Le Théâtre du Blog a été créé en 2008 par Edith Rappoport et Philippe du Vignal; depuis, 9.450 articles ont été publiés sur le théâtre, la danse, les arts de la rue, les performances, le cirque, la magie, les livres, revues et les expositions spécialisées, en province et région parisienne, mais aussi à l’étranger…

Philippe du Vignal – Rédacteur en chef

Critique dramatique, il a été aussi responsable de la rubrique: Théâtre aux Chroniques de l’Art Vivant dirigées par Jean Clair puis à artpress dont Catherine Millet était la rédactrice en chef. Il a participé plusieurs années aux Nuits magnétiques d’Alain Veinstein à France-Culture et au quotidien La Croix. Il a longtemps dirigé l’Ecole du Théâtre National de Chaillot dirigé par Jérôme Savary, puis par Ariel Goldenberg. Il y enseignait aussi l’histoire du spectacle contemporain. Il a aussi été professeur à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs: département Scénographie et Section Costumes/Vêtement.

Sébastien Bazou

Ancien élève de l’École des Beaux-Arts de Dijon, s’est spécialisé dans l’installation multi-médias. Il a cofondé l’association et le magazine Artefake qui publie des articles sur l’histoire de la magie en Europe et aux Etats-Unis.

Jean Couturier

Critique dramatique et de danse et assistant du rédacteur en chef. Il a obtenu un master et une D.E.A. sous la direction de Robert Abirached à l’Université Paris X-Nanterre. Il a assisté le metteur en scène Philippe Genty pour plusieurs spectacles.

Christine Friedel

Est critique dramatique. D’abord, et notamment à Réforme. Elle a ensuite collaboré aux mises en scène du Théâtre du Campagnol, dirigé par Jean-Claude Penchenat et fait partie du groupe d’experts pour le théâtre à la D.R.A.C.-Île-de-France. Et elle a aussi été la rédactrice de la revue Plaisir(s) éditée par le château de la Roche-Guyon et est l’auteure de La Roche-Guyon, le château invisible.

Elisabeth Naud

Critique de théâtre, enseigne actuellement à l’Université Paris VIII. Elle est docteure en esthétique théâtrale.

Béatrice Picon-Vallin

Directrice de recherches au C.N.R.S., est spécialiste du  Théâtre russe sur lequel elle a publié de nombreux livres. Elle dirige les collections Mettre en scène  à Actes Sud-Papiers, Arts du spectacle aux éditions du C.N.R.S. et aussi Th. XX aux éditions L’Age d’homme.

Nicolas Villodre

a participé entre autres  à la Coopérative des Cinéastes  et a soutenu en 83 une thèse en arts plastiques consacrée à Christian Schad, Man Ray et Laszlo Moholy-Nagy. 

Spécialiste et critique de danse contemporaine, il a été jusqu’en 2013, assistant du directeur de la Cinémathèque de la Danse et a publié de nombreux articles dans La Revue d’esthétique, Pour la Danse, La Cinémathèque Française…

Solange Barbizier

Critique de théâtre

Laurent Schteiner

Critique de théâtre

Correspondants :

Gérard Conio

professeur émérite de l’Université de Nancy, est un spécialiste de la civilisation russe et des pays de l’Est.

Nektarios G. Konstantinidis

traducteur et critique de théâtre notamment francophone, à Athènes et en Grèce.

(Tous les documents et archives sont publiés sauf avis contraire des ayants-droit et, dans ce cas, seraient aussitôt retirés).

