
Florian Azéma, le nouveau maire Rassemblement National de Castres (Tarn), ville natale (42.550 habitants) de Jean Jaurès, fondateur du Parti socialiste et du journal L’Humanité, a annulé la représentation au Théâtre municipal de ce spectacle programmé le 27 février prochain. Validé par l’ancienne municipalité et annoncé dans la brochure de saison, Passeport a pour thème, l’histoire d’Issa, un jeune émigré érythréen qui a perdu la mémoire, après avoir été laissé pour mort dans la jungle de Calais et qui cherche à obtenir un titre de séjour français.
Alexis Michalik (quarante-trois ans) a réussi en une vingtaine d’années à écrire des pièces qui ont obtenu un indéniable succès public avec Les Producteurs, Le Cercle des illusionnistes, Une Histoire d’amour… et surtout Edmond, d’après Cyrano de Bergerac

Passeport n’est sans doute pas un chef-d’œuvre et dégouline de bons sentiments (voir Le Théâtre du Blog). Mais qu’importe, ses thèmes: l’immigration, la misère, l’identité nationale, le racisme, l’intégration, les démarches administratives épuisantes… touchent le public. « Ce n’est pas un théâtre militant ou documentaire, dit Alexis Michalik, mais une histoire humaine qui s’adresse à tous. Problème: ce spectacle qui a été beaucoup joué, entre autres, l’an passé au musée de l’Immigration à Paris, ne satisfait pas du tout le nouvel édile. « Il ne correspond pas, dit-il, à ce que, moi, j’avais défendu dans la campagne municipale et je ne souhaite pas que l’argent public soit dépensé dans ce qui fait la promotion de l’immigration illégale. » (…) « J’ai été élu pour faire des choix politiques. Je suis en fonction, j’applique mon programme. Je ne suis pas lié à ce qui a été décidé sous la précédente municipalité. »
Ce nouveau maire (vingt-neuf ans) oublie de signaler qu’il a été élu avec 29,85 % des voix, et que sa liste devançant les quatre autres de gauche et du centre, a obtenu vingt-huit des quarante-trois sièges. Il y a eu 18. 249 votants et une importante abstention de 40,40 % soit 12. 370 d’inscrits mais qui n’ont pas voté. Ce qui n’est tout de même pas glorieux et ne représente guère la population… Ancien collaborateur parlementaire, Florian Azéma a souvent dit qu’il voulait en priorité « redresser Castres » et il sait bien qu’il est dans cette triste affaire, être dans son droit: le contrat avec Alexis Michalik n’avait pas encore été signé et le théâtre -municipal- se trouve donc sous la tutelle du maire.

L’auteur-metteur en scène dit avoir été averti par une amie qui avait assisté à la programmation de la saison où on n’avait pas évoqué Passeport... Comme image de marque, on fait sans doute mieux, pour un nouvel élu et son équipe!
D’une rare élégance, cela donne un échantillon de ce qui se passerait, si le R.N. accédait à la Présidence de la République! C’est une affaire grave et la liste longue des pièces françaises ou étrangères, anciennes, modernes ou actuelles, qui pourraient ainsi déplaire à des élus d’extrême-droite. Le monde du théâtre -pas toujours vraiment solidaire!- a commencé à bouger. Mais on attend encore que les directeurs d’institutions importantes s’expriment… Les pièces d’Alexis Michalik sont surtout jouées dans le privé… et non dans le théâtre public. Mais Tiago Rodrigues, directeur du festival d’Avignon, a déclaré, hier, lui apporter son soutien.
Et il y a un semaine, quatre organisations de réalisateurs de cinéma, ont parlé, elles, d’une nouvelle atteinte de l’extrême droite, à la liberté de création. « Elles dénoncent avec la plus grande fermeté, la décision du maire de Castres, Florian Azéma, élu du Rassemblement national, de déprogrammer Passeport d’Alexis Michalik. Cette décision constitue une mesure de nature idéologique. Elle repose, de façon assumée, sur le sujet de cette pièce et porte atteinte à l’un des droits les plus essentiels, qu’est la liberté d’expression et de diffusion des œuvres.
La liberté de création, de programmation et l’accès de tous à la diversité des œuvres sont le fondement de notre démocratie. Aucun élu, qui en est le garant, ne devrait s’arroger le droit de censurer une œuvre, au motif qu’elle ne correspond pas à sa vision du monde. Nous appelons le maire de Castres à revenir sur cette décision dans les plus brefs délais et à permettre la représentation de Passeport aux conditions initialement prévues. » Tout est ici clairement dit.
Alexis Michalik a, lui aussi, réagi sur France Inter: « C’est la première fois alors qu’on avait une date qui était clairement confirmée en phase de contractualisation, qui était annoncée dans le programme: il n’y a vraiment aucun doute sur le fait que c’est un choix politique. » (…) C’est évident que ça fait un peu froid dans le dos de se dire que la municipalité influe sur la direction artistique d’un théâtre et sur sa liberté de programmer ce qu’il veut voir. Dès qu’on va vers l’extrême droite, forcément, ça n’est jamais bon signe pour la Culture et pour la liberté d’expression. Je constate que, même à un niveau municipal, ça commence déjà, et c’est un signal d’alerte dont il faut tenir compte, je pense. »I
Il y a bien longtemps -mais le passé éclaire le présent- un certain Jacques Debû-Bridel, sénateur et président de la commission Éducation et des Beaux-Arts du conseil général de la Seine, avait mis en cause la programmation du T.N.P que dirigeait alors Jean Vilar à Chaillot… Ce sénateur s’en était pris en 52 à Nucléa d’Henri Pichette mais il était bien entendu, était favorable, histoire de se dédouaner! aux créations d’auteurs classiques…
La politique et le théâtre, une vieille affaire, n’est souvent guère reluisante pour le Pouvoir. Enfin -et c’est rassurant- l’œuvre d’un dramaturge et metteur en scène contemporain, quelle que soit sa valeur artistique, suscite un débat politique…

Lors des Questions au Gouvernement à l’Assemblée nationale, Catherine Pégard, ministre de la Culture, a condamné «cette annulation d’un spectacle, au seul motif que son sujet n’était pas en phase avec les choix politiques du maire de Castres ». Elle a aussi clairement dit que « la liberté de création artistique est protégée et consacrée sur le plan national. » On veut bien la croire mais, sur le plan juridique, comment lutter? Les maires,surtout ceux des villes moyennes, ont un réel pouvoir sur les programmations de spectacles et la Ministre de la Culture le sait très bien.
Alexis Michalik a donc raison de s’inquiéter: « Pas seulement pour Passeport. Je m’inquiète pour toutes les œuvres, tous les artistes et programmateurs qui pourraient demain subir le même sort.» Déjà, à La Flèche (Sarthe), une ville de quinze mille habitants, Le Carroi, association d’Education Populaire et lieu d’animation d’activités socio-culturelles, a vu sa subvention municipale baissée de 50. 000 euros soit environ 10%.
Depuis, Passeport a été heureusement programmé ailleurs. Mais il faudra rester très vigilant…
Philippe du Vignal
Passeport est repris au Théâtre de la Renaissance, Paris (X ème), du 19 juin au 16 août.
Lomme (Nord), le 19 décembre.
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