Le Théâtre du Blog a été créé en 2008 par Edith Rappoport et Philippe du Vignal; depuis, 9.450 articles ont été publiés sur le théâtre, la danse, les arts de la rue, les performances, le cirque, la magie, les livres, revues et les expositions spécialisées, en province et région parisienne, mais aussi à l’étranger…

Philippe du Vignal – Rédacteur en chef

Critique dramatique, il a été aussi responsable de la rubrique: Théâtre aux Chroniques de l’Art Vivant dirigées par Jean Clair puis à artpress dont Catherine Millet était la rédactrice en chef. Il a participé plusieurs années aux Nuits magnétiques d’Alain Veinstein à France-Culture et au quotidien La Croix. Il a longtemps dirigé l’Ecole du Théâtre National de Chaillot dirigé par Jérôme Savary, puis par Ariel Goldenberg. Il y enseignait aussi l’histoire du spectacle contemporain. Il a aussi été professeur à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs: département Scénographie et Section Costumes/Vêtement.

Sébastien Bazou

Ancien élève de l’École des Beaux-Arts de Dijon, s’est spécialisé dans l’installation multi-médias. Il a cofondé l’association et le magazine Artefake qui publie des articles sur l’histoire de la magie en Europe et aux Etats-Unis.

Jean Couturier

Critique dramatique et de danse et assistant du rédacteur en chef. Il a obtenu un master et une D.E.A. sous la direction de Robert Abirached à l’Université Paris X-Nanterre. Il a assisté le metteur en scène Philippe Genty pour plusieurs spectacles.

Christine Friedel

Est critique dramatique. D’abord, et notamment à Réforme. Elle a ensuite collaboré aux mises en scène du Théâtre du Campagnol, dirigé par Jean-Claude Penchenat et fait partie du groupe d’experts pour le théâtre à la D.R.A.C.-Île-de-France. Et elle a aussi été la rédactrice de la revue Plaisir(s) éditée par le château de la Roche-Guyon et est l’auteure de La Roche-Guyon, le château invisible.

Elisabeth Naud

Critique de théâtre, enseigne actuellement à l’Université Paris VIII. Elle est docteure en esthétique théâtrale.

Béatrice Picon-Vallin

Directrice de recherches au C.N.R.S., est spécialiste du  Théâtre russe sur lequel elle a publié de nombreux livres. Elle dirige les collections Mettre en scène  à Actes Sud-Papiers, Arts du spectacle aux éditions du C.N.R.S. et aussi Th. XX aux éditions L’Age d’homme.

Nicolas Villodre

a participé entre autres  à la Coopérative des Cinéastes  et a soutenu en 83 une thèse en arts plastiques consacrée à Christian Schad, Man Ray et Laszlo Moholy-Nagy. 

Spécialiste et critique de danse contemporaine, il a été jusqu’en 2013, assistant du directeur de la Cinémathèque de la Danse et a publié de nombreux articles dans La Revue d’esthétique, Pour la Danse, La Cinémathèque Française…

Solange Barbizier

Critique de théâtre

Laurent Schteiner

Critique de théâtre

Correspondants :

Gérard Conio

professeur émérite de l’Université de Nancy, est un spécialiste de la civilisation russe et des pays de l’Est.

Nektarios G. Konstantinidis

traducteur et critique de théâtre notamment francophone, à Athènes et en Grèce.

(Tous les documents et archives sont publiés sauf avis contraire des ayants-droit et, dans ce cas, seraient aussitôt retirés).

  • Rabudôru, poupée d’amour, écriture et mise en scène d’Olivier Lopez (à partir de douze ans)

    Rabudôru, poupée d’amour, écriture et mise en scène d’Olivier Lopez (à partir de douze ans)

    Cela se passe dans une petite ville de la province française où, comme souvent hélas, les industries locales sont durement touchées par la concurrence asiatique. Une entreprise de jouets qu’un groupe japonais, la Rabudôru Industry, a racheté, va fabriquer des poupées en silicone, à taille et peau presque humaine, et à vagin amovible, vendues en Extrême-Orient à des milliers d’exemplaires…

