Le Théâtre du Blog a été créé en 2008 par Edith Rappoport et Philippe du Vignal; depuis, 9.450 articles ont été publiés sur le théâtre, la danse, les arts de la rue, les performances, le cirque, la magie, les livres, revues et les expositions spécialisées, en province et région parisienne, mais aussi à l’étranger…

Philippe du Vignal – Rédacteur en chef

Critique dramatique, il a été aussi responsable de la rubrique: Théâtre aux Chroniques de l’Art Vivant dirigées par Jean Clair puis à artpress dont Catherine Millet était la rédactrice en chef. Il a participé plusieurs années aux Nuits magnétiques d’Alain Veinstein à France-Culture et au quotidien La Croix. Il a longtemps dirigé l’Ecole du Théâtre National de Chaillot dirigé par Jérôme Savary, puis par Ariel Goldenberg. Il y enseignait aussi l’histoire du spectacle contemporain. Il a aussi été professeur à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs: département Scénographie et Section Costumes/Vêtement.

Sébastien Bazou

Ancien élève de l’École des Beaux-Arts de Dijon, s’est spécialisé dans l’installation multi-médias. Il a cofondé l’association et le magazine Artefake qui publie des articles sur l’histoire de la magie en Europe et aux Etats-Unis.

Jean Couturier

Critique dramatique et de danse et assistant du rédacteur en chef. Il a obtenu un master et une D.E.A. sous la direction de Robert Abirached à l’Université Paris X-Nanterre. Il a assisté le metteur en scène Philippe Genty pour plusieurs spectacles.

Christine Friedel

Est critique dramatique. D’abord, et notamment à Réforme. Elle a ensuite collaboré aux mises en scène du Théâtre du Campagnol, dirigé par Jean-Claude Penchenat et fait partie du groupe d’experts pour le théâtre à la D.R.A.C.-Île-de-France. Et elle a aussi été la rédactrice de la revue Plaisir(s) éditée par le château de la Roche-Guyon et est l’auteure de La Roche-Guyon, le château invisible.

Elisabeth Naud

Critique de théâtre, enseigne actuellement à l’Université Paris VIII. Elle est docteure en esthétique théâtrale.

Béatrice Picon-Vallin

Directrice de recherches au C.N.R.S., est spécialiste du  Théâtre russe sur lequel elle a publié de nombreux livres. Elle dirige les collections Mettre en scène  à Actes Sud-Papiers, Arts du spectacle aux éditions du C.N.R.S. et aussi Th. XX aux éditions L’Age d’homme.

Nicolas Villodre

a participé entre autres  à la Coopérative des Cinéastes  et a soutenu en 83 une thèse en arts plastiques consacrée à Christian Schad, Man Ray et Laszlo Moholy-Nagy. 

Spécialiste et critique de danse contemporaine, il a été jusqu’en 2013, assistant du directeur de la Cinémathèque de la Danse et a publié de nombreux articles dans La Revue d’esthétique, Pour la Danse, La Cinémathèque Française…

Solange Barbizier

Critique de théâtre

Laurent Schteiner

Critique de théâtre

Correspondants :

Gérard Conio

professeur émérite de l’Université de Nancy, est un spécialiste de la civilisation russe et des pays de l’Est.

Nektarios G. Konstantinidis

traducteur et critique de théâtre notamment francophone, à Athènes et en Grèce.

(Tous les documents et archives sont publiés sauf avis contraire des ayants-droit et, dans ce cas, seraient aussitôt retirés).

  • Les Théâtres nationaux réouvrent leurs portes à Nice et à Lille

    Les Théâtres nationaux réouvrent leurs portes à Nice et à Lille

     

    Un secret de polichinelle : tous les théâtres  veulent  êtres novateurs en ces temps de crise aigüe… Soit pour le dire en bon français: garder des liens à tout prix avec son public, souvent pas très jeune et donc peu enclin à revenir dans des salles fermées, bien conscient qu’il est plus susceptible que les jeunes gens, de subir les foudres de la pandémie. Comme nous le rabâche France-Inter, plusieurs fois par  jour: «Neuf personnes sur dix qui meurent du coronavirus, ont de plus soixante cinq ans… » Vous avez dit élégant et sympa? 
    Chaque lieu essaye donc de trouver une solution pour jouer à l’extérieur et répartir au mieux le public comme plus tard dans ses salles. Tout en gardant des finances équilibrées, même si les budgets des gros  établissements restent importants. 

