Le Théâtre du Blog a été créé en 2008 par Edith Rappoport et Philippe du Vignal; depuis, 9.450 articles ont été publiés sur le théâtre, la danse, les arts de la rue, les performances, le cirque, la magie, les livres, revues et les expositions spécialisées, en province et région parisienne, mais aussi à l’étranger…
Philippe du Vignal – Rédacteur en chef
Critique dramatique, il a été aussi responsable de la rubrique: Théâtre aux Chroniques de l’Art Vivant dirigées par Jean Clair puis à artpress dont Catherine Millet était la rédactrice en chef. Il a participé plusieurs années aux Nuits magnétiques d’Alain Veinstein à France-Culture et au quotidien La Croix. Il a longtemps dirigé l’Ecole du Théâtre National de Chaillot dirigé par Jérôme Savary, puis par Ariel Goldenberg. Il y enseignait aussi l’histoire du spectacle contemporain. Il a aussi été professeur à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs: département Scénographie et Section Costumes/Vêtement.
Sébastien Bazou
Ancien élève de l’École des Beaux-Arts de Dijon, s’est spécialisé dans l’installation multi-médias. Il a cofondé l’association et le magazine Artefake qui publie des articles sur l’histoire de la magie en Europe et aux Etats-Unis.
Jean Couturier
Critique dramatique et de danse et assistant du rédacteur en chef. Il a obtenu un master et une D.E.A. sous la direction de Robert Abirached à l’Université Paris X-Nanterre. Il a assisté le metteur en scène Philippe Genty pour plusieurs spectacles.
Christine Friedel
Est critique dramatique. D’abord, et notamment à Réforme. Elle a ensuite collaboré aux mises en scène du Théâtre du Campagnol, dirigé par Jean-Claude Penchenat et fait partie du groupe d’experts pour le théâtre à la D.R.A.C.-Île-de-France. Et elle a aussi été la rédactrice de la revue Plaisir(s) éditée par le château de la Roche-Guyon et est l’auteure de La Roche-Guyon, le château invisible.
Elisabeth Naud
Critique de théâtre, enseigne actuellement à l’Université Paris VIII. Elle est docteure en esthétique théâtrale.
Béatrice Picon-Vallin
Directrice de recherches au C.N.R.S., est spécialiste du Théâtre russe sur lequel elle a publié de nombreux livres. Elle dirige les collections Mettre en scène à Actes Sud-Papiers, Arts du spectacle aux éditions du C.N.R.S. et aussi Th. XX aux éditions L’Age d’homme.
Nicolas Villodre
a participé entre autres à la Coopérative des Cinéastes et a soutenu en 83 une thèse en arts plastiques consacrée à Christian Schad, Man Ray et Laszlo Moholy-Nagy.
Spécialiste et critique de danse contemporaine, il a été jusqu’en 2013, assistant du directeur de la Cinémathèque de la Danse et a publié de nombreux articles dans La Revue d’esthétique, Pour la Danse, La Cinémathèque Française…
Correspondants :
Gérard Conio
professeur émérite de l’Université de Nancy, est un spécialiste de la civilisation russe et des pays de l’Est.
Nektarios G. Konstantinidis
traducteur et critique de théâtre notamment francophone, à Athènes et en Grèce.
(Tous les documents et archives sont publiés sauf avis contraire des ayants-droit et, dans ce cas, seraient aussitôt retirés).
