Le Théâtre du Blog a été créé en 2008 par Edith Rappoport et Philippe du Vignal; depuis, 9.450 articles ont été publiés sur le théâtre, la danse, les arts de la rue, les performances, le cirque, la magie, les livres, revues et les expositions spécialisées, en province et région parisienne, mais aussi à l’étranger…

Philippe du Vignal – Rédacteur en chef

Critique dramatique, il a été aussi responsable de la rubrique: Théâtre aux Chroniques de l’Art Vivant dirigées par Jean Clair puis à artpress dont Catherine Millet était la rédactrice en chef. Il a participé plusieurs années aux Nuits magnétiques d’Alain Veinstein à France-Culture et au quotidien La Croix. Il a longtemps dirigé l’Ecole du Théâtre National de Chaillot dirigé par Jérôme Savary, puis par Ariel Goldenberg. Il y enseignait aussi l’histoire du spectacle contemporain. Il a aussi été professeur à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs: département Scénographie et Section Costumes/Vêtement.

Sébastien Bazou

Ancien élève de l’École des Beaux-Arts de Dijon, s’est spécialisé dans l’installation multi-médias. Il a cofondé l’association et le magazine Artefake qui publie des articles sur l’histoire de la magie en Europe et aux Etats-Unis.

Jean Couturier

Critique dramatique et de danse et assistant du rédacteur en chef. Il a obtenu un master et une D.E.A. sous la direction de Robert Abirached à l’Université Paris X-Nanterre. Il a assisté le metteur en scène Philippe Genty pour plusieurs spectacles.

Christine Friedel

Est critique dramatique. D’abord, et notamment à Réforme. Elle a ensuite collaboré aux mises en scène du Théâtre du Campagnol, dirigé par Jean-Claude Penchenat et fait partie du groupe d’experts pour le théâtre à la D.R.A.C.-Île-de-France. Et elle a aussi été la rédactrice de la revue Plaisir(s) éditée par le château de la Roche-Guyon et est l’auteure de La Roche-Guyon, le château invisible.

Elisabeth Naud

Critique de théâtre, enseigne actuellement à l’Université Paris VIII. Elle est docteure en esthétique théâtrale.

Béatrice Picon-Vallin

Directrice de recherches au C.N.R.S., est spécialiste du  Théâtre russe sur lequel elle a publié de nombreux livres. Elle dirige les collections Mettre en scène  à Actes Sud-Papiers, Arts du spectacle aux éditions du C.N.R.S. et aussi Th. XX aux éditions L’Age d’homme.

Nicolas Villodre

a participé entre autres  à la Coopérative des Cinéastes  et a soutenu en 83 une thèse en arts plastiques consacrée à Christian Schad, Man Ray et Laszlo Moholy-Nagy. 

Spécialiste et critique de danse contemporaine, il a été jusqu’en 2013, assistant du directeur de la Cinémathèque de la Danse et a publié de nombreux articles dans La Revue d’esthétique, Pour la Danse, La Cinémathèque Française…

Solange Barbizier

Critique de théâtre

Laurent Schteiner

Critique de théâtre

Correspondants :

Gérard Conio

professeur émérite de l’Université de Nancy, est un spécialiste de la civilisation russe et des pays de l’Est.

Nektarios G. Konstantinidis

traducteur et critique de théâtre notamment francophone, à Athènes et en Grèce.

(Tous les documents et archives sont publiés sauf avis contraire des ayants-droit et, dans ce cas, seraient aussitôt retirés).

  • Croquis de voyage #2 par les élèves de l’École du Nord de Lille

    Ecole du Nord - Départ voyage - 28-08-20 - © Simon Gosselin-11
    © Simon Gosselin

    Croquis de voyage #2 par les élèves de l’École du Nord de Lille

    Les voyages, dit-on, forment la jeunesse. Maxime confirmée par les premiers Croquis de voyage vus à l’automne 2017 (voir Le Théâtre du Blog). On se souvient encore, parmi d’autres, de la prose de Mathias Zachar descendu en train, en bateau, en stop, de la source à l’embouchure du Danube… Des expériences inoubliables aux dires des anciens élèves venus voir les travaux de la sixième promotion.