    Mais c’est le plus souvent la quadrature du cercle pour toutes les compagnies ou presque, en ces temps où  de petites jauges sont obligatoires et elles proposent de petites formes, en général techniquement autonomes, qu’elles adaptent tant bien que mal au plein air. Les spectacles de rue, cours ou  jardins que le milieu théâtral traditionnel apprécie généralement peu, semble tout d’un coup retrouver des vertus… Comme le remarquaient non sans ironie, Hervée de Lafond et Jacques Livchine, les codirecteurs du Théâtre de l’Unité depuis cinquante ans. D’où une véritable inflation de spectacles joués dehors sous une forme différente et à l’intention des personnes qui ne pouvaient jamais les voir faute de moyens et/ou à cause d’un handicap physique…

    Ainsi un cabaret mis en scène par Léna Bréban qui, elle, a souvent travaillé avec le Théâtre de l’Unité,  se joue actuellement devant les résidents des E.P.H.A.D. à Chalon-sur-Saône (voir Le Théâtre du Blog). Et le Théâtre d’Aix-en-Provence lui, ce qui n’est pas habituel, présente des opéras dans les quartiers défavorisés. Bref, des initiatives impensables encore il y a à peine un an… Bien entendu en plein air et gratuitement, et (merci M. Coronavirus !) pour la rentrée si tout va bien, ils proposent des offres tarifaires alléchantes. Le temps des grands réalisations très coûteuses en distribution et décors, avec des places à 30, voire 35 € dans les théâtre nationaux et au festival d’Avignon semble être révolu et il va falloir que les directeurs de ces lieux fassent un sérieux effort pour s’adapter à la crise socio-économique prévue par tous les spécialistes…

    Le  Kiosque
    Le Kiosque

    La nouvelle directrice du Théâtre National de Nice, Muriel Mayette-Holtz veut, elle  mettre en valeur les textes, notamment ceux du répertoire méditerranéen : Espagne, Italie, Grèce, France… et elle  a programmé Les Contes d’apéro, du 1er juillet au 22 août, tous les jours, au kiosque promenade du Paillon, une coulée verte avec quelque 1.600 arbres et 6.000 arbustes… Y seront proposés lectures, impromptus de théâtre et danse, intermèdes musicaux… Et un classique, Le Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux, du 26 au 28 août, qu’elle a mis en scène.
     
    Mais bon, l’été n’est pas éternel et de septembre à novembre, là aussi quand la pandémie aura on l’espère été maîtrisée, on retrouvera dans les salles du Théâtre de Nice, Les Parents Terribles de Jean Cocteau, une pièce rarement jouée dans la mise en scène de Christophe Perton. D’Édouard Signolet, auteur associé du Théâtre, seront créées La Bande-annonce Goldoni, et Petite Leçon de zoologie à l’usage des princesses, puis de nouveau Marivaux avec La Double Inconstance, mise en scène de Galin Stoev.
    Et ensuite  des spectacles bien rodés et la plupart d’auteurs reconnus, comme le merveilleux Vingt mille lieues sous les mers de Jules Verne (voir Le Théâtre du Blog)  créé il y a trois ans à la Comédie-Française, adaptation et mise en scène de Valérie Lesort et Christian Hecq,. Et un beau solo Les Élucubrations d’unhomme soudain frappé par la grâce d’ Édouard Baer, mise en scène d’Isabelle Nanty et  Édouard Baer. Et  en janvier,  Chat en poche de Georges Feydeau, mise en scène  de Muriel Mayette-Holtz.

    Fable pour un adieu d’après La Petite Sirène de Hans-Christian Andersen,  texte et mise en scène d’Emma Dante, La Maison de Bernarda Alba de Federico García Lorca, mise en scène d’Yves Beaunesne. Mais aussi et entre autres, Débrayage-L’Intérimaire de Rémi De Vos, Plus grand que moi , texte et mise en scène de Nathalie Fillion Une femme se déplace texte, mise en scène et musique deDavid Lescot. Kind [Enfant] Peeping Tom, conception et mise en scène de Gabriela Carrizo et  Franck Chartier.