    © Alban Van Wassenhove
    © Alban Van Wassenhove

    Deux jeunes employés de  la petite entreprise, Nora et Thierry, vont avoir un enfant.  La direction propose à Thierry « un travail intéressant avec des responsabilités… et beaucoup mieux rémunéré.
    Oui, mais voilà, la jeune femme refuse en effet de fabriquer ces curieuses femmes-objets, au nom du danger moral que cela représente pour la société toute entière. Quoi qu’il en coûte, dirait le Macron… Un point de vue sans doute occidental ! Pour nous, cette poupée a sans doute quelque chose d’ambigu, entre un rêve de possession sentimentale et l’usage sexuel d’un mannequin produit industriellement et sans aucune identité, puisque ravalé au rang de denrée consommable. C’est aussi la question même de l’objet fantasmé qu’aborde aussi Olivier Lopez. Nora va quand même réussir à créer un mouvement social dans l’entreprise qui n’avait pas besoin de cela, aux dires de Thierry en désaccord avec sa compagne. Crise dans le couple: lui, ambitieux,  ne résiste pas aux sirènes de la Direction qui lui offre le poste de cadre dont il rêvait. « Tu veux qu’on achète une maison! C’est important, ça aussi ! Oui, j’ai envie de progresser dans la vie. Je ne vais pas rester toute ma vie responsable d’atelier. On me propose d’intégrer la team marketing là, o.k, je rentre dans l’équipe de direction, je vais pouvoir apprendre des choses nouvelles, je vais enfin valoriser mes compétences… »
    Nora : « Tu ne comprends même pas qu’il te manipule, qu’il te propose ce poste pour que je me taise ! Mais bordel, mais c’est pas vrai, mais c’est pas vrai, mais c’est pas juste, tu ne peux pas aussi penser à moi… Je ne pourrai plus retourner à ces réunions, je vais devoir me cacher, si des gens qui m’ont fait confiance apprennent ce que tu as fait, ils ne me le pardonneront pas. » Et Thierry, pour montrer l’exemple, achète une de ces poupées pour réconforter son père qui a un sérieux début d’Alzheimer…

    Certains de ses collègues approuvent la lutte de la jeune femme et la soutiennent mais d’autres croient que cette nouvelle orientation pourra les sauver d’une faillite menaçante. La fabrication est au point, fonctionne bien mais les ventes  ne décollent pas. Différence de culture, prix élevé, mauvaise anticipation d’un marché plus limité qu’annoncé,  conflits dans l’entreprise… Bref, rien n’est vraiment dans l’axe!
    Mais Thierry s’accroche, croit beaucoup à ce concept révolutionnaire selon lui. Miracle en effet : son père, depuis qu’il a sa poupée,  semble aller un peu mieux… Le médecin de famille veut se reconvertir et devenir chanteur… Comme il a besoin d’argent, il est « acheté » par Rabudôru Industry… et il vantera les bienfaits du produit auprès de personnes seules et/ou malades. Et Thierry lui, a investi son argent personnel dans l’aventure. Au grand effroi de sa compagne qui voit s’envoler l’espoir d’une maison bien à eux et sans doute, la mort programmée de son couple. Mais Thierry reprend espoir: tout d’un coup, les ventes commencent à se développer… mais retombent et l’entreprise n’y survivra pas…

    © Virginie Meigné
    © Virginie Meigné

    « La pièce, dit Olivier Lopez, interroge aussi la place que nous accordons à ces objets qui cherchent à nous représenter (… ) et d’une possible délégation du corps à l’objet. En ces temps de pandémie où on limite le présentiel, où la distanciation physique entre les êtres fait office d’antidote, cette inquiétude est soudainement devenue plus prégnante. Notre récit s’inscrit dans un contexte économique instable: (…) relocalisation industrielle, chômage partiel et reprise d’activité de production. »

