Une Cerisaie, texte d’Anton Tchekhov, traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan, mise en scène d’Aurélie Van Den Daele

Une Cerisaie, texte d’Anton Tchekhov, traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan, mise en scène d’Aurélie Van Den Daele

La dernière pièce (1904) du grand dramaturge mort la même année en Allemagne et devenue mythique au XX ème siècle. Nous en avons vu une dizaine de mises en scène, dont celle autrefois en 54 de Jean-Louis Barrault  et plus tard, parmi les plus réussies: celle de Matthias Langoff et Manfred Karge, celle de Giorgio Strehler avec son merveilleux petit train, cent fois copié ensuite. Celle, aussi formidable, de Peter Brook (1981) avec, entre autres, Niels Arestrup, Catherine Frot, Claude Evrard, Natasha Parry, Anne Consigny,  Michel Piccoli, Jacques Debary, Maurice Bénichou… Celle de Peter Stein (95) , étonnante de vérité, comme celle d’Alain Françon (2009) avec Irina Dalle, Philippe Duquesne, Jérôme Kircher, Guillaume Lévêque, Agathe L’Huillier, Didier Sandre, Dominique Valadié… Et  Jean-Paul Roussillon (merveilleux Firs !) Quelle émotion… Très malade, ce grand acteur est mort peu de temps après. 

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Rappelons l’histoire: cela se passe en mai, dans la chambre des enfants.d’une grande maison appartenant à un domaine rural avec une vaste cerisaie. Lioubov Andréïevna Ranevskaïa, sa propriétaire, l’a quitté, il y a cinq ans, après que son jeune Gricha se soit accidentellement noyé.Son frère Gaiev exploite le domaune tant bien que ma.l Et elle vit à Paris avec son amant mais elle revient: la maison fait partie d’elle-même et elle va retrouver toute la tribu:  Yacha, son valet, sa fille Ania (dix-sept ans ans), Varia, sa fille adoptive (vingt-quatre ans), la gouvernante allemande Charlotta Ivanovna,  Gaïev, son frère,  Douniacha , sa femme de chambre.

Et Lopakhine, un jeune et riche marchand, lui, issu d’une famille très pauvre; Boris, un propriétaire ruiné, Épikhodov, le comptable du domaine qui voudrait bien se marier avec Douniacha (mais elle est amoureuse de Yacha) et Trofimov, un éternel étudiant de vingt-sept ans qui a été le précepteur de Gricha et il aime Ania. Mais aussi Firs, le vieux valet, depuis toujours dans la famille.
Lopakhine signale à Lioubov et Gaïev que le domaine tout entier avec sa cerisaie, devra être vendu aux enchères en août prochain pour effacer leurs dettes. Il n’y a aucun autre choix mais lui a une solution: raser la grande cerisaie et y construire des datchas pour les estivants. Bien entendu, Lioubov, bouleversée par ce cynisme, refuse de voir les choses en face: « Moi, je suis née ici, c’est ici qu’ont vécu mon père et ma mère, mon grand-père, j’aime cette maison, je ne comprends pas ma vie sans la cerisaie et s’il faut décidément vendre, eh! bien, qu’on me vende avec la cerisaie. »

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Puis, on est en août dans une prairie. Charlotta, Iacha et Douniacha sont assis sur un banc. Mais à part, Lioubov, Gaïev et Lopakhine vont encore parler de l’avenir de cette cerisaie et arriveront Ania, Varia, et Trofimov. Un vagabond ivre passe et mendie une trentaine de kopecks. Lioubov, n’a pas de monnaie mais toujours généreuse, lui donne une pièce d’or! Soit environ cent cinquante fois plus: Ania, exaspérée, lui rappelle que les gens de la maison n’ont même pas assez de quoi manger! Et Lopakhine lui redira, une fois de plus, qu’elle va devoir être vendue

Dans le grand salon, Lioubov organise une fête avec des musiciens… Mais c’est le jour de la vente aux enchères de la cerisaie! Charlotta fait des tours de magie. Lioubov dit à Varia d’épouser Lopakhine mais elle refuse. Trofimov insiste pour que Lioubov regarde enfin la réalité: la cerisaie sera vendue. Mais elle  reçoit un télégramme: son amant est malade et,même s’il l’a ruinée! elle veut aller le voir à Paris,  Lopakhine et Gaïev, rentrent épuisés par le voyage et la vente du domaine.  Et  Lopakhine l’avoue quand Lioubov demande qui l’a acheté,: c’est lui et il va faire raser la cerisaie. Ania essaie de calmer sa mère qui est très secouée et en colère et lui dit que maintenant, enfin, les choses seront plus claires…

