Le Théâtre du Blog a été créé en 2008 par Edith Rappoport et Philippe du Vignal; depuis, 9.450 articles ont été publiés sur le théâtre, la danse, les arts de la rue, les performances, le cirque, la magie, les livres, revues et les expositions spécialisées, en province et région parisienne, mais aussi à l’étranger…

Philippe du Vignal – Rédacteur en chef

Critique dramatique, il a été aussi responsable de la rubrique: Théâtre aux Chroniques de l’Art Vivant dirigées par Jean Clair puis à artpress dont Catherine Millet était la rédactrice en chef. Il a participé plusieurs années aux Nuits magnétiques d’Alain Veinstein à France-Culture et au quotidien La Croix. Il a longtemps dirigé l’Ecole du Théâtre National de Chaillot dirigé par Jérôme Savary, puis par Ariel Goldenberg. Il y enseignait aussi l’histoire du spectacle contemporain. Il a aussi été professeur à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs: département Scénographie et Section Costumes/Vêtement.

Sébastien Bazou

Ancien élève de l’École des Beaux-Arts de Dijon, s’est spécialisé dans l’installation multi-médias. Il a cofondé l’association et le magazine Artefake qui publie des articles sur l’histoire de la magie en Europe et aux Etats-Unis.

Jean Couturier

Critique dramatique et de danse et assistant du rédacteur en chef. Il a obtenu un master et une D.E.A. sous la direction de Robert Abirached à l’Université Paris X-Nanterre. Il a assisté le metteur en scène Philippe Genty pour plusieurs spectacles.

Christine Friedel

Est critique dramatique. D’abord, et notamment à Réforme. Elle a ensuite collaboré aux mises en scène du Théâtre du Campagnol, dirigé par Jean-Claude Penchenat et fait partie du groupe d’experts pour le théâtre à la D.R.A.C.-Île-de-France. Et elle a aussi été la rédactrice de la revue Plaisir(s) éditée par le château de la Roche-Guyon et est l’auteure de La Roche-Guyon, le château invisible.

Elisabeth Naud

Critique de théâtre, enseigne actuellement à l’Université Paris VIII. Elle est docteure en esthétique théâtrale.

Béatrice Picon-Vallin

Directrice de recherches au C.N.R.S., est spécialiste du  Théâtre russe sur lequel elle a publié de nombreux livres. Elle dirige les collections Mettre en scène  à Actes Sud-Papiers, Arts du spectacle aux éditions du C.N.R.S. et aussi Th. XX aux éditions L’Age d’homme.

Nicolas Villodre

a participé entre autres  à la Coopérative des Cinéastes  et a soutenu en 83 une thèse en arts plastiques consacrée à Christian Schad, Man Ray et Laszlo Moholy-Nagy. 

Spécialiste et critique de danse contemporaine, il a été jusqu’en 2013, assistant du directeur de la Cinémathèque de la Danse et a publié de nombreux articles dans La Revue d’esthétique, Pour la Danse, La Cinémathèque Française…

Correspondants :

Gérard Conio

professeur émérite de l’Université de Nancy, est un spécialiste de la civilisation russe et des pays de l’Est.

Nektarios G. Konstantinidis

traducteur et critique de théâtre notamment francophone, à Athènes et en Grèce.

(Tous les documents et archives sont publiés sauf avis contraire des ayants-droit et, dans ce cas, seraient aussitôt retirés).

  • Fils de Chien (manifeste autophage), texte de Bertrand de Roffignac et Nicolas Kastsiapis, concept, mise en scène et jeu de Bertrand de Roffignac


    Fils de Chien 
    (manifeste autophage), texte de Bertrand de Roffignac et Nicolas Katsiapis,  concept, mise en scène et jeu de Bertrand de Roffignac

