Le Théâtre du Blog a été créé en 2008 par Edith Rappoport et Philippe du Vignal; depuis, 9.450 articles ont été publiés sur le théâtre, la danse, les arts de la rue, les performances, le cirque, la magie, les livres, revues et les expositions spécialisées, en province et région parisienne, mais aussi à l’étranger…
Philippe du Vignal – Rédacteur en chef
Critique dramatique, il a été aussi responsable de la rubrique: Théâtre aux Chroniques de l’Art Vivant dirigées par Jean Clair puis à artpress dont Catherine Millet était la rédactrice en chef. Il a participé plusieurs années aux Nuits magnétiques d’Alain Veinstein à France-Culture et au quotidien La Croix. Il a longtemps dirigé l’Ecole du Théâtre National de Chaillot dirigé par Jérôme Savary, puis par Ariel Goldenberg. Il y enseignait aussi l’histoire du spectacle contemporain. Il a aussi été professeur à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs: département Scénographie et Section Costumes/Vêtement.
Sébastien Bazou
Ancien élève de l’École des Beaux-Arts de Dijon, s’est spécialisé dans l’installation multi-médias. Il a cofondé l’association et le magazine Artefake qui publie des articles sur l’histoire de la magie en Europe et aux Etats-Unis.
Jean Couturier
Critique dramatique et de danse et assistant du rédacteur en chef. Il a obtenu un master et une D.E.A. sous la direction de Robert Abirached à l’Université Paris X-Nanterre. Il a assisté le metteur en scène Philippe Genty pour plusieurs spectacles.
Christine Friedel
Est critique dramatique. D’abord, et notamment à Réforme. Elle a ensuite collaboré aux mises en scène du Théâtre du Campagnol, dirigé par Jean-Claude Penchenat et fait partie du groupe d’experts pour le théâtre à la D.R.A.C.-Île-de-France. Et elle a aussi été la rédactrice de la revue Plaisir(s) éditée par le château de la Roche-Guyon et est l’auteure de La Roche-Guyon, le château invisible.
Elisabeth Naud
Critique de théâtre, enseigne actuellement à l’Université Paris VIII. Elle est docteure en esthétique théâtrale.
Béatrice Picon-Vallin
Directrice de recherches au C.N.R.S., est spécialiste du Théâtre russe sur lequel elle a publié de nombreux livres. Elle dirige les collections Mettre en scène à Actes Sud-Papiers, Arts du spectacle aux éditions du C.N.R.S. et aussi Th. XX aux éditions L’Age d’homme.
Nicolas Villodre
a participé entre autres à la Coopérative des Cinéastes et a soutenu en 83 une thèse en arts plastiques consacrée à Christian Schad, Man Ray et Laszlo Moholy-Nagy.
Spécialiste et critique de danse contemporaine, il a été jusqu’en 2013, assistant du directeur de la Cinémathèque de la Danse et a publié de nombreux articles dans La Revue d’esthétique, Pour la Danse, La Cinémathèque Française…
Correspondants :
Gérard Conio
professeur émérite de l’Université de Nancy, est un spécialiste de la civilisation russe et des pays de l’Est.
Nektarios G. Konstantinidis
traducteur et critique de théâtre notamment francophone, à Athènes et en Grèce.
(Tous les documents et archives sont publiés sauf avis contraire des ayants-droit et, dans ce cas, seraient aussitôt retirés).
-Sur la plage -j’avais sept ou huit ans- que nous fréquentions avec ma famille, mon cousin Jacques faisait des tours de cartes et m’en avait appris deux… Pendant une dizaine d’années, j’ai réalisé et peaufiné ces tours, non avec des cartes classiques mais avec des Pokémon ou des cartes d’animaux… J’ajoutais des subtilités pour que la magie s’évapore de l’objet pour toucher les cœurs et les âmes et pas seulement le cerveau quand on propose au public de résoudre une énigme.
