Le Théâtre du Blog a été créé en 2008 par Edith Rappoport et Philippe du Vignal; depuis, 9.450 articles ont été publiés sur le théâtre, la danse, les arts de la rue, les performances, le cirque, la magie, les livres, revues et les expositions spécialisées, en province et région parisienne, mais aussi à l’étranger…

Philippe du Vignal – Rédacteur en chef

Critique dramatique, il a été aussi responsable de la rubrique: Théâtre aux Chroniques de l’Art Vivant dirigées par Jean Clair puis à artpress dont Catherine Millet était la rédactrice en chef. Il a participé plusieurs années aux Nuits magnétiques d’Alain Veinstein à France-Culture et au quotidien La Croix. Il a longtemps dirigé l’Ecole du Théâtre National de Chaillot dirigé par Jérôme Savary, puis par Ariel Goldenberg. Il y enseignait aussi l’histoire du spectacle contemporain. Il a aussi été professeur à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs: département Scénographie et Section Costumes/Vêtement.

Sébastien Bazou

Ancien élève de l’École des Beaux-Arts de Dijon, s’est spécialisé dans l’installation multi-médias. Il a cofondé l’association et le magazine Artefake qui publie des articles sur l’histoire de la magie en Europe et aux Etats-Unis.

Jean Couturier

Critique dramatique et de danse et assistant du rédacteur en chef. Il a obtenu un master et une D.E.A. sous la direction de Robert Abirached à l’Université Paris X-Nanterre. Il a assisté le metteur en scène Philippe Genty pour plusieurs spectacles.

Christine Friedel

Est critique dramatique. D’abord, et notamment à Réforme. Elle a ensuite collaboré aux mises en scène du Théâtre du Campagnol, dirigé par Jean-Claude Penchenat et fait partie du groupe d’experts pour le théâtre à la D.R.A.C.-Île-de-France. Et elle a aussi été la rédactrice de la revue Plaisir(s) éditée par le château de la Roche-Guyon et est l’auteure de La Roche-Guyon, le château invisible.

Elisabeth Naud

Critique de théâtre, enseigne actuellement à l’Université Paris VIII. Elle est docteure en esthétique théâtrale.

Béatrice Picon-Vallin

Directrice de recherches au C.N.R.S., est spécialiste du  Théâtre russe sur lequel elle a publié de nombreux livres. Elle dirige les collections Mettre en scène  à Actes Sud-Papiers, Arts du spectacle aux éditions du C.N.R.S. et aussi Th. XX aux éditions L’Age d’homme.

Nicolas Villodre

a participé entre autres  à la Coopérative des Cinéastes  et a soutenu en 83 une thèse en arts plastiques consacrée à Christian Schad, Man Ray et Laszlo Moholy-Nagy. 

Spécialiste et critique de danse contemporaine, il a été jusqu’en 2013, assistant du directeur de la Cinémathèque de la Danse et a publié de nombreux articles dans La Revue d’esthétique, Pour la Danse, La Cinémathèque Française…

Solange Barbizier

Critique de théâtre

Laurent Schteiner

Critique de théâtre

Correspondants :

Gérard Conio

professeur émérite de l’Université de Nancy, est un spécialiste de la civilisation russe et des pays de l’Est.

Nektarios G. Konstantinidis

traducteur et critique de théâtre notamment francophone, à Athènes et en Grèce.

(Tous les documents et archives sont publiés sauf avis contraire des ayants-droit et, dans ce cas, seraient aussitôt retirés).

  • La Loi de la gravité d’Olivier Sylvestre, mise en scène de Cécile Backès (à partir de onze ans)

    La Loi de la gravité d’Olivier Sylvestre, mise en scène de Cécile Backès (à partir de onze ans)

     Pour l’auteur québécois, la question du genre se pose parfois à l’adolescence de façon très cruelle et c’est l’occasion pour lui de remettre en question tous les préjugés. «Fred : D’abord, qu’est-ce que t’es ? Dom :-ça dépend des jours. Un cactus, un oiseau. Je veux pouvoir changer quand ça me tente, être l’un puis l’autre en même temps, ni l’un ni l’autre quand ça me tente plus, puis m’habiller comme je veux. »

     Cécile Backès, sensible aux écritures de Marguerite Duras, Annie Ernaux qu’elle a mises en scène,  l’a été aussi à la langue québécoise et musicale d’Olivier Sylvestre quand il fait parler ses jeunes personnages. Actuellement, on évoque d’emblée le profil de chacun sur les réseaux sociaux mais à distinguer d’une vraie vie : soit une dualité métaphorique de l’intériorité de ces adolescents en souffrance. Ici l’auteur montre l’ ambiguïté de la fille/garçon ou du garçon/fille en douze courtes séquences où apparaissent Dom et Fred, de jeunes élèves traînant dans une zone indéterminée : Presque-La-Ville.

