Festival d’Avignon Bunker de Marion Siéfert et Matthieu Bareyre

Festival d’Avignon

Bunker de Marion Siéfert et Matthieu Bareyre

Dans une France à + 5° C, un riche industriel, Paul, P.D.G. d’un groupe pétrochimique, s’est fait construire un bunker et s’est réfugié à l’intérieur avec sa fille Ami et Thomas, son neurochirurgien, un homme glaçant qui manipule cyniquement Paul, son patient. Il y a aussi un coach sportif, psycho-émotionnellement voué corps et âme à ce « puissant » personnage… A l’abri de tout dans ce lieu ultra-sécurisé mais coupés du monde. La mère d’Ami, Zita, et le fils de Paul, avec qui il est fâché, n’ont pas souhaité les rejoindre.

© Christophe Raynaud de Lage
© Christophe Raynaud de Lage

Dans un  immense espace blanc, nu et froid, encadré de lourdes portes métalliques avec barre anti-panique, extincteurs, bornes, rouleaux de tuyau incendie rouge vif, a lieu un huis-clos d’anticipation. Paul a  une obsession existentielle: la vente de ses barils de pétrole, quitte à anéantir la planète, pour faire fructifier ses milliards à l’image d’Elon Musk ou Jeff Bezos (même coupe de cheveux) et s’est fait implanter une puce avec l’espoir d’augmenter ses capacités cérébrales. Il devient ce qu’on appelle « un homme augmenté », ces implants neuronaux lui permettant de se passer de l’interface de l’ordinateur ou du téléphone, et de se connecter directement au système digital, gagnant ainsi en performance.
En voix off- le personnage n’apparaît jamais sur scène-Zita mère et épouse castratrice et épouse, ne cesse de le conseiller. Elle prend la parole parfois avec ironie et comme bon lui semble. Paul, totalement sous emprise, lui voue une affection et confiance sans limite. Casque sur les oreilles ou s’exerçant au tir à l’arc et aux arts martiaux, Ami ne parle pas. Mutique pendant toute la pièce, elle refuse de s’exprimer, face à un père qui incarne tout ce qu’elle rejette et haït : «Avant, je trouvais extraordinaire de pouvoir m’exprimer n’importe quand. Aujourd’hui, je trouve extraordinaire de n’avoir rien à dire. (…) Secrètement, je porte déjà le deuil du monde que je m’apprête à trahir.». Avec  ces quelques mots en voix off, s’ouvre le spectacle.

Parole et/ou silence : deux conceptions du monde s’opposent. L’une où « Paul est sans doute ce que le monde capitaliste voit aujourd’hui comme sa plus belle réussite» et l’autre où poésie, musique, danse, arts et les choses de l’esprit perdurent et résistent en silence!
Bunker, c’est aussi l’espace de l’abandon au langage : ce super P.D.G., absolument névrosé, finit par ne plus maîtriser ses discours vides de sens et manipulateurs, et il va perdre son statut de surhomme. En fin de spectacle, arrive dans ce lieu impénétrable, on ne sait par quel moyen, un pauvre type, une loque humaine, blessé et nous allons assister à la déchéance de Paul…  Cette apparition, tel un coup de théâtre, est un moment poétique et fort du spectacle ( il y en a peu!) qui nous remet face à une réalité concrète du monde, celle extérieure exposée à tous les dangers.

 Charles-Henri Wolff insupportable à souhait (  Paul), enfermé dans son délire de domination, perd toute maîtrise de lui-même:  sa puce se’est déréglée  et à la fin de la pièce, il n’est pas loin de nous faire pitié…
Thomas, le neurochirurgien et curé, tout simplement machiavélique dans sa position scientiste est remarquablement interprété par Lorenzo Lefebvre. Ami, magnifique Janice Bieleu, a la gestuelle et la grâce d’une princesse venue d’ailleurs…Une performance dans cet espace clos, militaire et sans aucune humanité 

Les interprètes sont remarquables mais ce texte -faible- manque de profondeur  et leurs auteurs ont du mal à dire face notre époque dominée par les nouvelles technologies, les GAFA et le transhumanisme.  Marion Siéfert s’est immergée dans un service de neurochirurgie à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à Paris, pour mieux saisir ce qui se joue cérébralement chez les personnes atteintes de maladies neurodégénératives. Mais sa volonté socio-politique de dénoncer : « une idéologie, celle de la surveillance de masse, avec une visée totalitaire et militaire », est insuffisante et le texte manque d’une solide réflexion philosophique. La tension  du spectacle s’épuise et nous laisse sur notre faim, quant à cette impossibilité de communiquer et d’être au monde.

 Elisabeth Naud

 Spectacle vu à La FabricA, Avignon ( Vaucluse)

Du 17 au 28 septembre, T2G de Gennevilliers-Centre Dramatique National dans le cadre du festival d’automne.

Les 3 et 4 octobre, festival Actoral, Marseille ( Bouches-du-Rhône). Du 8 au 10 octobre au Théâtre de la Cité Internationale dans le cadre du festival d’automne et du festival Transforme. Les 14 et 15 octobre au Théâtre 71 de Malakoff-Scène nationale ( Hauts-de-Seine) dans le cadre du Festival d’Automne.

Du 3 au 13 novembre, Théâtre National de Strasbourg ( Bas-Rhin).

Les 4 et 5 décembre,  Singel, International Arts Center, Anvers ( Belgique). Les 16 et 17 décembre, Points Communs-Nouvelle Scène nationale de Cergy-Pontoise dans le cadre du festival d’automne.

 


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