Je n’avais pas l’étiquette de magicien mais j’aimais toujours faire vivre aux gens mes rêves mais sans jamais arriver à pouvoir les vivre moi-même. Mon frère et moi, avions aussi reçu une cassette VHS de Sylvain Mirouf : un tour pour soulever six cartes avec une allumette qui m’accompagnait partout où j’allais. J’adorais emboîter plusieurs montages de six cartes pour en construire un pavé géant qui tenait sur une bouteille. Aujourd’hui encore, lorsque j’ai des cartes de mauvaise qualité (ça marche paradoxalement mieux qu’avec de bonnes cartes), je le fais continuellement. Cela n’est pas magique mais joli…
Me reviennent ces soirées au souvenir indélébile, au Liban où les enfants se réunissaient pour voir un soi-disant mini-spectacle à la plage. Je n’étais pas au courant de ce mini- spectacle et encore moins que j’en étais l’artiste, c’était le téléphone arabe au bord de la mer ! Je l’apprenais quand les enfants se réunissaient autour de la table sur laquelle j’allais bientôt opérer.Ils attendaient, avec exigence ce Marc qui ne comprenait rien à ce qui se passait et qui n’avait rien demandé…
Ma famille me hâtait de commencer car tous attendaient le petit garçon jeté dans la cage aux lions. Tous autour de la table, à l’écoute, filles et garçons et même avec parfois les parents derrière. Leurs yeux étaient des morceaux de ciel bleu, avec une ombre noire, celle du mystère. Et j’étais là pour leur colorier ce mystère, avec d’autres couleurs que le noir ! Je me sentais bien mais ne me rendais pas compte que mon alter ego (Markobi), était en gestation, je n’en prendrai conscience qu’une dizaine d’années plus tard.J’étais à ce moment-là, encore un enfant.
-Et le premier pas?
Au lycée, un camarade de classe, Lucas, faisait de la magie avec des cartes. Interloqué,, je voulais en savoir plus : cela m’énervait et m’émerveillait à la fois.Je me souviens aussi de son changement brusque de personnalité, dès qu’il commençait un tour : il avait un masque de personnage arrogant mais drôle qui se foutait de moi, et j’adorais ça. Un peu comme des chatouilles : il y a une partie de nous qui adore.Il m’avait appris un ou deux trucs.
Je ne m’étais pas lancé vraiment dans l’apprentissage de la magie mais il m’arrivait d’essayer de faire ses trucs quand j’avais des cartes sous la main, sans finalité, ni entraînement.D’ailleurs, soit dit en passant, je trouve beau dans notre art, qu’une chose n’ait d’autre finalité que de ne pas en avoir…
Le vrai déclic ? A dix-huit ans, encore à la faculté de biologie que je quitterai quelques années plus tard après avoir obtenu ma licence pour me lancer dans la magie. Un soir, je surfais sur le web,comme tout le monde, et je suis tombé sur la vidéo d’un tour expliqué sur la chaîne Magie Gratuit.. Je sais que ça en fera rire certains…
Les cartes que le petit Grégoire utilisait étaient des Bicycle et je savais que mes parents en avaient deux jeux, un rouge et un bleu, dans leur bureau. Dédicacés par Larsène (je ne le verrai qu’une fois dans le milieu, en relisant la dédicace, après avoir appris qui il était… Mais pendant une dizaine d’années : c’étaient seulement pour moi « les jeux dédicacés aux parents par un magicien »). Ces jeux leur avaient été laissés à un congrès de médecins à Toulouse, où ils avaient manifestement eu l’occasion de voir Larsène faire du close up. Ils s’en fichaient un peu de ces cartes comme tout le monde dans la famille mais je savais que dans un bureau, elles étaient là. Alors, après avoir visionné la vidéo de Magie Gratuit, j’ai pris ces paquets et j’ai réalisé ce tour avec deux cartes bleues et deux cartes rouges. Et alors, je n’ai plus jamais arrêté.