    Puis, en février et les mois suivants, Je crois que dehors c’est le printemps de Concita De Gregorio, mise en scène de Giorgio Barberio Corsetti et Gaia Saitta. La Chute des anges mise en scène et  chorégraphie de Raphaëlle Boitel. Et Au Fil d’Œdipe et Une Antigone de papier par la compagnie des Anges au plafond.  Mais aussi des chorégraphies comme Entrez dans la danse par le Ballet Nice-Méditerranée Puis Royan de Marie NDiaye mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia, Électre des bas-fonds texte  et mise en scène de Simon Abkarian.

    Et un spectacle créé à l’Opéra-Comique à Paris et devenu rapidement culte : La Mouche d’après George Langelan, adaptation et mise en scène de Valérie Lesort et Christian Hecq (voir Le Théâtre du Blog). Un Ennemi du peuple d’Henrik Ibsen,  mise en scène Jean-François Sivadier. Alice au pays des merveilles d’après Lewis Carroll, livret et mise en scène d’Édouard Signolet.
     Plusieurs spectacles de danse comme La Mégère apprivoisée par Les Ballets de Monte-Carlo, chorégraphie de Jean-Christophe Maillot.  et enfin Feuilleton Goldoni, d’après la trilogie Les Aventures de Zelinda et Lindoro du célèber auteur italien, mise en scène Muriel Mayette-Holtz.

    Soit une première programmation assez sage mais riche de 41 spectacles ! Surtout riche en pièces de grands auteurs classiques et contemporains mais il y aura aussi de la danse, des spectacles jeune public, marionnettes, musique… A suivre

    Au Théâtre du Nord, à Lille

    Le Théâtre du Nord ne rouvrira pas ses portes avant le 1er septembre et a dû abandonner l’idée d’une présentation de saison en juin comme chaque année. Il a choisi de la dévoiler virtuellement chaque lundi depuis le 8 juin, par groupes de cinq spectacles mais pas dans l’ordre chronologique et avec des pastilles vidéo réalisées avec les élèves de l’Ecole.  Mais les réservations ne seront pas ouvertes avant le 1er septembre. Cette présentation pourra donner envie et aider les gens à, d’ores et déjà, se repérer dans ce qu’ils auront envie de voir. A la rentrée: Bijou bijou, te réveille pas surtout pour tout public à partir de neuf ans. Un titre emprunté à la chanson d’Alain Bashung (1985). Dans l’ivresse des applaudissements, un jeune homme tombe épuisé sur la scène et s’endort. Profitant de la capacité d’invention et d’illusion qu’offre l’espace du plateau, ses camarades acteurs vont le rejoindre dans la forêt inextricable du sommeil et l’accompagner dans ses songes, en prenant l’aspect de personnages inspirés du conte et du théâtre…

    Oeuvres-de-miséricorde-panoramaEn décembre, La Réponse des hommes de Tiphaine Raffier. Dans cette pièce qui devait être créée au festival d’Avignon en trois heures quarante et librement inspirée des « œuvres de miséricorde » dans L’Evangile selon Saint-Matthieu: donner à manger aux affamés, donner à boire à ceux qui ont soif, vêtir ceux qui sont nus, accueillir les pèlerins, assister les malades, visiter les prisonniers, ensevelir les morts, etc. En quinze chapitres de trois heures, l’autrice observe en plusieurs fragments narratifs  les plis et replis de la morale et des gestes d’entraide dans nos sociétés contemporaines. « Mon prochain spectacle, dit Tiphaine Raffier,  parlera de morale mais aussi de bonté. L’année dernière, alors que je regardais Le Décalogue réalisé par Kieslowski, j’ai pris connaissance des œuvres de Miséricorde dans l’Évangile de Saint-Matthieu. Un miroir inversé du Décalogue, autant de règles positives que le chrétien doit effectuer s’il veut racheter ses fautes.

     Puis Kadoc de Rémi de Vos, un texte inégal et trop long  mais dont est remarquable dans la seconde partie, mise en scène de Jean-Michel Ribes avec une belle distribution dont Marie-Armelle Deguy.