Quelques  semaines plus tard, à nouveau dans la chambre d’enfants. Mais octobre est là, il fait déjà froid dans la maison qu’on n’a plus chauffée: à quoi bon… puisque tous vont donc être obligés de partir. Il y a quelques meubles entassés, plus de rideaux aux fenêtres, ni tableaux aux murs. Dans le vestibule, des malles avec les vêtements.. Lopakhine offre du champagne mais personne n’en veut. L’heure n’est pas à la fête…
Et Lioubov dit adieu à sa maison. Tous s’en vont prendre le train. Silence total. Le vieux Firs entre et voit qu’on l’a oublié et enfermé dans la maison: « Je vais m’étendre un moment… C’est que tu n’as plus de force, il n’en reste plus, plus du tout… Eh! Va donc… empoté!  Et la didascalie comme toujours chez Anton Tchekhov est précise: « Le silence s’installe et on n’entend plus que le bruit de lointains coups de hache sur le bois au fond du jardin. « 

Quelle pièce! Quelle richesse de thèmes qu’on aurait aimé voir vraiment traités par la metteuse en scène! L’enfance heureuse -mais à jamais disparue- chez Lioubov et Charlotta. Ou terrible pour Lopakhine que son père battait. L’amour de Lioubov pour ses enfants: « Mon Gricha, mes chéries. » Sa passion pour un homme qui ne la mérite sans doute pas et la désillusion. L’amour enraciné pour une maison familiale..
L’argent essentiel, comme dans plusieurs pièces d’Anton Tchekhov. Celui qu’on dépense follement, même quand on sait en avoir très peu comme Lioubov! Et celui qu’on cherche en vain pour survivre (Boris Siméonov). La richesse qu’on est enfin heureux de posséder: une belle revanche, quand on vient d’une famille de moujiks (Lopakhine). Ou la misère absolue d’un vagabond réduit à la mendicité.
Et les dettes -la terreur de Lioubov- et que lui rappelle Trofimov dans la prairie! « Votre mère, vous, votre oncle, vous ne voyez même plus que vous vivez de dettes, sur le compte des autres, de ces gens que vous laissez à peine entrer dans votre vestibule… Nous sommes en retard d’au moins deux siècles, nous n’avons rien de rien, pas de rapport défini avec notre passé, nous ne faisons que philosopher, nous plaindre de l’ennui ou boire de la vodka. »
Il y a aussi les emprunts que Lioubov voudrait faire, tout en sachant que cela ne règlera rien mais aussi les inégalités sociales: la famille bourgeoise de Lioubov, ses filles Ania et Varia, l’oncle Gaiev, ses amis propriétaires fonciers comme Lopakhine ou pas, comme Trofimov, éternel étudiant de vingt-sept ans, Epikhodov, le comptable, et les domestiques de tout âge: Firs, Yacha, Douniacha, Charlotta… Mais ils ont tous aussi le sentiment d’appartenir à une communauté: propriétaires bourgeois et domestiques se connaissent depuis toujours et vivent entre eux, reclus et isolés pendant les longs hivers russes.  Ce qu’on ne ressent pas ici!
 Et un thème récurrent parcourt cette pièce qu’Anton Tchekhov aura eu le bonheur de voir triomphalement saluée, peu avant de quitter ce monde: la mort qui frappe… Lioubov évoque la noyade de son petit garçon, la mort de son mari et père d’Ania, celle des parents de Charlotta. Et on sait bien que  le vieux Firs, malade, n’en a plus pour très longtemps… « Ce que tu peux être fatigant, grand-père, dit Yacha, tu devrais te dépêcher de crever. »
Le poids du passé et la crainte de l’avenir proche, autre thème récurrent. » Le passé me tourmente et je crains l’avenir », disait déjà Chimène. Il y a aussi le sentiment du temps qui passe,  et l’arrivée de la modernité avec des changements irréversibles dans un pays encore très rural mais en mutation: les trains vont traverser les campagnes (Les Trois sœurs) comme ici les réseaux télégraphiques dont on voit les poteaux au bout du jardin… Mais aussi l’amour et le profond respect de la nature, souci écologique avant la lettre, et permanent chez le dramaturge.