Tout est un assemblage d’éléments liés invisiblement mais qui convergent pour chacun d’entre nous vers une destinée donnée…. Si je ne savais pas que Bicycle était la marque des magiciens, si Lucas ne m’avait pas initié à un semblant infinitésimal de « toucher de cartes » plus tôt, si je n’avais pas longtemps fait mes deux tours de cartes appris de Jacques, etc. L’envie d’aller chercher ces paquets Bicycle dans le bureau de mes parents n’aurait peut-être jamais eu lieu…
-Et auparavant, qu’aimiez-vous faire ?
– J’étais corps et âme dans le sport : demi-fond et boxe française. Un ennui a fait que j’ai dû complètement arrêter! Une fatalité sinon je ne serais sans doute jamais devenu magicien. J’étais un barbare, un véritable fêlé. Un jour en Syrie, un de mes deux pays d’origine, j’ai couru dans la montagne de Jabal Seidé, au village de Beker Aouni par un chemin presque à vol d’oiseau pour arriver en haut, plutôt que par le sentier normal et j’ai traversé les ronces pour arriver en haut. Mais j’étais en sang, parce qu’au départ, j’avais choisi ce chemin. Il y a un grand plaisir à être têtu… Au moins, on sait ce qu’on veut ! Parfois, on en meurt, mais cela ne m’est pas encore arrivé.
Après cette triste obligation d’arrêter le sport, j’ai pu me consacrer à cette nouvelle priorité. Mais le mental que cela m’avait donné au prix de bien des souffrances, ne m’a jamais plus quitté. C’est aujourd’hui une de mes plus grandes fiertés et tout magicien gagne à avoir, ou à avoir eu, un pied dans le sport.
Et la meilleure idée que j’ai eue : créer ma page Facebook. Cela m’a permis de me lancer phares allumés sur la route : partage, discussions, communication, rencontres… Tout cela m’a poussé à me lancer. Quand j’étais petit, beaucoup de moments font aujourd’hui partie de mon histoire, comme les tours de mon cousin Jacques au Liban… Ou quand mon autre cousin Jade a fait disparaître une pièce (certainement avec une méthode ridicule, mais je n’ai jamais oublié cette seconde ni mon camarade de lycée Lucas avec sa magie.
Un ami d’enfance, Samuel qui avait toujours une histoire singulière à raconter, me parlait des exploits d’un certain David Copperfield et j’étais fasciné sans poser de visage sur l’homme. Mais au début de mon apprentissage, je me suis renseigné sur ce géant en regardant documents et vidéos. Un véritable mythe mais finalement, c’est plaisant, de rêver à un mythe. C’est un peu ça aussi l’enfance, rêver sans savoir.Mon frère et moi, jouions avec les coquetiers magiques bleus de basse qualité des boîtes de magie, etc. A neuf ans, je rencontre Eric Roumestan, engagé comme magicien à une fête où j’étais avec mon père et mes frères et sœurs. Des années après quand je racontais et étendais la mémoire du tour, je parlais de lui comme d’un vrai magicien que j’ai vu, où il n’y avait pas de truc. Ces pièces qui voyageaient, malgré une main fermée, je ne les oublierai pas : cela m’avait rendu fou, et j’en parlais souvent avec mon frère. J’avais gardé sa carte de visite. Dix ans plus tard, je repris contact avec Eric Roumestan pour lui annoncer que je commençais en magie !
Tout cela a alimenté quelque chose sans lequel le déclic n’aurait sans doute pas eu lieu.J’ai toujours évité – ou refusé- d’intégrer un club mais j’ai par la suite rencontré, dans d’autres cadres, beaucoup de monde et tous les adhérents du cercle magique d’Alsace … géographiquement, celui qu’il m’aurait été donné de fréquenter,puisque j’étais de Strasbourg.
Encore à la fac, dans mes premières années de magie, un pote, Damien touchait aussi les cartes.Je ne connaissais alors le monde que par les réseaux ou vidéos. J’avais donc un collègue dans ma fac et nous regardions des vidéos de Lennart Green pendant les cours d’anglais, ou nous imitions Daniel Madison... Une fois dans le bain, j’ai commencé une route solitaire mais je n’ai pas eu grande aide ou bien je me suis plu à ne pas en avoir. J’aurais tendance à dire, à tort ou à raison, que je me suis beaucoup aidé moi-même, en continuant sans guide, du moins un certain temps.
