Le Théâtre du Blog a été créé en 2008 par Edith Rappoport et Philippe du Vignal; depuis, 9.450 articles ont été publiés sur le théâtre, la danse, les arts de la rue, les performances, le cirque, la magie, les livres, revues et les expositions spécialisées, en province et région parisienne, mais aussi à l’étranger…

Philippe du Vignal – Rédacteur en chef

Critique dramatique, il a été aussi responsable de la rubrique: Théâtre aux Chroniques de l’Art Vivant dirigées par Jean Clair puis à artpress dont Catherine Millet était la rédactrice en chef. Il a participé plusieurs années aux Nuits magnétiques d’Alain Veinstein à France-Culture et au quotidien La Croix. Il a longtemps dirigé l’Ecole du Théâtre National de Chaillot dirigé par Jérôme Savary, puis par Ariel Goldenberg. Il y enseignait aussi l’histoire du spectacle contemporain. Il a aussi été professeur à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs: département Scénographie et Section Costumes/Vêtement.

Sébastien Bazou

Ancien élève de l’École des Beaux-Arts de Dijon, s’est spécialisé dans l’installation multi-médias. Il a cofondé l’association et le magazine Artefake qui publie des articles sur l’histoire de la magie en Europe et aux Etats-Unis.

Jean Couturier

Critique dramatique et de danse et assistant du rédacteur en chef. Il a obtenu un master et une D.E.A. sous la direction de Robert Abirached à l’Université Paris X-Nanterre. Il a assisté le metteur en scène Philippe Genty pour plusieurs spectacles.

Christine Friedel

Est critique dramatique. D’abord, et notamment à Réforme. Elle a ensuite collaboré aux mises en scène du Théâtre du Campagnol, dirigé par Jean-Claude Penchenat et fait partie du groupe d’experts pour le théâtre à la D.R.A.C.-Île-de-France. Et elle a aussi été la rédactrice de la revue Plaisir(s) éditée par le château de la Roche-Guyon et est l’auteure de La Roche-Guyon, le château invisible.

Elisabeth Naud

Critique de théâtre, enseigne actuellement à l’Université Paris VIII. Elle est docteure en esthétique théâtrale.

Béatrice Picon-Vallin

Directrice de recherches au C.N.R.S., est spécialiste du  Théâtre russe sur lequel elle a publié de nombreux livres. Elle dirige les collections Mettre en scène  à Actes Sud-Papiers, Arts du spectacle aux éditions du C.N.R.S. et aussi Th. XX aux éditions L’Age d’homme.

Nicolas Villodre

a participé entre autres  à la Coopérative des Cinéastes  et a soutenu en 83 une thèse en arts plastiques consacrée à Christian Schad, Man Ray et Laszlo Moholy-Nagy. 

Spécialiste et critique de danse contemporaine, il a été jusqu’en 2013, assistant du directeur de la Cinémathèque de la Danse et a publié de nombreux articles dans La Revue d’esthétique, Pour la Danse, La Cinémathèque Française…

Correspondants :

Gérard Conio

professeur émérite de l’Université de Nancy, est un spécialiste de la civilisation russe et des pays de l’Est.

Nektarios G. Konstantinidis

traducteur et critique de théâtre notamment francophone, à Athènes et en Grèce.

(Tous les documents et archives sont publiés sauf avis contraire des ayants-droit et, dans ce cas, seraient aussitôt retirés).

  • In a corner the sky surrenders unplugging archival journeys#(for Nadia !) ,chorégraphie de Robin Orlin

    In a corner the sky surrenders unplugging archival journeys#(for Nadia !) chorégraphie de Robyn Orlin

     La chorégraphe sud-africaine donne des titres expressifs à ses pièces et récrée ici, avec Nadia Beugré, un solo qu’elle dansa en 1994 quand elle était encore étudiante à New York. Dans le Lower East Side à Manhattan, elle voit des sans-abris survivre  dans des cartons d’emballage: «Les rues sont un lieu de trafic de cartons, surtout ceux assez grands, pour des abris de fortune.» Dans un coin de rue, faute d’avoir trouvé un lieu, Robyn Orlin crée cette pièce qui sera ensuite présentée aux Etats Unis, en Afrique du Sud et Australie.