    Et de Sara Stridsberg, Dissection d’une chute de neige, dans la mise en scène de Christophe Rauck avec entre autres les excellents Marie-Sophie Ferdane et Thierry Bosc, une pièce qui retrace le parcours de la reine Christine de Suède (1626-1689). Anticonformiste, passionnée d’art et de lettres, amie de Descartes…
    À travers cette figure historique sulfureuse, l’auteure suédoise s’interroge sur domination et pouvoir féminin, passion et raison. « C’est une pièce magnifique qui donne la parole aux femmes et regarde le pouvoir et ses dérives, avec les yeux de celles qui, tout en étant prêtes à l’exercer, interrogent les limites de son autorité », dit Christophe Rauck qui avait déjà monté  de cette auteure, La Faculté des rêves,

    Et  Le Jeu des Ombres de Valère Novarina, mise en scène de Jean Bellorini qui devait être programmé au festival d’Avignon.  «Ce sera une plongée joyeuse, festive et profonde dans cette langue, charnue, organique, rythmique, musicale dialoguant avec les grands thèmes musicaux du célèbre Orfeo de Claudio Monteverdi. C’est l’Homme qui réenchante le monde, le transforme, l’émeut et le déplace. Il fait danser les arbres, pleurer les rochers, détourne le cours de fleuve par son chant. Il est l’Artiste, déchire le voile des conventions, des valeurs, des dogmes. Il fait descendre les regards jusqu’alors tournés vers le Ciel vers les êtres qui aiment, qui souffrent et qui meurent. C’est aussi l’Homme qui doute, qui pousse à questionner, à remettre en cause, à croire et ne plus croire. Le doute qui oblige au retournement, contraint à regarder en face, jusqu’à la disparition des illusions. Il s’agit de se confronter au monde tel qu’il est et d’être libre. Quoiqu’il en coûte. »

    Le Théâtre du Nord: accueil@theatredunord.fr et T. :  03 20 14 24 24 les mardi et mercredi de 10h à 12h et les jeudi et vendredi de 14h à 16h.

    Philippe du Vignal

     

  • Elle pas princesse, lui pas héros de Magali Mougel, mise en scène de Johanny Bert (à partir de huit ans) )

     

    Elle pas princesse, lui pas héros de Magali Mougel, mise en scène de Johanny Bert (à partir de huit ans)

     Un déconfinement progressif: seuls 15% des élèves ont regagné leur école!  La vie du Théâtre 14 reprend pour les familles dans une visée sociale et artistique, avec ce spectacle créé en 2016 au Théâtre de Sartrouville (Yvelines)  avec ses artistes associés. En alternance: Yuming Hey, Olga Mouak, Estelle N’ Tsendé et Mathieu Touzé. Soit trois fois par jour soit 72 représentations de cette pièce pour jeune public d’une auteure contemporaine.

    Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.
    Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

    « JE suis Tarzan./ Donc TU n’es pas Tarzan./ IL n’est pas Tarzan./ ELLE est une princesse./ NOUS sommes les meilleurs./VOUS avez perdu./ ILS sont vraiment trop jaloux. », Elle et Lui: Leïli et Nils racontent leur histoire, chacun à leur manière, depuis qu’ils ont six, huit ans, etc… Puis ils se rencontrent pour observer que, ce qu’ils croyaient être leur fragilité, s’associe à celle de l’autre. Magali Mougel parle de l’identité garçon/fille avec deux récits qui se font miroir pour déconstruire les clichés sur les goûts. Leïli, se pose ainsi beaucoup de questions sur les attributs dévolus au statut traditionnel de la petite fille : sa mère l’installe d’emblée dans une autonomie précoce   pour qu’elle sache vivre plus tard et se débrouiller, quand elle sera enfin mature…

    Pas de sandales dorées ni petites robes légères de princesse: Leïli chaussera des godillots pratiques et portera des vêtements pour balades et jeux d’aventures, lui permettant d’escalader et de se salir à souhait. Mais souriante, elle a- ironie- un cartable rose bonbon sur le dos. La comédienne malicieuse assise sur un fauteuil de la salle, joue face public, apparait, puis disparait, s’amusant d’un jouet enfantin trouvé là…  Elle ne s’embarrasse guère du qu’en dira-t-on, exprime sa vérité et joue à la fois son propre rôle, ceux de sa mère et de la maîtresse, souveraines et lointaines. Leïli pourra  vite s’en sortir dans la vie mais pas Nils, un garçonnet plutôt malingre, pas héros du tout et réservé. Son père s’inquiète pour lui, sa mère le protège, sa grand-mère le bouscule et l’amuse, cigarette à la bouche, plutôt mécanicienne dans sa décapotable.