Je partais en roue libre seul faire de la magie des nuits entières dans les rues de villes choisies au hasard, avec comme seul fil conducteur, le bonheur partagé..Mon seul véritable guide, c’était mon public. J’associais ensuite mon expérience de terrain avec les connaissances que je récoltais en cherchant… Par la suite, j’ai cherché à faire des rencontres, beaucoup sur les réseaux dans un premier temps. De fil en aiguille, j’ai été amené à discuter avec des magiciens qui m’ont inspiré ou conseillé parfois. Puis j’ai bougé, suis allé à des journées de rencontres, à l’Illégal, au Paëlla chez Serge Agullo… J’ai cherché à rencontrer tel ou tel magicien café, de jour comme de nuit… J’ai participé à quelques concours, suis allé à des conférences, à des congrès. La fine couche métallique qui sépare collègue d’ami, s’est parfois fondue.. Et cela n’a rien à voir, mais la meilleure sauce bolognaise que j’ai pu goûter, a été préparée par Olivier Mistral chez Serge Agullo… Je recommande : cinq étoiles.
M’ont beaucoup aidé les magiciens que je voyais en vidéo : vivants ou morts, trop pour les citer, ils ont tous eu leur part dans ce début d’histoire. Je suis tout particulièrement reconnaissant à l’école de magie espagnole qui m’a ouvert les yeux sur l’infini potentiel qu’ouvre la maîtrise psychologique du public. Mais plus tard, ce qui m’a fait évoluer de manière fulgurante :la meilleure décision que j’aie prise en terme de formation : me payer une master classavec Dani Daortiz en Espagne, trois jours ou plutôt trois nuits. J’y ai approfondi et amplifié des clefs qui me serviront toute ma vie.
La première fois que j’ai intégré un groupe, ce fut l’équipe de France de close-up. J’étais très réticent mais après maintes discussions, Stéphane Gomez et Robin Deville ont réussi à me convaincre. J’allais à tous les stages, uniquement pour les pauses-repas : on y déguste tous en cœur les meilleures chips industrielles de Paris à la maison de la FFAP. Et je remercie l’adorable Didier Laurini, un confrère pour qui j’ai une grande affection qui a organisé à Angoulême ma première conférence, Mais commencer très vite à faire de la magie dans la rue et à la rencontre d’inconnus a été ma véritable école.
Je travaille dans l’événementiel pour les professionnels et les particuliers, debout et dans les conditions de close-up : table à table, cocktails, etc. Plus rarement, il m’arrive d’avoir un stand lors de certains événements à thème où je présente un numéro silencieux, par exemple. Mais cela reste anecdotique…
Et j’adore faire de la magie nocturne dans les bars, boîtes de nuit, festivals, soirées ou dans la rue. Dans toutes les conditions mais de près et surtout les plus bizarres : à la caisse d’un supermarché, à la plage, en forêt, dans un aéroport, etc.) J’ai depuis le départ une certaine affinité avec l’improvisation, en utilisant les opportunités que m’offre un instant, avec toutes ses composantes.J’opère majoritairement en magie impromptue, qui me séduit depuis toujours. Les cartes sont mon outil principal mais je touche aussi aux bagues, pièces, balles, objets divers ou ce que j’ai sous la main : bouteille, couverts, clefs, journal, briquet, nature, cailloux, coquillages…) Pour moi, l‘objet doit être un moyen, et non une fin. Des mots comme « cartomagie», ou « cartomane» me déplaisent : ‘ils associent la magie à l’objet, alors qu’il est seulement l’outil qui permet d’y arriver. Elle est une émotion et très loin de l’objet.
-Quelles sont les prestations de magiciens ou d’artistes qui vous ontmarqué ?