Dans le couloir, de Jean-Claude Grumberg, mise en scène de Charles Tordjman Un couloir aux deux hauts murs, avec au fond, une porte qui restera longtemps fermée et deux autres sur les côtés: l’une côté jardin, d’une chambre et l’autre coté cour menant à la cuisine. Le Père, un ancien avocat -robe de chambre, pantalon de velours bretelles, chemise et foulard -et la Mère (quatre-vingt ans comme lui) en longue robe bleu-violet chaussons rouges (Jean-Pierre Darroussin et Christine Murillo). Leur fils, pas tout jeune (près des cinquante ans), qui a déjà des cheveux blancs (mais on ne le verra jamais) est revenu chez ses parents et vit cloîtré dans une chambre au bout du couloir. Il a un vague projet de reconversion mais il faudrait que ses parents financent l’opération… Bien entendu, ce fils encombrant mais qu’ils ne voient jamais, va faire l’objet de toutes leurs conversations et ils ne parlent que de lui, du sandwich qu’elle accrochera à sa porte, s’il avait faim quand il reviendra. Et de la soupe qu’ils mangeront, eux.Ils n’ont pas trop envie qu’il s’installe chez eux et, en même temps, ils sont si seuls qu’ils voudraient bien qu’il reste. Bref, la vieille litanie du: « jamais avec toi, jamais sans toi ». Ils parlent de lui dans une suite de petites scènes et s’inquiètent de ce que peut être sa vie. Le père est absolument cynique, et la mère, elle, très aimante, indulgente mais aussi très angoissée, quant à l’avenir de leur fils.
Jean-Claude Grumberg, auteur bien connu d’une quarantaine de pièces dont L’Atelier, scénariste et dialoguiste pour le cinéma dont Le Dernier Métro (1980) fait ici un juste portait de ces personnes âgées qui réussissent à vivre encore ensemble. Depuis si longtemps, ils doivent s’aimer encore un peu et se supporter parce que leur existence -et ils en sont bien conscients- va sur sa fin.
Le malheur n’arrive pas qu’aux autres et le dramaturge va habilement emmener le public vers la tragédie: ce fils sera retrouvé pendu dans sa chambre… Accablés, les parents n’ont plus goût à rien et sont là à attendre la mort. (au moins ils ne seront pas déçus).
Lui devient encore plus cynique et méchant et n’a même pas envie de voir ses autres enfants. Elle, encore plus seule, est désespérée! Les dialogues sont du genre bien menés (parfois faciles comme les allusions à la prothèse auditive et au dentier de la mère! Ou la réplique du père: «J’en ai marre d’être le garde-chiourme du Masque de fer, doublé du Mystère de la chambre jaune! »)
Ces bons acteurs sont crédibles, très présents, et toujours justes. Et pourtant, cela ne fonctionne pas… D’abord, à cause d’une scénographie froide et stricte -de hauts murs, trois portes et trois chaises- qui écrase le jeu. Et à une dramaturgie… qui n’en est pas une: cette succession de courtes, voire de très courtes scènes, ne fait pas sens (on est ici ni dans le sketch, ni dans une pièce) et l’émotion ne surgit pas, même après le suicide du fils.
La mise en scène de Charles Tordjman est précise mais assez statique (mais comment faire autrement? Et cette heure vingt n’a rien de passionnant, même s’il y a quelques touches bienvenues d’humour beckettien: « Sois poli, si tu n’es plus joli! » On pense, bien sûr, à Fin de partie. Bref, on aura connu Jean-Claude Grumberg mieux inspiré…
Philippe du Vignal
Théâtre Hébertot, 78 bis boulevard des Batignolles, Paris (XVII ème). T. : 01 42 93 13 04.
Selon une enquête réalisée par Mediapart, des agressions sexuelles ont été commises par certains acteurs de cette compagnie sur des jeunes filles, et cela pendant au moins quinze ans. Ariane Mnouchkine, metteuse en scène et directrice du Soleil, a reconnu avoir été informée en 2023 de faits graves au sein même de cette troupe emblématique, connue dans le monde entier pour ses idéaux artistiques et politiques. et qui a fêté son soixantième anniversaire en 2024…
Mais l’affaire a provoqué, on s’en souvient, un tsunami dans le monde culturel français: en mars dernier, l’actrice Agathe Pujol a été entendue par une commission d’enquête à l’Assemblée Nationale. Elle a déclaré sous serment que, mineure, elle a été victime d’une tentative de viol par un acteur, et cela devant plusieurs témoins, quand il y a seize ans, elle était stagiaire bénévole au Soleil. Une enquête judiciaire a été menée par la brigade de protection des mineurs à Paris et le ministère de la Culture a demandé qu’une autre enquête, à la charge du Théâtre du Soleil, soit aussi faite par un cabinet privé.