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    © Simon Gosselin

    L’une préfère sécher les cours et l’autre serait plus assidu. Mais chacun hésite sur son genre, explore les jeux pour être fille ou garçon et laisse apparaître malaise et incertitude. Et s’il ne fallait pas obligatoirement choisir pour chercher finalement le non-binaire ? Etre l’un et l’autre à la fois, ou bien, l’un puis l’autre: ce serait selon l’humeur du moment. Et Olivier Sevestre, dit Cécile Backès, évoque ici l’un des derniers tabous, à travers une histoire d’amitié où les confidences aident ces jeunes à tenir debout et oser affronter, ensemble et non plus seul, un monde où les gens  refusent tout simplement que l’on soit entre les deux. Il nous  invite ici à un théâtre où ce qui est énoncé devient possible, du moment qu’on le profère grâce au récit, au  dialogue ou la voix intérieure. Tenter de passer le pont qui relie la Presque-Ville à La Grande Ville… un vrai projet de vie.

     Marion Verstraeten  (Dom) et Ulysse Bosshard (Fred) correspondent exactement  aux personnages qui assument cette confusion des genre. Autant, l’une est porteuse d’une colère rebelle éloquente, autant l’autre a une conscience plus intériorisée de soi et des autres. Mais ils éprouvent en fait la même difficulté à communiquer avec leurs semblables qui ne se sentent pas, eux, différents. Dans un espace à la lisière de Presque-La-Ville et de la Grande Ville, où les oiseaux tournent et le vent se lève : la nature est ici très présente. A chaque fois que Dom fait un pas, il lui semble que La Ville s’éloigne. Pourtant, elle a rencontré une autre élève mais sans lendemain. Quant à Fred dont la mère est  morte, il souffre et consent parfois à ce que Dom le maquille. Il a mal à l’âme et il faut qu’il «décrisse» : savoureuse langue québécoise…

     On reconnaît ici la voix universelle de qui se pose la question du genre et des stéréotypes, comme Camille Laurens dans Fille son dernier roman. Et Fred fait un commentaire douloureux et clairvoyant sur ses sensations : «Tous les jours… y a un comédien qui prend possession de mon corps, il est là, il est tout le temps là, c’est un gars qui joue au gars, qui essaie d’être plus grand, plus fort, plus viril, qui aime tout ce que les gars aiment, qui se prend une voix grave… »

    La mise en scène de Cécile Backès est joyeuse et lumineuse au possible et grâce à  sa  direction d’acteurs, ces jeunes joliment peints ont à la fois niaque et  réserve, quant-à-soi et ouverture. Marion Verstraeten est remarquable : vive et imprévisible, du côté de la haine ou de la hargne  comme de l’émotion cachée. Ulysse Bosshard représente lui la face solaire de ce couple, alors que Dom en est la face ténébreuse. Justesse, précaution et attention, ils multiplient entre eux les égards.

     Côté scénographie, une salle de bal imaginée par Marc Lainé et Anouk Maugein et à l’étage, une coursive dominant les eaux avec des  rambardes  simulant le parapet du fameux pont à franchir. Des escaliers des deux côtés que les interprètes n’en finissent pas de monter et descendre, des parois ou volets qui ouvrent et ferment l’espace. Et murs peints ou tagués, ceux de nos espaces urbains… Les musiciens (en alternance, Arnaud Biscay ou Héloïse Devilly) créent des cris d’oiseaux, le souffle du vent, le bruit des feuillages ou ceux d’une nuit insaisissable. Et la liberté qu’ils portent en eux rappelle les droits enfin reconnus des Premières Nations et  des Inuit. Soit pour le Québec, environ cinquante communautés autochtones…

    Un joyau scénique, scintillant à la fois d’éclats noirs mélancoliques et de lumières joyeuses.