    Cet acteur, entre autres chez Olivier Py et créateur hors-normes, maintenant bien connu, est tout à fait intéressant (voir Le Théâtre du Blog); sorti du Conservatoire national, il a, depuis, créé six spectacles.  Le texte?  Inspiré de la vie et d’une nouvelle du Russe Vladimir Slépian, né en 1930 et mort de faim à Saint-Germain-des-Prés en 98, un peintre dont l’œuvre se rattache à l’action painting de Jackson Pollock et à l’abstraction lyrique. En 63, il abandonne la peinture et devient un écrivain de langue française. Sa nouvelle Fils de chien parut dans la revue Minuit en 74 et fit l’objet d’une analyse de Gilles Deleuze et  Félix Guattari, dans Mille Plateaux.
    Vladimir Slépian y met en scène un personnage qui a tout le temps faim et qui veut devenir un chien. Ce monologue s’adresse à des interlocuteurs appelés: «Messieurs». Pas loin de Samuel Beckett et avec une bonne dose d’absurde, c’est, aussi et avant tout, une réflexion sur l’aliénation, la folie et notre société. Une Note du propriétaire nous informe qu’il s’agit bien d’un chien, mort écrasé par une voiture et que c’est lui, son propriétaire, qui a transcrit cette rage d’écrire du chien.

    « Cette création, dit Bertrand de Roffignac, est l’occasion pour  notre Théâtre de la Suspension, de reconsidérer de façon originale notre manière de faire société. Qui dévore qui ? Comment ? Pourquoi certains mangent quand d’autres sont mangés ? (…) Le Chien serait heureux s’il avait la chance de vous voir. Je pense à lui. Nous pensons tous à lui. Vous aussi vous pensez à lui, pour la simple raison que nous pensons par lui. (…) Le temps d’une soirée, vous serez invités à retraverser les principaux événements de la vie du Chien, figure mythique mi-homme mi-bête, parvenu à renverser les derniers tabous d’une société sur le déclin. Ce récit viendra justifier son goût pour la chair humaine, ses amours contrariées avec une funambule obèse et la fascination progressive dont il fut l’objet pour ce qui s’est appelé notre Humanité. »

    © Christophe Raynaud de Lage
    © Christophe Raynaud de Lage

    Cela se passe dans la salle aux beaux murs tapissés de bois. Avec, au centre de la scène, un grand caisson noir  rempli d’eau où baignent une table et une chaise en stratifié bleu pâle des années cinquante qu’ont mis à l’honneur, il y a une trentaine d’années, Macha Makeieff et Jérôme Deschamps pour leur… Deschiens. Nos excuses pour ce jeu de mots.
    Bertrand de Roffignac, en T-Shirt blanc, pantalon et bottines noires, parfois revêtu d’un grand manteau orange pâle, va, avec ou sans micro, se lancer, marchant et pataugeant dans l’eau ou juste à côté dans un singulier monologue théâtral. Diction irréprochable, énergie à tout épreuve et excellent rapport avec les spectateurs. Un vrai spectacle donc, avec une débauche de lumières de couleur et d’environnements sonores électroniques.
    Fils de chien est aussi proche d’une performance d’arts plastiques où le corps, la gestuelle d’un artiste et/ ou sculpteur et/ ou musicien sont à l’honneur mais aussi le temps, l’espace et la relation que l’artiste établit avec le public, parfois debout. Souvent à base de critique sociale et présentée dans une galerie d’art ou un musée, plus rarement dans un théâtre, avec, pour but de susciter une réaction.  Créée une seule fois mais, éventuellement, à nouveau recommencée. Donc, pas loin d’un théâtre-théâtre.
    Et ici, dans la lignée de Joseph Beuys, quant à l’animalité. Bertrand de Roffignac tirera un coup de revolver et un petit poulet tombera des cintres. Petit faux poulet couvert de mousse à raser qu’il enverra sur une spectatrice qui le lui réexpédiera illico… 
    On est ici dans la lignée, bien sûr, d’Antonin Artaud, mais aussi des happenings d’Allan Kaprow, de George Maciunas, le créateur du mouvement Fluxus et pas loin d’Otto Muehl et Herman Nistch, les actionnistes viennois. Et en France, de Gina Pane. Bertrand de Roffignac agrafera des morceaux de viande ( fausse, on est au théâtre..), sur le le mur gris délavé du fond.  Avec, donc, une petite touche d’art conceptuel…
    Brillante, l’adaptation de cette nouvelle est souvent d’une rare violence verbale! Oui, mais, après une quarantaine de minutes, le temps devient long, comme souvent les solos des créateurs actuels et on frise l’ennui, même s’il se passe toujours quelque chose sur le plateau.
    Bertrand de Roffignac gère mieux l’espace et le jeu, que le temps et il aurait pu nous épargner ces jets de confettis lancés par deux complices en combinaison noire, à tête de chien. Comme ces fumigènes à jets répétés qui ne servent à rien (peut-être au second degré puisqu’on entend dans le vacarme le mot: fumigène mais les cinquièmes déjà pour nous en janvier !). A ces réserves près, et malgré le froid, miracle d’un samedi soir: le public: une cinquantaine de personnes, jeunes pour la plupart, était bien au rendez-vous et a chaleureusement applaudi ce créateur.
    Nous avons besoin de ce théâtre expérimental. Vous pouvez tenter l’expérience et aller voir cet ovni  (pas la peine d’emmener votre tata!).  En plus, vous aurez droit après, à une bonne soupe très chaude de lentilles pour vous réchauffer.  Que demande le peuple? Et il y a ensuite dans la grande salle de l’Epée de bois, 
    L’Alphabet des Providences (farce épique) dont l’infatigable  Bertrand de Roffignac  a aussi  écrit le texte et réalisé la mise en scène. Nous vous en parlerons aussi.