Cette compagnie française indépendante a toujours revendiqué une éthique très forte: « Le théâtre, a dit Ariane Mnouchkine, est utile à la civilisation car il permet à l’homme d’aller vers le haut. » Mais le Ministère de la Culture verse au Soleil une subvention annuelle à une hauteur convenable: deux millions d’€. Ce qui suppose un strict respect des engagements quant à la lutte contre les violences et harcèlements sexistes et/ou sexuels. Mais diriger sur le plan artistique et moral, une entreprise de plus de soixante artistes, techniciens, stagiaires… et où circulent aussi de nombreuses personnes extérieures, n’a jamais été du genre facile… Fait exceptionnel en France- les employés du Théâtre du Soleil, y compris sa directrice, sont rémunérés à hauteur de 2.000 € par mois, ce qui est tout à l’honneur d’Ariane Mnouchkine et de ceux qui, autrefois, ont créé, avec elle, cet outil artistique qui n’a jamais été vraiment imité. Il y faut une intelligence, une sensibilité théâtrale, une culture et une ténacité remarquables.
Situées à côté du Théâtre de la Tempête, du Théâtre de l’Aquarium, du Théâtre de l’Epée de Bois et de l’Atelier de Paris-Carolyn Carlson, ces salles à l’architecture industrielle d’une ancienne cartoucherie située à Vincennes (Val-de-Marne) sont la propriété de la Ville de Paris qui a réaménagé l’ensemble et boisé l’extérieur de façon remarquable.
Et tous les acteurs qui y ont créé 1789, (comme le public!) se souviennent encore du froid qui, en novembre 70, tombait, une fois les turbines qui soufflaient le chaud… éteintes à cause du bruit. Mais quel merveilleux et absolument inoubliable spectacle! Même si, à la sortie, la boue était gratuite et abondante pour tout le monde… La Ville a subventionné l’an passé, la modernisation des équipements-lumière du Soleil (20.000 €) et lui a aussi attribué une aide exceptionnelle de 75.000 € pour compenser le surcoût des fluides.
Sur le site de la compagnie, Ariane Mnouchkine (quatre-vingt sept ans) a écrit hier -mais sans doute trop tardivement- une longue lettre d’une clarté absolue et dont elle a visiblement pesé chaque mot, avec la scrupuleuse honnêteté qu’on lui connait: « Je suis, bien sûr, depuis le début de cette tempête, prête à présenter toutes les excuses légitimement attendues par les victimes elles-mêmes, pour mes lacunes, mes aveuglements, mes fautes éventuelles. Mais, dans la description sidérante, atterrante, faite de nous par certains médias, pour quels faits précis dois-je exactement présenter ces excuses légitimement attendues ? (…)
Que j’ai, donc, manqué de discernement, au cours des soixante-deux années de ma vie professionnelle, je ne le nie évidemment pas. Mais cela veut-il dire que j’ai eu tort, tout au long de ces années, de faire confiance à ceux, nombreux, qui sont toujours restés dignes de cette confiance et de cette amitié? Je ne le pense pas. La confiance est-elle un risque? Oui. Peut-on vivre, aimer, créer, sans prendre ce risque ? Je ne le crois pas. Mais, en l’occurrence, ce risque, pris par moi, a été payé, semble-t-il, et sans que j’en sache rien, par d’autres que moi. Voilà ce qui mérite, aujourd’hui, mes excuses. Puisque, étant la cheffe, j’aurais dû savoir. Que les victimes se rassurent, je ne vais pas, comme je pensais devoir le faire au début de cette tourmente, attendre les conclusions d’une Justice enfouie sous des montagnes de milliers de dossiers en attente, parmi lesquels stagne celui de notre enquête interne, remise au Procureur de la République dès le 13 mai 2025. Je leur présente dès aujourd’hui mes excuses publiques et sincères. Cela dit, ce n’est pas le vacarme déchaîné par certains purificateurs auto-proclamés, qui m’éclairera sur l’ampleur de mes responsabilités et de mes manquements, mais bien, d’abord, le résultat de l’enquête externe indépendante, menée actuellement par des enquêteurs attitrés dont, à la fin de ce mois de mars, nous ferons connaître les conclusions et les préconisations, après les avoir remises à nos tutelles, c’est à dire le ministère de la Culture, la Ville de Paris, et la Région Île-de-France. Ou alors, plus tard, si elle devait être ouverte, ce qui, que je sache, et contrairement à l’affirmation de certains, n’est pas le cas aujourd’hui, le résultat d’une enquête judiciaire qui serait alors diligentée à mon encontre par des policiers puis par des magistrats, dont c’est le métier et la mission. »
Mais il faut être lucide! Il y aura désormais un avant et un après, au Théâtre du Soleil. Ariane Mnouchkine en assurera-t-elle encore la direction l’an prochain? Et que se passera-t-il dans le domaine culturel, après les prochaines élections municipales et présidentielles? Il y a sûrement des plans B qui se profilent déjà à l’horizon 2027… Même si on imagine mal le Soleil sans elle, tout se passe comme si on assistait à la fin d’une ère théâtrale. Elle-même a évoqué le nom de Sylvain Creuzevault pour lui succéder…
En attendant, la metteuse en scène travaille dur -comme toujours- et fait répéter le second volet d’Ici sont les dragons, un spectacle créé il y a deux ans que nous n’avions pas beaucoup aimé (voir Le Théâtre du Blog).