    « C’est peut-être cela, le pari du voyage? disait François Maspero. Au-delà des émerveillements ou des angoisses de l’inconnu, retrouver le sentiment d’être de la même famille. Parfois ça rate. Parfois même, ça tourne mal. Mais le pari vaut d’être fait, non ?» Marquée par les récits de l’écrivain-voyageur, Balkan-Transit ou Les passagers du Roissy-Express, Cécile Garcia Fogel actrice et enseignante à l’Ecole du Nord avait proposé aux élèves de la promotion 5 ( 2015-2018) de partir seuls sur les chemins de l’Europe.

     Pour cette deuxième édition, les règles étaient les mêmes : départ fin août de la gare de Lille, téléphone mobile et ordinateur débranchés pour une immersion totale dans l’inconnu. En poche, un petit pécule : de quoi manger, se loger et voyager pendant un mois. Chacun(e) a dû faire, en fonction de sa destination, un budget prévisionnel et s’y tenir. Cette fois, la plupart des jeunes est restée à l’intérieur de l’Hexagone. Moins exotique peut-être mais fructueux en rencontres, comme en témoignent les petites formes présentées à la maison Folie Moulins.

     En amont, Jean-Pierre Thibaudat, homme de théâtre et grand voyageur, parrain de l’expédition, les a aidés à affiner leurs objectifs, puis, au retour, à peaufiner leurs pièces. Il dit être très peu intervenu, si ce n’est : « raccourcir un texte, supprimer des passages superflus, resserrer les boulons, c’est tout. Et pour certains c’était déjà bouclé.»  Pour la mise en scène, Cécile Garcia-Fogel, qui connaît bien ses élèves et leurs projets, a été un précieux œil extérieur : «Je les ai aidés à préciser leurs intentions de départ. A circonscrire leur sujet, en évitant les généralités. A rechercher des choses moins sexy mais plus vraies. Au retour, je leur ai donné quelques conseils pour leurs textes et leurs réalisations, sans jamais rien leur imposer. » Reste qu’après un mois de solitude absolue, écrire, répéter et présenter son Croquis de voyage, en dix jours a été, pour ces dix-huit jeunes, un pari  difficile mais largement gagné.

    L’ancienne brasserie en briques rouges est en effervescence. De la cour aux Petits et Grands Germoirs et à la Petite Cuve, par des escaliers métalliques, le public est invité au voyage…D’une salle à l’autre, il faut garder ses distances et s’asseoir loin les uns des autres. Jauge réduite oblige, chaque pièce a dû être jouée de quatre à six fois…  Soit un marathon de trois jours.

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    Pierre-Thomas Jourdan © Simon Gosselin-

    « En route, le mieux c’est de se perdre, lorsqu’on s’égare, les projets font place aux surprises, et c’est alors, mais alors seulement, que le voyage commence », écrivait Nicolas Bouvier. C’est vrai pour Et tu ne diras rien de Pierre-Thomas Jourdan. Parti à la rencontre de marins au long cours, le comédien s’arrête dans la maison d’un vieil homme en fin de vie. Impressionné par le personnage et la situation, il écrit une partition remarquable. En scène, il incarne sobrement un vieillard attablé qui ressasse ses souvenirs, devant un frère de dix ans son ainé qui lui sert la soupe « avec lenteur », en silence. Le cadet commente méticuleusement, avec force précision, la photo des noces d’or d’une tante, le 16 mai 1994, sur laquelle figure ses parents, son frère, et lui enfant : « Josiane notre tante au centre de la photo et moi toujours habillé de cette veste verte et de ce sourire déjà malade… » Le frère encaisse, muet les rabâchages et les sarcasmes du moribond… La vie de ce des deux êtres, en attente de la mort, semble s’être figée dans ce monologue glaçant.

