Le Théâtre du Blog a été créé en 2008 par Edith Rappoport et Philippe du Vignal; depuis, 9.450 articles ont été publiés sur le théâtre, la danse, les arts de la rue, les performances, le cirque, la magie, les livres, revues et les expositions spécialisées, en province et région parisienne, mais aussi à l’étranger…

Philippe du Vignal – Rédacteur en chef

Critique dramatique, il a été aussi responsable de la rubrique: Théâtre aux Chroniques de l’Art Vivant dirigées par Jean Clair puis à artpress dont Catherine Millet était la rédactrice en chef. Il a participé plusieurs années aux Nuits magnétiques d’Alain Veinstein à France-Culture et au quotidien La Croix. Il a longtemps dirigé l’Ecole du Théâtre National de Chaillot dirigé par Jérôme Savary, puis par Ariel Goldenberg. Il y enseignait aussi l’histoire du spectacle contemporain. Il a aussi été professeur à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs: département Scénographie et Section Costumes/Vêtement.

Sébastien Bazou

Ancien élève de l’École des Beaux-Arts de Dijon, s’est spécialisé dans l’installation multi-médias. Il a cofondé l’association et le magazine Artefake qui publie des articles sur l’histoire de la magie en Europe et aux Etats-Unis.

Jean Couturier

Critique dramatique et de danse et assistant du rédacteur en chef. Il a obtenu un master et une D.E.A. sous la direction de Robert Abirached à l’Université Paris X-Nanterre. Il a assisté le metteur en scène Philippe Genty pour plusieurs spectacles.

Christine Friedel

Est critique dramatique. D’abord, et notamment à Réforme. Elle a ensuite collaboré aux mises en scène du Théâtre du Campagnol, dirigé par Jean-Claude Penchenat et fait partie du groupe d’experts pour le théâtre à la D.R.A.C.-Île-de-France. Et elle a aussi été la rédactrice de la revue Plaisir(s) éditée par le château de la Roche-Guyon et est l’auteure de La Roche-Guyon, le château invisible.

Elisabeth Naud

Critique de théâtre, enseigne actuellement à l’Université Paris VIII. Elle est docteure en esthétique théâtrale.

Béatrice Picon-Vallin

Directrice de recherches au C.N.R.S., est spécialiste du  Théâtre russe sur lequel elle a publié de nombreux livres. Elle dirige les collections Mettre en scène  à Actes Sud-Papiers, Arts du spectacle aux éditions du C.N.R.S. et aussi Th. XX aux éditions L’Age d’homme.

Nicolas Villodre

a participé entre autres  à la Coopérative des Cinéastes  et a soutenu en 83 une thèse en arts plastiques consacrée à Christian Schad, Man Ray et Laszlo Moholy-Nagy. 

Spécialiste et critique de danse contemporaine, il a été jusqu’en 2013, assistant du directeur de la Cinémathèque de la Danse et a publié de nombreux articles dans La Revue d’esthétique, Pour la Danse, La Cinémathèque Française

Correspondants :

Gérard Conio

professeur émérite de l’Université de Nancy, est un spécialiste de la civilisation russe et des pays de l’Est.

Nektarios G. Konstantinidis

traducteur et critique de théâtre notamment francophone, à Athènes et en Grèce.

(Tous les documents et archives sont publiés sauf avis contraire des ayants-droit et, dans ce cas, seraient aussitôt retirés).

  • Passeport, texte et mise en scène d’Alexis Michalik, un spectacle censuré

    Passeport, texte et mise en scène d’Alexis Michalik, un spectacle censuré 

     

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    Florian Azéma, le nouveau maire Rassemblement National de Castres (Tarn), ville natale (42.550 habitants) de Jean Jaurès, fondateur du Parti socialiste et du journal L’Humanité, a annulé la représentation au Théâtre municipal de ce spectacle programmé le 27 février prochain. Validé par l’ancienne municipalité et annoncé dans la brochure de saison, Passeport a pour thème, l’histoire d’Issa, un jeune émigré érythréen qui a perdu la mémoire, après avoir été laissé pour mort dans la jungle de Calais et qui cherche à obtenir un titre de séjour français.
    Alexis Michalik (quarante-trois ans) a réussi en une vingtaine d’années à écrire des  pièces qui ont obtenu un indéniable succès public avec Les ProducteursLe Cercle des illusionnistes,  Une Histoire d’amour… et surtout Edmond, d’après Cyrano de Bergerac


