Le Théâtre du Blog a été créé en 2008 par Edith Rappoport et Philippe du Vignal; depuis, 9.450 articles ont été publiés sur le théâtre, la danse, les arts de la rue, les performances, le cirque, la magie, les livres, revues et les expositions spécialisées, en province et région parisienne, mais aussi à l’étranger…
Philippe du Vignal – Rédacteur en chef
Critique dramatique, il a été aussi responsable de la rubrique: Théâtre aux Chroniques de l’Art Vivant dirigées par Jean Clair puis à artpress dont Catherine Millet était la rédactrice en chef. Il a participé plusieurs années aux Nuits magnétiques d’Alain Veinstein à France-Culture et au quotidien La Croix. Il a longtemps dirigé l’Ecole du Théâtre National de Chaillot dirigé par Jérôme Savary, puis par Ariel Goldenberg. Il y enseignait aussi l’histoire du spectacle contemporain. Il a aussi été professeur à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs: département Scénographie et Section Costumes/Vêtement.
Sébastien Bazou
Ancien élève de l’École des Beaux-Arts de Dijon, s’est spécialisé dans l’installation multi-médias. Il a cofondé l’association et le magazine Artefake qui publie des articles sur l’histoire de la magie en Europe et aux Etats-Unis.
Jean Couturier
Critique dramatique et de danse et assistant du rédacteur en chef. Il a obtenu un master et une D.E.A. sous la direction de Robert Abirached à l’Université Paris X-Nanterre. Il a assisté le metteur en scène Philippe Genty pour plusieurs spectacles.
Christine Friedel
Est critique dramatique. D’abord, et notamment à Réforme. Elle a ensuite collaboré aux mises en scène du Théâtre du Campagnol, dirigé par Jean-Claude Penchenat et fait partie du groupe d’experts pour le théâtre à la D.R.A.C.-Île-de-France. Et elle a aussi été la rédactrice de la revue Plaisir(s) éditée par le château de la Roche-Guyon et est l’auteure de La Roche-Guyon, le château invisible.
Elisabeth Naud
Critique de théâtre, enseigne actuellement à l’Université Paris VIII. Elle est docteure en esthétique théâtrale.
Béatrice Picon-Vallin
Directrice de recherches au C.N.R.S., est spécialiste du Théâtre russe sur lequel elle a publié de nombreux livres. Elle dirige les collections Mettre en scène à Actes Sud-Papiers, Arts du spectacle aux éditions du C.N.R.S. et aussi Th. XX aux éditions L’Age d’homme.
Nicolas Villodre
a participé entre autres à la Coopérative des Cinéastes et a soutenu en 83 une thèse en arts plastiques consacrée à Christian Schad, Man Ray et Laszlo Moholy-Nagy.
Spécialiste et critique de danse contemporaine, il a été jusqu’en 2013, assistant du directeur de la Cinémathèque de la Danse et a publié de nombreux articles dans La Revue d’esthétique, Pour la Danse, La Cinémathèque Française…
Correspondants :
Gérard Conio
professeur émérite de l’Université de Nancy, est un spécialiste de la civilisation russe et des pays de l’Est.
Nektarios G. Konstantinidis
traducteur et critique de théâtre notamment francophone, à Athènes et en Grèce.
(Tous les documents et archives sont publiés sauf avis contraire des ayants-droit et, dans ce cas, seraient aussitôt retirés).
A Passage to Bollywood, chorégraphie et mise en scène d’Ashley Lobo
Après plusieurs déprogrammations à cause de la crise sanitaire, Rachid Ouramdane et son équipe peuvent enfin accueillir à Chaillot ce spectacle festif. Le Bollywood, contraction d’Hollywood et du B de Bombay (Mumbai depuis 1995) est un genre suivi par des dizaines de millions de gens à la fois dans le monde entier et en Inde qui produit quelque deux mille films de ce type par an et est donc le plus gros producteur de cinéma. Avec pour thème le plus souvent une romance ou une histoire d’amour contrariée, avec danse classique indienne, chansons interprétées en direct ou en play-back, costumes et décors chatoyants changeant en permanence.