1918-1933, Choc et mensonges, cette pièce a pour thème, les causes du totalitarisme en Europe et la première aura lieu le 12 mars. Bien entendu, nous vous en rendrons compte aussi vite que possible.
Notre collaboratrice Béatrice Picon-Vallin connait très bien le Soleil, comme nous (le premier de ses spectacles que nous en avions vu, était en 65 Les Petits Bourgeois de Maxime Gorki à Sartrouville… cela donne le vertige!). Isabelle Barbéris, universitaire et journaliste spécialisée dans les arts du spectacle, et Béatrice Picon-Vallin ont pris clairement position et nous ont envoyé le texte ci-dessous que nous publions volontiers mais dont les opinions n’engagent qu’elles-mêmes.
Les faits qui ont été révélés par Mediapart sont graves. Ils appellent reconnaissance, condamnation et réparation. Les agressions sexuelles — et, dans certains cas, les crimes — commis par des membres de la troupe ne souffrent aucune ambiguïté : ils doivent être établis, jugés, et les victimes accompagnées comme il se doit. Les témoignages qui les ont mis au jour appartiennent aux victimes et toute relativisation de leur violence est hors de propos.
Mais la manière dont ces faits sont présentés, articulés et mis en récit peut, quant à elle, être interrogée. Analyser un discours médiatique ne revient pas à mettre en doute la parole des victimes : c’est examiner la manière dont les informations sont plus ou moins déontologiquement traitées ; c’est revenir sur les choix narratifs, les enchaînements, les glissements qui, parfois malgré eux, déplacent la focale. Il est nécessaire de distinguer ce qui relève des actes — que rien n’atténue — et ce qui relève d’une construction discursive destinée à juger plutôt qu’à informer, pour élargir la portée des accusations jusqu’à englober une institution entière et une œuvre de plus de soixante ans.
C’est dans cet esprit que nous convoquons la définition, éclairante, de la cabale, proposée en 1885 par Arthur Pougin dans son Dictionnaire historique et pittoresque du théâtre. Il y décrit la cabale comme un agencement rhétorique où des fragments épars sont rassemblés pour servir une entreprise de mise en cause :« La cabale est comme une sorte de conspiration ourdie dans le but de préparer et de provoquer la chute d’une pièce de théâtre, quelle qu’en puisse être la valeur. C’est dire suffisamment qu’elle s’adresse plus à l’auteur qu’à son œuvre, puisque avant de connaître celle-ci elle a juré de ne pas la laisser vivre, et c’est affirmer qu’elle est toujours injuste, puisqu’elle agit aveuglément et par le fait d’une hostilité préconçue. Il y a toujours eu des cabales, et il y en aura vraisemblablement toujours, parce qu’il y aura toujours des auteurs qui, par leur situation, par leurs attaches, par leur notoriété même et par la puissance de leur génie, déplairont à certaines fractions du public qu’on verra s’unir dans un effort commun pour leur faire payer, à l’aide d’un violent scandale, leurs succès et leur bonheur passés.»