    Suzanne de Baecque © Simon Gosselin

     Suzanne de Baecque, avec Cluster, opère une plongée dans les coulisses du concours Miss Poitou-Charentes. Elle s’y est elle-même présentée, et a vécu la violence de cette course à l’écharpe. Elle est ainsi entrée en contact avec plusieurs aspirantes : des filles très seules mais qui se sont confiées à elle. Devant nous, Suzanne devient Laureline, au mot près : une langue d’aujourd’hui, de là-bas, vitaminée au globish : «Je suis pas une fille de groupe, tu vois. Mais, meuf, la vie elle est courte, alors, profite ! …Go, go, go !… » La comédienne a su trouver la bonne distance pour faire exister, sans la caricaturer, cette jeune femme très « girly », fan des séries Gossip Girl et Pretty Little Liars… Une prestation émouvante qui donne voix à l’une de ces personnes qu’on n’entend jamais, confinées dans ces « territoires perdus de la République » pour citer le titre du livre d’Emmanuel Brenner.

    Oscar Lesage © Simon Gosselin

    Oscar Lesage, avec Dear Nanni, raconte l’histoire d’une obsession : rencontrer le cinéaste Nanni Moretti pour lui dédier une chanson de sa composition. Il est à Rome, à Venise… Il bombarde le réalisateur de mails, rencontre des personnes influentes qui peuvent le mettre en relation avec lui, soudoie Pietro Moretti, le fils de son idole… Micro en main, il nous donne un aperçu de son talent de parolier et chanteur ; il a aussi un don pour passer du français à l’anglais et à l’italien… L’acharnement finit par payer : il rencontrera Nanni Moretti et nous aurons bien ri de son voyage…

    Antoine Heuillet © Simon Gosselin

    Tout aussi rocambolesque : L’Exil d’Hortensius d’Antoine Heuillet. Le pédant Hortensius quitte les pages de La Seconde Surprise de l’amour de Marivaux et débarque dans la Creuse en août 2020. « J’ai  cent-quatre-vingt seize ans et je suis perdu dans ce monde qui n’est pas le mien. » dit-il;  en habit d’époque, il cite Sénèque en toute occasion. Il aura tôt fait d’entrer en contact avec une famille de chasseurs qui l’entraînent à tuer un sanglier « Mon index avait décidé de faire de moi un meurtrier ». Repéré par des journalistes, il alimente la chronique de La Montagne et le voici promu citoyen d’honneur de la ville de Guéret… L’acteur a en quelque sorte trouvé la vérité de son personnage dans l’imprévu.

    Louis Albertisi © Simon Gosselin

    Louis Albertosi avec Veiller sur le sommeil des villes, marche sur les traces de l’ange Daniel dans Les Ailes du désir de Wim Wenders. Il parcourt des cités « à demi-mortes, dépeuplées »  de Calais à Dunkerque en passant par Saint-Omer, fait une brillante chronique de « ces cités palimpsestes grands territoires qu’on déconstruit et sur les ruines desquels on reconstruit.  » Entre polémique et mélancolie, il s’en prend aux jeux de mots foireux en « hair » aux enseignes d’improbables salons de coiffures. Pour connaître sa ville, dit-il, il faudrait « inventer la vie des détritus que l’on croise »… Il fustige aussi les mesures sanitaires, comme les gestes barrière :  «  Sauver l’humanité c’est s’en tenir à l’écart ! » Annuler la fête de l’andouillette d’Arras, est pour lui le symbole de ces liens qu’on coupe entre nous… Il y a du mensonge :  cette apparence de reprise n’est qu’une  parodie et il conclut: « J’espère que cette parodie n’était qu’une hibernation et j’attends notre printemps sauveur. » Un périple en forme de prophétie où Daniel, l’ange de la communication, devient une sorte de lanceur d’alerte…

    Adele Choubard © Simon Gosselin

    Sept jours d’Adèle Choubard résume, en sept temps, son ascension quotidienne d’un terril à Loos-en-Gohelle le plus haut d’Europe. Vingt-six fois, Adèle a gravi les cent-quatre-vingt six mètres de ce monticule qui marque le paysage de son enfance. Et de jour en jour, lui revient l’image de son père, récemment disparu  et les glaces qu’elle partageait avec lui au bord de la mer du Nord. Avec humour et tendresse, elle dédie son exploit sportif aux hommes du plat pays chanté par Jacques Brel, qui, grâce à leur dur labeur, ont édifié de leurs mains cette colline de terre noire. Un émouvant hommage…