     Mathieu Touzé joue de sa chevelure blonde coiffée avec soin sous une casquette quand il joue Nils et son père, et il l’enlève quand il incarne sa mère ou sa grand-mère. A l’aise dans toutes les situations avec un art du changement, de la perspective et des rigidités mises à mal. Il se saisit d’un drap qui traîne, s’en coiffe et apparait alors avec une longue chevelure féminine et gracieuse.  Puis il s’en libère, grimpe sur les gradins, mimant des gestes enfantins.

    Ces représentants d’une différence toute relative vont se retrouver sur les bancs de l’école, assis l’un à côté de l’autre, par défaut. Ce qui va se révéler être d’une force insoupçonnée, lors d’un jeu de piste ou d’une orientation festive dans les champs et les bois: Nils se découvre en un Tarzan impressionnant et Leïli s’identifie à une jolie princesse, façon Pocahontas. Donc armés de façon complémentaire contre Cédric, un pseudo-cador populaire et vantard. Ces héros, devenus inséparables malgré eux, sont maintenant capables d’affronter enfin le regard des autres et les représentations convenues : «Leïli et moi, nous sommes tombés en amour, avoue Nils… Tellement en amour, l’un pour l’autre, que nous ne nous sommes jamais séparés. Leïli, c’est bien la vie avec elle. »  Un spectacle plein de fraîcheur et de sourires qui remet les compteurs à zéro…

     Véronique Hotte

    Un autre point de vue.

    Les salles de théâtre restent pour la plupart closes ou  rouvertes pour permettre aux artistes de répéter. Mais assister à une représentation est loin d’être acquis. Ou alors sous certaines conditions, contraignantes et difficilement applicables. Dès la mi-mai, Mathieu Touzé et Edouard Chapot, les directeurs du Théâtre 14, ont fait un pari fou:  ouvrir leurs portes au public. « L’idée de proposer quelque chose est née aux alentours du 15 mai et les répétitions ont commencé le 25 mai, six jours en tout. »
    Au programme, un texte de Magali Mougel, retravaillé pour l’occasion en spectacle de cinquante minutes. Et le 2 juin, la première représentation de la pièce, était à l’affiche, trois fois par jour : 11 h, 14 h, 17 h jusqu’au 28 juin. Une cadence soutenue par les artistes associés au Théâtre 14: Yuming Hey, Olga Mouak, Estelle N’Tsendé et Mathieu Touzé, tous merveilleux dans cette fiction théâtrale pleine d’émotion et d’une véracité peu commune. Pari artistique gagné et mission de service public accomplie grâce à l’ingéniosité et l’imagination des directeurs, de leur équipe et du metteur en scène Johanny Bert.

    Créé en 2016 au Théâtre de Sartrouville (Yvelines) par le même metteur en scène, ce spectacle est une re-création et non une reprise au sens propre. Johanny Bert, sous la contrainte des gestes barrières et pour rendre compte  de l’intimité du texte, a proposé « d’inverser les attentes, en plaçant dix spectateurs sur le plateau et les comédiens dans la salle. Nous pouvons ainsi respecter les gestes barrières en plaçant des chaises espacées d’au moins un mètre les unes des autres. Le sens de la circulation a été revu :  entrée et sortie par le jardin où une billetterie  est ouverte. » Une configuration peu ordinaire mais reçue avec enthousiasme par un public restreint. Samson et Alexandre (huit ans) ont trouvé cela «vraiment chouette!» et ont remarqué qu’ils avaient «plus senti l’histoire… comme si on était avec Nils et Leïli.  » En effet, une belle complicité prend corps au fil de la représentation entre  spectateurs et personnages. 

    Le thème du « genre  » et de la liberté d’être est le  nœud central de la fable. Ou comment prendre sa place dans la société et face à l’autre, tout en souhaitant réaliser son idéal de vie personnel. Cette pièce jeune public touche, sans être angoissante, avec finesse et pertinence enfants, adolescents et adultes. Le texte, construit sous forme de tableaux, raconte l’histoire de Leïli et de Nils, que tout oppose et qui sont dans la même classe : elle aime les jeux d’aventure et rêve «d’aller chasser des oiseaux dans le ciel » et  sa mère l’habille pratique et tous les ans elle a droit «à de nouvelles chaussures de rando montantes.» Nils, lui, n’aime que les petites choses : «Les poussières petites, les miettes petites. Les histoires petites.» Son père se fait du souci: «Il est maigre comme un bout de fil de fer, coiffé comme une petite fille. » Que va-t-il devenir…