  • Festival de La Mousson d’été

    Festival de La Mousson d’été

     Une édition attendue : après un été de silence forcé, le théâtre retrouve à Pont-à-Mousson en Lorraine, la joie de se dire. C’est la mission que s’est donnée en 1996, Michel Didym, alors directeur de compagnie : faire entendre les encres fraîches du théâtre contemporain, hors frontières, grâce à une équipe d’acteurs acrobates de la lecture en public. Aujourd’hui, rendez-vous incontournable de la rentrée théâtrale fête sa vingt-cinquième édition… Mais Michel Didym n’a pas concocté une édition-anniversaire boursoufflée et a choisi de replacer plus simplement et plus justement les écritures contemporaines au cœur de l’élan de la création après de mois de silence forcé. L’Abbaye des Prémontrés a donc vibré pendant six jours, parcourue dès les premières heures du matin jusque tard dans la nuit, par les acteurs en répétitions, les stagiaires de l’université d’été européenne dirigé par le fidèle Jean-Pierre Ryngaert, et par les spectateurs et artistes amis, dans une joyeuse déambulation, masquée – forcément. Et quand cessent les affaires sérieuses, le Parquet de bal et ses DJ entrent dans la danse, animé par des pointures du genreOuverture photo MAS

     Le plaisir des rencontres et de la découverte artistique fait partie de l’ADN de La Mousson d’été ;  ils sont rendus possibles grâce au travail à l’année, sérieux et attentif de toute une équipe : comité de lecture, traducteurs, institutions partenaires comme la Maison Antoine Vitez ou Théâtre Ouvert. Ils concourent à dessiner le paysage de chaque édition.

    Cette programmation 2020, foisonnante – vingt-huit auteurs servis par des mises en espace ou de simples lectures, presque toutes accompagnées  par des musiciens – fait du spectateur, un promeneur dont la rêverie se teinte parfois d’émotion, parfois d’agacement, mais le plus souvent de gratitude. Ces histoires venues d’Allemagne, Norvège, Pologne, Espagne, Cameroun, Royaume-Uni, Pays-Bas, Croatie, Argentine, Uruguay et Algérie, juxtaposées aux textes d’auteurs français, mettent en tension notre capacité  à envisager l’ailleurs. Nous ne pouvons nous dérober à sa diversité. Nous comprenons aussi ce que le théâtre donne au monde en lui proposant des corps d’emprunt. Des langages, des histoires…

     Parmi tous ces rendez-vous, quelques moments remarquables :

    Claudine Galea, associée au Théâtre national de Strasbourg, présentait Un Sentiment de vie avec Stanislas Nordey. Debout devant leur pupitre, dans l’intensité d’une présence quelle et pourtant indivisible, ils lisaient ou peut-être rêvaient à voix haute les correspondances qui sillonnent en secret son écriture : Falk Richter, la présence/absence du père mort depuis longtemps, la mémoire de l’Algérie. Un texte aussi décousu qu’infiniment relié, dont la voix de Claudine Galea serait l’unique motif d’exister. Stanislas Nordey, impeccable diseur, se retirait petit à petit pour laisser la place à cette femme menue, habitée par le spectre de sa narration. « Ne pleure pas ! Le monde aussi est en larmes. Ne pleure pas, donne tes larmes : écris ! » Claudine Galea nous a invités dans cette faille de l’espace et du temps qu’est la mémoire. Nous avons expérimenté son territoire d’écriture et en sommes sortis bouleversés.

     Autre voix, autre univers : Charles Berling, dirigé par Michel Didym, a fait entendre de larges extraits de Nul si découvert du romancier et auteur de théâtre français Valérian Guillaume. Seul, avec pour tout viatique la vertigineuse pulsation de phrases sans virgules et sans points mais d’une oralité renversante, Berling nous livre l’univers des galeries marchandes, envahi de solitudes qui se croisent, influencées par la publicité. «Pour suivre le chemin du plaisir j’ai été voir les belles choses d’abord j’ai regardé les téléphones chez SFR puis j’ai été chez Claire’s pour voir les bijoux les barrettes les chouchous les bandeaux et j’ai pas arrêté de caresser les fausses mèches et les rajouts super doux après j’ai été voir les nouvelles perceuses chez Leroy-Merlin puis les crèmes chez Yves Rocher tout le monde a été vraiment hyper gentil et j’ai trouvé les rayons impeccables et si fournis que j’ai presque pas pensé à mes tristesses. » L’acteur s’est laissé conduire par la voix intérieure de cet homme encore jeune, envahi par la pulsion de se nourrir de cochonneries, dévoré par ses promenades compulsives et soumis à celui qu’il appelle son « démon ». Dans une palette d’infinies nuances, Charles Berling nous a donné la chance de comprendre et d’aimer cet être humain, à la fois drôle dans sa fragilité et pourtant promis à la violence du monde.