    Le spectacle avait déjà été reporté ce mois-ci mais Olivier Lopez et son équipe ont alors mis en place une diffusion par internet pour «venir saisir l’acteur au plus près de ses émotions et développer un jeu qui alliera cinéma et contraintes du plateau. » Cet essai doit concilier présence des acteurs dans un théâtre et absence de public. Ce qui revient à une transformation radicale de l’acte scénique. Ou comment faire théâtre quand il ne peut plus y avoir théâtre, c’est à dire interaction intime entre comédiens/personnages et un public, même limité. Le résultat? Nous n’avons pu assister à une représentation en direct à cause d’un incident technique mais seulement à une retransmission. Le positif: un film de grande qualité, grâce à une remarquable équipe de cadreurs, avec, comme d’habitude dans ces cas-là, un recours presque systématique au gros plan des visages. Ce qui privilégie l’intime mais cause souvent une rupture de rythme, malgré tous les efforts du metteur en scène. Au cours d’une représentation normale, le spectateur se fait lui-même ses gros plans, sans jamais cesser d’avoir un plan d’ensemble. Ici, imposés par le metteur en scène devenu réalisateur. Dans ce travail, il y a indéniablement «un moment de pureté, où l’acteur porte sur lui, avec lui, en lui, tous les signes du spectacle» pour reprendre les mots d’Antoine Vitez. Pas d’accessoires, juste une belle lumière froide dispensée par des tubes fluo blancs montés sur châssis roulants, et rappelant les belles sculptures minimalistes de l’artiste américain Dan Flavin (1933-1996). Il y a malheureusement ici dans cette rigueur implicite, une froideur certaine. Comment en effet pouvoir établir une relation entre les acteurs eux-mêmes,  mais aussi entre acteurs et public situé dans un espace qui n’est plus commun (éventuellement à l’autre bout de la planète et donc à un autre horaire). Et cette «représentation» se proclame  un peu vite « acte scénique ».

    Le théâtre télévisé ne date pas d’hier: Au théâtre ce soir, la célèbre émission de Pierre Sabbagh fut créée en 1966 à la suite d’une grève dure en France, grâce à des techniciens belges et dura jusqu’en 85. Très populaire, elle rassembla des dizaines de millions de téléspectateurs malgré une critique hostile, avec plus de quatre cent pièces enregistrées, surtout des comédies légères en milieu bourgeois! Un faux direct mais où le téléspectateur pouvait s’assimiler au public parisien dans une même pseudo-temporalité… Ici, la réception du texte est fondée sur un autre mode de perception de l’espace, avec une distorsion des codes scéniques. Sans échange possible, puisque le public ne participe plus à la constitution même de l’œuvre… Cela dit, ce peut être l’occasion d’une recherche expérimentale. «Que ferons-nous, dit Olivier Lopez, si nous n’inventons pas la suite ? »

    Il y aura en tout cas un avant et un après le confinement du 15 mars 2020 et sans doute une révision drastique dans le spectacle contemporain: les salles les petites comme les grandes ne sont rouvriront pas de sitôt. Et sans doute pas avant des mois, voire un an C’est donc une version à la fois théâtrale et filmique, réalisée et montée en direct de façon brillante à laquelle nous avons assisté pendant une heure et demi. Avec d’excellents acteurs: Alexandre Chatelin, Laura Deforge, Didier de Neck et David Jonquières, bien dirigés par Olivier Lopez. Mais la pièce se balade entre une fable teintée d’écologie et le réalisme d’une dramatique fermeture d’usine. Du coup, elle semble parfois un peu bavarde et le scénario, dont on a du mal à cerner le fil rouge, manque de crédibilité avec une fin téléphonée. Question de rythme? Sans doute aussi… Mais bon, comment en avoir une idée exacte: il faudra attendre de voir une vraie représentation. Donc à suivre, et cette mise en scène évoluera certainement. En tout cas, une bonne occasion de vérifier que le couple théâtral acteurs/public, quel que soit le genre, l’écriture, les comédiens, le style de jeu, l’espace scénique -à l’intérieur ou dehors- reste inséparable. Hic et nunc: c’est après tout, le privilège du théâtre d’offrir un vrai petit bonheur, à la fois personnel et collectif. Même en ces temps difficiles, il n’y a aucun autre choix… Jouer veut dire: interpréter une pièce ancienne, moderne ou contemporaine, bien écrite ou pas vraiment, excellente ou bonne, voire un peu juste ou médiocre, dans une mise en scène intelligente ou seulement moyenne, devant un public qui a payé ou pas, assis confortablement dans une salle ou debout dans la rue, nombreux ou pas, voire même clairsemé comme c’était encore autorisé il y a quelques semaines, mais un VRAI public… « L’œuvre, disait le grand metteur en scène suisse Beno Besson, c’est le spectacle, la rencontre avec le public. Elle sert à découvrir le monde concret, à jouer avec la réalité. »