    Rebecca Tetens © Simon Gosselin

     Avec Confessions au silence, Rebecca Tetens raconte sa quête du silence sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle. Mais le bruit est partout, à commencer par ses pas qui martèlent lourdement la scène. «Quand je suis avec ta cousine, la solitude, j’ai l’impression de te trouver un peu, silence », dit-elle. Pourtant, elle prend plaisir à écouter d’autres marcheurs et à faire un bout de route avec eux. Et quand ils se quittent et que son équipée prend fin, elle éprouve peut-être ce silence inaccessible et qu’elle ne cherchait plus…

    Mathilde Auneveux a installé sa voiture dans la cour de la Folie-Moulins. Entre deux croquis, elle propose aux spectateurs des intermèdes musicaux. Perchée sur le capot, elle chante des titres de sa composition. Des romances piquantes ou un slam aux paroles douces-amères : « And if you want my soul/Ask for it, I’ll send it by mail ». Un style affirmé et une voix prometteuse. Si l’on entre dans la voiture qui l’a amenée d’un point à un autre du territoire, on trouve pêle-mêle les traces de son  voyage : interviews, lettres, musiques… 

    Paola Valentin © Simon Gosselin

     Dans le même esprit, le croquis de voyage de Paola Valentin se décline en une installation : bric-à-brac de photos, enregistrements audio, dessins et messages gribouillés, qu’elle a amassés en traversant les villages dans un camion aménagé pour le camping. Elle expose ainsi les portraits de Georges, Marie, Damien et les autres : rencontres éphémères mais qui  lui ont confié leurs histoires et leurs souvenirs…

    Devant quitter la maison Folie-Moulins à mi-parcours, nous n’aurons pas vu les travaux de Maxime Crescini, Orlène Dabadie, Simon Decobert Joachim Fossi, Nicolas Girard Micheletti, Solène Petit, Constance de Saint-Rémy, Noham Selcer, Nine d’Urse… Mais la plupart des croquis que nous avons découverts, ont un point commun : la rencontre souvent intime avec d’autres mondes, aux périphéries de l’Hexagone, aux confins de « l’Archipel français » selon les mots de Jérôme Fourquet. Les habitants de ces territoires ruraux ou périurbains constituent 60 % de la population mais restent sous-représentés dans la sphère publique… Laureline dit dans Cluster : « Quand t’es Miss, t’as beaucoup de voix ». C’est pour sortir de l’anonymat et mettre sa voix au service d’une cause, qu’elle espère remporter le concours…

    Mathilde Auneveux © Simon Gosselin

    Avec l’aide du scénographe Christos Konstantellos, les jeunes artistes ont donné corps et vie à ces voix. Chacun(e) à sa manière et selon sa personnalité a su traduire en théâtre son expérience personnelle. Et certaines de ces formes brèves pourraient aboutir à un spectacle…

    Pour Christophe Rauck, directeur de l’École et du Théâtre du Nord qu’il va bientôt quitter pour le Centre Dramatique National de Nanterre-Amandiers, cette démarche fait partie de l’apprentissage du théâtre : «Imposer dans ce cursus un voyage en troisième année, ce n’est pas de l’exotisme. Le voyage, c’est difficile. Ça demande du courage, une certaine connaissance de soi, de l’inventivité, une curiosité. Ce n’est pas fuir, c’est tirer une ligne de fuite pour regarder autrement »

     

    En attendant, le nouveau directeur ou la nouvelle directrice recrutera en mars prochain la septième promotion, soit douze élèves-comédiens et quatre élèves-auteurs. Inscriptions au concours: du 2 novembre au 14 février.

    Mireille Davidovici

    Présentation publique des travaux d’élèves du 9 au 11 octobre, à la maison Folie Moulins, Lille (Nord).
    Prochaines présentations: les 20 et 21 novembre avec Toujours la Tempête de Peter Handke, mise en scène d’Alain Françon.