     Venu de cette partie de l’Allemagne alors nommée «de l’Est » , Dirk Laucke donne la parole, avec Barouf en automne, à Jürgen et Karin, deux laissés pour compte pas vraiment miséreux, juste à la limite. Trop âgés pour travailler, petite retraite, l’homme et la femme se sont fait avoir par l’Histoire. Le capitalisme qu’ils désiraient tant (au moins pour la beauté de ses objets), n’a produit que chômage et extinction de leur ancien mode de vie, plus égalitaire. Mais, de ce tour de passe-passe, il n’est pas directement question ici. Ils se disputent autour d’un ancien Leica, dont l’un et l’autre discutent de la valeur d’échange contre un appareil numérique et jaillit alors  la conscience de leur frustration. Ils se rebiffent et décident de passer à l’action. Il faut décrypter tout ce qui se joue à la fois entre eux, et avec le gérant du magasin, la tendresse de l’auteur pour ses personnages qu’il observe pourtant sans ménagement : ils sont en effet prêts à tout pour s’en sortir.

    Emilie Capliez, récemment nommée avec Mathieu Cruciani à la tête de la Comédie de l’Est à Colmar, a dirigé Catherine Matisse, Christophe Brault et Sébastien Eveno, sur une partition toute en humour à froid. Juliette Auber-Affholder a traduit cette pièce dans le cadre du programme européen Fabulamundi. Ce qui montrerait s’il en était besoin, la pertinence du soutien apporté à ces programmes de traduction.

    Exception dans ces nombreuses lectures, une mise en scène déjà très travaillée de la prochaine création de la compagnie Le Grand Cerf bleu : Brefs entretiens avec des femmes exceptionnelles. Après avoir vu les répétitions en juin dernier à Théâtre Ouvert (voir Le Théâtre du blog du 20 juin), nous avons eu plaisir à revenir sur le travail de cette jeune compagnie qui s’est attachée à l’écriture du catalan Joan Yago. Un texte traduit aussi dans le cadre de Fabulamundi par Laurent Gallardo. Avec ces vrais/faux entretiens de femmes  aux  comportements déviants ou aux croyances quelque peu surnaturelles, le théâtre peut donner libre cours à la fantaisie implicite de ces revendications d’identités marginales. Les réseaux sociaux fourmillent de ce genre de personnalités déviantes qui peuvent inquiéter ou faire rêver mais qui témoignent d’une liberté de parole sans contrainte. Les acteurs du Grand Cerf bleu s’en donnent à cœur joie mais en gardant une distance : chacun peut apprécier comme il veut ces aspirations à l’éternité, à la beauté éternelle ou au port d’armes généralisé… Ce sont des variations autour de nos contradictions et, comme on dit  « Tout le monde a ses raisons ».

    Never vera blue (c) Boris DidymDSC_3275 - copie
    Isabelle Carré dans Never Vera Blue © ßoris Didym

    Il faudrait aussi souligner la très belle interprétation d’Isabelle Carré, sous la direction de Michel Didym, dans Never Vera Blue de l’Anglaise Alexandra Wood. Un spectacle en vue ?A suivre… Mais il faut aussi rendre hommage à Stanislas Nordey qui, pendant le confinement, a passé commande à douze auteurs pour les douze jeunes élèves-comédiens du Théâtre National de Strasbourg avec pour thème : « Ce qui (nous) arrive ». De courtes pièces à une voix qui se sont égrenées le soir.