Il y en a beaucoup, alors je vais n’en citer qu’une seule : Le Petit Prince de Saint- Exupéry. Je suis un grand fan de cardistry. Si je ne pouvais avoir plus qu’une seule chose sur une île déserte, ce serait une compilation de toutes les vidéos là-dessus. Et une statue d’un mec en train de faire des trucs superbes avec ses cartes. J’aimerais aussi, dans ce cas-là, avoir des fichiers sonores sur mon téléphone, comme le bruit que font les cartes manipulées par un cardiste. Et aussi un poster du plus grand cardiste de tous les temps, que j »attacherais à un palmier. Derrière chaque fin de mes relations amoureuses, il y en a un … Jimmy Loock perd une carte dans le jeu et la retrouve. C’est l’expérience la plus forte que j’ai vécue de ma vie.
Honnêtement, ce qui me fait le plus ressentir la magie, ce sont d’autres arts même s’ils ne sont pas définis comme tels : littérature, sport, cuisine, musique, films… J’aime aussi beaucoup regarder du stand up aussi. Voir un athlète réussir son rêve aux Jeux olympiques me fera ressentir bien plus de magie qu’une jolie assemblée d’as, aussi honorable soit-elle.
Souvent, les domaines de la vie peuvent être un stimulant qui peut nous emmener loin dans notre espace interne. Et si quelque chose va chercher loin dans notre cœur des émotions, alors elle a une influence extraordinaire. Dans mon travail comme dans celui de nous tous, un grand nombre de magiciens se réunit dans nos mains et nos esprits… Mais je ne saurais tous les citer. Même s’il y en a eu d’autres, David Copperfield reste la tête de file dans mon envie géante de faire rêver le monde et j’aime aussi le romantisme et l’amour présents dans sa magie que l’on a envie de recréer.
Comme beaucoup, j’ai commencé avec Bilis, Duvivier, Stone, Vallarino maais aussi beaucoup d’autres : Green, Derek Dingle, Etienne Pradier, Williamson, Ricky Jay… Une énorme pensée à Jennings, qui m’a beaucoup inspiré.J’ai par ailleurs visionné, lu ou parcouru tout et n’importe quoi, et j’en suis heureux : cela m’a permis de voir un peu large dans ce que j’aimais et ce que je n’aimais pas.Et m’ont notamment poussé à vouloir aller plus loin :Alan Borg et Meven Dumontier, les premiers jeunes de mon âge que j’ai commencé à suivre avec intérêt. J’avais des complexes au début, chaque fois que je voyais des gens vraiment doués. Par la suite, je me suis détaché de certaines sangsues de l’âme. Je crois que tout magicien qui veut rester en bonne santé, finit par apprendre à modérer son égo avec le temps mais cela n’est pas une mauvaise chose qu’il reste en vie, s’il est tenu en laisse.
-Et si vous débutiez aujourd’hui?
_Un débutant doit savoir que chaque parcours est unique et qu’il n’y a pas de recette miracle pour aborder le chemin qui mène à la magie . Je ne l’ai pas compris tout de suite comme sans doute beaucoup d’autres choses que je comprendrai plus tard. Les conseils, c’est à prendre ou à laisser mais le mieux est de faire son bout de chemin, en choyant ce qu’on aime en priorité et en osant être soi-même. Un des meilleurs conseils que j’ai pu entendre de Bébel, est celui de ne pas trop en écouter. A chacun de faire le tri entre ce qu’il veut recevoir ou non, tout en restant humble et lucide. Si on fait quelque chose de débile et si quelqu’un nous le fait savoir, cela reste sage de savoir le reconnaître et d’aviser en conséquence.
La plupart des gens donnent un avis en fonction de leur vécu : cela peut donc être vrai pour eux mais pas de manière absolue pour nous.Toutefois, Michaël Stutzinger m’avait dit une chose pertinente : «Développe ta magie, en faisant autre chose que de la magie: sortir, faire d’autres activités, se nourrir d’autres philosophies, d’autres arts.. »
-Quel regard portez-vous sur la magie actuelle ?