Le chorégraphe indo-australien Ashley Lobo est le fondateur et directeur de la Dancework PerformingArts Academy et duNavdhara Indian Dance Theatre, une des rares compagnies professionnelles du pays qui va en tournée partout dans le monde où ce spectacle a déjà été joué plus de cent fois. En 2015, Ashley Lobo a adapté pour la scène, ces chorégraphies destinées au cinéma, qui racontent l’aventure initiatique d’un jeune homme parti chercher la gloire et l’amour à Bombay. « J’aime, dit-il, le romantisme et l’exagération de tout : musique, danse, costumes, couleurs. Un vrai régal pour les sens. » Cette chorégraphie est un mélange de plusieurs styles à la fois visuels et musicaux : elle emprunte à la danse classique indienne, au folk, aux formes de danse occidentales et au style libre. En fait, un film se vend parfois uniquement sur ses chansons et sa mise en scène. Autrefois, c’était surtout des fins heureuses, beaucoup de musique et de danse pour le plaisir des yeux, des chansons romantiques et beaucoup d’innocence. Aujourd’hui, c’est beaucoup plus réaliste et l’élément chanson fait principalement avancer le récit au lieu de mettre en valeur la danse. “
Un feu d’artifice où vingt-deux danseurs et deux chanteurs mettent une grande énergie à transmettre leur art et leur joie à un public a priori néophyte. A Passage to Bollywood mêle danse classique indienne mais aussi occidentale et contemporaine… Allez découvrir, dans ce voyage en une heure vingt, un monde plein de couleurs et de paillettes…
Jean Couturier
Jusqu’au 25 décembre, à Chaillot-Théâtre national de la Danse, 1 place du Trocadéro, Paris (XVI ème). T. : 01 53 65 30 00.
Sans Famille d’Hector Malot,adaptation de Léna Bréban et Alexandre Zambeaux, mise en scène de Léna Bréban
Enfin du vrai et de l’excellent théâtre, sans trace de vidéos ou théories fumeuses. Et cette fois-ci aura été enfin la bonne pour Léna Bréban dont le spectacle a dû être reporté par deux fois à cause du covid. Eric Ruf, comme pour Vingt-mille lieues sous les mers d’après Jules Verne a offert un nouveau chef-d’œuvre au public du Vieux-Colombier. La metteuse en scène a travaillé, avec son alter ego Alexandre Zambeaux, sur ce roman populaire qui a enchanté depuis 1878 des millions d’enfants à travers le monde et qui a fait l’objet de nombreuses adaptations au cinéma.
C’est l’histoire d’un enfant abandonné à sa naissance comme il y en avait tant à l’époque et recueilli par Jérôme Barberin, un maçon qui travaille à Paris, originaire comme son épouse, de Chavanon, un village de Corrèze. Un jour il voit ce bébé enveloppé dans de beaux langes -donc de parents riches- et espère obtenir une bonne récompense! Il le confie à sa femme qui le nomme Rémi. Barberin, blessé dans un accident du travail, attaque son employeur en justice mais un procès coûte cher et il demande à sa femme de vendre leur seule richesse, une vache et d’abandonner Rémi. Mais elle le gardera… Or, Barberin revient et décide de louer le petit garçon à Vitalis, un artiste ambulant qui voyage à travers la France avec ses trois chiens Capi, Dolce, Zerbino, et un peti singe Joli-Cœur. Rémi parcourt les toutes du Sud-Ouest avec Vitalis qui lui apprend à jouer de la harpe, à lire et à jouer la comédie. Une vie rude, où l’on ne mange pas tous les jours à sa faim et où on s’abrite où on peut pour donner quelques représentations. Mais il y a Capi, Joli-Cœur et la bienveillance de Vitalis qui, à la suite d’un incident à Toulouse, est incarcéré. Rémi, à dix ans, se retrouve alors seul avec les animaux… et presque mort de faim. Il rencontre une Anglaise Madame Mulligan et leur fils Arthur qui est malade. Ils vivent sur une péniche et, pour le divertir, elle recueille Rémi: il apprend qu’Arthur avait un frère aîné, disparu avant sa naissance et que James, le beau-frère de Milligan, avait essayé en vain de retrouver.
Rémi voyagera pendant deux mois avec les Milligan sur le canal du Midi jusqu’à Béziers et Sète. Vitalis sort de prison, veut garder Rémi avec lui et l’enfant quitte la péniche. Il reprennent leur route vers le nord pour aller à Paris mais dans une tempête de neige, Zerbino et Dolce sont dévorés par des loups et Joli-Cœur va mourir d’une pneumonie. Pour payer le médecin, Rémi et Vitalis donnent une représentation et l’enfant entend chanter aussi bien pour la première fois son maître.