    Compte-tenu des exigences sanitaires, nombre de rendez-vous ont eu lieu en plein air sous les tilleuls du parc, sous les arcades de la Promenade des Chanoines ou un chapiteau ouvert en bordure de la Moselle. La fin de l’été est douce en Lorraine, même si les mots s’envolent parfois sous les caprices du vent…

    La Mousson d’été a su jouer avec les contraintes du moment et avec les ressources qu’offre les locaux de l’Abbaye, pour cette vingt-cinquième édition qui a été de haute tenue. L’an prochain, Michel Didym quittera ses fonctions de directeur du Centre Dramatique National de Nancy, pour redevenir directeur de compagnie. Sans nostalgie, semble-t-il : il brûle de consacrer tout son temps à la création…

     

    Marie-Agnès Sevestre

    La Mousson d’été a eu lieu à l’Abbaye des Prémontrés à Pont-à-Mousson du 21 au 27 août.

    Le théâtre de Claudine Galea est publié aux éditions Espace 34. Son dernier roman Les Choses comme elles sont, est paru aux éditions Verticales l’an dernier. Nul si découvert de Valérian Guillaume est publié aux  éditions de L’Olivier (2020). Brefs entretiens avec des femmes exceptionnelles de Joan Yago paraîtra à l’automne en édition bilingue chez Tapuscrits/Théâtre Ouvert.

     

  • A l’écoute. Réflexions sur le son et la musique de Peter Brook

    A l’écoute. Réflexions sur le son et la musique de Peter Brook, traduction de Jean-Claude Carrière

      La simplicité de la pensée paradoxale se retrouve dans ce petit livre qui a pour thème  l’oreille, la musique et le son,  et dont le dernier mot, le dernier message est : « Silence »… Le metteur en scène revoit son grand œuvre passé,  surtout la partie, moins connue en France, créée en Angleterre et aux Etats-Unis, à la lumière de la sphère sonore à lui attaché. Il tisse ses chapitres de rencontres, expériences, explorations, partant de la légende d’Orphée et des mythes de la création en Afrique.

    Anecdotes, associations d’idées deviennent fables, constatations, aphorismes d’un grand sage qui, au-delà de la réflexion sur le son et la musique, englobent plus généralement  le domaine de la forme et de la création, de l’opéra à Shakespeare et  à Tchekhov qui tous deux font preuve dans leur écriture d’une  écoute sensible, l’un des conversations de tavernes et de ruelles, l’autre des familles qu’il visitait comme médecin de campagne. Il est d’abord question de sensibilité «finement aiguisée» : « Les meilleurs acteurs que j’ai connus comme John Gielgud et Paul Scofield jouissaient d’une fine sensibilité : celle qui dissout les barrières de l’ego, qui est de toute façon inévitable. (…) Tous les grands musiciens que j’ai eu la joie de connaître, disaient après une interprétation particulièrement réussie : « Ce soir, je sentais que ce n’était pas moi, mais la musique qui jouait à travers moi. »  Cela demande, bien sûr, une sensibilité très fine qui éveille souvent la même qualité chez l’auditeur.   « Les instruments eux-mêmes  répondent  mieux, quand les muscles sont allégés par la joie. » Ces phrases évoquent la direction d’orchestre de Teodor Currentzis, un chef grec formé à Saint-Petersbourg qui transporte  ses interprètes et son public grâce à une vive sensibilité qui le mène jusqu’à danser la musique depuis son pupitre, et à diriger sans baguette mais avec tout son corps en mouvement. Pourtant,  c’est sur un Arturo Toscanini âgé que s’attarde Peter Brook. Il bougeait à peine, dirigeait sans gestes son orchestre grâce à la qualité d’une écoute subtile.
     

      Après avoir subi les cours ennuyeux de professeurs impatients, Peter Brook a appris le piano avec une Russe. Sa méthode : faire écouter le son produit par une note, sans bouger mais sans tension dans le haut du corps, de façon à se préparer pour la note à venir. «Appuie, laisse aller, écoute, appuie, relâche, écoute. » Le diable, c’est l’ennui, nous avait dit, il y a déjà longtemps, Peter Brook… Comment, en art,  donner la vie ? Comment jouer avec le passé pour lui redonner vie au présent ? Comment jouer avec la tradition  sans revenir au passé ? Question fondamentale que posait déjà au début du XXème siècle, le grand  Vsevolod Meyerhold auquel Peter Brook a consacré son dernier opus. Il est le cousin émigré de Valentin Ploutchek, acteur de Meyerhol dans les années vingt, qui ouvrit en 1975 dans son Théâtre de la Satire, un cours de biomécanique (méthode musicale, on l’oublie trop souvent !) que dirigeait  un de ses anciens condisciples du Théâtre de Meyerhold.