-Il y a de nombreux artistes talentueux qui défendent honorablement notre discipline. Et nos pères ne sont pas oubliés par les magiciens actuels, qui leur rendent fièrement hommage en faisant évoluer les bases établies.Le niveau technique, les méthodes et la théorie sont poussés vers le haut. D’une manière générale, notre communauté est en plein essor, qualitatif et quantitatif mais certaines manières d’aborder la magie peuvent me faire peur. Par souci d’optimisme, je laisserai cette peur de côté aujourd’hui.
La culture magique et la théorie sont essentielles, mais à elles seules, ne valent rien sur le terrain qui est finalement là où nous intervenons. La pratique nous amène à comprendre la théorie, à la jauger, à la nuancer et mieux encore, à se l’approprier. Mieux vaut une majorité de pratique sur fond de théorie, que l’inverse. Et être imparfait sur le terrain, rend parfait à la maison et non l’inverse. Attendre d’être prêt pour aller présenter quelque chose, c’est attendre de maigrir pour commencer à courir. Évidemment relatif, on peut nuancer chaque propos en jouant sur les mots…
Une fois cela établi, l’ essentiel : avoir une bonne idée de savoir comment fonctionne la magie. Avoir vu analysé, lu et compris divers documents, prestations et manières de penser est capital, comme ne pas se centrer uniquement sur notre époque mais voir ce qui a pu être fait antérieurement pour élargir notre horizon de vision. Exemple : quand on trouve ringard un ancien truc, se dire aussi que ce qu’on fait, sera peut-être ringard pour ceux qui nous suivront. L’homme a tendance à critiquer le passé, en oubliant qu’il est lui-même le passé des arrivants futurs.
En revanche, le savoir historique et culturel stricto sensu ne me paraît pas essentiel : même si c’est toujours un plus et sans doute diablement fascinant de connaître par exemple l’histoire de la séquence Aftus et l’intégrale de toutes ses variantes du XVIII ème siècle à nos jours. Mais pour le public? Il faut tout de même voir quelles sont les les priorités et, pour faire rêver quelqu’un, une information n’est pas indispensable.Mieux vaut en savoir un peu moins, que trop ou pas du tout, mais savoir le faire. Bref, avoir le bon dosage accordé à nos envies, passions et à notre personnalité…
J’ai, et de loin, un amour pour les animaux qui est de l’ordre du viscéral. J’ai développé lors de mon enfance un sixième sens pour les repérer dans la nature… Et j’adore faire la cuisine, lire et écrire. Poser ma patte dans le monde littéraire est un de mes rêves. Sinon, voyager et rencontrer des inconnus, faire la fête avec eux, avoir un nouveau reagrd et de nouvelles émotions… Vivre, tant qu’on est vivant, c’est si bon…Sébastien Bazou
Au septième étage, le bureau de l’assistant de direction est le seul à tenir encore debout au-dessus du vide, entouré de décombres. Un tremblement de terre, un virus, une guerre a frappé la ville ? Peu importe… Deux survivants de l’entreprise, la directrice, forcément autoritaire et l’employé modèle, forcément obséquieux, vont continuer à travailler, sans papier ni crayon, sans dossiers ni téléphone… Une activité dérisoire et sans raison, avec pour seul objectif: continuer à fonctionner. Les rapports hiérarchiques jouent encore jusqu’au moment où ils vont s’ébranler…
Pierre Notte épingle avec un humour pince sans rire la hiérarchie sociale qui s’exprime dans le monde du travail. Pas de psychologie : les rapports de force deviennent absurdes dans cette situation. La machine tourne à vide mais les protagonistes continuent à l’alimenter. Dehors, on construit des échafaudages qui ne servent à rien : il faut bien que les affaires prospèrent…
Dans une scénographie minimaliste délimitant zones de confort et béances dangereuses, Caroline Marchetti imprime à son rôle une fermeté sans faille et Frank Duarte lui oppose une résistance polie, au prix d’un orgueil et d’une colère ravalée. Sur ce petit plateau, la dame de fer et l’homme à l’échine souple partagent une proximité, voire une intimité en respectant la hiérarchie, jusqu’à n’en plus pouvoir. Les rapports de force tanguent à mesure que la situation s’enlise, mais sans jamais vraiment s’inverser. Les dialogues sont minimalistes, ce qui permet aux comédiens d’adopter un jeu où s’affirme le langage corporel.