Il ne s’agit évidemment pas de procéder par analogie, mais de rappeler qu’un certain type de montage — répétitions, rapprochements, effets d’exergue et de halo — peut déplacer le centre de gravité d’une affaire. Et conduire à poser une question décisive : à qui fait-on procès, au juste ? Aux individus qui ont commis des actes, ou à une communauté entière dont les usages, pratiques et gestes professionnels se trouvent soudain reconfigurés comme indices d’un «système», d’un mal «systémique», ainsi que le martèle sans grand fondement l’article de Mediapart ?
Commençons par relire le titre de l’article de Mediapart, qui sonne comme un verdict : « La faillite d’une utopie». Depuis quand un article d’information décide-t-il de la sentence, avant d’exposer les faits? Le journalisme se réclame de l’enquête et de sa précision chirurgicale ; ici, il devient chambre de jugement. Il n’interroge pas, il accable et oublie le nécessaire point d’interrogation. Cette bascule est d’autant plus troublante que l’article va entretenir un flou méthodique, revendiquant des sources imprécises, tandis qu’il s’appuie furtivement sur des matériaux issus de l’enquête interne du Théâtre du Soleil, dont il dénonce simultanément «l’invisibilisation» des faits. S’agit-il de s’attaquer aux faits ou à Ariane Mnouchkine, aux mis en cause ou à l’institution tout entière ?
La construction d’ensemble du texte empêche tout établissement d’une chronologie. Des paragraphes jumeaux, placés à distance, enfoncent, à plusieurs reprises, le clou du cercueil que l’on aimerait fabriquer, comme si la répétition valait démonstration : par exemple la répétition autour de la saisine de la Miviludes, opportunément intervenue en juillet — pour mieux insinuer que le Théâtre du Soleil serait une secte ? Il ne s’agit plus de désigner les agressions récentes, mais de faire vaciller une aventure collective remarquable. Le flou travaille aussi en brouillant la frontière entre violences sexuelles et accès de colère d’un membre de la troupe mis en cause.
D’autres approximations interpellent : les agresseurs ne sont jamais partis « en toute discrétion », comme on peut le lire ; les formules insinuantes se multiplient, destinées à «engluer le soupçon». Et, lorsque l’article précise que la troupe fut «longtemps connue pour ses engagements à gauche», doit-on comprendre qu’elle ne l’est plus, ou que cet engagement est désormais une pièce à charge? On glisse de l’analyse, à la suggestion. Les références répétées à l’âge de Mnouchkine, à la longévité de la troupe, construisent progressivement un procès du « monde d’avant ».
Le motif financier participe lui aussi à ce discours : la mention immédiate, dès le début de l’article, et récurrente, des « 2 millions» de subvention a pour fonction évidente de susciter le ressentiment. Or la dotation du Soleil n’a rien d’exceptionnel pour une structure artistique de cette ampleur ; elle est même dans la petite moyenne. Ce qui la distingue n’est pas le montant, mais son usage : une part bien plus grande consacrée à la création, dans une SCOP où la directrice n’est pas mieux rémunérée que les autres.
L’article, on l’a dit, brouille toutes les chronologies, convoque l’affaire Caubère hors de propos, multiplie les amalgames. Brottet-Michel devient «bras droit», voire «fils spirituel », alors qu’il n’a jamais occupé le rôle décisionnel que l’article lui attribue. Ici, Mediapart relaie les allégations de l’agresseur lui-même, répercutées par les plaignantes ! Plusieurs éléments factuels essentiels sont passés sous silence ou présentés de manière trompeuse. Ainsi, certains témoignages, parce que non vérifiés, laissent entendre que des bénévoles auraient pu «dormir sous la scène » — affirmation matériellement impossible. De même, il est indispensable de rappeler que les actes évoqués ont eu lieu en dehors du périmètre du travail officiel du Théâtre du Soleil, et non dans le cadre des répétitions ou des activités professionnelles de la troupe. Ces incohérences, jamais relevées par l’article, contribuent à fabriquer une atmosphère de soupçon généralisé dirigée contre l’institution du Soleil, et non contre les agresseurs.