    Curieusement, ce petit livre de cent-trente cinq pages rempli de notes aiguisées, du son de la note, au son du silence, n’est en aucune façon une méthode. Mais il évoque, de près ou de loin,  certaines réflexions de ce metteur en scène-musicien qu’était Vsevolod Meyerhold, sur lequel Peter Brook continue de travailler pour les tournées à venir de Why, présenté aux Bouffes du Nord en 2019.  Il est donc ici question de traditions, d’attention mais aussi d’opéras : on a pu voir en France, La Bohême, Boris Godounov, Faust, Eugène Onéguine, Salomé avec décors et costumes de Salvador Dali, mais aussi de concerts, de musique classique ou concrète, de musique de films, de ballets et comédies musicales. Il est aussi question de la qualité de l’écoute : intérêt, disponibilité, alerte qui emplit l’espace, qui le nourrit et nourrit l’orchestre.

    L’écoute véritable est celle du chat qui met en alerte au moindre son chaque cellule de son corps, passant de l’immobilité à la réaction  instantanée. Il faut savoir tenir le détail comme le sens entier de la phrase musicale, faire respirer une œuvre en tenant compte des intervalles nécessaires, des silences qui sont des sortes de ponts.  La vie d’une œuvre du passé est dans l’importance de ces intervalles, dans l’entre-deux, jamais dans l’œuvre elle-même, qu’elle soit musique ou littérature. « Entre une lettre et une autre, entre un mot et un autre … il y a toujours une petite brèche, un interstice qui s’ouvre sur le silence. »  Ce qui permet de susciter des réponses chez celui qui écoute, aujourd’hui, même si sa culture sonore a des repères mélodiques et rythmiques différents.

     Peter Brook pointe l’importance de la comédie musicale à Broadway et s’attarde sur ses expériences new-yorkaises. Il raconte l’histoire de son théâtre, son évolution de la complexité à la simplicité, comme seuls les artistes peuvent le faire : avec légèreté et en mettant en exergue les détails importants. A New York avec La Tragédie de Carmen, Impressions de  Pelléas, et  avec Une Flûte enchantée, aux Bouffes du Nord à Paris.  Il déroule ainsi avec clarté le fil organique de sa longue vie d’artiste, accompagné d’amis, d’êtres aimés et de collaborateurs. Il décrit son riche voyage musical dans les arts de la scène, qui aboutit au son du silence. Emouvant jusqu’aux larmes, le souvenir de la danse immobile de la chanteuse et danseuse de flamenco Pastora Imperio. Paralysée par l‘âge, elle exprime devant lui, remuant « millimètre par millimètre » ses doigts tremblants, l’intensité d’une danse passionnée.

    Peter Brook livre  l’expérience du Prisonnier où, après de multiples improvisations au clavier électronique, le compositeur et pianiste Franck Krawczyk déclara très simplement : « Rien de ce que je propose ne va. Le son qui colle le mieux à la pièce est le silence. »  

    Béatrice Picon-Vallin

     Editions Odile Jacob et en anglais, chez Nick Hern Books.

  • Livres et revues

    Livres et revues

     Revue Frictions n° 32

     Covid ou pas covid, ce nouveau numéro est d’une aussi belle qualité picturale et textuelle que les précédents. Avec d’abord  un montage que n’aurait pas renié un graphiste comme Roman Cieslewicz et où on voit Mussolini le point droit levé, avec à l’arrière-plan, une photo de manifestation où une jeune femme brandit un carton avec ces seuls mots: Black lives matter. Juste en dessous de Benito Mussolini, un Donald Trump, le visage et les mains aussi jaunes que son visage crispé. Et visiblement très en colère, brandissant son poing droit. Et sur la page de gauche, la fameuse phrase de Bertolt Brecht en 1941: “Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde.” Et illustrant l’éditorial de Jean-Pierre Han, un fragment de  la non moins fameuse fresque de Michel-Ange où un Dieu barbu  touche du doigt un homme nu mais qui, ici porte un masque anti-covid. Entre ces deux illustrations, une photo d’un troupeau de moutons en noir et blanc avec, en encadré, celle d’une tête de mouton écorchée et sanguinolente. Et sur la page de gauche, un court texte (1888) d’Octave Mirbeau, sur l’électeur “plus bête que les bêtes, plus moutonnier que les moutonniers, qui nomme son boucher et choisit son bourgeois.”