    Philippe du Vignal

    Jusqu’au  1 er février, du jeudi au samedi à 19h et le dimanche à 14 h 30, Théâtre de l’Epée de bois, Cartoucherie de Vincennes, route du champ de manœuvre. Métro: Château de Vincennes+ navette ( attention, pas facile à trouver et parfois fluctuante) ou bus 112. 

  • Clap de fin pour le Théâtre de l’Unité (2)

    Clap de fin pour le Théâtre de l’Unité (2)

    ©x Jacques, Hervée et Claude Acquart, leur scnéographe
    ©x Jacques, Hervée et Claude Acquart, leur scnénographe

    Comment nous nous étions connus, Hervée et Jacques, il y a au moins un demi-siècle? Pas au tout début de leur aventure, quand Jacques Livchine avait créé, en 68, un montage de poèmes avec Apollinaire à la guerre au Théâtre des Trois Baudets. Je n’étais pas encore critique de théâtre, même si j’y allais très souvent. Mais, sûrement en 72, quand le Théâtre de l’Unité avait présenté quelques sketchs provocants en guise de parade pour son Don Juan, à Aix, ville ouverte aux saltimbanques, une manifestation de théâtres de rue créée par le grand Jean Digne où il m’avait demandé d’être « écrivain public », puis « écouteur public »…

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    ©x Jean Digne en 72

    Nous avons vu à Paris Le Revizor de Nicolas Gogol. Malgré quelques bonnes idées, un spectacle peu convaincant, dans une salle presque vide et je ne me souviens pas avoir écrit d’article.

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    Puis, il y eut la légendaire 2CV Théâtre pour un spectateur à l’intérieur et dans la rue, une bonne centaine tout autour. Et en 78, à Elancourt, où le Théâtre de l’Unité a réussi à s’implanter, La Femme-Chapiteau mais surtout Le Boulevard de la rue que Bernard Faivre d’Arcier, directeur du festival d’Avignon, avait invité: un spectacle avec tous les personnages habituels: mari, femme, amant et domestiques vivant dans les meubles d’un appartement bourgeois… mais le tout dans une rue de la Cité des papes. En 80, un bon souvenir à Saint-Quentin-en-Yvelines, du Bourgeois Gentilhomme de Molière, vu par Louis XIV et sa Cour, à un grand dîner à Versailles; le public étant assis derrière les convives et essayant d’attraper quelques bribes du festin… Et il y eut cette même année, la création du Mariage, un vrai-faux mariage joué dans le in d’Avignon. Avec la future mariée en longue robe blanche et son fiancé en habit, descendant d’un train (ou faisant semblant?). Puis, avait lieu la cérémonie à l’Hôtel de ville par le maire… de Florence, un ami du Théâtre de l’Unité. Et, à la nuit tombante, départ en voitures, toutes munies d’un petit drapeau pour se repérer et aller en cortège vers une belle maison avec piscine, à Pernes-les-Fontaines.
    Je revois encore Hervée et Jacques accueillant à Avignon chacun des spectateurs à la vente des billets : puis ils avaient mémorisé leurs noms, grâce aux polaroïds qu’ils prenaient. Il y avait un grand repas de mariage pour le public avec, comme autrefois, chansons, et sketches dehors et dans la maison. Vers six heures du matin, Jacques proposa de boire un verre de champagne mais ajouta aussitôt: «Alors, il faudra le mériter, allez chercher les bouteilles.» Et il en balançait quelques cartons dans la piscine. Panique à bord! Des spectateurs à moitié nus plongeaient les récupérer…