    Philippe du Vignal

    Le spectacle aurait dû être créé du 11 au 14 novembre à la Comédie de Caen-Centre Dramatique National et a été projeté en « streaming » le 17 mars.
    Kinneksbond, Centre Culturel de Mamer (Luxembourg) et en « ciné live stream » le 30 mars, à l’Archipel /Scène conventionnée de Granville (Manche).
    Le 1er avril, Scène nationale de Dieppe (Seine Maritime). Le
    8 avril, Théâtre des Halles/Scène d’Avignon (Vaucluse). Le 14 avril, Halle ô Grains/Saison culturelle de Bayeux (Calvados). Le 16 avril, Saison culturelle de Merville-Franceville (Calvados).
    Et  à partir du 14 juillet, festival off d’Avignon, Théâtre des Halles/Scènes d’Avignon.

     

     

  • Le Monde et son contraire de Leslie Kaplan, mise en scène d’Elise Vigier

    Le Monde et son contraire de Leslie Kaplan, mise en scène d’Elise Vigier

     93118092-38AF-4678-AAF6-421DE7D235A6C’est très beau de voir se construire, se préciser une scène, dans le théâtre secret d’une répétition : un terme est impropre mais admis, donc on le garde, bien qu’aucun moment n’y répète un autre ; chacun affine, travaille, invente. Quand on a le privilège d’y assister,  on voit une scène qui « monte » comme naît un tableau sous les doigts du peintre. Pas de magie pour autant, elle est régulièrement cassée parce qu’il faut arrêter, refaire, jusqu’à ce que « ça marche » et que se crée une évidence, une complicité totale entre l’espace, le jeu, la lumière, le son.  Pour arriver à la certitude d’un moment juste.

    Elise Vigier et Leslie Kaplan  n’en sont pas à leur premier travail ensemble (Louise, elle est folle, entre autres). Celui-ci est né de l’idée de portraits d’acteurs. Et c’est devenu  le portrait pour un acteur : Marc Bertin, à la source du projet. Il jouait déjà dans Kafka dans les villes, un théâtre-cirque musical mis en scène l’an passé par Elise Vigier et Frédérique Loliée.  Leslie Kaplan lui a trouvé une ressemblance avec Kafka et a écrit pour et par lui, pourrait-on aussi bien dire.
    Le Monde et son contraire devait être joué à partir du 9 novembre aux Plateaux sauvages (Paris XXème). Nous avons pu en voir un filage, une ultime répétition, en attendant que le public puisse y mettre la dernière main. Même sans public, cette fois, tout fait sens, au delà de la séduction du moment de création…

    Pour l’autrice, la figure de Kafka se trouve évoquée par et pour le comédien et l’aide à se comprendre lui-même. Voir la Lettre au père, par exemple et surtout La Métamorphose qui éclairent si bien surtout  les garçons sur leur malaise à l’adolescence. La voix qui mue, n’est-ce pas une métamorphose, une verwandlung ? C’est aussi le travail de l’acteur qui endosse la carapace du personnage sans se perdre. Marc Bertin, fidèle des Lucioles, a aussi travaillé dans des zones risquées aux limites du théâtre, avec Alexis Forestier et Cécile Saint-Paul (déjà Kafka). Le défi de ce portrait: travailler à partir de soi-même. Il ose le faire, réservé, intérieur, “extériorisé“ par le danseur Jim Couturier, libre lui de prendre l’espace, de faire exploser le rythme, là où l’acteur est contenu.

    En même temps Leslie Kaplan travaille sur La Métamorphose et l’adjectif : kafkaïen. On n’a pas besoin d’avoir lu Kafka pour le comprendre et l’utiliser: il suffit de se mesurer aux angoissantes contradictions des administrations qui oublient leur mission pour « s’auto-servir », au détriment de l’usager. Les dégâts vont  bien plus loin qu’une phobie administrative et  l’humain est étranglé par une chaîne de papiers. Non, la bureaucratie n’est pas une tyrannie douce. «Je ne connais pas ce dossier»,  avait dit Maurice Papon à son procès. En effet, peut-on conduire à la mort une «non-personne» ?