     Véronique Hotte

     Le Palace, Comédie de Béthune-Centre Dramatique National des Hauts-de-France, jusqu’au 9 octobre et du 24 au 27 novembre. T. : 03 21 63 29 19.

     Théâtre de Sartrouville-Centre Dramatique National des Yvelines, du 17 au 20 novembre.

     Comédie de Saint-Etienne-Centre Dramatique National, du 1er au 3 décembre et Scènes du Golfe, Théâtres Arradon-Vannes, les 17 et 18 décembre.

  • Le Laboureur de Bohème de Johannes Von Tepl, mise en scène de Marcel Bozonnet et Pauline Devinat

    Le Laboureur de Bohème de Johannes Von Tepl, traduction de Florence Bayard, adaptation de Judith Ertel, mise en scène de Marcel Bozonnet et Pauline Devinat

    Ici, se joue un drame éternel, celui qui oppose l’Amour et la Mort. Au début du XVème siècle, est paru ce dialogue philosophique, l’un des tout premiers textes à profiter de l’invention de l’imprimerie. Malgré un succès fulgurant, il sera redécouvert bien plus tard par les Romantiques, passionnés par le Moyen-Age. Johannes Von Tepl a été formé à l’Université de Prague, ouverte en 1348, l’année de sa naissance. Et la légende veut que ce long poème lui ait été inspiré par la mort de sa femme.  Thème universel et pourtant porté ici par un être singulier, la  disparition de l’aimée fracture la psyché de ce Laboureur; dans sa douleur, il se révolte et interpelle la Mort. On sait aujourd’hui que le deuil s’inscrit en général en plusieurs étapes : déni, colère, marchandage, dépression, acceptation… Sans avoir ces connaissances psychologiques, l’auteur ici les transpose instinctivement…Travaillé par cette disparition brutale,  son être intime se révèle et il interpelle violemment ce qui devrait n’être qu’une figure de carnaval : la Mort, qui lassée de ses plaintes, surgit soudain et toute pleine de son pouvoir, lui rappellera non sans esprit que la condition d’homme s’appelle faiblesse et incertitude. Le Laboureur ne s’incline pas pour autant et en appelle à la puissance de Dieu, supérieure à celle de la Mort. Mais en ce siècle d’humanisme naissant, la condition humaine est considérée dans sa finitude, et la philosophie est du côté de la Mort. « Heur et malheur doivent se conseiller » lui dit-elle. Montaigne n’est pas loin. Même si le Laboureur exige de comprendre le sens de cette punition, il n’obtiendra qu’une réponse : un arbitraire absolu régit le fil des destinées. Et puis il y a l’amour. Au sortir des siècles médiévaux, les cours européennes en ont fait la balance de justice des actes humains. Mais la Mort remet les pendules à l’heure : « L’homme sage ne doit pas trop aimer l’amour ». « Plus tu aimes, plus tu souffres »… Bref, la souffrance de la perte ne connaît aucun dédommagement.

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    Ici les Stoïciens parlent par la bouche de la Mort qui se fait préceptrice de vie, guide de l’homme au milieu des gouffres de douleurs. Cherche-t-elle à éveiller la conscience de ce malheureux, à le sortir de son deuil ? Dialecticienne comme un vieux philosophe, serait-elle une éducatrice de bonne foi ? La dispute ne peut se conclure sans une synthèse et Dieu fait alors résonner son jugement : « Au plaignant, l’honneur, et à la mort,  la victoire ». Etonnante  intervention divine qui, en ces temps chrétiens, ne permet aucun espoir de vie après la mort !

    Ainsi le Laboureur, sans appui de l’Eglise et sans perspective de rédemption, n’a pu qu’engager un dialogue direct avec la Mort. Position risquée pour l’écrivain qui plante ici les graines de l’individualisme à venir. Mais proche encore de l’amour courtois, il met dans la bouche du Laboureur, les mots pour dire la force des femmes à élever l’âme des hommes, en réduisant finalement la mort à «un stupide outrage à la vertu féminine». Entre affranchissement de la tyrannie de la mort et appel aux plaisirs de la vie, Le Laboureur de Bohème est un bijou d’interrogations toutes encore bien vivantes aujourd’hui.