     En janvier : tournée régionale de Marivaux en balade

     Ecole du Nord, adresse provisoire : 7  rue du Sec Arembault, Lille (Nord).  T. 03 20 00 72 64

     

  • Saccage, texte et mise en scène de Judith Bernard

    Rojava
    ©Odile Huleux

    Saccage, texte et mise en scène de Judith Bernard

    Quel point commun entre la faculté de Vincennes des années soixante-dix, la Z.A.D. (Zone A Défendre) de Notre-Dame-des-Landes, le lointain Rojava au Kurdistan syrien ou les «cabanes du peuple» des Gilets Jaunes? Au moins un : ces enclaves de résistance et d’invention de nouvelles formes de démocratie, ont résisté face au Pouvoir.

    Judith Bernard, universitaire et directrice de la compagnie ADA, poursuit son exploration des problématiques liées à la philosophie politique. Bienvenue dans l’angle Alpha interrogeait notre aliénation au salariat. Avec Saccage, elle parle des expérimentations alternatives, tôt ou tard confrontées à l’État de droit. Faut-il s’opposer, se soumettre ou composer avec un Pouvoir qui n’a de cesse de saboter ces initiatives? Les débats qui agitent de toute communauté rebelle, quand elle doit faire face à une politique de saccage, se prête bien à un traitement théâtral.

    Sous la plume de la metteuse en scène, les personnages apparaissent face à leurs contradictions, aux moments-clefs où leur enclave est menacée par l’arsenal juridique et répressif des Politiques. Judith Bernard montre la fragilité de «cette brèche infime dans les ténèbres de la propagande », selon l’expression de Virginie Despentes à propos de  Notre-Dame-des Landes. Ici, quatre comédiens pour  de nombreux personnages : professeurs et étudiants de Vincennes mettant en place une Université populaire ouverte à tous ;  Zadistes de Loire-Atlantique défendant une zone naturelle et une agriculture biologique contre le béton d’un futur aéroport ; Kurdes du Rojava luttant contre Daesh et organisés en confédération démocratique selon les thèses d’Abdullah Öcalan. Le fondateur du P.K.K. (Parti de Travailleurs Kurdes) apparaît brièvement pour expliquer son Manifeste, peu connu, pour un Kurdistan unifié et une démocratie directe, écologique et féministe. «Cela passe par la création d’un « homme nouveau », purgé des vices capitalistes et de la mentalité du colonisateur turc. Le vrai Kurde doit s’inspirer de la pureté d’une paysannerie réinventée… »

    D’une séquence à l’autre, les acteurs représentent des figures plus que des individus :  Le Cadet, le plus radical du collectif, s’oppose souvent à L’Aîné ayant tendance à composer avec le Pouvoir. La Brune oscille entre deux positions et la Rousse (Judith Bernard ou Pauline Christophe en alternance ) se détache parfois du groupe pour situer ou commenter l’action.  Quelques  accessoires suffisent à figurer les lieux et les époques :  kalachnikov et photos de martyrs nous transportent dans un Kurdistan en guerre ; une paire de lunettes rondes évoque un Jacques Lacan mis en boîte par les gauchistes ; un  tipi en filet de camouflage et une banderole :«Nous ne défendons pas la Nature, nous sommes la Nature qui se défend !» et nous voilà dans le bocage. D’une scène à l’autre, on débat, on argumente, on se dispute…

    Mais le joyeux désordre à Vincennes ou à Notre-Dame-des-Landes prendra bientôt fin et, dans l’obscurité des intermèdes, on entend les bulldozers à l’œuvre… Judith Bernard analyse les trois phases du saccage: intimidation, destruction puis normalisation : «Le pouvoir a aussitôt regretté la liberté accordée aux Vincennois. Il n’a pas cessé de tenter d’en restreindre la portée. C’était un bras de fer permanent. Et dès l’été  69, le gouvernement a essayé de rétro-pédaler en faisant adopter des décrets scélérats: entre autres celui par lequel le Ministère de l’Education Nationale voulait en empêcher l’accès aux non-bacheliers. »