Vitalis laisse Rémi pour l’hiver chez Garafoli, un « souteneur » d’enfants, pendant qu’il va former d’autres animaux. Rémi y rencontre Mattia, un garçon maladif qui à la maison, garde une marmite cadenassée, pour l’empêcher de boire la soupe. Vitalis, menace de la police Garofoli et emmène alors Rémi. Ils passent la nuit dans la tempête de neige…Rémi reprend connaissance dans un lit chez M. Acquin, qui a deux garçons et deux filles. Il apprend que Vitalis est mort mais avait été le célèbre chanteur italien Carlo Balzani dont la voix s’était affaiblie, et il était devenu Vitalis. La famille Acquin recueille Rémi et Capi et le jardinier est un vrai père pour Rémi. Alexis et Benjamin sont aussi ses frères, Étiennette et Lise, ses sœurs. Chez eux, Rémi devient jardinier mais un orage de grêle ravage les serres de Pierre Acquin qui est ruiné et emprisonné pour dettes. Ses enfants, ont été dispersés chez des oncles et tantes et Rémi redevient musicien ambulant avec Capi…
A Paris, il retrouve Mattia, le garçon de la pension Garofoli, mourant de faim dans la rue et qui le supplie de le prendre avec lui. Violoniste, Mattia joue aussi d’autres instruments. Ils vont voir Alexis, qui vit maintenant avec son oncle Gaspard, dans la ville minière de Varses ( sans doute Alès dans les Cévennes). Alexis est blessé et Rémi le remplace. Un autre jour, la mine est inondée et sept mineurs dont l’oncle Gaspard, piégés, attendent des secours une quinzaine de jours, affamés et épuisés avant d’être sauvés. Mattia et Rémi ont repris la route; ils espèrent retrouver mère Barberin. Ils épargnent le peu qu’ils ont pour lui racheter une vache. Les vrais parents, de Rémi et Barberin le recherchent à Paris. Rémi apprend que Barberin est mort et il écrit une lettre à mère Barberin qui répond en joignant un mot de son mari avec l’adresse d’un avocat à Londres, chargé de rechercher Rémi. Il retrouve ces Driscoll (en fait des cambrioleurs) mais Rémi joue de la musique dans les rues pour se faire de l’argent. Mattia chez les Driscoll voit un homme : James Milligan qui est bien l’oncle d’Arthur dont il espère qu’il va mourir pour hériter de son défunt frère. Les garçons veulent avertir madame Milligan mais sans savoir où la trouver.
Rémi est accusé d’un vol commis par ses parents mais Bob, un autre ami et Mattia le font s’évader. Ils retournent en Normandie avec l’aide du frère de Bob. Ils recherchent Milligan, pour la mettre en garde contre son beau-frère. On a vu la péniche Le Cygne et ils suivent donc les rivières et canaux de France. Rémi et Mattia passent par Dreuzy, où ils espèrent retrouver Lise : son oncle est mort dans un accident d’écluse et une dame anglaise sans doute Milligan voyageant sur un bateau, a pris soin d’elle. Rémi et Mattia repèrent enfin la péniche en Suisse mais déserte. La famille a poursuivi son voyage jusqu’à Vevey en voiture… Rémi chante dans les rues une chanson napolitaine et surprend une voix faible qui continue la chanson et découvrent Lise qui, miracle, a recouvré la parole en l’entendant. Mais James Milligan est là aussi, et Rémi se cache. Mattia n’a pas peur car James ne le connaît pas. Il entre alors dans le jardin et raconte leur histoire à madame Milligan qui voit Rémi comme son fils aîné perdu. Elle les met dans un hôtel où ils peuvent enfin manger et dormir confortablement. Puis Milligan invite les garçons, qui tombent sur mère Barberin; que Milligan a envoyé chercher. Elle montre les vêtements de Rémi bébé à Milligan qui reconnaît ceux de son fils quand on le lui a volé. Tous réunis avec Lise et Mattia… Rémi découvre alors qu’il est l’héritier d’une grande fortune. On fait venir d’Italie, Cristina, la petite sœur de Mattia. Arthur épousera Cristina. Mattia sera un violoniste célèbre. Rémi épousera Lise et leur fils aura pour mère Barberin…
Le célèbre roman, assez touffu, pourrait donner matière à plusieurs pièces! Léna Bréban et Alexandre Zambeaux en ont finement gardé les scènes essentielles- et ce n’était pas facile- mais sans rien gommer de leur vie sociale. «Avec Alexandre, nous avons cherché, dit-elle, à ne pas abîmer le désir enfantin d’aventure, tout en prenant en charge la dimension humaniste, souvent très progressiste avec laquelle Hector Malot décrivait son époque. » Comme le dit justement la metteure en scène, le roman est d’une densité incroyable et il a fallu élaguer mais l’essentiel ou presque est bien là. Même si, entre autres, l’épisode de la mine a été supprimé mais Léna Bréban a le projet de le créer à Chalon-sur-Saône où se trouve un musée de la mine.