    Ils grandissent et notre regard évolue avec eux sur la question du genre, souvent mise en avant dans notre actualité mais rarement traitée avec poésie et intelligence du cœur. Ici avec subtilité, sans discours moralisateur ni parti pris, le spectacle crée un apaisement et plus de clarté, face à un sujet porteur de discorde. La catharsis semble agir sur le public. L’histoire de ces petits amis, des anti-héros, nous montre comment, grâce à leurs différences, va se construire entre eux un lien indestructible.
    Cette jeune autrice -qui souhaitait être un garçon- réussit à traiter de thèmes existentiels et sociaux compliqués, douloureux pour les enfants comme pour les adultes. »C’est un
     spectacle à voir en famille » insiste le metteur en scène, la qualification de « spectacle jeunesse » n’est pas vraiment appropriée.
    Intelligence, drôlerie, rêve et réalité font la part belle à cette re-création : « Dans la classe, dit Nils, c’est l’horreur. En un coup d’œil, je comprends que ce ne sera pas mieux que dans l’autre école. Il y a les mêmes garçons,  avec les mêmes coiffures à la mode que dans l’autre école et les mêmes filles, avec les mêmes trucs à paillettes. C’est pas les mêmes mais c’est les mêmes. Et le drame, c’est que dans la classe, il y a la seule personne au monde que je ne voulais pas recroiser: Cédric, du camp d’été d’aventures au grand air pour les sept-neuf ans, Cédric, qui m’a enfermé dans la poubelle.  »

    Rythmée et  juste dans l‘expression des sentiments, désillusions et espoirs, Johanny Bert nous fait vivre les péripéties traversées par les personnages, en passant du rire et de l’étonnement,  à la mélancolie à la la violence, mais sans jamais d’agressivité: un des points forts dans la construction dramaturgique, l’écriture de la pièce et du spectacle. Et Johanny Bert  a réussi à imposer une scénographie en se servant de la salle telle qu’elle est. Eclairages et accessoires permettent de configurer lieux et situations. Ils apportent aussi, une dimension poétique supplémentaire au texte, sans oublier la grâce et l’humour du choix musical. Puissance de la mise en scène in situ, sans aucun décor. Dans ce contexte social hors-normes, la richesse de la corporalité et l’imaginaire des acteurs doivent être, sans faille, au rendez-vous: ainsi naît toute une magie théâtrale! Un vent de poésie, une promenade pleine d’esprit, avec un moment fort sur un thème brûlant et universel… A ne pas manquer. 

    Elisabeth Naud

     Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, Paris (XIV ème). T. : 01 45 45 49 77.

    Le texte de la pièce est publié chez Actes Sud-Papiers.

  • Une Epopée: Entretien avec Johanny Bert

    Une Epopée: Entretien avec Johanny Bert

     -Une  épopée, ce n’est pas si fréquent dans le théâtre contemporain surtout si elle a pour thème, la vie actuelle…

    300x300_johanny_bert– Oui, mais, comme vous le savez, mes spectacles  s’adressent  à un public qui vient au théâtre en famille. J’avais envie de rappeler une chose essentielle à mes yeux: cela doit constituer un événement. Et  je souhaiterais que la représentation d’Une Epopée ait un parfum d’aventure sur toute une journée.
    Cette épopée contemporaine a pour thème le rapport avec l’écologie d’un enfant de huit ans.
    Cela revient à poser le question de savoir comment il va grandir dans un monde où il n’ a pas choisi de vivre mais que les adultes  lui donné. Je voudrais que ce théâtre-récit puisse créer au-delà des images un questionnement plus fort.

    – C’est, je crois, un ancien projet chez vous?

    – J’avais commencé à y travailler il y a deux ans mais la crise du coronavirus m’a rattrapé… En paralysant voire en arrêtant la surproduction et en faisant du bien au climat. Mais je n’aime pas dire que les chose sont actuelles: les grandes œuvres posent toujours les mêmes questions essentielles. Cela je n’ai pas voulu aborder les choses d’un point de vue  écologique mais plutôt social.  J’ai toujours été frappé par la capacité de pensée philosophique des enfants.

    -Votre spectacle si on comprend bien, s’adresse aux enfants comme aux adultes mais de façon un peu particulière?

