ou: « Qu’est-ce que je peux faire maintenant que j’ai vu La Joconde après deux heures de queue ? Il me reste quelques instants. » «Est-ce que ce sont les vrais ? Les originaux ? Ou des copies ? Avant, ça m’agaçait, mais maintenant, dit une gardienne, je leur chuchote : « Ce sont des copies, les originaux sont chez moi. »

    Le plus dur sans doute, comme l’avoue un d’entre eux: « être présent et absent à la fois. C’est psychiquement fatiguant. « Il faut souvent expliquer aux visiteurs pourquoi il est interdit de toucher. Pas nécessairement aux enfants d’ailleurs qui comprennent assez vite. Non, les pires, ce sont les vieux. (…) Pourtant ils savent qu’il ne faut pas toucher. Les tableaux, c’est déjà compliqué, alors, je vous parle même pas des tapisseries. Effectivement oui, c’est doux, un tapis persan, mais si vous voulez toucher, vous allez chez Mondial Moquette. Si vous êtes aimable, la personne le prend bien. Il faut être accueillant, souriant et chaleureux, même avec les gens antipathiques. De ce point de vue, les musées constituent un bon terrain d’entraînement. »

    Et il leur faut rester calme quand les gens veulent tous voir en même temps une œuvre célèbre, ou quand un visiteur est agressif: «Vous n’avez pas le doit de parler à mon enfant.» Ou qu’un autre veut absolument prendre une photo d’une sculpture où il a posé une voiture miniature! »  Prise à gratter un Corot, une dame reconnait avoir voulu savoir si c’était un faux.» Des visiteurs marmonnent: « payé à rien faire »… Il faut donc être très solide. Montrer qu’on a du répondant, qu’on connaît les collections… Et le regard change, mais avant d’en arriver là, il faut vraiment s’en prendre plein la gueule. Le mépris de classe, c’est indéniable… Ça se manifeste par les regards, les gens ne disent pas bonjour ou parlent à voix haute de nous : «On va demander au… oh, non, il ne va pas savoir. Il y a aussi les parents qui disent à leur enfant : «Regarde, si tu ne travailles pas bien à l’école, tu finiras assis sur une chaise, comme le monsieur ou la dame.» Et, les relations entre collègues ne sont pas toujours faciles, comme dans toute entreprise, «Une journée où on est fatigué et où il n’y a personne pour nous relever, c’est terrible. »

    Ces courts textes, bien écrits et tout à fait passionnants, sont déclinés en russe, anglais, suédois, aussitôt projetés en français, grâce la présence des intervenants qui ont une présence, une diction et un jeu impeccables. Ici règnent l’intelligence, la précision et l’humour, dans les témoignages écrits par Valérie Mréjen comme dans la mise en scène et la direction d’acteurs de Mohamed El Khatib…  Allez vite les savourer si vous le pouvez. Juste un bémol, elle a lieu jusqu’à samedi inclus et il y a peu de places! Français encore un effort, comme dirait le marquis de Sade: quel lieu accueillera cette formidable performance qui -osons le mot qui fâche!- a tout d’un spectacle populaire…
    Le Mac Val de Vitry-sur Seine va le faire alors pourquoi pas dans la capitale, l’Odéon-Ateliers Berthier, Chaillot, le Théâtre de la Ville, le Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, le Palais de Tokyo, le Musée Jacquemart-André, etc. Les endroits ne manquent pas… Et quelques-uns des Centres Dramatiques Nationaux et des festivals comme celui d’Avignon, avec le musée du Petit Palais, le musée Calvet ou la collection Lambert ? Du Vignal, cessez de rêver…

    Philippe du Vignal

    Performance créée au Mucem de Marseille et vue le 22 septembre au Centre Georges Pompidou, Paris (III ème). 18, 14 et 8 €.

     Mac-Val, Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), en décembre.