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    ©x Hervée de Lafond, Léna Bréban et Alexandre Boussat

    J’avais demandé à Hervée et Jacques de remettre le couvert avec les élèves de l’Ecole de Chaillot. Ainsi naîtra Noce et banquet, un spectacle commandé pour le festival de Blaye par Jacques-Albert Canque, très heureux d’inviter le Théâtre de l’Unité. Cela a été pour ces jeunes acteurs, l’occasion exceptionnelle de débuter, bien encadrés par des metteurs en scène de premier plan, dans les lieux parfois difficiles qu’étaient une rue de la citadelle de Vauban, puis une chapelle désacralisée, un cloître, et enfin une placette où, à la fin, tous les personnages se suicidaient l’un après l’autre, en se jetant des remparts. Hervée jouait à la fois la belle-mère et la maîtresse de cérémonie en tailleur noir, clochette à la main dans la chapelle pour rythmer la cérémonie. Marie Thomas, hélas décédée l’an passé, en jupe et grand chapeau noir, était une ex du marié et entrait en retard dans la chapelle, en en claquant la lourde porte. Puis elle allumait sa cigarette au cierge pascal dans le chœur et allait s’asseoir au sol, jambes écartées face à l’assistance, pour qu’on voit bien ses jarretelles et bas noirs. Nourit Sibony, la chanteuse franco-israélienne, elle, debout sur un piano à queue. interprétait de merveilleux gospels.


    Jacques, lui, était le curé qui allait procéder à la bénédiction, mais, comme il devait faire en urgence un aller et retour à Paris, il m’avait demandé de le remplacer pour deux soirs. Grande promotion : directeur d’école, après une matinée de répétitions, je devins curé, petit mais nécessaire personnage de cette Noce et banquet qui prononçait un sermon foutraque.
    Notre amie Chantal Boiron, directrice de la revue Ubu, avait dit à Françoise Morandière attachée de presse du festival, que le curé attendant le cortège ressemblait à du Vignal. Mais, non pas du tout, ce n’est pas lui et d’ailleurs, il n’est même pas venu… avait-elle finement répondu.  En 82, j’avais interviewé Jacques lors de l’émission sur France-Culture d’Alain Veinstein qui lui avait passé commande d’une intervention sur une grue au-dessus du Verger. Jacques avait alors entièrement vidé sur la table du studio, le contenu du sac à main d’une artiste, en détaillant au micro et avec précision chaque objet : briquet, carte d’identité, petite  monnaie, tampon, rouge à lèvres, clés…

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    Regrets: je n’avais pu voir Le Théâtre pour chiens, ni L’Arche de Noë, avec le chanteur Nino Ferrer, trente acteurs et une centaine d’animaux.  Mais j’avais assisté à Ali-Baba, mise en scène d’Hervée de Lafond, sous un grand chapiteau, avec chariots à moteur électrique. Tout à fait impressionnant: les nombreux enfants étaient sidérés par tant de magie… Et il y eut Mozart au chocolat où, dans une pièce ovale fermée, quatre-vingt spectateurs dégustaient une tasse d’excellent chocolat, servie par Hervée de Lafond. Ceux qui n’avaient pu entrer, étaient admis à écouter à l’extérieur par un hublot, les airs de Mozart joués par un pianiste, et les extraits d’opéra chantés par un baryton et une soprano.
    Ce Mozart au chocolat  était une petite merveille, à la fois élégante et efficace, dont nous nous souvenons comme si c’était hier. Autre petite merveille mais jouée peu de fois: L’Histoire du soldat de Ramuz et Stravinski, mise en scène de Marc Feldman sous un chapiteau.
    Comment ne pas évoquer aussi les stages A.F.D.A.S. que dirigèrent Hervée et Jacques à l’Ecole du Théâtre National de Chaillot, chaque fois avec un grand succès. Nous n’avons jamais regretté d’avoir fait venir ces grands pédagogues et, à chaque fois, il y avait une séance de travail avec les élèves…

    © Giancarlo Gorassini/Bestimage
    © Giancarlo Gorassini Ophélia Kolb qui jouait  à Conques