Sa direction d’acteurs est impeccable : mention spéciale à Bakaré Sangaré qui joue avec un bel humour, le chien Capi toujours muet et aboyant légèrement. Et Véronique Vella est brillantissime en Rémi, comme Thierry Hancisse en Vitalis et père Driscoll. Clotilde de Bayser incarne très bien les mères Barberin et Driscoll. Jean Chevalier joue Mattia et manipule aussi efficacement la marionnette du petit singe Joli-Cœur. Et il y a dans les petits rôles Antoine Prud’homme de la Boussinière, Camille Seitz. Mention spéciale aussi à Alexandre Zambeaux, le dramaturge de cette histoire mais aussi acteur passant avec virtuosité d’un personnage à l’autre : Père Barberin, Garofoli, l’Infirmière, James Milligan…
Emmanuelle Roy a conçu avec sobriété et efficacité de remarquables éléments scéniques disposés sur une tournette. Cela fait souvent penser aux illustrations d’un livre pour enfants comme ce bateau dont la coque est juste figurée par un tissu qu’on déroule. Pas de véritable réalisme mais, avec des changements à vue, juste les éléments qu’il faut sur cette tournette, comme pour cette longue marche de Vitalis et Rémi, la nuit quand la neige commence à tomber. Jérôme Savary élevé en Argentine et qui avait découvert la neige à Chambon-sur-Lignon (Haute-Loire) en resta émerveillé toute sa vie et l’utilisait souvent dans ses spectacles. Ainsi la neige, formidable image du temps qui passe, tombait sans arrêt sur le grand plateau de Mère Courage…
Et il y a ici de merveilleux costumes très réussis, notamment ceux de la famille anglaise, conçus par Alice Touvet, issue comme Emmanuelle Roy des Arts Déco à Paris. Elle réussit à créer un léger décalage avec la réalité, une légère exagération dans les formes et les couleurs qui leur donnent toute leur saveur. Chapeau… ll y a une réelle unité dans cette réalisation où tout est dit avec à la fois vérité et burlesque, mais toujours avec légèreté…Aucun doute là-dessus: en quelques années, ( voir Le Théâtre du Blog) Léna Bréban a su acquérir un style bien à elle. Elle montre ici la solidarité et la générosité des pauvres: celle la mère Barberin, de Vitalis ou aussi d’une femme riche comme madame Mulligan, l’amour que l’on porte à un gros chien ou à un tout petit singe, la découverte des rencontres et de l’amitié chez les ados, la fascination pour la musique, la misère et le froid glacial qui guettent un émigré mais aussi l’envie de revanche chez Rémi et Mattia…
Hector Malot, un auteur d’autrefois bien dépassé à l’heure des jeux vidéo et des mangas? Pas si sûr… Et ici, nous en avons la preuve flagrante avec cette très belle mise en scène qui doit aussi à la transmission… Une pensée pour Jérôme Savary. Il aimait bien Léna et Alexandre quand ils étaient à l’Ecole de Chaillot, pour Christine Le Pen, son administratrice qui veillait sur eux avec une grande bienveillance et à Guy-Claude François, directeur de la section scénographie aux Arts déco. Quant à du Vignal, il dit aussi merci pour ce beau cadeau de Noël: trois de ses anciens élèves (deux acteurs-metteurs en scène et une créatrice de costumes) travaillant dans et pour un même spectacle… Mais attention, il joue jusqu’au 9 janvier seulement dans cette petite salle, avec donc peu d’heureux élus, alors faites vite. Enfin, on peut espérer que le spectacle sera repris la saison prochaine…
Philippe du Vignal
Jusqu’au 9 janvier, Théâtre du Vieux-Colombier, 21 rue du Vieux-Colombier, Paris (VI ème). T. : 01 44 58 15 15.