    L’acteur et le danseur explorent et exposent cette oppression déjà présente dans le rythme de l’écriture, en courtes phrases essoufflées. Marc Bertin joue l’usager s’efforçant de suivre les consignes, comme nous… Et le danseur défoule ce que lui refoule, et il lui offre la respiration dont il a besoin. Tout cela dit avec des mots aussi simples  que vermine, par exemple. Y a-t-il pire mot pour humilier et détruire…  Les dessins  agrandis, presque géométriques, tirés du Journal de Kafka, structurent l’espace et tracent les lignes de la chorégraphie, soulignant la singularité du lieu. Ici, deux fenêtres créent sur le “vrai“ monde une belle et inquiétante ouverture, et secouent la fiction : un bol d’air et une  légère bouffée d’angoisse. Le spectacle est fait pour être joué partout. Du moins partout où pourra être diffusée la musique très délicate d’Emmanuel Léonard et Marc Sens : elle “écoute“ les acteurs et donne jusqu’au bout à Marc Bertin son équilibre sur le fil. La pièce finit par : « Je me bats, je me bats »… Ce n’est pas un combat épique, seulement la lutte pour être juste. Par exemple, dénoncer le management  (pas de terme en français), la pyramide du deuil  et autres humiliations qui vous transforment en vermine… « Écrire, c’est sauter en dehors de la rangée des assassins », dit Leslie Kaplan. Pas facile. Cela donne du théâtre, sensible et fragile.

    Christine Friedel

    Filage vu aux Plateaux Sauvages, Paris (XX ème)

    L’Aplatissement de la terre et autres textes, suivi de Le Monde et son contraire de Leslie Kaplan  paraîtra aux éditions P.O.L. en février prochain.

    Les résidences aux Plateaux sauvages comportent un moment de transmission artistique.  Avec Métamorphose-moi !  un projet de Marc Bertin, Jim Couturier et Leslie Kaplan, on invite un groupe de volontaires, en partenariat avec la MMPAA (maison des pratiques artistiques amateures) à s’interroger sur l’autorité et la contrainte, et à expérimenter le passage de l’écriture au jeu et à la danse.  Mais pourra-t-il avoir lieu ?

     

  • Entretien avec Aude Lebrun

    Entretien avec Aude Lebrun

    -Comment êtes-vous entrée dans la magie ?

    -J’avais vingt ans et, avec mon acolyte de scène, Lili Douard, nous avons monté Râteau un spectacle déjanté … Nous jeunes femmes brindezingues chantions et jouions la comédie à cent à l’heure. Lili écrivait les textes  et moi, la musique. Une période folle… Un des fils rouges du spectacle : un pauvre poussin (faux bien entendu !) était notre souffre-douleur et nous lui en faisions voir de toutes les couleurs. Nous avons même utilisé des effets spéciaux pour le faire exploser ! Le metteur en scène nous a présenté Claude de Piante qui dirigeait la compagnie du Scarabée Jaune et il a créé pour nous des trucages géniaux. C’était mon entrée dans le monde, inconnu pour moi, de la magie.

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    -Comment avez-vous appris ?

     -Je viens du théâtre contemporain et j’ai aussi fait des études en arts du spectacle. Mais j’ai saturé et j’ai alors appris à vivre fortement les personnages de l’intérieur. C’est une base qui reste très ancrée en moi. Et indispensable pour toute personne sur une scène… Puis j’ai ensuite intégré la compagnie Fiat Lux qui pratiquait un théâtre burlesque muet. Le corps était le seul langage et je complétais donc là le travail intellectuel précédent. Cela a libéré beaucoup de choses en moi. Puis j’ai vite rejoint Le Scarabée Jaune, une compagnie underground, énigmatique et passionnante. On n’y entre pas comme ça. Je pense qu’une  étincelle immédiate s’est produite entre nous. Une vingtaine d’artistes d’univers différents: magie, comédie, marionnettes, burlesque, chant, etc. constituent une grande famille géniale à laquelle j’ai la chance d’appartenir. Le vrai travail de magie a commencé là. Claude de Piante a fait comme avec les autres: il m’a proposé de créer un personnage inspiré de ma vie et a tiré ce qu’il y a de meilleur en moi.  Ainsi est née Eve Opchka…

     

    -Qui vous a aidé et quel évènement vous a-t-il freiné ?