    Je leur avais ensuite demandé de mettre en scène le spectacle que nous avait commandé la directrice du service culturel de Conques (Aveyron), un village où Prosper Mérimée avait sauvé de justesse l’abbatiale et son merveilleux tympan: « Je n’étais pas préparé à trouver tant de richesses dans un pareil désert ». Thème choisi par Hervée et Jacques: une revisitation du Moyen-Age et des Croisades. Hervée avait interpellé un moine de l’abbaye en bure blanche qui passait près du cloître pendant le spectacle: «Eh!Mon père, l’Eglise n’a pas toujours été bien nette à cette époque-là, vous êtes d’accord? »

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    A un repérage en janvier,  Jacques et Hervée, nous  avions essayé de calculer l’orientation du soleil au crépuscule en juillet, pour choisir le côté du cloître où mettre les spectateurs pour qu’ils ne soient pas gênés. Folie du Théâtre de l’Unité mais aussi grande rigueur, comme toujours quand il s’agissait de choisir un lieu adapté. Beau succès avec quelque deux-cent cinquante spectateurs à chacune des cinq représentations. L’Ecole du Théâtre National de Chaillot n’aurait jamais été celle qu’elle a été, si, à notre demande, ils n’y étaient pas venus souvent y travailler. Pourquoi nous souvenons-nous de détails aussi précis de leurs mises en scène?
    Sans doute grâce à ces préceptes qui furent leur bible non écrite : dramaturgie précise, choix et direction d’acteurs au cordeau, respect du texte quand il s’agissait d’un classique, imagination de situations impossibles mais rendues crédibles, fausses pistes pour mieux piéger les spectateurs, second degré flirtant sans arrêt avec le premier, décalage permanent, allers et retours entre réel et fiction, rigueur et intelligence des scénographies de Claude Acquart. Ainsi au début de Dom Juan, trois jeunes couples absolument nus arrivaient sur le plateau et commençaient à jouer. Jacques dans la salle, hurlait: «Baissez le rideau, excusez-nous, ce n’était vraiment pas du tout une bonne idée.» Du lard ou du cochon? Le public était sidéré… Et, en à peine une minute après, miracle… les acteurs revenaient normalement habillés! 

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    Repas des riches, repas des pauvres en 94 à l’Hôtel Sponeck à Montbéliard, une performance de l’artiste Daniel Spoerri que nous avions beaucoup aimée. Là aussi, l’imagination était au pouvoir. Assis aux mêmes tables, un repas bon mais simple (saucisse-lentilles) pour les pauvres mais sans service, et un autre repas luxueux avec foie gras, champagne et maître d’hôtel pour les riches: les uns et les autres tirés au sort. Avec, parfois, échanges de boissons entre eux… Ou indifférence!

    Terezin, encore un bon spectacle en 95 dont vous a parlé Jean Couturier (voir Le Théâtre du Blog): tout le théâtre était occupé avec une rare émotion  Il y a eu aussi l’ouverture en 96 du Palot-Palot, un ancien cinéma à l’abandon que le Théâtre de l’Unité, avec la mairie de Montbéliard, avait fait rénover, pour que les jeunes puissent aller y danser… Et il y a eu ce merveilleux 2.500 à l’heure, une histoire du théâtre en soixante minutes jouée par de jeunes acteurs issus de l’Ecole de Chaillot : Alexandre Zambeaux et Léna Bréban,  et Eric Bougnon, rencontré à un stage A.F.D.A.S. Et encore ces mises en scène épatantes de La Flûte enchantée de Wolfwang Amedeus Mozart et La Tétralogie (condensée) de Richard Wagner.  Par la fanfare des Grooms qui sera ensuite dirigée par Christophe Rappoport, le fils de Jacques et Edith qui fut longtemps conseillère à la D.R.A.C. Ile-de-France.Un Brecht pour Muguette, une évocation mordante et réussie de personnages de Montbéliard, comme le maire Pierre Souvet et son adjoint, Pierre Moscovici. Et encore, deux des nombreux Kapouchniks, ces cabarets mensuels sur l’actualité sociale et politique, fabriqués avec un humour cinglant, dans la journée du samedi, à base de revues de presse et joués le soir par une dizaine d’acteurs rompus à l’exercice. Avec juste des costumes sur un portant, et quelques accessoires. Un beau spectacle gratuit- il y avait seulement une corbeille à la sortie- suivi par un public fidèle et enthousiaste pendant vingt ans. Je revois Jacques alignant au tableau noir, les chiffres de différents budgets, aussi ahurissants que contradictoires. Une belle leçon de  pensée politique et un théâtre populaire envié par les institutions voisines qui… se gardaient bien d’inviter le Théâtre de l’Unité. Tout se paye dans la vie, surtout l’audace et le succès.