C’est dans ce contexte que l’article décrit la troupe comme vivant une «sexualité imposée». Les jeunes femmes lycéennes qui témoignent n’étaient pas membres de la troupe, elles n’avaient pas accès à ses codes internes. Leur perception — parfaitement légitime quant aux violences subies — est en revanche partielle quant aux usages professionnels. Ce qui est interprété comme un manque d’intimité, voire un “baisodrome” (sic), relève en réalité du fonctionnement ordinaire d’un collectif artistique travaillant physiquement ensemble, fondé sur un rapport désexualisé au corps, une pudeur intériorisée et des usages transmis au fil des années. Ces codes se trouvent sexualisés par les stagiaires par méconnaissance du travail théâtral, ce qui ne peut leur être reproché, mais doit être souligné. On voit alors que l’expression « sexualité imposée » vise moins à qualifier des actes — graves, précis, datés, et qui doivent être jugés comme tels — qu’à créer une atmosphère systémique, à rendre indistincts les individus, à les animaliser, à les avilir. Par son manque de pondération, l’article animalise et avilit ainsile collectif entier.
Le discours rapporté accentue encore cet effet à tendance paranoïaque: les répétitions à la Cartoucherie, la vie quotidienne, les agressions, tout se confond. On suggère un fonctionnement totalitaire, ce qui, pour qui connaît l’œuvre de Mnouchkine, produit un paradoxe vertigineux : l’artiste qui passa sa vie à disséquer les mécanismes d’oppression serait devenue l’incarnation de ce qu’elle combat ? Pourquoi ces témoignages flous— « un comédien présent » — ou ces superlatifs invérifiables— «quinze ans d’ultimatums»? Enfin, la manière de s’exprimer prêtée à Mnouchkine elle-même intrigue : interviewée, elle « lâche» et «balaye» — elle ne dit pas, puisqu’on ne fait que modaliser sa parole de façon péjorative. La figure dessinée oscille entre le «patriarche » (si l’on suit l’article, seuls les hommes seraient capables d’autorité, et en avoir quand on est une femme ferait de vous un patriarche), et la dirigeante aveugle qui n’aurait pas su voir les signaux faibles. Or comment être simultanément totalitaire et inattentive?
Ainsi se fabrique une cabale au sens que lui donnait Pougin : non pas seulement une polémique, mais une construction discursive qui vise, derrière des faits graves et qui doivent être jugés, à atteindre une personne et, à travers elle, une œuvre. Nourri par une hostilité préconçue, fortifié par le montage de fragments, par la création d’un réseau de soupçons, l’article qui prétend dénoncer un «système», en fabrique un, le sien : un système d’équivalences, d’amalgames, de proximités piégées, de perspectives rétrécies. Or cette mécanique produit déjà des effets tangibles
Et ses effets
Depuis sa publication, le ministère de la Culture a demandé au Soleil de compléter l’audit interne en commandant un audit externe à ses frais — 32 000 euros sur un budget déjà extrêmement contraint. Là encore, il ne s’agit pas d’une sanction judiciaire, mais d’une mesure prise dans l’onde de choc médiatique. Et, tandis que les réseaux sociaux, d’abord très virulents, se sont calmés, les dommages collatéraux, eux, s’installent : décisions anticipées, condamnations symboliques, fragilisation économique, et cela avant toute intervention de la justice. Le le 15 janvier, l’exposition consacrée aux costumes, scénographies et masques du Théâtre du Soleil a été reportée à une date ultérieure par le Conseil d’administration du Centre national du costume et de la scène (CNCS). ARTE a renoncé à un film sur le Soleil. Un colloque universitaire programmé en juin, à la Sorbonne, a été déprogrammé. Ces décisions ne procèdent pas d’un jugement, encore moins d’une décision judiciaire : elles s’inscrivent dans un climat de peur. Réactions en chaîne, «annulements» successifs, reports sine die, prises de distance — autant de gestes qui traduisent moins une évaluation des faits qu’une crainte d’être exposé à son tour. Le Soleil, qui prépare son prochain spectacle, apprend ces décisions indirectement, tandis que le CNCS doit renoncer, mi-janvier, à son exposition d’avril, presque entièrement finalisée et pour laquelle un budget a été engagé.