    En trois fortes images, tout est dit ou presque de la situation actuelle. Dans un remarquable édito, Jean-Pierre Han dénonce entre autres l’incontournable vidéo qui a tant sévi ces dernieres temps.  François Le Pilllouer, l’ancien directeur du Théâtre National de Bretagne, se méfiait terriblement,  il y a déjà quelque trente ans, de celles que les compagnies lui envoyaient à l’appui d’une proposition de spectacle… Réalisées avec quelques extraits trop bien filmés et ne correspondant  jamais à la réalité, ou mal filmées donc finalement nuisibles au  développement du projet. Dans un cas comme dans l’autre, ces vidéos ne reflétaient en rien l’exacte qualité de la proposition théâtrale. Pour Jean-Pierre Han, le “piège de la captation est un véritable révélateur de ce qui ne devrait jamais l’être, la mort saisissant le vif .” “Nous n’aurons jamais eu, ajoute le rédacteur en chef de Frictions, que des squelettes de spectacle, ce qui, au bout du compte, n’est pas très charitable par ces temps d’épidémie. Pour les autres actions, ce fut un déferlement à nul autre pareil, une débauche d’imagination plus ou moins pertinente, mais enfin l’essentiel était dans le geste, semble-t-il, histoire de s’étourdir. “

    Effectivement nous avons été submergés pendant le confinement et après, de vidéos de soi-disant spectacles tournés en appartement avec un ou deux acteurs maximum ou de captations de réalisations présentées dans des jardins ou des cours intérieures dont l’entrée était gratuite. Bien entendu, rien de très intéressant là-dedans à quelques exceptions près comme ce cabaret monté par Léna Bréban devant l’E.P.H.A.D. de Chalon-sur-Saône (voir Le Théâtre du Blog). Comme si les compagnies tenaient absolument à combler le vide actuel et à montrer à leurs clients (pardon: à leur spectateurs!) qu’elles existaient bien encore et qu’il ne fallait surtout pas les oublier…

    Ce numéro s‘ouvre sur un cin d’œil : un texte court mais étonnant d’Heiner Müller: Guerre des virus. C’était un projet de dernière scène de Germania 3-Les spectres du Mort Homme qui n’avait pas été retenu dans l’édition en 96 à l’Arche, un an après le décès de l’auteur et représenté au Portugal dans une mise en scène de Jean Jourdeuil. Le texte avait été publié en 2001 dans la revue Théâtre public: “Dieu n’est ni homme ni femme, c’est un virus.” Suit un article de Jean Lambert-wild, metteur en scène et directeur du Centre Dramatique National de Limoges, A la guerre comme à la guerre. Il rappelle cette célèbre et très belle phrase d’Héraclite:” Les hommes dans leur sommeil travaillent fraternellement au devenir du monde” et  souligne les bienfaits dune sieste d’une heure trente selon Winston Churchill. Jean Lambert-wild a une  réflexion lucide sur la guerre qui, dit-il, de par sa nature destructrice, peut nous convaincre que nous pouvons, pour un temps, faire l’impasse de notre conscience en brouillant généreusement les lois de tous et les devoirs de chacun. “

    Nous ne pouvons citer tous les articles de ce riche numéro mais il y a une belle réflexion  sur la mise en espace/mise en scène de Thierry Besche, artiste assembleur de son, cofondateur et ancien directeur du Centre national de création musicale d’Albi. L’auteur analyse en particulier de façon très perspicace les rapports d’interdépendance entre son, lumière, image, texte et jeu des acteurs dans Pelléas et Mélisande de Maurice Maeterlink, mise en scène de Julie Duclos et Sous d’autres cieux de Kevin Keiss d’après Virgile, mise en scène de Maëlle Poésy (voir Le Théâtre du Blog) . …