    La mise en scène fait apparaître une belle gravure d’arbre qui glisse au milieu des deux protagonistes : le texte fait en effet silence sur la puissance de la nature, laissant le Laboureur en tête à tête avec la seule Mort. Ce clin d’œil ouvre aux siècles qui feront de  l’Homme un être non pour Dieu, mais pour la Nature… Dans l’écrin de ce petit plateau, s’affrontent la Mort  incarnée (si l’on peut dire) par Marcel Bozonnet et le Laboureur (Logann Antuofermo). Jouant merveilleusement sur les subtilités et ruptures de ton du texte excellemment traduit, la Mort nous régale de sa toute-puissance cruelle, joueuse, ironique. Et elle ne fera qu’une bouchée du Laboureur. Le jeune acteur, quant à lui, peine à trouver les formes de sa douleur. Marcel Bozonnet, pourtant, apporte tous les appuis nécessaires aux mouvements de l’âme du jeune éploré qui semble figé dans l’attente d’une révélation… qui ne viendra pas. Un costume assez incompréhensible l’alourdit, entre combinaison de plongée et survêtement high tech. La Mort, «transgenre » virevolte, elle, dans une longue tunique couleur du temps, libre d’apparaître et de disparaître : on pense alors à la merveilleuse Princesse de Clèves qu’avait créée Marcel Bozonnet il y a déjà plus de vingt ans et qu’il reprit régulièrement. Délicieuse intervention divine : la voix d’Anne Alvaro remettra les pendules à l’heure et sifflera la fin de partie.

    Marcel Bozonnet aurait sans doute dû faire travailler davantage le personnage du Laboureur, pour le conduire vers plus de complexité et d’intériorité. Mais on sort un peu étourdi de cette heure de grande intelligence architecturée par une langue très tenue. La résonance avec les temps actuels (Qui vit ? Qui meurt ?) ajoute, s’il en était besoin, à cette forme médiévale,  une perspective philosophique contemporaine…

    Marie-Agnès Sevestre

    Théâtre Poche-Montparnasse, 75 boulevard du Montparnasse Paris (VI ème). T.: : 01 45 44 50 21, jusqu’au 3 mars.

    Un autre point de vue:

     

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    Un texte majeur de la littérature allemande du début du XVème siècle mais peu connu. Il s’agit d’une « disputatio » médiévale, d’un débat de type carnavalesque au sens des analyses de Michael Bakhtine, qui met aux prises un jeune  paysan dont la femme vient de mourir en couches  et la Mort que, dans son chagrin, sa colère et sa révolte,  il a convoqué devant lui, par ses malédictions. La forme, argument contre argument, semble faite pour la scène mais le théâtre français s’y est intéressé seulement à la fin du XX ème siècle…

    Renato Bianchi, grand maître du costume de théâtre, a composé un dispositif sobre et des costumes évoquant à la fois le nô japonais et le constructivisme russe, et donnant aux paroles un espace poétique où se développer. Un châssis mobile où est peint un arbre -un cerisier peut-être-  un fond de scène sur lequel le soleil s’est levé et surmonte des formes géométriques. Noir et or. Et la faux de la Mort est devenue un outil de travail rouge, entre binette, pioche et crochet, que le Laboureur mettra sur son dos à la fin.

    Le jeune paysan (Logann Antuofermo) en «uniforme de travail», comme disaient les constructivistes  qui habillaient les acteurs «ouvriers de la scène »), couleur de terre. Il est la terre. En réponse à ses cris et  invectives, la Mort fait son apparition (Marcel Bozonnet, surprenant, puissant). Mais sa voix pénètre d’abord l’espace venant du fond de la petite salle. Son entrée éclatante n’effraie pas le Laboureur : rien de psychologique dans cette joute verbale. Il lui balance ses réclamations et lui montre l’injustice qui lui est faite. Un débat âpre et tendu. La Mort semble épatée par l’intelligence du Laboureur, parle d’un homme excellent, d’une attaque inouïe. Mais elle manie métaphores, paradoxe, moquerie et morale avec élégance et fermeté et abat les cartes d’une justice impitoyable : « Nous agissons tel le soleil qui brille tant au-dessus des bons, que des mauvais ». 