    Ce théâtre politique n’a rien de didactique et, pendant une heure vingt, on a le plaisir de partager les recherches et les propositions de Judith Bernard. Soigneusement écrit et mis et scène, Saccage, malgré un titre un rien défaitiste, est un hommage à celles et à ceux qui, encore et toujours, s’écartent de la norme pour inventer des voies nouvelles. Il faut les suivre…

     Mireille Davidovici

    Du 11 octobre au 29 novembre, seulement le dimanche à 12 h 15 en raison du couvre-feu !

    Manufacture des Abbesses, 7 rue Véron,  Paris  (XVIII ème) T. : 01 42 33 42 03.

    La pièce est publiée aux éditions Libertalia

     

  • Le Paradoxe de Georges conception, mise en scène, interprétation de Yann Frisch

    Le Paradoxe de Georges  conception, mise en scène et interprétation de Yann Frisch

    Un retour à la normale attendu par tout le monde, avant sans doute un couvre-feu dans les grandes villes  après des mois de reports, voire d’annulations. Le monde du spectacle a pris de plein fouet la crise sanitaire laissant sur le carreau des milliers d’intermittents, techniciens, entrepreneurs de tournée, producteurs, directeurs de théâtres et institutions. Les artistes qui ont la chance de travailler depuis le déconfinement sont rares. Ils limitent la casse  malgré les  restrictions draconiennes, avec limitant la jauge limitée à 50% (en théorie)  donc les recettes! Pourquoi proposer des spectacles s’ils ne sont pas rentables ? Comme le dit très justement Jean-Michel Ribes, le patron du Théâtre du Rond-Point à Paris, il faut d’urgence repenser notre système de production…

    Mais la pratique de l’’illusion exige un minimum de contact humain et la crise est encore plus significative dans ce domaine. Le close-up -ou numéro de proximité- est condamné à trouver la bonne distanciation sous peine de disparaître. Programmés dans plusieurs théâtres, festivals, soirées d’entreprises, événementiels et arbres de Noël, les spectacles de magie sont presque à l’arrêt complet! Dans ce contexte anxiogène, Yann Frisch fait office de survivant mais il est relativement indépendant, puisqu’il parcourt la France avec son camion-théâtre mis au point dans sa ville natale du Mans il y a deux ans par les ingénieurs et concepteurs Matthieu Bony, Eric Noël, Silvain Ohl. Ils ont transformé, notamment grâce à des vérins hydrauliques, une semi-remorque en salle de quatre-vingt-dix places en gradins avec petite régie. Soit un espace total de huit mètres vingt de large sur six de haut. Avec à l’extérieur, un accueil et un bar qui peuvent être couverts. Ce concept avait déjà été mis au point en 2016 par Phil Keller avec son théâtre magique: une petite salle de quatre-vingt-dix places sur un semi-remorque rappelant les cinémas mobiles d’autrefois.

    ©Christophe Raynaud de Lage
    ©Christophe Raynaud de Lage

    Avec ce spectacle itinérant le jeune magicien, comme les cirques avec leur chapiteau, n’a pu s’installer où il voulait, tributaire des autorisations préfectorales. Résultat : sept mois sans jouer mais des retrouvailles avec le public très attendues! On entre par un escalier latéral directement sur la scène, puis vers les gradins. Consignes sanitaires obligent, ils sont remplis à 70%: déjà bien…. Sur la petite scène, des meubles style arts déco, une bibliothèque, casiers à bouteilles, lampadaire, gramophone, guéridon avec une énigmatique figurine Maya sous verre, fauteuil, tapis persan et grande table qui servira de scène aux saynètes réalisées par Yann Frisch.