     

     

    © Jean Couturier
    © Jean Couturier La Nuit unique

    La Nuit unique créée au festival d’Aurillac, avec ses dizaines de couchages alignés pour voir, de dix heures du soir à sept heures du matin, un cabaret hors-normes. Jacques nous avait proposé un vieux mais confortable fauteuil en cuir, pour y passer la nuit. Mais difficile de tout capter de cet excellent cabaret,  sans sommeiller de temps à autre…  Et toujours au festival d’Aurillac, dans une belle prairie jouxtant la Maison de la Châtaigne à Mourjou, un beau petit village cantalien, la Brigade d’Intervention Haïtienne en 2010, un exorcisme de la mort avec poèmes et chansons et un cercueil où de jeunes acteurs haïtiens plaçaient un spectateur volontaire. 

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    Et La Tour bleue (2007) à Amiens, devant des spectateurs par milliers regardant des sketches joués par des acteurs et cascadeurs dans une barre d’H.L.M. qui allait être détruite par explosion à la fin du spectacle. Mais, d’explosion, que nenni ! Impossible vu le danger! Donc une belle imposture: nous nous étions tous fait avoir par cette histoire invraisemblable de destruction par ultra-sons, annoncée dans toute la presse locale et rendue crédible par la présence de Gilles de Robien, maire d’Amiens de 89 à 2.002. Et surtout par une dramaturgie soigneusement préparée longtemps à l’avance par Hervée et Jacques… Vu aussi Le Parlement de rue, un spectacle sur des gradins en plein air au festival d’Aurillac en 2014. Assise sur une chaise d’arbitre de tennis, Hervée de Lafond présidait une Assemblée nationale, avec discussion et vote de lois proposées par le public… Ensuite envoyées à Manuel Vals, Premier Ministre, aux ministres concernés et à François Hollande, Président de la République.

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    Mais un des spectacles de l’Unité que nous avons préférés a été Oncle Vania à la campagne en 2006. Bigre, déjà vingt ans! Mais encore si vivante dans notre mémoire, cette pièce créée à Porentruy (Suisse). La scène ? Une grande prairie d’une exploitation agricole. Le public était assis sur des bottes de paille compressées, pour voir cet Oncle Vania à la campagne en une heure trente, jusqu’à la nuit. Dans un coin, cuisait lentement un chaudron de bonne soupe qu’avait préparée Jacques et servie après le spectacle au public. Merveille du hasard, ce soir-là, on a entendu au loin, les rires d’une fête de mariage et, sublime et qui aurait bien plu à Anton Tchekhov, la sirène d’un petit train passant dans la vallée. Et, à un moment, des chevaux avec leurs cavaliers traversant la prairie derrière les acteurs (mais cette fois, mis en scène). Impossible d’oublier une telle réalisation…

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    ©x Macbeth

    Sept ans plus tard, dans la forêt près d’Audincourt, Macbeth en forêt, déambulatoire  la nuit par un hiver mouillé, le public assis sur des tabourets pliants, avec un très bon Macbeth, une moins bonne Lady Macbeth. Mais avec des images fantastiques, dignes de Shakespeare et jamais réalisables sur un plateau. 

    Et le dernier de Jacques en 22, Une Saison en enfer, sur le chemin à travers les champs qu’empruntait Arthur Rimbaud, depuis la ferme de sa mère à Roche près de Charleville-Mézières et dont il ne reste qu’un mur. A côté, une petite maison rénovée par Patty Smith qu’elle avait prêtée au Théâtre de l’Unité pour servir de Q.G. et de loges. Là encore, il pleuvait sans arrêt et, là encore, miracle, la pluie cessa juste avant ce spectacle déambulatoire, avec des images d’une grande beauté.