Cette spirale illustre parfaitement le mécanisme propre à la cabale : créer un environnement toxique où la rumeur tient lieu de preuve, où chacun préfère se retirer et « ouvrir le parapluie » par peur de se retrouver pris pour cible. La cabale n’est donc pas seulement morale ou symbolique : elle est aussi matérielle, budgétaire, potentiellement destructrice pour l’outil de travail qu’est le Soleil. Il faut donc nommer ce qui se joue en profondeur: Ariane Mnouchkine est attaquée pour ce qu’elle représente. Soixante années d’indépendance artistique, un modèle coopératif unique, des convictions de gauche antitotalitaires, une parole libre qui n’a jamais cédé aux modes ni aux injonctions idéologiques. En s’en prenant à elle, on s’en prend à une certaine idée du théâtre public : un théâtre populaire exigeant, collectif, indocile.
Face à cette tempête médiatique, on voit se multiplier les stratégies d’évitement: les institutions se défaussent, les partenaires prennent leurs distances par prudence. Ce réflexe de protection, humainement compréhensible, n’est accompagné d’aucun signe, même infime, de bienveillance à l’égard du Soleil et alimente la dynamique de la cabale en isolant sa cible. Et la lenteur de la justice rend service aux instigateurs : plus la procédure s’étire, plus le soupçon s’installe durablement. Quel est l’intérêt, aujourd’hui, de vouloir anéantir un théâtre qui, contre vents et marées, résiste, et fait de grands spectacles pour un public qui les plébiscite ? Qui, quelle volonté est à l’œuvre pour détruire, dans le grand chaos actuel et la crise du théâtre public, une entreprise qui fait travailler quatre-vingts personnes, dont certaines sont là depuis 39 ans, toutes payées au même salaire ? Pourquoi les médias ont-ils suivi Mediapart, en rajoutant parfois de la pression? Pourquoi ont-ils refusé de communiquer autour de l’exposition du CNCS, ce qui a déclenché son annulation? Qui n’a pas supporté de voir une authentique histoire de la révolution russe sur la scène ? Qui s’accroche honteusement aux anciens récits ? L’objectif semble clair : ouvrir une brèche médiatique pour que s’y déversent de vieux fantasmes à l’égard du Théâtre du Soleil, liés à sa singularité, à son organisation indépendante (SCOP), à son succès non démenti, à son refus de la vie mondaine et partisane. Il serait temps de rouvrir la perspective, de laisser travailler la justice dans une affaire aussi grave que délicate, et de ne pas confondre la nécessaire condamnation des agresseurs avec la destruction d’une aventure artistique unique. Dénoncer la cabale, ce n’est pas contester les faits: c’est refuser qu’ils soient exploités pour incriminer fallacieusement un prétendu mal «systémique» et, sous ce biais, s’acharner contre le Théâtre du Soleil…
Rien n’a jamais empêché l’histoire de bifurquer, texte de Virginie Despentes,mise en scène d’Anne Conti, avec la complicité de Phia Ménard (tout public à partir de quatorze ans)
Le philosophe Paul B. Preciado avait organisé il y a six ans au Centre Georges Pompidou, Cluster révolutionnaire, un séminaire pour lequel Virginie Despentes avait écrit et lu ce court texte (encore inédit) où elle interroge les notions de frontière, liberté, domination… C’est aussi un appel pour que l’Histoire s’oriente autrement, qu’enfin s’opère une révolution des corps et des esprits et que s’impose à la fois une véritable écoute et une douceur dans les rapports entre les êtres humains. Mais l’écrivaine en est bien consciente et sait qu’il y a encore du pain sur la planche… Cela commence plutôt mal: six projecteurs bien éblouissants face public (sans doute pour l’empêcher de voir le décor?) et des rafales de fumigènes à gogo comme partout! Sur le plateau, à jardin, les musiciens et au milieu et à cour, un muret en blocs blancs et des morceaux de placo-plâtre qu’Anne Conti assemblera avec une visseuse pour former un écran rond qu’elle hissera ensuite sous les cintres et où seront reçues quelques images de notre planète. L’actrice entassera aussi au bord du plateau quelques-uns de ces blocs sur lesquels, à la fin, elle monte sans craindre le danger bien réel. Bref, la mise en scène (avec un micro H.F.! comme partout) et la scénographie avec ces inévitables rafales de fumigènes, ne sont pas du bois dont on fait les flûtes, et c’est dommage.