    En robe-manteau gris et noir, ou enveloppé d’une longue cape noire qui induit une gestuelle dansante, Marcel Bozonnet fait de la Mort une bien étrange figure.  Sous un éclairage vertical, calé contre un mur, il fascine par son regard sans pupille, aux paupières fortement surlignées de noir et aux cheveux hérissées qui agrandissent encore sa haute silhouette. Enigmatique, il n’incarne pas : par son jeu, «s’expose -événement rare dans l’Occident moderne- se célèbre la Mort », dit l’acteur. La musicalité de son discours qui irrigue et fait vivre son corps, rappelle les intonations qu’il avait su trouver pour sa célèbre Princesse de Clèves (1995) qu’il a si longtemps jouée avec succès. 

    C‘est un de nos grands comédiens que l’on voit ici engagé dans un jeu verbal et vital, revigorant, sur notre condition de mortels, ce qui nous concerne tout particulièrement en ce moment. L’entendre moduler dans cette confrontation ultime où se déclinent tous nos sentiments sur la Mort et son sens possible, est une expérience nécessaire. La joute se développe en deux parties et cinq tableaux et se termine par le Jugement de Dieu. A une femme, revient d’interpréter ce rôle. Anne Alvaro en voix off conclut :«Au plaignant revient l’honneur, et à la Mort, la victoire. » Si la Mort est toute puissante, le combat est digne. En post-scriptum, une prière d’acceptation difficile prononcée par le Laboureur… Des extraits de musique électro-acoustique de Luc Ferrari ponctuent les répliques animées, s’insèrent dans leur trame, renforcent leur écho exigeant, stimulant et parfois drôle, dans nos esprits surpris… 

    Béatrice Picon-Vallin

    Théâtre Poche-Montparnasse, 75 boulevard du Montparnasse Paris (VI ème). T.: : 01 45 44 50 21, jusqu’au 3 mars.

     

     

  • Berck Plage, conception, texte et interprétation de Mélanie Martinez Llense

    Berck Plage, texte et interprétation de Mélanie Martinez Llense

    Le Nouveau Gare au Théâtre à Vitry-sur-Seine dans la banlieue de Paris est maintenant dirigé par Diane Landrot et Yan Allegret qui ont voulu donner un nouveau visage au hall d’accueil: éclairé par de longues guirlandes à la lumière chaleureuse. Au-dessus, une salle a été aménagée pour recevoir des auteurs. » Toute personne, disent-ils, qui a un projet d’écriture pourra venir dans cet espace gratuit, protégé et bienveillant, à quelques mètres du plateau. Pour que des textes de théâtre s’écrivent et qu’aient lieu des rencontres avec ceux qui fabriquent le théâtre. Et des rayonnages accueilleront livres et manuscrits de théâtre voire de poésie, qu’ils soient publiés ou non: seule petite condition pour venir travailler ici.» Un des premiers spectacles a lieu dans la salle maintenant nommée Yoshi Oïda comme le rappelle une plaque de cuivre au-dessus de la porte. Cet acteur et metteur en scène de théâtre et d’opéra né en 1933 est l’un des principaux collaborateurs de Peter Brook. Il a aussi écrit trois bons livres: L’Acteur flottant L’Acteur invisible et L’Acteur rusé. L’autre salle porte le nom de Claudine Galea, journaliste, écrivaine et dramaturge qui écrit aussi des romans et des textes pour la radio. Elle a reçu en 2011 le Grand prix de littérature dramatique pour Au bord et l’an passé, a  été lauréate du Grand Prix de littérature dramatique  jeunesse pour Noircisse.