     Frictions . 27 rue Beaunier, 75014 Paris. frictions@revue-frictions.net T. : 01 45 43 48 95. Le n°: 15 €.
    Les sommaires détaillés de tous les numéros parus sont consultables sur : www.revue.frictions.net

     

     Magie numérique Les arts trompeurs. Machines. Magie. Médias, sous la direction de Miguel Almiron, Sébastien Bazou et Guisy Pisano

    03A708AF-9C0F-4B95-AA8B-A40A5108C814 Comme le relèvent dans l’introduction de cet ouvrage touffu mais passionnant écrit par une quinzaine de spécialistes, ceux qui l’ont remarquablement dirigé, accoler le terme: magie au mot numérique peut paraître étrange,  puisque le premier relève de l’illusion visuelle et l’autre de la technologie la plus récente. Mais pourtant l’introduction de ces nouveaux outils numériques a nettement influencé à la fois le processus de création  comme le résultat final. En fait, c’est l’accentuation des effets magiques et non le mode de création que l’on observe ici, la technologie, même sommaire d’autrefois (déjà au Moyen-Age avec des jeux de lumière) puis avec les merveilleux trucages de Georges Méliès, a toujours été partie liée avec l’art du magicien. Mais depuis une dizaine d’années que ce soit dans les spectacles de magie ou de théâtre pur, on a vu ces dispositifs se développer de façon radicale…

      Il y a maintenant un dialogue permanent entre magiciens et praticiens  travaillant dans le domaine du numérique qui a bouleversé la création des effets d’illusion,  que ce soit en réalité virtuelle ou en réalité augmentée, avec des personnages ou des objets sur un plateau. On se souvient encore de l’effet-surprise que provoqua l’apparition d’un hologramme remplaçant Jean-Luc Mélenchon lors d’une tournée électorale…

    Dans Maîtrise de la distance, ubiquité et jeux avec le cadre, André Lange retrace le parcours qui des effets d’optique grâce à un miroir ou à une loupe. Et cela ira du tableau défini par Alberti puis aux effets de cadrage chez  Vermeer à l’écran de ciné puis à celui de la télévision il y a presque un siècle, à celui  de l’ordinateur et à l’image ainsi créée et lancée sur grand écran scénique…  Le grand moteur originel étant bien la mise en perspective d’un lieu ou d’un bâtiment, ou comment on est passé d’un univers à deux dimensions à tout un autre espace. L’auteur dans cet article très fouillé met en valeur l’emploi du miroirs magiques capables de modifier en profondeur la notion de réalité. Il rappelle justement l’essai bien connu que Walter Benjamin, L’Oeuvre d’art à l’époque de sa  reproductibilité, même s’il ne parle pas de la transmission des œuvres, ni de la radio ni de la télévision. Paul Valéry comme il le rappelle aussi avait-il sans doute mieux perçu l’importance de de la magie sonore puisqu’on pouvait déjà à son époque reproduire et conserver des sons. Ce qui n’était jamais arrivé dans l’histoire de l’humanité…  En fait c’est toute l’abolition de la distance  pour le son comme pour l’image qui va s’imposer rapidement. Avec comme autre conséquence de l’emploi des technologies numériques, la disparition de la contrainte de l’espace unique d’un écran  et l’échappée belle  du cadre, jusqu’aux images de synthèse diffuses par un casque. Ce qui est devenu monnaie courante  en quelques années. Et souligne l’auteur, les magiciens  ont vite compris tout l’intérêt qu’il pouvaient tirer des effets de réalité augmentée. Y compris en remettant au gout du jour l’effet de théâtre dans le théâtre ou de cinéma dans le le cinéma… un effet  qui remonte au XVI ème siècle! Le domaine chorégraphique semblant y échapper…Refrain connu: c’est (y compris en matière artistique) dans les vieilles casseroles qu’on fait les meilleures soupes. Cela dit, on peut se se demander -et c’est aussi une véritable question philosophique- jusqu’où ira ce développement technologique foudroyante.