Mais bon, Anne Conti, seule en scène, accompagnée par Rémy Chatton (batterie) et Vincent Le Noan (violoncelle) réussit à imposer de sa voix grave et à un rythme impeccable, le texte de Virginie Despentes: « Une révolution dans laquelle on ne met ni rêve ni joie, alors il ne reste que la destruction, la discipline et la justice et, si on dit révolution, il faudra dire douceur, c’est à dire commencer par accepter d’être du côté d’une stratégie non productive, non efficace, non spectaculaire, et que seule, la ferveur permet d’embraser. Seule la conviction que nous n’avons besoin ni d’avoir raison, ni de donner tort pour donner corps collectif à autre chose que ce qui existe déjà et la chose qui compterait le plus, ne serait plus d’accumuler le maximum de likes pour le jour du Jugement dernier mais de commencer à ressentir que nous sommes en position de force. Même si nous occupons moins de surface spectaculaire, nous sommes en position de force. Car nous faisons déjà l’expérience de vie différente dans des corps différents qui ne nous font plus honte. Nous modifions nos vies, nos modifions les discours, nous modifions l’espace de notre seule présence et c’est la joie que nous en tirons qui fait de nous des corps collectifs révolutionnaires (…) Malgré les fumigènes qui envahissent le plateau et des lumières assez racoleuses, Anne Conti, très concentrée et grâce à une remarquable diction et aux musiciens, toujours en phase avec elle-même, réussit à faire passer le texte aux longues phrases de Virginie Despentes. On oubliera vite les images sur écran de cette planète à la fin qui le parasitent et qui n’apportent rien à cette mise en valeur de ses revendications.
Le public, très attentif, est sidéré par la parole claire et d’une rare violence de ce texte où, en une heure, l’actrice jusqu’à la fin ne lâchera rien et saura le mettre en valeur : « La douceur et la bienveillance, c’est le contraire de l’exploitation capitaliste, te demander la permission, me demander si je consens. La douceur et la bienveillance, c’est ce qu’on ne trouve pas sur les marchés, c’est ce qu’on ne trouve pas dans l’armée, c’est ce qu’on n’enseigne pas dans les polices. Toutes les propagandes me traversent, toutes les propagandes parlent à travers moi. Rien ne me sépare de la merde qui m’entoure, rien, sauf le désir de croire que ce monde est une matière molle, que ce qui est vrai aujourd’hui, peut avoir disparu demain et il n’est pas encore écrit que cela soit une mauvaise chose.
Anne Conti réussit à faire passer le souffle, l’énergie et l’oralité rythmique avec des répétitions de mots, souvent proche du langage théâtral, quand Virginie Despentes envoie paître, dans ce texte, le modèle dominant… Créé au Théâtre du Nord à Lille en 2024 et depuis joué partout l’an dernier, le spectacle est bien rodé. Et le public- assez jeune pour une fois- trouve ici une autre dimension de l’autrice qu’il connait par Vernon Subutex, la série télévisée réalisée par Cathy Verney. Il a chaleureusement applaudi Anne Conti, avant d’aller boire un bol de bonne soupe maison, douce et chaude (en écho au texte?) offert par le Théâtre et qui ne se refuse pas. Réconfortant dans un Paris envahi par le froid et la pluie…
Une pensée pour Marc Sangnier (1873-1950), cet ingénieur issu de Centrale, militant républicain qui se revendiquait d’extrême gauche, aujourd’hui bien oublié mais dont l’avenue où est situé le Théâtre 14, porte le nom. Il aurait bien aimé ce texte…
Philippe du Vignal
Jusqu’au 21 février, Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, Paris (XIV ème). T. : 01 45 45 49 77.
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