Cette pièce drôle et cruelle, écrite il y a six ans, résonne d’autant plus que nous avons vécu un bouleversement qui a remis en cause le monde du travail et les priorités de notre vie quotidienne. Pourtant, le monde d’après semble n’avoir pas encore tiré les leçons de cette crise. « Pédagogies de l’échec répond à une interrogation quant à l’inscription parfois jusqu’à l’extrême du travail dans nos emplois du temps. Tous les systèmes ont quelques chose de dingue, non ? » dit Pierre Notte qui signe aussi une mise en scène impeccable. On pourra voir ce spectacle d’une heure quinze pendant la tournée qui se prépare.
Mireille Davidovici
Jusqu’au 27 novembre, du mercredi au samedi, Les Déchargeurs, nouvelle scène théâtrale et musicale, 3 rue des Déchargeurs, Paris 2e . T. : 01 42 36 00 50.
Eté 2022 Festival d’ Avignon ; 7 octobre Espace Bernard-Marie Koltès Metz (Moselle) ; octobre : Sapziu Culturale Natale Rochiccioli, Cargèse (Corse)
Les Éclairs,musique de Philippe Hersant, livret de Jean Echenoz, mise en scène de Clément Hervieu-Léger
Paru en 2010, Des éclairs est devenu «un drame joyeux en quatre actes» commandé par l’Opéra-Comique. En toute liberté et sans indications de musique , le romancier a conservé la trame de son livre qualifié de «fiction sans scrupules biographiques» sur la destinée du savant serbe NikolaTesla (1856-1953). Ici Gregor. Parti tenter sa chance aux Etats-Unis, le héros est un exemple pour l’auteur de «comment un don vous pourrit la vie ».
Pour la scène, Jean Echenoz a transformé l’architecture du roman : «Cela supposait, dit-il, de faire voir les situations et en même temps, les faire entendre. D’où un traitement de la parole différent du dialogue romanesque: je crois qu’il ne reste pratiquement aucune phrase du roman. » Il a aussi inventé un second personnage féminin, au côté d’Ethel, sa muse et amoureuse transie (déjà fictive dans le roman) : Betty, une journaliste au New York Times, « la première dans la profession » qui sert aussi à porter un regard extérieur sur l’intrigue.
En quatre actes et deux heures sans entracte, l’action embrasse plusieurs décennies dans des décors multiples : le pont d’un transatlantique, rues, ateliers, chantiers, prisons, cafés, salons … L’inventeur arrive à New York, capitale du progrès et de l’industrie en 1884. Il collabore puis se brouille avec Thomas Edison, le pape de l’électricité. Il connaitre ensuite une ascension scientifique et sociale mais après un passage dans le désert du Colorado et des tentatives pour communiquer avec les Martiens en haut d’une tour, il perdra toute crédibilité. Et nous assisterons à la chute d’un homme inadapté au mercantilisme, perdu dans ses rêves fous et préférant ses pigeons à ses congénères.
Sa rivalité avec Thomas Edison est au centre de cet opéra. Une « guerre de l’électricité » qui, sans entrer ici dans les détails techniques, oppose deux approches scientifiques et aussi deux visions du monde. Edison oeuvre dans “les eaux glacées du calcul égoïste“ avec l’appui de la haute finance. Gregor, lui, après avoir inventé le courant alternatif, voudrait, pour le bien de l’humanité, apporter gratuitement l’électricité dans les foyers et la véhiculer sans fil… Mais Edison fera tout pour discréditer son ancien collaborateur, jusqu’à organiser la première exécution publique sur une chaise électrique…
Olivier Mantei, directeur de l’Opéra-Comique a « marié » l’écrivain et Philippe Hersant, dont c’est le troisième opéra. Une réussite, la partition soulignant – et parfois même paraphrasant- un texte rythmé en vers blancs, alexandrins ou octosyllabes, qui s’autorise heureusement quelques disruptions de cadence.