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    Passeport n’est sans doute pas un chef-d’œuvre  et dégouline de bons sentiments (voir Le Théâtre du Blog). Mais qu’importe, ses thèmes: l’immigration, la misère, l’identité nationale, le racisme, l’intégration, les démarches administratives épuisantes… touchent le public. « Ce n’est pas un théâtre militant ou documentaire, dit Alexis Michalik, mais une histoire humaine qui s’adresse à tous. Problème: ce spectacle qui a été beaucoup joué, entre autres, l’an passé au musée de l’Immigration à Paris, ne satisfait pas du tout le nouvel édile. « Il ne correspond pas, dit-il, à ce que, moi, j’avais défendu dans la campagne municipale et je ne souhaite pas que l’argent public soit dépensé dans ce qui fait la promotion de l’immigration illégale. » (…) « J’ai été élu pour faire des choix politiques. Je suis en fonction, j’applique mon programme. Je ne suis pas lié à ce qui a été décidé sous la précédente municipalité. »

    Ce nouveau maire (vingt-neuf ans) oublie de signaler qu’il a été élu avec 29,85 % des voix, et que sa liste devançant les quatre autres de gauche et du centre, a obtenu vingt-huit des quarante-trois sièges. Il y a eu 18. 249 votants et une importante abstention de 40,40 % soit 12. 370 d’inscrits mais qui n’ont pas voté. Ce qui n’est tout de même pas glorieux et ne représente guère la population… Ancien collaborateur parlementaire, Florian Azéma a souvent dit qu’il voulait en priorité « redresser Castres » et il sait bien qu’il est dans cette triste affaire, être dans son droit: le contrat avec Alexis Michalik n’avait pas encore été signé et le théâtre -municipal-  se trouve donc sous la tutelle du maire.

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    L’auteur-metteur en scène dit avoir été averti par une amie qui avait assisté à la programmation de la saison où on n’avait pas évoqué Passeport... Comme image de marque, on fait sans doute mieux, pour un nouvel élu et son équipe!
    D’une rare élégance, cela donne un échantillon de ce qui se passerait, si le R.N. accédait à la Présidence de la République! C’est une affaire grave et la liste longue des pièces françaises ou étrangères, anciennes, modernes ou actuelles, qui pourraient ainsi déplaire à des élus d’extrême-droite. Le monde du théâtre -pas toujours vraiment solidaire!- a commencé à bouger. Mais on attend encore que les directeurs d’institutions importantes s’expriment… Les pièces d’Alexis Michalik sont surtout jouées dans le privé… et non dans le théâtre public. Mais Tiago Rodrigues, directeur du festival d’Avignon, a déclaré, hier, lui apporter son soutien. 


    Et il y a un semaine, quatre organisations de réalisateurs de cinéma, ont  parlé, elles, d’une nouvelle atteinte de l’extrême droite, à la liberté de création. « Elles dénoncent avec la plus grande fermeté, la décision du maire de Castres, Florian Azéma, élu du Rassemblement national, de déprogrammer Passeport d’Alexis Michalik. Cette décision constitue une mesure de nature idéologique. Elle repose, de façon assumée, sur le sujet de cette pièce et porte atteinte à l’un des droits les plus essentiels, qu’est la liberté d’expression et de diffusion des œuvres.

    La liberté de création, de programmation et l’accès de tous à la diversité des œuvres sont le fondement de notre démocratie. Aucun élu, qui en est le garant, ne devrait s’arroger le droit de censurer une œuvre, au motif qu’elle ne correspond pas à sa vision du monde. Nous appelons le maire de Castres à revenir sur cette décision dans les plus brefs délais et à permettre la représentation de Passeport aux conditions initialement prévues. » Tout est ici clairement dit.