    -Claude de Piante a le don de vous proposer un personnage haute-couture. Vous ne savez pas quelle part de création, il veut y mettre; ni quelle part de vous, vous allez y placer. Mais il y a une alchimie aboutissant pour chacun à un personnage qui est au fond, nous-même, mais en mieux ! On a donc créé ensemble Eve Opchka, une voyante et j’y travaille maintenant depuis quinze ans. De la grande illusion, en passant par la télépathie jusqu’au mentalisme, elle existe et a une histoire, une famille, un passé tellement fort que je peux le jouer en toutes circonstances. Claude de Piante est aussi doué pour la construction, la narration des spectacles comme de numéros, avec leur sens direct et indirect, inconscient. J’apprends énormément à ses côtés.

     Sinon, rien ni personne ne m’a jamais freiné… Je me suis vite éloignée de ceux qui ont essayé de le faire. Et j’ai toujours  eu la chance d’être entourée de gens bienveillants. J’ai toujours admiré ceux qui, solaires, portent une énergie dont on veut et peut apprendre. Alors de ceux-là, oui, je me suis rapprochée. Comme femme, je n’ai jamais été arrêtée par des barrières, quelles qu’elles soient. Une grande chance. Sans doute ai-je la prétention de croire que je suis comme les autres et que tout est donc possible. Le seul être qui peut me freiner est moi-même! Nous avons tous nos contradictions et nos incertitudes… Sans parler de ce fameux syndrome de l’imposteur… Alors il faut  faire avec tout cela et essayer de le transcender dans une création.

     -Comment travaillez-vous ?

     –Le Scarabée Jaune est une sorte de grand atelier où nous essayons tout, vraiment tout. On a le droit de se tromper mais on a de grandes chances de réussir. Les artistes que j’y côtoie sont talentueux et j’apprends énormément à leur contact, et encore aujourd’hui, alors que cela fait quasiment vingt ans que je les fréquente. J’aime cette famille comme aucune autre et vous ne pouvez pas savoir quel bonheur, nous avons de nous retrouver. Une sorte de grande colonie de vacances en somme… Un jour, alors que nous intervenions dans une convention de psychiatres, l’un d’eux nous a dit : «Nous, nous faisons du curatif et vous, du préventif ». Le plus beau compliment… Nous présentons nos spectacles sur des scènes ou pour des festivals et galas de magie, dans des lieux historiques : châteaux, abbayes… Ou encore dans ma caravane pour le travail de voyance. Les formes sont diverses mais l’essence reste la même.

     -Quels sont les styles de magie qui vous attirent ?

     -J’adore et adorerai toujours le grand Voronin, un modèle pour moi. On n’est pas alors dans de la magie pure et dure mais quelle présence, quel charisme ! J’admire sa rythmique, son langage corporel et son sens du temps : il est capable de traverser la scène d’un pas si lent que l’on se dit : « Non ! Il ne va pas aller jusqu’à l’autre bout comme ça ? » Mais si ! Et la construction de son personnage est incroyable… Quelle audace, quel talent ! Cet artiste a la capacité de vous emmener loin de notre quotidien. Un autre magicien que j’apprécie est Jean Merlin : difficile d’avoir croisé quelqu’un de plus libre que lui. Je ne sais pourquoi je suis si attachée à cette notion de liberté qui possède une grande valeur à mes yeux. Il faut beaucoup de force et de courage pour être libre et je trouve que Merlin en a toujours été l’incarnation même.

    Et Juan Tamariz : avec lui, j’ai eu pour la première fois l’occasion de passer dans une autre dimension, de ne plus savoir où j’étais exactement. Et là encore, il y a la construction d’un personnage fort, un mixte de lui-même avec un style où la personnalité est aussi mise en avant. A bien y réfléchir, l’humanité du magicien et parfois même son apparente faiblesse, sont ce qui me touche le plus. Ce ne sont pas des héros brillants qui contrôlent  tout mais plutôt des hommes aux prises avec la magie et qui en sortent, malgré tout, victorieux.

    -Vos influences artistiques ?

     –Une barcarolle de Tchaïkovski peut me tirer des larmes,  Les Racines du ciel de Romain Gary m’emmener  très loin de la terre, et une prestation comme celle de Viktor Kee au Cirque du Soleil, me happer totalement. Les Raboteurs de Caillebotte au Musée d’Orsay est peut-être le tableau pour lequel j’ai la plus grande fascination depuis que je suis enfant. Mais je suis aussi influencée par les comédies musicales qui remplissent mon corps de dopamine. Et j’aime un vêtement bien taillé et bien porté, une actrice d’une grande classe comme Ute Lemper ou une belle architecture… Autant de réservoirs d’émotions et sensations.