    Le très riche article qui suit L’Installation miroir comme mise en espace d’un entresort technologique signé Sophie Daste, de l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs et de Karleen Groupierre, de l’Université Savoie Montblanc aborde de façon très technique la scénographie du dispositif miroir  qu’utilise bon nombre d’œuvres d’art actuelles avec des exemples très parlants d’effets d’illusion avec sonorisation spatiale. Les auteurs rappellent que le miroir, notamment en littérature: Lewis Carrroll, le sutio Disney, et plus récemment J.K. Rowling avec Harry Potter comme en art avec la galerie des Glaces, a toujours été un des éléments moteurs de l’illusion.

    Roman Lalire, magicien et créateur d’images poétiques, parle très bien de l’association vidéo associée à la technologie. Il travaille avec des compagnies de théâtre pour créer une émotion magique. Grâce notamment à un outil comme l’iPod Touch qui lui permet de manipuler une image, de la grossir ou de la rétrécir. En fait l’auteur analyse très bien le rapport à l’image que nous avons tous avec ce que cela comporte de crédibilité, même si on sait très bien que c’est faux. Comme au théâtre, nous savons que l’assassinat auquel on assiste n’est pas réel mais nous avons envie d’y croire. Il nous souvient d’une de nos étudiantes que j’avais invitée à aller voir un Néron et qui s’est évanouie quand un flot de  sang a jailli du cou de Britannicus percé par le poignard de l’empereur…  

    La magie  et la vidéo  donnent comme l’auteur le remarque,  la possibilité de passer très vite d’une réalité à une autre par plusieurs strates sans qu’on sache bien où on en est.  D’où une approche poétique quand on invente un tour de close up (magie de proximité) fondé sur la technologie. On ne peut citer tous les articles de ce vraiment très riche volume mais on retiendra celui très technique, de Chanhtthaboudtdy Somphour sur La Pensée magique des interfaces cerveau ordinateur: l’évolution de cette illusion dans l’art numérique. L’auteur  consacre une vingtaine de pages sur ces interfaces crées par l’art numérique à partir d’un casque. C’est un texte qui demande une certaine attention quand on ne fait partie de la paroisse électronique mais qui a le mérite d’ouvrir  un certain nombre de réflexions quand aux relations entre les ondes transmises par un cerveau humain  et la création d’une musique  comme chez Alvin Lucier.  Ou chez David Rosenbaum . ..
    L’auteur commente très clairement l’instalation de Valéry Vermeulen qui propose à un spectateur de composer une performance son et  image grâce à ses émotions. Là il s’agit encore de “magie” mais à base d’interactivité virtuelle. Le tableau virtuel VAnité Interactive s’engage dit l’auteur dans une démarche proche de celle des vanités au XVII ème siècle. Avec une installation à base de crânes mettant en regard la vie et la mort sous un aspect artistique.
    On va sans doute encore plus loin dans cette démarche, à laquelle Patrick Modiano l’écrivain de la mémoire personnelle ne serait sans doute pas insensible avec le travail de Fito Segrera qui propose de mettre en images les chutes d’attention qui symbolisent pour lui la perte d’un souvenir. Et grâce à des algorithmes, ces souvenirs sont ensuite rendus sous forme de fragments photographiques.

    Ce livre de 240 pages est  parfois difficile d’accès et manque un peu d’illustrations mais quand même pas besoin d’être un spécialiste de la magie, il est à lire et à consulter. Et encore une fois tout à fait passionnant. Il ouvre la porte à un réflexion philosophique sur toutes les interactions possibles entre magie et art numérique, mais aussi sur la réalité virtuelle en général qui, il y a à peine une vingtaine d’années s’est vite invitée chez les créateurs d’illusion, voire dans notre quotidien. Et toutes les écoles d’art devraient mettre à la disposition de leurs élèves cet ouvrage passionnant.

     Philippe du Vignal

    Editions Septentrion Collection arts du spectacle. 25 €.