Le Passé, textes de Léonid Andreev, traduction d’André Markowicz, adaptation et mise en scène de Julien Gosselin (spectacle déconseillé aux moins de quinze ans)
Il y a déjà sept ans le jeune metteur en scène avait monté avec un beau succès une adaptation des Particules élémentaires de Michel Houellebecq puis 2666, adapté du roman-fleuve de Roberto Bolaño deux ans plus tard et enfin de Don DeLillo en 2018 (voir Le Théâtre du Blog) mais avec une moindre réussite. Cette fois, il a choisi un écrivain russe, contemporain d’Anton Tchekhov, mort jeune des suites d’un suicide raté (1871-1919). Un peu oublié maintenant, il a été pourtant l’auteur très connu de nouvelles mais aussi de pièces comme La Vie d’un Homme et Vers les étoiles (1906), La Pensée ( sans doute la plus connue, et dont Laurent Terzieff en 1962, puis Olivier Verner il y a neuf ans (voir Le Théâtre du Blog) montèrent une adaptation. Mais aussi La Neige et la Nuit et Ekatarina Ivanovna dont le scénario avec la lente dérive d’une jeune femme vers la folie constitue une des bases de ce spectacle.
Il s’agit en effet ici d’un montage de textes de cet écrivain. Pour Julien Gosselin, «Le théâtre classique est peut-être autant là pour rendre sensible une proximité qu’un décalage entre le spectateur contemporain et le temps de l’écriture du texte. Dans Le Passé, c’est ce décalage que j’ai voulu explorer. (…) Quand on a monté Michel Houellebecq, la narration était au passé : “Voilà, il y avait à ce moment-là, à la fin du XX ème siècle, des êtres humains qui vivaient de cette manière-là.” Et pendant quatre heures on regardait ces êtres humains se mouvoir, aimer, échouer.
Au fond, dans Le Passé, je reproduis exactement la même chose mais avec une forme théâtrale ancienne.» (…) Je me suis rendu compte que je montais des romans, parce qu’ils étaient écrits au passé. Même si les personnages pouvaient agir au présent devant nous, les histoires étaient racontées comme si les gens qui les habitaient avaient déjà disparu. » Cela annulait en quelque sorte la qualité de présent au plateau. Dans Le Passé, je monte un texte dramatique sans narration, pleinement au présent. »
Dans Ékatérina Ivanovna (1912), cela commence en pleine folie. Un député Gueorgi Dimitrievit, essaye, d’un coup de revolver, de tuer sa femme, Ékaterina car il pense qu’elle lui est infidèle. Elle pardonnera (enfin on ne sait pas trop!) mais pour elle, il y aura un avant et un après. Ekatérina va s’installer avec ses enfants chez sa sœur, Lisa. Et comme pour remettre les compteurs à zéro, elle aura vite un amant, tout en gardant son affection pour Gueorgi. Un version du fameux « Jamais sans toi, jamais avec toi » chère à François Truffaut… Et cette pièce surprend encore un siècle après, par son scénario et les personnages que le dramaturge russe a su créer… Surtout cette femme incomprise mais déterminée et féministe avant la lettre et qui n’accepte pas d’être mise sous tutelle par les hommes qui l’entourent. Elle vit dans un monde violent, y résiste tant bien que mal mais sombrera dans la folie. A la fin, on la voit, presque nue, hurlant dans une sorte de transe impressionnante…
« Je suis de moins en moins intéressé, y compris en tant que spectateur, par les objets théâtraux qui agissent comme des machines absolument lisses, et de plus en plus par ceux qui laissent transparaître des trous à l’intérieur des spectacles, du geste du metteur en scène et du geste de l’auteur. Je crois en l’idée que l’objet théâtral doit être absolument problématique et doté d’une capacité de ratage très puissante. »
Julien Gosselin a raison d’avoir une démarche radicale mais les points faibles de ce spectacle sont à la fois une dramaturgie fondée sur un découpage de textes assez approximatif et une démarche quelque peu égocentriste où il pense qu’il vaut «mieux s’approcher non pas de la réussite mais de l’échec. Seule manière viable d’avancer. »
Quant à la vidéo, même employée en direct et avec un beau savoir-faire, elle finit par devenir envahissante. Désolé, Julien Gosselin, c’est devenu, quelle que soit son rôle exact dans une mise en scène, un stéréotype. Même si des metteurs en scène, jeunes comme vous, ou moins jeunes, y voient comme LA cure de jouvence indispensable à un théâtre contemporain selon eux, moribond. Et même si cela exige des moyens financiers importants, donc la coproduction obligatoire de grand théâtres… De cette scénographie remarquable de Lisetta Buccellato, nous ne verrons en direct que l’extérieur d’une maison puis d’un immeuble et un décor intérieur hyperréaliste tout à fait remarquable où une armée de cadreurs compétents va tourner les scènes la plupart en plan moyen ou en gros plan. Rien ne manque dans cette belle maison bourgeoise: beau parquet, lits, tableaux,guéridons, fenêtres avec voilage qui s’ouvrent, bons fauteuils, chaises et tables en bois vernis fin XIX ème.