Au pupitre, Ariane Matiakh sait traduire toute la subtilité de la musique avec une orchestration légère qui ne couvre jamais le chant et qui accompagne finement la trame des paroles. Une musique, en accord avec l’époque du drame, jonglant entre tonal et atonal et où les instruments se détachent clairement. Avec quelques détours, comme quelques citations de La Symphonie du Nouveau monde de Dvorak ou des chants populaires, Philippe Hersant a choisi une composition dodécaphonique, fondée sur l’obsession de Tesla pour le chiffre 3. « Rien n’étant aussi beau qu’un multiple de trois ! », s’exclame Grégor. « Jean Echenoz m’a tendu la perche, dit le compositeur, puisque c’est un alexandrin parfait qui m’a donné l’idée de construire mon opéra sur une série de douze sons (bien que ma musique reste essentiellement tonale). La série apparait d’ailleurs sur cette phrase de Gregor et génère un grand nombre de motifs. L’utilisation de cette série dodécaphonique m’a permis d’assurer l’unité de cet ensemble de scènes extrêmement diverses ».
Une musique sans fioritures : pas d’ouverture ni de transitions, où les instruments expriment distinctement leur timbre. Le compositeur a une prédilection pour le basson, le cor anglais et a introduit un synthétiseur qui accompagne la scène de la chaise électrique et s’avère pratique pour faire entendre divers claviers : piano jazz, vibraphone, célesta, clavecin, cymbalum…
Clément Hervieu-Léger a adopté la rapidité dictée par le livret et la musique : une vingtaine de tableaux s’enchaîne avec minutie et un décor industriel mobile fait de châssis et échafaudages permet de passer d’une situation à l’autre sans transition. Les changements se font à vue et il y a même des fondus enchainés comme au cinéma et des scènes simultanées. La hauteur croissante des gratte-ciel sur les toiles peintes en fond de scène, marque le temps qui passe, tout comme l’évolution radicale des costumes féminins d’un siècle à l’autre. Les chœurs sont fluides, sans emphase et les protagonistes toujours en place pour leurs arias. Jean-Christophe Lanièce prête sa voix de baryton aigu à Grégor. Très à l’aise physiquement, il donne à ce personnage un caractère aérien et fantasque, en développant toute les nuances de sa tessiture medium. Et nous avons apprécié le large registre de Marie-Andrée Bouchard-Lesieur qui interprète le personnage d’Ethel Axelrod. Sa voix chaude de mezzo s’étend vers l’aigu pour exprimer son amour pour Gregor, frôlant parfois le soprano mais plonge vers les graves pour la scène finale. Ses duos avec le ténor François Rougier (son mari Norman Axelrod) sont très convaincants. André Heyboer, baryton-basse, joue les parfaits méchants en Edison et la soprano Elsa Benoit chante Betty, un personnage rationnel qui commente l’action. Tous les éléments sont là pour faire un beau spectacle, qui manque cependant de folie et peine à décoller, à l’instar de du héros.
La mise en scène sobre et fonctionnelle, sans esbroufe, donne toute sa place au texte et à la musique. Et la fable, à travers la déchéance de Gregor, dont le nom renvoie souterrainement à La Métamorphose de Franz Kafka, montre la double face du progrès, porteur de lumière et d’utopie autant que de noirceur. Un opéra contemporain qui réhabilite un inventeur oublié dont un constructeur automobile a remis le patronyme au goût du jour.
Mireille Davidovici
Du 2 au 8 novembre, Théâtre National de l’Opéra-Comique, 1 Place Boieldieu, Paris ( I er). T. : 01 70 23 01 31.
Le livret de cet opéra et les romans de Jean Echenoz sont publiés aux éditions de Minuit.