    Alexis Michalik a, lui aussi, réagi sur France Inter: « C’est la première fois alors qu’on avait une date qui était clairement confirmée en phase de contractualisation, qui était annoncée dans le programme: il n’y a vraiment aucun doute sur le fait que c’est un choix politique. » (…)  C’est évident que ça fait un peu froid dans le dos de se dire que la municipalité influe sur la direction artistique d’un théâtre et sur sa liberté de programmer ce qu’il veut voir. Dès qu’on va vers l’extrême droite, forcément, ça n’est jamais bon signe pour la Culture et pour la liberté d’expression. Je constate que, même à un niveau municipal, ça commence déjà, et c’est un signal d’alerte dont il faut tenir compte, je pense. »
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    Il  y a bien longtemps -mais le passé éclaire le présent- un certain Jacques Debû-Bridel, sénateur et président de la commission Éducation et des Beaux-Arts du conseil général de la Seine, avait mis en cause la programmation du T.N.P que dirigeait alors Jean Vilar à Chaillot… Ce sénateur s’en était pris en 52  à Nucléa d’Henri Pichette mais il était bien entendu, était favorable, histoire de se dédouaner! aux créations d’auteurs classiques…
    La politique et le théâtre, une vieille affaire, n’est souvent guère reluisante pour le Pouvoir. Enfin -et c’est rassurant- l’œuvre d’un dramaturge et metteur en scène contemporain, quelle que soit sa valeur artistique, suscite un débat politique…     

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    Lors des Questions au Gouvernement à l’Assemblée nationale, Catherine Pégard, ministre de la Culture, a condamné «cette annulation d’un spectacle, au seul motif que son sujet n’était pas en phase avec les choix politiques du maire de Castres ». Elle a aussi clairement dit que « la liberté de création artistique est protégée et consacrée sur le plan national. » On veut bien la croire mais, sur le plan juridique, comment lutter? Les maires,surtout ceux des villes moyennes, ont un réel pouvoir sur les programmations de spectacles et la Ministre de la Culture le sait très bien.

    Alexis Michalik a donc raison de s’inquiéter: « Pas seulement pour Passeport. Je m’inquiète pour toutes les œuvres, tous les artistes et programmateurs qui pourraient demain subir le même sort.» Déjà, à La Flèche (Sarthe), une ville de quinze mille habitants, Le Carroi, association d’Education Populaire et lieu d’animation d’activités socio-culturelles, a vu sa subvention municipale baissée de 50. 000 euros soit environ  10%.
    Depuis, Passeport a été heureusement programmé ailleurs. Mais il faudra rester très vigilant… 

     Philippe du Vignal

    Passeport est repris au Théâtre de la Renaissance, Paris (X ème), du 19 juin au 16 août.

    Lomme (Nord), le 19 décembre.

     

     
  • Une Cerisaie, texte d’Anton Tchekhov, traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan, mise en scène d’Aurélie Van Den Daele

    Une Cerisaie, texte d’Anton Tchekhov, traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan, mise en scène d’Aurélie Van Den Daele

    La dernière pièce (1904) du grand dramaturge mort la même année en Allemagne et devenue mythique au XX ème siècle. Nous en avons vu une dizaine de mises en scène, dont celle autrefois en 54 de Jean-Louis Barrault  et plus tard, parmi les plus réussies: celle de Matthias Langoff et Manfred Karge, celle de Giorgio Strehler avec son merveilleux petit train, cent fois copié ensuite. Celle, aussi formidable, de Peter Brook (1981) avec, entre autres, Niels Arestrup, Catherine Frot, Claude Evrard, Natasha Parry, Anne Consigny,  Michel Piccoli, Jacques Debary, Maurice Bénichou… Celle de Peter Stein (95) , étonnante de vérité, comme celle d’Alain Françon (2009) avec Irina Dalle, Philippe Duquesne, Jérôme Kircher, Guillaume Lévêque, Agathe L’Huillier, Didier Sandre, Dominique Valadié… Et  Jean-Paul Roussillon (merveilleux Firs !) Quelle émotion… Très malade, ce grand acteur est mort peu de temps après. 

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    Rappelons l’histoire: cela se passe en mai, dans la chambre des enfants.d’une grande maison appartenant à un domaine rural avec une vaste cerisaie. Lioubov Andréïevna Ranevskaïa, sa propriétaire, l’a quitté, il y a cinq ans, après que son jeune Gricha se soit accidentellement noyé.Son frère Gaiev exploite le domaune tant bien que ma.l Et elle vit à Paris avec son amant mais elle revient: la maison fait partie d’elle-même et elle va retrouver toute la tribu:  Yacha, son valet, sa fille Ania (dix-sept ans ans), Varia, sa fille adoptive (vingt-quatre ans), la gouvernante allemande Charlotta Ivanovna,  Gaïev, son frère,  Douniacha , sa femme de chambre.