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    ©x Une Saison en enfer

    Nous y retrouvons, parmi les cinq interprètes tous en habits noirs, Faustine Tournan, ex-élève de l’Ecole de Chaillot… qui, à Conques, avait sauté d’un mur et s’était gravement blessée. Il y a de la nostalgie dans l’air et Jacques me dit que ce sera son dernier spectacle, qu’il a commencé sa vie avec Arthur Rimbaud et qu’il la finira avec lui.
    Il y a deux ans, Les Femmes puissantes d’après L’Assemblée des femmes d’Aristophane. En amont, un atelier-théâtre animé par Hervée avec des mères de famille arabes. Cela se passait près d’Audincourt, dans les vestiges d’un grand théâtre romain. Mais belle trouvaille, le public était assis là où était la scène autrefois Il pleuvait sans arrêt et il faisait froid. Heureusement, sous une tente, nous attendaient du café et de quoi manger un morceau.

    ©J.P. Estournet
    ©J.P. Estournet

    Puis, miracle, la pluie cesse quelques minutes après le début du spectacle et la dizaine d’actrices vont avec Hervée faire revivre en cinquante minutes sur ce qui restait des gradins, la fable d’Aristophane sur une musique commandée à William Sheller. Micros H.F., belles lumières, impeccable régie, tout cela, malgré des conditions météo assez rudes. Pari réussi,  avec un auteur grec joué en France par des actrices arabes. Une fois de plus, avec un grand professionnalisme: rien d’impossible au Théâtre de l’Unité…

    Voilà, ce sont quelque trente spectacles que nous aurons vu et ceux qui ont moins de quinze ans ont été chroniqués dans Le Théâtre du Blog. Et il y a eu avec Hervée et Jacques, un compagnonnage exceptionnel, quand ces pédagogues hors pair ont accepté de diriger des stages à Chaillot. Et ils ont aussi monté trois spectacles avec les élèves ou avec ceux juste sortis de l’Ecole. C’est un rare privilège de les avoir accueillis, une idée que les services du Ministère de la Culture trouvaient assez bizarre, mais que Jérôme Savary, alors directeur, avait bien sûr, approuvé….

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    ©x La fête d’adieu à Audincourt avec le Rappoport orchestra autour d’Hervée et Jacques 

    Merci, encore merci, à Hervée et Jacques pour toute la riche vie, loin des chemins habituels, que vous aurez su apporter au théâtre contemporain. Avec un grand travail préalable de dramaturgie, puis  une impeccable direction d’acteurs, une rigueur et une invention d’images exemplaires de beauté, une écriture ciselée, un choix de lieux conformes au projet, et il y en au un paquet: rue ou place de ville (souvent), sentier de campagne, forêt, cloître (deux fois), chapelle, amphi en ville, jardin public, chapiteau, scène frontale de théâtre, ancien atelier, maison à l’extérieur et à l’intérieur, prairie (deux fois), ancien H.L.M. ,gymnase, etc… une musique recherchée et une scénographie efficace, réalisée par leur ami Claude Acquart. Et toujours, avec insolence, rigueur et générosité.
    Tout cela n’a aucun prix et a fait la grande réputation du
     Théâtre de l’Unité qui, le 1er janvier 2026, est devenu la Maison de l’Unité. Nous souhaitons le meilleur aux artistes qui, en ces temps bousculés, vont succéder à Hervée et Jacques: ils bénéficient d’un héritage artistique exceptionnel.
    Allez, une dernière pour la route:
    « Fabuleux! Je ne pensais pas, a dit Jacques, vivre ça de mon vivant! Vivre un enterrement hyper-joyeux, hyper-tendre, hyper-émouvant, oui, un enterrement. Car ce genre d’hommage, c’est quand on est mort: et là pas du tout, on était vivant et on s’est régalé comme dans un rêve.Tous ces compagnons de route très anciens: Généric Vapeur, Trans Express, Cacahuete, Juliot. Et puis tous les autres! Tous en transe! Pour nous…  Je n’en reviens toujours pas! Je plane, je plane, je plane! » 

    Philippe du Vignal

    Si vous voulez en savoir plus, lire absolument: Les Mille et une plaisanteries du Théâtre de l’Unité de Jacques Livchine. 15 €. Maison de l’Unité, 9 allée de la Filature, Audincourt (Doubs). T. : 03 81 34 49 20.
    Vous pouvez voir toutes les photos de la grande fête d’adieu en l’honneur d’Hervée et Jacques à laquelle nous n’avons pu assister, en allant sur le site: Blog de Jacques Livchine. 