    -Le texte de par son écriture et sa façon de parler d’écologie doit  privilégier le lien entre les  différentes générations  et le théâtre doit être un lieu de parole et de transmission. Le spectacle durera six heures et ressemblera à une aventure avec dans un petit sac à dos, une gourde d’eau et un sandwich.
    Il comprendra quatre parties entrecoupée le matin et l’après-midi de pauses : entracte-goûter, pique-nique, sieste sonore…
    Cette création sera adaptée au rythme de l’enfant, avec un langage théâtral joué par des acteurs mais aussi des marionnettistes. et à midi, aura lieu un grand pique-nique et le public discutera, je l’espère, de ce  qu’il aura vu. Puis on reprendra l’histoire avec une petite sieste acoustique. Avec huit comédiens: Sarajeanne Drillaud, Laetitia Le Mesle, Murielle Martinelli, Guillaume Cantillon, Nicolas Cornille, Côme Thieulin, Térence Rion, et quatre régisseurs.
    Je voudrais qu’on sorte des cadres habituels et que l’on arrive à casser les codes des spectacles dits pour enfants dont  les créateurs doivent se soumettre à des budgets très limités et dont le nombre d’acteurs est toujours réduit à deux, voire trois maximum.
    Les textes de ce récit épique ont  été écrits par Gwendoline Soublin, Catherine Verlaguet, Arnaud Cathrine et Thomas Gornet. Et c’est à moi, concepteur et metteur en scène du spectacle, à coordonner cette écriture à la fois collective et personnelle, qu’il s’agisse, selon les épisodes, d’un récit ou d’un dialogue, de l’histoire que vont vivre un frère et une sœur redoutant notre monde contemporain avec ce qui se passe sur le ciel et dans l’océan.  Et il y aura des images métaphoriques d’une quête qui va  les faire avancer tous les deux … Mais je ne veux  pas déflorer le scénario.

    -Et la scénographie dans tout cela?

    – J’ai choisi une scénographie frontale et de jouer sur de grands plateaux où les comédiens seront accompagnés par des marionnettes et des objets. La partie musicale étant assurée par Thomas Quinart multi-instrumentiste qui sera sur scène.

    -Comment avez-vous préparé le spectacle en cette période difficile?

    – Comme tous les créateurs et responsables en même temps d’une compagnie: c’est souvent compliqué quand il faut arriver à gérer plusieurs de nos spectacles qui étaient prévus en juin, juillet et août. Cela bouffe pas mal d’énergie quand il faut arriver à gérer annulations et reports…
    Côté personnel, j’ai assez bien vécu ce confinement. J’ai beaucoup lu de romans et vu des films. Comme entre autres Le Voyage de Chiro, un film d’animation écrit et réalisé par Hayao Miyazaki (2001) dont le scénario est très intéressant : c’est l’histoire d’une fillette de dix ans qui  se rend en famille vers sa nouvelle maison et entre dans le monde des esprits. Après la transformation de ses parents en porcs par la sorcière Yubaba, Chihiro prend un emploi dans l’établissement de bains de Yubaba pour retrouver ses parents et le monde humain. Le film a eu un très grand succès au Japon mais aussi dans le monde.
    Côté internet, j’ai aussi été très étonné de la réactivité des acteurs de la Comédie-Française et de leur énorme projet de théâtre en ligne.

    Actuellement nous répétons cette épopée à La Cour des Trois Coquins-Scène vivante de Clermont-Ferrand, puis au Bateau-feu à  Dunkerque où le spectacle sera créé. Avec toutes les indispensables mesures sanitaires. Il va falloir comme tout le monde, nous adapter, faire face aux contraintes et trouver des solutions dans les différents théâtres où nous allons jouer. Au Théâtre 14 à Paris, pour  Elle pas princesse/ Lui pas héros, j’ai choisi d’inverser le rapport scène-salle. Avec seulement  dix spectateurs  sur le plateau  et les comédiens dans les gradins.
    Au-delà du spectacle lui-même, je voudrais avec cette Epopée, poser aussi la question de  la place politique  que nous donnons à la création familiale et aux écritures jeunesses dans nos théâtres….

    Philippe du Vignal

    Une Epopée: Spectacle à voir en famille (à partir de huit ans). En séance scolaire : du CE2 à la 6ème.
    Création au Bateau-Feu Scène nationale de Dunkerque ( Nord)  du 3 au 10 octobre.
    Thonon-les-bains, (Haute-Savoie) les 16 et 17 octobre.
    Clermont-ferrand (Puy-de-Dôme du 14 au 22 novembre.Tournée à suivre