    Et Lopakhine, un jeune et riche marchand, lui, issu d’une famille très pauvre; Boris, un propriétaire ruiné, Épikhodov, le comptable du domaine qui voudrait bien se marier avec Douniacha (mais elle est amoureuse de Yacha) et Trofimov, un éternel étudiant de vingt-sept ans qui a été le précepteur de Gricha et il aime Ania. Mais aussi Firs, le vieux valet, depuis toujours dans la famille.
    Lopakhine signale à Lioubov et Gaïev que le domaine tout entier avec sa cerisaie, devra être vendu aux enchères en août prochain pour effacer leurs dettes. Il n’y a aucun autre choix mais lui a une solution: raser la grande cerisaie et y construire des datchas pour les estivants. Bien entendu, Lioubov, bouleversée par ce cynisme, refuse de voir les choses en face: « Moi, je suis née ici, c’est ici qu’ont vécu mon père et ma mère, mon grand-père, j’aime cette maison, je ne comprends pas ma vie sans la cerisaie et s’il faut décidément vendre, eh! bien, qu’on me vende avec la cerisaie. »

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    Puis, on est en août dans une prairie. Charlotta, Iacha et Douniacha sont assis sur un banc. Mais à part, Lioubov, Gaïev et Lopakhine vont encore parler de l’avenir de cette cerisaie et arriveront Ania, Varia, et Trofimov. Un vagabond ivre passe et mendie une trentaine de kopecks. Lioubov, n’a pas de monnaie mais toujours généreuse, lui donne une pièce d’or! Soit environ cent cinquante fois plus: Ania, exaspérée, lui rappelle que les gens de la maison n’ont même pas assez de quoi manger! Et Lopakhine lui redira, une fois de plus, qu’elle va devoir être vendue

    Dans le grand salon, Lioubov organise une fête avec des musiciens… Mais c’est le jour de la vente aux enchères de la cerisaie! Charlotta fait des tours de magie. Lioubov dit à Varia d’épouser Lopakhine mais elle refuse. Trofimov insiste pour que Lioubov regarde enfin la réalité: la cerisaie sera vendue. Mais elle  reçoit un télégramme: son amant est malade et,même s’il l’a ruinée! elle veut aller le voir à Paris,  Lopakhine et Gaïev, rentrent épuisés par le voyage et la vente du domaine.  Et  Lopakhine l’avoue quand Lioubov demande qui l’a acheté,: c’est lui et il va faire raser la cerisaie. Ania essaie de calmer sa mère qui est très secouée et en colère et lui dit que maintenant, enfin, les choses seront plus claires…

    Quelques  semaines plus tard, à nouveau dans la chambre d’enfants. Mais octobre est là, il fait déjà froid dans la maison qu’on n’a plus chauffée: à quoi bon… puisque tous vont donc être obligés de partir. Il y a quelques meubles entassés, plus de rideaux aux fenêtres, ni tableaux aux murs. Dans le vestibule, des malles avec les vêtements.. Lopakhine offre du champagne mais personne n’en veut. L’heure n’est pas à la fête…
    Et Lioubov dit adieu à sa maison. Tous s’en vont prendre le train. Silence total. Le vieux Firs entre et voit qu’on l’a oublié et enfermé dans la maison: « Je vais m’étendre un moment… C’est que tu n’as plus de force, il n’en reste plus, plus du tout… Eh! Va donc… empoté!  Et la didascalie comme toujours chez Anton Tchekhov est précise: « Le silence s’installe et on n’entend plus que le bruit de lointains coups de hache sur le bois au fond du jardin. « 