    Il va d’abord faire le point sur la situation actuelle. Pour lui justement et plus que toute autre discipline, la magie a besoin d’un public pour exister : cette expérience subjective exige une certaine proximité mais aussi un pacte étrange avec les spectateurs qui viennent en toute conscience recevoir des illusions grâce à un individu faisant semblant de faire des miracles. Yann Frisch rappelle que c’est une particularité occidentale qui n’existe pas en Afrique, en Amérique du Sud et dans une partie de l’Asie. La notion de magie est perçue différemment suivant les cultures, avec de multiples significations. Tout d’abord l’étymologie même du mot renvoie à différentes pratiques et croyances : sorcellerie, guérison, réincarnation, illusionnisme… Pour certains, la magie existe en elle-même mais pour d’autres, elle est le fruit de seules manipulations. Tout dépend aussi de qui les pratique : sorcier, marabout, le prêtre, druide, ou illusionniste: un personnage que revendique Yann Frisch… Il  jongle avec les concepts de vrai et de faux, de  croyance et de savoir grâce à un jeu de cartes. La théâtralisation d’un jeu de cartes était aussi au centre du spectacle de Bébel, Une carte ne vous sauve pas la vie pour rien (2012). Avec un écran géant pour transmettre au public ses manipulations.

    En une dizaine de saynètes, il aborde différents aspects de l’art de la magie : dextérité, manipulation psychologique, détournement d’attention (en anglais : misdirection).  Ce qui a à voir avec le rapport à la réalité et aux symboles, l’imaginaire collectif, et la mise en parenthèses de l’incrédulité. Sur des morceaux de jazz, l’illusionniste rend hommage à de grandes figures de la cartomagie comme René Lavand et Richard Turner -atteints tous les deux d’un handicap- convoque des textes d’anthropologues comme Philippe Descola et Valentine Losseau travaillant sur la représentation du monde et sur ses symboles. Yann Frisch met aussi en garde le public sur l’objectivité, en évoquant le paradoxe dit « de Moore » du philosophe anglais George Edward Moore (1873-1958) qui enseigna un des fondateurs de la philosophie analytiqu

    Coté manipulation cartomagique, Yann Frisch revisite des classiques comme la carte déchirée et raccommodée, dite en anglais rising card (façon Samuel Hooker), la production des quatre as ou la carte récalcitrante. Mais l’illusionniste va plus loin en appliquant ses concepts dans Baltas avec changements-éclairs de cartes et d’objets  (« lapping ») hors de la vue du public sous couvert d’un détournement d’attention (« mis-direction »). Ou changement  ultra-rapide de costume (quick change). Et ses tours au début comme à la fin, sont des chefs-d’œuvre du genre !

    Nous avions découvert ce jeune prodige de vingt ans avec un numéro multi-primé Baltass au championnat de France de magie 2010. Après une période de surmédiatisation, Yann Frisch a su se réinventer et aller là où on ne l’attendait pas.  Avec son premier spectacle Le Syndrome de Cassandre (2015), une virée clownesque dans un univers absurde de cauchemar et  à la limite du happening,  qu’il avait présenté au Monfort à Paris.

    Un véritable défi artistique mené avec ses fidèles  conseillers Raphaël Navarro et Valentine Losseau de la compagnie 14:20. Avec  ce deuxième spectacle, Le Paradoxe de Georges créé en 2018, il a voulu revenir à une forme plus intimiste au scénario balisé, pour montrer son travail de recherche en cartomagie dont le magicien espagnol Dani DaOrtiz a été l’inspirateur.

    En une grande heure, Yann Frisch déconstruit notre système de croyances et en fait comprendre le fonctionnement, en mettant en lumière nos paradoxes. Suivant l’éducation, la culture et l’expérience, nous ne percevons pas la magie de la même  façon. Pourquoi nos réactions divergent-elles ? Pourquoi notre perception change-t-elle à mesure que le tour se déroule ? Comment le magicien réussit-il à détourner notre vigilance grâce à des stratégies psychologiques ? Yann Frisch répond à ces questions avec un texte bien équilibré et à l’humour sarcastique, en alternant réflexions philosophiques et anecdotes savoureuses. Un bon spectacle à déguster si ce camion magique passe près de chez vous…

    Sébastien Bazou

    Spectacle  vu à Dijon ( Côte-d’Or).