Tout en fait se passe comme si Julien Gosselin avait voulu souligner l’impossibilité radicale pour lui de faire jouer ses acteurs habituels. Ils incarnent parfois avec virtuosité leurs personnages dans un espace donné avec cadre de scène et fosse d’orchestre (celui du plus ancien théâtre de Paris) qu’en fait, il refuse de plus en plus. Sommes-nous ici dans un présent qui ne veut pas dire son nom, ou un passé que l’on reconstitue chaque soir avec des acteurs, eux bien présents, mais quasiment invisibles, autrement que sur grand écran, en moyens ou très gros plans, sauf au moment des saluts… Et pour accentuer ce parti-pris, il y a aussi un beau monologue sans aucune image. Julien Gosselin semble vouloir « mettre en crise la présence du public dans un espace scénique » et laisser planer un doute sur ce qu’il faut quand même appeler une représentation dans les conditions normales d’un grand théâtre national doté de moyens importants.
Mais pourquoi vouloir à tout prix occulter et plonger dans la pénombre une action entre des personnages pour la représenter filmée toujours en direct sur un grand écran juste au-dessus. Nous ne sommes plus il y a un demi-siècle déjà quand le théâtre s’engouffrait dans l’art contemporain et qu’apparaissaient les premiers essais de vidéo en scène.
Le passé éclaire parfois le présent et il suffit de relire une histoire du théâtre récent. Depuis la technologie, notamment avec les éclairages à leds, les caméras dites thermiques et la conception même du théâtre lui-même, ont bien changé. Il y a quand même une certaine perversion à faire de la scène, un studio d’enregistrement invisible ou presque, pour dire que le théâtre est bien là mais qu’en fait, il ne sert plus à rien. Et quand cet auteur-metteur en scène dit que «dans Le Passé, je reproduis exactement la même chose mais avec une forme théâtrale ancienne », ce n’est pas exact.
Quant à prétendre que « le public ( mais quel public?) celui du Paris-bobo et des copains?) « a plutôt tendance à sentir que le présent s’annule au moment où le film existe, ne serait-ce que parce que chacun, en soi, sait qu’il y a quelques centièmes de secondes de décalage entre le réel et sa perception sur l’écran, le temps que l’image passe à travers les câbles. Au fond, le fait de briser le pur présent crée une forme de disparition, une forme de mort. » Là, devant cet essai de pseudo-esthétique du cinéma appliqué au théâtre ou comme on dit maintenant de « méta-théâtre », nous avons envie de crier : tous aux abris!