    Le programme de cette saison comprend à la fois des créations théâtrales, performances, concerts, ateliers, etc. On ne dira jamais assez que le théâtre contemporain a, et plus que jamais en ce moment, besoin de ce genre de laboratoires. Improductifs et coûteux, diront certains… Mais comme la musique, les arts plastiques ou la recherche en chimie, le théâtre a aussi besoin d’expérimentations ! Indispensable pour l’avenir… Comme le passé du théâtre l’a souvent prouvé.  avec entre autres, fondé par Louise Lara et son mari, l’architecte Edouard Autant;  qui  fondèrent il y a déjà un siècle le fameux Laboratoire de théâtre Art et Action sur un très petit plateau, rue Lepic à Montmartre. Ils l’animèrent jusqu’en 1939 : d’une guerre à l’autre! Avec une tendance à limiter la place de l’acteur et à privilégier l’adaptation d’œuvres non conçues à priori pour la scène et d’autres moyens d’expression comme la marionnette, les mannequins, les ombres… Et ils y créèrent aussi des lectures-spectacles: toutes choses révolutionnaires à l’époque! Participèrent à ce laboratoire notamment de jeunes inconnus comme… Eugène Ionesco et Nicolas Bataille, le créateur de La Leçon et de La Cantatrice chauve et grand  praticien du théâtre d’ombres.

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    Un des premiers spectacles de le rentrée est donc cette performance théâtralisée ou ce théâtre aux airs de performance, Dieu reconnaîtra les siens… Ce soir-là  la majorité du public était jeune, ce qui est fort bon signe alors que dans les grandes structures nationales, la couleur des cheveux du public n’est pas la même. Mélanie Martinez Llense avait lu dans Libération un article sur le procès en assises de Fabienne Kabou. Cette jeune Sénégalaise qui préparait soi-disant une thèse de philo sur Wittgenstein (mais cela s’est avéré faux), habitait à Saint-Mandé avec son mari Michel Lafon, un sculpteur plus âgé qu’elle de trente ans. Le 19 novembre 2013, elle est allée en train jusqu’à Berck (Nord). Elle a pris un hôtel puis donné le sein à Adélaïde, son bébé et l’a déposé sur le sable de la plage à la marée montante. Un pêcheur de crevettes a trouvé son corps le lendemain. Entre temps, la jeune femme est rentrée dormir: “J’ai passé une excellente nuit, a-t-elle-dit à l’hôtelier.» Avant de revenir chez elle à Saint-Mandé en cachant à son mari, la disparition de leur fille. Sur son Journal intime, elle avait écrit à cette date : «Rien».  

    “Dans l’espace ouvert entre le geste de l’infanticide et ce  rien», dit Mélanie Martinez Llense, j’ai eu envie de mettre en scène, de raconter l’histoire qui s’est imposée à moi. J’ai dévoré la chronique judiciaire autour de Fabienne Kabou; chaque épisode dessinait un portrait complexe, les versions aussi multiples que les voix qu’elle dit entendre, telle une cohorte d’Erinyes qui lui ordonnent selon elle, de tuer son enfant. (…) Fabienne Kabou dira d’ailleurs qu’elle n’a pu arrêter son geste d’abandonner son enfant, parce que la mise en scène était trop parfaite. (…) Le nom de Berk choisi, parce qu’il était le nom le plus sinistre et laid qu’elle ait pu trouvé… »
    Un fait divers tragique sur fond de sorcellerie mais plus sans doute, de schizophrénie. La jeune femme donnera plusieurs versions de cette tragédie personnelle, dira avoir été «maraboutée » et être poursuivie par des femmes de sa famille en colère et jalouses: «Quelqu’un a tué mon enfant avec mes mains et je veux savoir qui c’est. » Mélanie Martinez Llense a eu envie d’en faire un spectacle et a rencontré notamment les experts psychiatres convoqués au procès, l’avocate Fabienne Roy Nansion…

    L’histoire a de quoi fasciner, puisqu’on a le plus grand mal à entrevoir les raisons profondes de cet infanticide. Et, après un premier procès en 2016 à Saint-Omer où l’avocat général avait, pour cet acte commis avec «une précision d’orfèvre», demandé dix-huit ans de réclusion criminelle… Moins que les jurés! Alors que cette jeune mère croyait, dit-elle, avoir sauvé son enfant d’un sort pire que la mort. Selon la justice, elle est responsable de cet acte volontaire mais selon les psychiatres, références culturelles sénégalaises et fonctionnement magique sont secondaires et cette jeune femme était atteinte de psychose délirante. Peut-être une conjugaison des deux? Condamnée à dix-huit ans de réclusion criminelle, elle fera appel… Aux assises de Douai, un psychologue conclura à sa responsabilité mais pour la psychiatre Maroussia Wilquin, Fabienne Kabou est une malade mentale dont la peine doit être allégée. Elle-même dira : « Je n’ai jamais nié être malade. Ce que je dis, c’est qu’il y a autre chose. Et ce n’est pas refuser la maladie que de dire ça.»  Elle sera cette fois condamnée à quinze ans. Il y aura sûrement des remises de peine mais était-ce vraiment le bon choix? Que lui apportera un si long enfermement? Et si on essaye de transposer cette lamentable histoire dans un pays africain comme, entre autres, le Bénin où nous avons vécu, il est presque certain que l’accusée aurait dû être seulement soumise à une obligation de soins… Et question: cette tragédie aurait-elle pu avoir lieu dans ce type de société? La riche Europe peut, elle, s’offrir le luxe de garder quelqu’un en prison pendant quinze ans mais les pays africains n’en ont les moyens.