    Quelle pièce! Quelle richesse de thèmes qu’on aurait aimé voir vraiment traités par la metteuse en scène! L’enfance heureuse -mais à jamais disparue- chez Lioubov et Charlotta. Ou terrible pour Lopakhine que son père battait. L’amour de Lioubov pour ses enfants: « Mon Gricha, mes chéries. » Sa passion pour un homme qui ne la mérite sans doute pas et la désillusion. L’amour enraciné pour une maison familiale..
    L’argent essentiel, comme dans plusieurs pièces d’Anton Tchekhov. Celui qu’on dépense follement, même quand on sait en avoir très peu comme Lioubov! Et celui qu’on cherche en vain pour survivre (Boris Siméonov). La richesse qu’on est enfin heureux de posséder: une belle revanche, quand on vient d’une famille de moujiks (Lopakhine). Ou la misère absolue d’un vagabond réduit à la mendicité.
    Et les dettes -la terreur de Lioubov- et que lui rappelle Trofimov dans la prairie! « Votre mère, vous, votre oncle, vous ne voyez même plus que vous vivez de dettes, sur le compte des autres, de ces gens que vous laissez à peine entrer dans votre vestibule… Nous sommes en retard d’au moins deux siècles, nous n’avons rien de rien, pas de rapport défini avec notre passé, nous ne faisons que philosopher, nous plaindre de l’ennui ou boire de la vodka. »
    Il y a aussi les emprunts que Lioubov voudrait faire, tout en sachant que cela ne règlera rien mais aussi les inégalités sociales: la famille bourgeoise de Lioubov, ses filles Ania et Varia, l’oncle Gaiev, ses amis propriétaires fonciers comme Lopakhine ou pas, comme Trofimov, éternel étudiant de vingt-sept ans, Epikhodov, le comptable, et les domestiques de tout âge: Firs, Yacha, Douniacha, Charlotta… Mais ils ont tous aussi le sentiment d’appartenir à une communauté: propriétaires bourgeois et domestiques se connaissent depuis toujours et vivent entre eux, reclus et isolés pendant les longs hivers russes.  Ce qu’on ne ressent pas ici!
     Et un thème récurrent parcourt cette pièce qu’Anton Tchekhov aura eu le bonheur de voir triomphalement saluée, peu avant de quitter ce monde: la mort qui frappe… Lioubov évoque la noyade de son petit garçon, la mort de son mari et père d’Ania, celle des parents de Charlotta. Et on sait bien que  le vieux Firs, malade, n’en a plus pour très longtemps… « Ce que tu peux être fatigant, grand-père, dit Yacha, tu devrais te dépêcher de crever. »
    Le poids du passé et la crainte de l’avenir proche, autre thème récurrent. » Le passé me tourmente et je crains l’avenir », disait déjà Chimène. Il y a aussi le sentiment du temps qui passe,  et l’arrivée de la modernité avec des changements irréversibles dans un pays encore très rural mais en mutation: les trains vont traverser les campagnes (Les Trois sœurs) comme ici les réseaux télégraphiques dont on voit les poteaux au bout du jardin… Mais aussi l’amour et le profond respect de la nature, souci écologique avant la lettre, et permanent chez le dramaturge.