     -Des conseils à un magicien débutant ?

     -Je serais bien en peine de conseiller quelque chose. Sinon cela : soyez juste ce que vous êtes, au plus profond de vous-même. Pas un autre, pas une copie… mais vous. Et quelle tâche déjà d’être soi-même !  La plus belle voie et de loin, la plus intéressante qui soit. Vous ne vous en lasserez jamais et vous ne lasserez jamais les autres… dont vous ne pouvez tout attendre. Ne cherchez pas la reconnaissance qui ne flatte finalement que l’ego. J’ai des amis artistes rongés par l’angoisse: ils ont l’impression de ne pas être reconnus par les professionnels ou par les institutions. Cela en fait des gens tristes et aigris. Et pourtant ils sont talentueux. Un vrai paradoxe…. Ils ne voient pas les milliers d’étoiles qu’ils ont allumées dans les yeux du public quand il leur accorde des bravos. Et c’est cela le plus important. Même et surtout, si deux ou trois personnes seulement s’émerveillent devant un magicien au coin d’un rue. C’est le seul repère, la seule mesure véritable de l’art de l’enchantement. Alors faites de votre mieux, observez les étoiles et soyez votre meilleur ami…

     –Et la magie actuelle ?

     –Aujourd’hui, elle est riche, performante, et spectaculaire comme elle ne l’a jamais été. Les magiciens ne sont plus vus comme des ringards mais parfois comme de véritables stars. Notre  art est devenu plein de promesses incroyables et nous devons transformer l’essai qui lui permettra d’être équivalent à la littérature, au théâtre ou au cinéma. Mais pour cela, il faudra explorer nos forces mais aussi nos faiblesses. La magie doit être brillante mais aussi explorer les zones d’ombre. Dans La Voyante, j’essaye de montrer une femme traversée par ses doutes, plus que par des certitudes. Son humanité et son côté faible m’intéressent plus que son apparente performance. Elle véhicule les traditions des gens du voyage, leurs croyances, leurs ruses et leurs échecs. Elle ne se moque pas de la crédulité humaine, même si elle en rit parfois et dénonce le charlatanisme des voyants… qui furent aussi les premiers psychologues. La poésie de la magie est un art de ré-enchanter le monde et nous, les femmes,  avons un autre regard à apporter, plus complexe, plus subtil et plus humain…

    On a brûlé les sorcières, non pour leurs pratiques diaboliques -c’était un prétexte- mais parce qu’elles connaissaient l’art de soigner mieux que personne. Ce pouvoir faisait peur aux hommes et on interdira ensuite pendant longtemps aux femmes d’exercer la médecine. La magie est un art de la sensibilité, plus qu’une performance et ne deviendra «actuelle», que si elle retrouve son âme féminine. Qu’elle soit exercée par des hommes ou par des femmes… Et on ne doit pas oublier que sa fonction première fut de soigner les corps et les âmes. Il est bon de savoir d’où nous venons, pour comprendre où nous allons. Elle a encore un peu de chemin à faire pour devenir un art majeur mais est sans doute sur la bonne voie, celle d’une poésie qui donne un sens au chaos. Et n’est-ce pas la fonction d’un chaman ?

     -Quelle est selon vous l’importance de la Culture dans l’approche de la magie ?

     -Immense. Nous apprenons à l’école de la vie et plus on apprend, plus on est grand. S’ouvrir, être curieux, découvrir, rencontrer, se tromper mais réessayer, inventer…La magie doit puiser son inspiration dans le théâtre, le cinéma, la musique, la littérature, la poésie mais aussi l’anthropologie, l’Histoire, les spiritualités, la physique quantique, la science, l’économie, les nouvelles technologies…

     -Et en dehors, que faites-vous ?

     -Des claquettes, du chant mais j’aime aussi bricoler voir pousser les plantes et les enfants. J’ai une grande passion pour le calme et le silence mais, comme toute maman d’aujourd’hui, je n’ai pas vraiment l’occasion de la pratiquer !

     Sébastien Bazou