    Capture d’écran 2020-09-20 à 17.10.25Mélanie Martinez Llense n’a pas voulu traiter du crime en lui-même mais essayer de montrer qu’un jugement dépend avant tout d’un code de lois appartenant à une culture. « Il s’agira alors ici d’investiguer (sic) par le jeu, par la scène, par la mise en commun avec le public, la perception de ce que nous appelons «rationalité » et dialoguer avec l’inexplicable, à partir de ce gouffre ouvert entre ce geste de l’infanticide et ce «rien ».  Sur un grand plateau noir, une chaise, c’est tout et au lointain, un grand rideau blanc. Côté cour des voitures miniatures électriques télécommandées qui projetteront des phrases de complément au récit que Mélanie Martinez Llense va d’abord faire: c’est un poil long mais assez réussi sur le plan visuel. Pour la reconstitution des faits et le procès, elle fait participer les spectateurs,  en leur demandant de figurer l’avocat général, le juge, l’avocat de la prévenue, son  mari, etc. Mais ces interventions trop brèves d’à peine une minute et ces allers et venues parasitent l’évocation de cette tragédie située à mi-chemin entre la performance et une mise en scène classique de théâtre. Côté démonstration, on est loin du compte et côté théâtre, l’ensemble  a quelque chose d’un peu sec et clinique

    Plus convaincants, les moments où des intervenants choisis dans la salle doivent lire leur texte projeté en fond de scène façon karaoké et cela mais avec un résultat inégal: le théâtre dit participatif a des limites! Et elle fera aussi appel à une spectatrice âgée pour le rôle de sa  mère… En fait, sa véritable mère. Là, enfin, il se passe quelque chose d’émouvant. A la fin, elle déploiera au sol un grand rideau blanc qu’elles et sa maman tireront alternativement pour faire des vagues. Un vieux procédé qui marche à tous les coups… mais assez réussi.

    Le programme indique seulement que l’assistanat à la mise en scène est assuré par Claire Lapeyre Mazerat, au demeurant très bonne actrice et chanteuse qu’on avait pu voir longtemps dans la célèbre comédie musicale Cabaret  de Bob Fosse. Malgré de bonnes intentions, tout ici est approximatif et il n’y a guère d’exigence artistique. Aucune mention de l’auteur de cette mise en scène: en effet il n’y en a pas! Longueurs, manque de rythme, participation du public mal réglée et absence de direction d’acteurs…  Et il faudrait aussi absolument que Mélanie Martinez Llense prenne des cours de diction : on la comprend très mal!  Parler correctement est le minimum syndical qu’on peut demander à un(e) artiste quand il dit un texte sur un plateau pendant plus d’une heure ! Là est le très grave défaut de ce spectacle. On veut bien que la D.R.A.C. ait soutenu ce projet mais qu’en pensent ses experts? D’autant plus que Mélanie Martinez Llense n’est plus une débutante… Bref, un projet en cours qui mériterait d’être mis en scène et dirigé; et là, on est encore loin du compte ! Allez au boulot…

    Philippe du Vignal 

    Spectacle vu le mardi 29 septembre à Gare au théâtre 13 rue Pierre Sémard, Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne). T. :01 43 28 00 50.

    Les 6, 7 et 8 octobre Théâtre de Vanves ( Hauts-de-Seine).

    Les 14 et 21 novembre, La Ferme du Buisson, Noisiel ( Seine-et-Marne).