Et, ici cela donne quoi? Malheureusement, pas grand chose de fameux! Aurélie Van Den Daele veut faire actuel et djeune mais en vain: cent vingt ans après, Anton Tchekhov résiste! Il y a d’abord ce qu’on pourrait appeler tromperie sur la marchandise. Est indiqué sur la feuille de salle: texte d’Anton Tchekhov. Faux: il y a ici des rajouts qui ne servent strictement à rien et des modifications- sans que cela soit jamais mentionné, au début, au milieu et à la fin ( ce qui la casse complètement).. Et la metteuse en scène rallonge sans aucun état d’âme la pièce qui, dans sa version à elle, dure deux heures trois quarts sans entracte, comme annoncé au début !
Elle accumule les stéréotypes: micros H.F., musique omniprésente de basses électronique sous le texte (un truc  que dans n’importe quelle école de théâtre, on apprend à surtout éviter), neige qui tombe à la fin, jeu avec la salle au moment des tours de cartes et de mentalisme, lumières-gadgets parfois rouges de club au moment du bal, ou blanches-clignotantes, au rythme de la musique! Pour faire djeune? Tous aux abris… C’est juste d’une facilité consternante!
Il y a aussi, bien sûr et comme partout! de légers fumigènes blancs sur scène et une torche de fumigène rouge que tient le mendiant dans la prairie -on se demande bien pourquoi? Quant aux costumes, ils veulent être actuels mais sont assez laids, la direction d’acteurs reste plate et le jeu manque d’unité et précision. Mathias Bentahar, Claire Chastel, Marie-Sohna Condé, Océane Court-Mallaroni, Alexandre Le Nours, Sidney Ali Mehelleb, Inès Musial, Rémi Rauzier, Noémie Rimbert, Gurshad Shaheman font ce qu’ils peuvent mais aucun, sauf à de rares moments, ceux entre Lioubov et Lopakhine, n’est vraiment crédible.
Cette mise en scène n’a aucune envergure et on ne perçoit aucune émotion: ni tristesse, ni nostalgie, ni parfois joie. « Les délices du présent et le passé renaissant en lui se fondait : tout cela se bousculait dans son âme mais en y laissant une impression de bien-être écrivait Anton Tchekhov dans sa célèbre nouvelle Le Moine Noir. Ce qui imprègne aussi La Cerisaie et ses autres pièces.
Mais ici tout reste est sec: Aurélie Van Den Daele fait joujou avec la pièce mais sans jamais l’emmener à son niveau: le plus haut du théâtre moderne. Et il y a une certaine prétention dans l’air!  Alors que Peter Brook, entre autres, savait faire preuve d’humilité, ce qui n’est pas le cas ici
La metteuse en scène aura quand même eu une formidable idée: jouer l’acte II dans une belle prairie, à côté du Théâtre de la Tempête… Soit, en ressenti comme on dit à la météo, dans la campagne russe ou polonaise ! Il y a de beaux arbres, les oiseaux passent en chantant, les acteurs, visiblement plus à l’aise au soleil, courent dans l’herbe qui vient d’être coupée. Cela sonne juste, malgré ces foutus micros H.F. Et là, nous sommes vraiment dans la campagne russe et dans La Cerisaie. On entend même les silences, si importants dans les remarquables dialogues d’Anton Tchekhov.
Mais il faut revenir dans la salle et les premiers arrivés raflent sans scrupule les places -non numérotées- des autres (les meilleures!). Donc, nous nous sommes retrouvés en haut dans une chaleur étouffante… Faire une mise en scène, c’est aussi prendre soin du public, comme le fait toujours Ariane Mnouchkine dans son tout proche Théâtre du Soleil!
Quelle tristesse! La mis en scène de ce spectacle est médiocre, et jamais digne d’AntonTchekhov, ni de l’excellente traduction, signée André Markowicz et Françoise Morvan. Ni du Centre Dramatique National de Limoges où Jean Lambert-wild qui avait précédé comme directeur, Aurélie Van Den Daele, nous avait habitué à un autre niveau artistique… Qu’en pense le Ministère de la Culture?
Une Cerisaie a été mollement applaudie et le spectacle aussitôt finiune partie du public, sans doute excédée, est parti, sans applaudir une seule fois… Nous nous réjouissions d’aller voir cette pièce formidable, mais quelle déception! Inutile d’aller à la Cartoucherie, malgré à l’acte II, les arbres en fleurs, le grand calme, l’herbe verte d’une prairie et ses beaux arbres. Que vu les dates, nos amis de banlieue parisienne ou de province, n’auront même pas la chance de voir…                                                            

Philippe du Vignal

Jusqu’au 21 juin, Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de manœuvre, Vincennes (Val-de-Marne). Métro: Château de Vincennes + navette gratuite. T. : 01 4328 36 36

Théâtre des Quartiers d’Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne) du 23 au 27 février. 

L’Empreinte, Brive-Tulle  (Corrèze) les 3 et 4 mars.

Scène nationale du Sud-Aquitain, Bayonne  (Pyrénées-Atlantiques), les 9 et 10 mars.

Comète de Châlons-en-Champagne (Haute-Marne) le 6 avril.

 Comédie de Colmar ( Haut-Rhin) les 9 et 10 avril.

Corbeil-Essonnes  le 4 mai,

Villefranche (Rhône) le 12 mai.


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