    Et, ici cela donne quoi? Malheureusement, pas grand chose de fameux! Aurélie Van Den Daele veut faire actuel et djeune mais en vain: cent vingt ans après, Anton Tchekhov résiste! Il y a d’abord ce qu’on pourrait appeler tromperie sur la marchandise. Est indiqué sur la feuille de salle: texte d’Anton Tchekhov. Faux: il y a ici des rajouts qui ne servent strictement à rien et des modifications- sans que cela soit jamais mentionné, au début, au milieu et à la fin ( ce qui la casse complètement).. Et la metteuse en scène rallonge sans aucun état d’âme la pièce qui, dans sa version à elle, dure deux heures trois quarts sans entracte, comme annoncé au début !
    Elle accumule les stéréotypes: micros H.F., musique omniprésente de basses électronique sous le texte (un truc  que dans n’importe quelle école de théâtre, on apprend à surtout éviter), neige qui tombe à la fin, jeu avec la salle au moment des tours de cartes et de mentalisme, lumières-gadgets parfois rouges de club au moment du bal, ou blanches-clignotantes, au rythme de la musique! Pour faire djeune? Tous aux abris… C’est juste d’une facilité consternante!
    Il y a aussi, bien sûr et comme partout! de légers fumigènes blancs sur scène et une torche de fumigène rouge que tient le mendiant dans la prairie -on se demande bien pourquoi? Quant aux costumes, ils veulent être actuels mais sont assez laids, la direction d’acteurs reste plate et le jeu manque d’unité et précision. Mathias Bentahar, Claire Chastel, Marie-Sohna Condé, Océane Court-Mallaroni, Alexandre Le Nours, Sidney Ali Mehelleb, Inès Musial, Rémi Rauzier, Noémie Rimbert, Gurshad Shaheman font ce qu’ils peuvent mais aucun, sauf à de rares moments, ceux entre Lioubov et Lopakhine, n’est vraiment crédible.
    Cette mise en scène n’a aucune envergure et on ne perçoit aucune émotion: ni tristesse, ni nostalgie, ni parfois joie. « Les délices du présent et le passé renaissant en lui se fondait : tout cela se bousculait dans son âme mais en y laissant une impression de bien-être écrivait Anton Tchekhov dans sa célèbre nouvelle Le Moine Noir. Ce qui imprègne aussi La Cerisaie et ses autres pièces.
    Mais ici tout reste est sec: Aurélie Van Den Daele fait joujou avec la pièce mais sans jamais l’emmener à son niveau: le plus haut du théâtre moderne. Et il y a une certaine prétention dans l’air!  Alors que Peter Brook, entre autres, savait faire preuve d’humilité, ce qui n’est pas le cas ici
    La metteuse en scène aura quand même eu une formidable idée: jouer l’acte II dans une belle prairie, à côté du Théâtre de la Tempête… Soit, en ressenti comme on dit à la météo, dans la campagne russe ou polonaise ! Il y a de beaux arbres, les oiseaux passent en chantant, les acteurs, visiblement plus à l’aise au soleil, courent dans l’herbe qui vient d’être coupée. Cela sonne juste, malgré ces foutus micros H.F. Et là, nous sommes vraiment dans la campagne russe et dans La Cerisaie. On entend même les silences, si importants dans les remarquables dialogues d’Anton Tchekhov.
    Mais il faut revenir dans la salle et les premiers arrivés raflent sans scrupule les places -non numérotées- des autres (les meilleures!). Donc, nous nous sommes retrouvés en haut dans une chaleur étouffante… Faire une mise en scène, c’est aussi prendre soin du public, comme le fait toujours Ariane Mnouchkine dans son tout proche Théâtre du Soleil!
    Quelle tristesse! La mis en scène de ce spectacle est médiocre, et jamais digne d’AntonTchekhov, ni de l’excellente traduction, signée André Markowicz et Françoise Morvan. Ni du Centre Dramatique National de Limoges où Jean Lambert-wild qui avait précédé comme directeur, Aurélie Van Den Daele, nous avait habitué à un autre niveau artistique… Qu’en pense le Ministère de la Culture?
    Une Cerisaie a été mollement applaudie et le spectacle aussitôt finiune partie du public, sans doute excédée, est parti, sans applaudir une seule fois… Nous nous réjouissions d’aller voir cette pièce formidable, mais quelle déception! Inutile d’aller à la Cartoucherie, malgré à l’acte II, les arbres en fleurs, le grand calme, l’herbe verte d’une prairie et ses beaux arbres. Que vu les dates, nos amis de banlieue parisienne ou de province, n’auront même pas la chance de voir…                                                            

    Philippe du Vignal

    Jusqu’au 21 juin, Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de manœuvre, Vincennes (Val-de-Marne). Métro: Château de Vincennes + navette gratuite. T. : 01 4328 36 36

    Théâtre des Quartiers d’Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne) du 23 au 27 février. 

    L’Empreinte, Brive-Tulle  (Corrèze) les 3 et 4 mars.

    Scène nationale du Sud-Aquitain, Bayonne  (Pyrénées-Atlantiques), les 9 et 10 mars.

    Comète de Châlons-en-Champagne (Haute-Marne) le 6 avril.

     Comédie de Colmar ( Haut-Rhin) les 9 et 10 avril.

    Corbeil-Essonnes  le 4 mai,

    Villefranche (Rhône) le 12 mai.