Mais Julien Gosselin semble être de plus en plus confortablement installé dans ses théories, du genre: « disparition du geste de production de signes », «vidéo comme médium nécessaire pour créer une tension entre présent et passé »… Mais s’est-il demandé, pourquoi la salle, déjà pas très pleine, se vidait à l’entracte? Sans doute, ces quelque deux heures paraissaient-elles déjà plus que longuettes à un public pour une fois assez jeune…
Attention, les procédés que vous pensez être novateurs, sont déjà des stéréotypes! Comme entre autres: ces nappes sonores envahissantes avec martèlements de basse, et dont la balance avec le texte est loin d’être au point, spectacle s’étirant sur plusieurs heures, dramaturgie rebâtie à partir d’extraits de pièces et/ou de romans, démontage puis remontage sans raison de décors (un clin d’œil au récent spectacle de la grande Ariane Mnouchkine? ) et surtout -cela fera la troisième fois en une semaine- le truc de nouveau à la mode : la transmission sur écran de scènes filmées en coulisse… Cela fait vingt ans que certains metteurs en scène et non des moindres, nous imposent cela! Et pour les jeunes de vingt ans (comme pour nous!), cela commence à être bien académique… Et croyez-nous, à l’entracte, ils ne se privaient pas pour le dire…
« Le Passé, dit Julien Gosselin, est né de l’idée que, tout en montrant le théâtre comme un art mort, on en annule immédiatement l’effet et on en fait un art vivant. C’est le paradoxe absolu de ce spectacle-là. » Mais cela ne fonctionne pas, à cause encore une fois d’une dramaturgie compliquée.
Dans la première partie, nous avons droit à une adaptation de l’acte I d’Ekatérina Ivanovna, ensuite à une séquence de Requiem, une pièce écrite quelques années plus tard puis à l’acte 2 d’ Ekatérina Ivanovna. Suit un autre extrait d’une nouvelle L’Abîme (1902). Puis un séquence visuelle, La Mer. Et enfin, une sixième séquence écrite à partir de Dans le Brouillard, une autre nouvelle de Leonid Andreev… Ouf ! Julien Gosselin -et il l’a déjà montré- sait concevoir des images fabuleuses comme dans cette séquence avec des personnages masqués, aux voix transformées.
Ce jeu permanent entre le passé avec scènes d’intérieur et costumes dits d’époque, et le présent, finit vite par lasser. Et le metteur en scène aurait pu nous épargner ces versements de fumigène permanents qui ne servent à rien. Curieusement, on ne s’ennuie pas vraiment, grâce aux images que toute son équipe de techniciens et d’acteurs et de techniciens réussit avec une précision et une rare intelligence à construire.
Mais où est le théâtre dans cet amalgame scénique ? Les premières représentations ont été assez houleuses mais le metteur en scène, a entre temps, su rectifier le tir mais quand même ce jeu avec les codes de représentation apparaît bien daté… Et ensuite après l’entracte l’acte III et surtout l’acte IV avec la fin tragique d’une rare violence d’Ekaterina. Sublime, grâce à Victoria Quesnel et ses camarades Guillaume Bachelé, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Carine Goron, Achille Reggianni, Maxence Vandevelde… Nous avons même droit à quelques avancées des acteurs sur le plateau.
Mais là, aussi cette dernière séquence sera entièrement filmée… Julien Gosselin est fasciné par cette femme en proie à la folie : cette histoire qui commence avec une tentative de meurtre par un homme et finit par une plongée dans la démence d’une jeune femme, a bien entendu quelque chose à voir avec les féminicides actuels. Et aux derniers moments de cette mise en scène, la pièce de Leonid Andreev atteint Tchekhov… Mais il aura fallu attendre plus de trois heures et demi pour mériter cette séquence traitée avec rigueur par le metteur en scène. Enfin; il y a là une intelligence théâtrale du texte et une vérité! Mais nombre de professionnels de la profession étaient déjà partis à l’entracte…
Bref, un spectacle bancal, surtout à cause d’une dramaturgie assez prétentieuse et approximative, et à un emploi de la vidéo permanent. Il y faut une certaine indulgence mais toute la première partie -beaucoup trop longue et bavarde- se laisse quand même voir.
Et heureusement, il y a la fulgurance des images de la neuvième et dernière séquence. Et si un jour -il n’a que trente cinq ans- une fois qu’il aura réglé ses problèmes avec la représentation théâtrale, Julien Gosselin voulait bien mettre en scène cette Ekaterina Ivanovna?
Cela ressemblerait à un acte radical, non ? Comme celui qu’il revendique sans cesse ? A moins que le cinéma ne fasse appel à lui pour faire des séries… En tout cas, au théâtre, il sait faire et n’a plus rien à prouver… sinon dans le théâtre-théâtre. Mais là, on en est encore loin… Dommage.
Philippe du Vignal
Théâtre de l’Odéon, Paris (VI ème), jusqu’au 19 décembre.
Puis en tournée à Chalon-sur-Saône, Valenciennes , Bive-Tulle, Annemasse, Les Célestins à Lyon …