  • Ma Foudre, texte et mise en scène de Laura Mariani

    Ma Foudre, texte et mise en scène de Laura Mariani

    Cela commence par la fête d’anniversaire d’Olive, une jeune femme d’une trentaine d’années et sur une musique électronique jouée en direct sur un synthé rythmée, tout le monde danse joyeux et une peu ivre.Puis, cela bascule: Olive, qui souffre atrocement du dos,  va faire appel à Simon, un ostéopathe qui, très vite, la soulagera. Alors nait une attirance réciproque. Ils s’embrassent. Oui, mais il est marié et son épouse n’est pas d’accord. pour qu’il suive Olive. Ils ont une petite fille.

    © Clémence Demesme
    © Clémence Demesme

    Simon semble hésitant et jure qu’il n’a eu aucune relation sexuelle avec cette patiente qui selon lui, est, et restera une patiente. Mais on le sent attiré et elle le poursuivra de mails et appels téléphoniques par dizaines et ira même jusqu’à le suivre. L’épouse essayera en vain de déposer une main courante au commissariat où on lui fait remarquer que ce serait plutôt à son mari de le faire.  Olive fera alors  le siège du cabinet de Simon pour le voir, même une minute, puis tentera de négocier en lui demandant de l’embrasser une dernière fois, moyennant quoi, elle arrêtera de lui manifester son amour. Il sera ferme et lui demandera de partir immédiatement! Mais rien ne changera pour Olive, persuadée qu’elle est follement désirée… En termes psychiatriques, il s’agit d’une psychose obsessionnelle; l’érotomanie est définie comme la conviction d’être aimé par un homme ou une femme souvent célèbres, et au statut social reconnu: médecin, avocat, journaliste de télévision, prof de fac, à partir de quelques indices amplifiés: le silence comme la négation formelle de l’intéressé (e), quant à un prétendu amour. Tout chez Olive justifie une conduite délirante et elle imagine ce refus comme un stratagème pour cacher au reste du monde leur supposée liaison. De là, un délire qui vire chez elle au harcèlement et à la jalousie, jusqu’à un sentiment de persécution. Et elle mettra même le feu à la voiture de Simon. Mais elle se projette dans l’avenir et dit qu’elle pourra très bien s’occuper de la petite fille de Simon quand ils vivront ensemble… 

    © Clémence Demesme
    © Clémence  Demesme


    Devant ce délire érotomaniaque, son entourage s’inquiète: une demi-sœur et son partenaire, mais aussi et surtout le frère d’Olive, un médecin qui appellera les urgences pour qu’elle soit hospitalisée. Elle voit même dans le psychiatre qui la soigne, le visage de Simon. Et pour cause, c’est le même acteur. Un peu gros mais efficace…
    Et les trois médecins ont des masques semblables très réussis.
    Reste à savoir ce qui a mené Olive, jeune femme « normale »,  à de tels troubles psychiques et à une érotomanie galopante: seule indice: elle a perdu son père mort brutalement quand elle avait cinq ans. Une image qui revient souvent. A la fin, on la verra, enroulée dans un grand tissu doré,  en haut d’une montagne… fascinée comme son frère par le phénomènes des éclairs et, si on a bien compris, prête à plonger dans le vide.  Laura Mariani avait déjà traité avec Le jour où j’ai appris que le ciel était bleu de l’autisme  et se elle nous offre à une réflexion sur le réel et l’imaginaire ou l’illusion, avec un texte aux accents pirandelliens.
    La scénographie  à deux niveaux avec des châssis coulissants en tôle plastique n’est pas très réussie. Mais bon… Quant au texte, tout à fait intéressant mais inégal, il se termine plus qu’il ne finit et mériterait quelques coupes: cette heure cinquante finit par être longuette… Mais il y a une  très bonne direction d’acteurs. Mention spéciale à Pauline Cassan (Olive) et à celle qui est l’épouse de Simon, toutes les deux absolument crédibles. Le public très jeune – ce qui est rare- a fait une ovation au spectacle.Il faudra suivre cette jeune compagnie soutenue par la D.R.A.C. Grand-Est  et le Département de la Marne.

    Philippe du Vignal

    Le spectacle avait été joué au 11 au festival d’Avignon et a été repris les 7, 8 et 9 janvier aux 3 T-Théâtre du Troisième Type, Maison de l’émergence théâtrale et musicale, 14 rue Saint-Just, Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). T. : 01 74 40 02 95