  • Partition publique, texte et mise en scène d’Elsa Granat

    Partition publique, texte et mise en scène d’Elsa Granat

    Elsa Granat est une metteuse en scène reconnue (voir Le Théâtre du Blog) Avec sa collaboratrice artistique Laure Grisinger, la metteuse en scène s’est inspirée à la fois de sa propre expérience mais aussi de témoignages. Il y a sur le plateau, des soignants et futurs soignants en formation à Saint-Denis et deux étudiants en carrières sociales qui jouent à la fois patients, infirmiers, médecins, comme Karen Rencurel, Antony Cochin et David Seigneur, tout à fait remarquables. L’hôpital public et ses défaillances, l’hôpital public et ses services d’urgence à bout de souffle, l’hôpital public avec un corps médical qui, faute de temps, c’est à dire de véritables moyens, fait avec qu’il a, le plus souvent, au moins mal… Refrain connu! Cela fait des dizaines d’années que les rapports s’accumulent, que les ministres de la Santé défilent, que les Présidents de la République font des promesses… Mais que, rien ou pas grand chose ne change.

    Sur la scène, un lit médicalisé, des pupitres, quelques  chaises pliantes, une table ronde avec à la fois un repas dans une boîte, à côté d’un plateau de médicaments- un beau symbole du mélange régnant ici… Et tout un monde en blouse blanche qui s’occupe de patients gravement atteints.  Côté cour, un vieil homme cancéreux en fin de vie, allongé sur lit médicalisé, se met à crier: il ne veut être lavé que par des Européens! Impressionnant de vérité…

    © Luc Maréchaux
    © Luc Maréchaux

    La toilette quotidienne des malades, un travail souvent pénible et dont on parle jamais, mais sur lequel Elsa Granat insiste, elle-même, présente au début du spectacle, comme pour montrer avec colère et lucidité, qu’il y a un abime entre ce qu’on apprend dans les écoles… et le terrain. Sans ces armées d’infirmières et aides-soignantes, mal rémunérées, mal considérées, souvent étrangères ou d’origine étrangère et qui ont de longues journées de travail à un rythme épuisant, tout s’écroulerait! Sur un grand écran, les chiffres des heures et statistiques sur les hôpitaux s’alignent, témoins froids mais impitoyables, d’une situation qui frise la catastrophe… Saint-Denis a deux hôpitaux mais c’est une ville pas bien riche et qui souffre d’une insécurité au quotidien et de délinquance…
    En filigrane, on peut lire ici qu’en dix ans de macronisme, rien ou si peu n’a changé dans le domaine hospitalier.. Il y a toujours une médecine pour les riches (peu d’attente pour un rendez-vous dans le secteur privé mais très souvent plusieurs semaines, dans un hôpital public!). Et cela sonne juste auprès du public de Saint-Denis où il y a deux hôpitaux pour 149.000 habitants, une ville encore industrielle dans la première moitié du XX ème siècle puis soumise à une politique gaulliste de désindustrialisation. Elle perdra au moins quatorze mille emplois entre 58 et 68. Et le lycée Paul-Éluard, le premier en banlieue, a été inauguré en 1965! Il y en a maintenant et heureusement: neuf collèges, cinq lycées, trente-cinq écoles primaires. Et l’Université Paris VIII…

    Ce constat-cri d’alarme sonne juste mais sans aucun misérabilisme. Partition publique n’est pas vraiment un théâtre documentaire mais, au meilleur sens du terme, un spectacle-témoignage où Elsa Granat met le doigt là où cela fait mal, avec une rare énergie et une impeccable direction. La metteuse en scène fait aussi jouer les soignants par ces trois remarquables acteurs professionnels -histoire de brouiller intelligemment les cartes- et par des amateurs qui se débrouillent bien… Cela  donne à l’ensemble de la distribution, solidité et fluidité: les Dieux du théâtre savent comme c’est difficile à obtenir! On oubliera quelques longueurs et images retransmises sur grand écran et une petite chorégraphie peu utile.
    A la fin, une magnifique image clôt le spectacle: une mère pas très jeune ( Karen Rencurel) qui a perdu son fils,  a le visage et le corps rongés de poussière grise. Elle est lavée avec lenteur et douceur par trois aide-soignantes. Le théâtre ne peut tout résoudre, des problèmes d’une société mais Elsa Granat aura, au moins, mis l’accent sur une situation qui nous concerne tous, quel que soit notre âge… Ce n’est pas si fréquent dans le spectacle contemporain et le public, jeune et comme on dit, souvent issu de la diversité, a applaudi chaleureusement.

    Philippe du Vignal

    Le spectacle a été joué du 12 au 14 juin au Théâtre Gérard Philippe-Centre Dramatique National de Saint-Denis.