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    © François Kohl

    Chargée d’un barda de tissus et vêtements, Nadia Beaugré aborde un très grand carton qui deviendra sa cabane. Avec des gestes lents adressés à Cedrik Fermont, le musicien qui l’accompagne, comme aux spectateurs, dans un solo séducteur, elle déballe et remballe son bagage précaire, fait étalage de sa coiffure. Ses longues tresses dénouées deviennent, cognées au sol, des instruments de percussion, comme tout son corps quand elle rythme sa danse avec ses pieds. «C’est beau, beau», scande-t-elle, en nous faisant admirer sa tenue et son domaine…

     Robyn Orlin, qualifiée de «danseuse très en colère», «d’irritation permanente», répond ici calmement au scandale des sans-logis, en leur redonnant une dignité humaine. Mais la pièce ne fait pas dans le misérabilisme : Nadia Beaugré, clocharde céleste au port majestueux, est la reine du macadam. Elle manipule son carton tapissé de bleu, y entre et s’y délasse.  Impertinente et mutine, elle nous invite à visiter son « palais», comme elle dit, et le déplie en un tapis de danse azuré où elle évolue avec tonicité et harmonie, à la clarté de loupiotes, étoiles dans la nuit du plateau où tourne inlassablement un train électrique miniature. Robyn Orlin rappelle ainsi que les SDF sont des nomades qui se réfugient souvent aux abords, ou dans les gares et stations de métro.

     Nous admirons la beauté des gestes, découpés dans un faible halo de lumière, de la danseuse ivoirienne formée à la célèbre École des Sables de Germaine Acogny  dans la région de Dakar, où elle a appris les mouvements serpentins du torse. Elle joue ce solo pour le public, et avec lui, en l’invitant à participer. Il faut y entrer comme dans une sorte de poème dédié à Nadia.  On pourrait traduire (subjectivement) le titre par : « Dans un coin de rue, le ciel s’abandonne, libérant des souvenirs de voyage. »

     Mireille Davidovici

     Jusqu’au 12 novembre, Chaillot-Théâtre national de la danse, 1 place du Trocadéro, Paris (XVI ème). T. : 01 53 65 30 00.

    Dans le cadre du Festival d’automne à Paris

  • Baal de Bertolt Brecht, traduction d’Eloi Recoing, mise en scène d’Armel Roussel

    Baal de Bertolt Brecht, traduction d’Eloi Recoing, mise en scène d’Armel Roussel

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    Après son radical Éveil du printemps de Wedekind et son Ondine de Jean Giraudoux assez baroque, le metteur en scène belge monte la première pièce de Bertolt Brecht avec une joyeuse insolence qui sied à cette figure ambiguë de la littérature inspirée par François Villon, Paul Verlaine, Arthur Rimbaud… Le jeune B.B., alors dandy anarchiste, secoué par son expérience d’infirmier à la guerre de 14. Il raconte ici l’errance existentielle de Baal, un poète qui, vent debout contre une société dégénérée, s’enivre de schnaps, sexe et poésie. Partout où il passe, Baal sème scandale et confusion et court ainsi à sa perte. «C’est un poète, dit Armel Roussel, mais c’est aussi un porc. Peut-on en 2022 faire d’un porc, le héros d’une pièce? (…) Y-a-t-il de l’amour dans ce personnage, et comment allons nous l’aimer?  »

    Ces questions, le metteur en scène  les partage avec le public qu’il implique aussitôt dans la geste du jeune Baal, et il instaure ainsi une distance avec la fable. Après une entrée en matière musicale rock-punk avec Psycho Killer des Talking Heads (1977), la première séquence de la pièce, une réception en l’honneur de Baal, «poète lyrique», devient ici une soirée mondaine chez Mech, négociant en bois et éditeur. L’hôte s’adresse au public, plaçant la pièce hic et nunc, à Lille au théâtre du Nord: il demande qui, parmi les spectateurs, est abonné, ou qui vient pour la première fois… 

    Il pleut sur cet aréopage vulgaire, des pages des nouveautés de la rentrée littéraire. Une critique de service (le Docteur Piller, ici surnommé Caterpillar ) lit un passage de Cher Connard de Virginie Despentes… Ivre mort, Baal emballe Emilie, la maîtresse de maison.

    Pour maintenir la distance,  les comédiens annonceront chacun des tableaux successifs, avec les didascalies précisant le lieu et l’action. Aussi sans aucun changement de décor nous suivrons Baal dans sa dérive. La tête dans les nuages, les pieds dans la fange et le verbe haut, il lance, l’alcool aidant, des pépites poétiques ou de vulgaires couplets, sous un ciel changeant -mais vide- qu’il évoque à toute occasion: «Le ciel est violet, surtout quand on est saoul.» De fragment en fragment, ce matériau théâtral rappelle Woyzeck de Georg Büchner que le jeune Brecht admirait tant.

     Dans un espace unique, à la fois bar et cabaret, se glisse parfois un lit, pour figurer la mansarde du poète où, sous un ciel étoilé, il parle de l’amour charnel avec son ami Johan (tableau 2) avant de lui voler sa fiancée, la pure Johanna qui se noiera par désespoir, quand le « porc » l’aura rejetée. On l’aura vu auparavant, dans un bistrot sordide, humilier et congédier Emilie, devenue sa maîtresse…
    Des feuilles mortes éparses évoquent la forêt où Baal se réfugie avec son ami Eckart, après avoir aimé puis quitté Sophie…enceinte de lui. Là aussi, il fait scandale lors d’une veillée funèbre où un bûcheron, ami du défunt, propose de boire le schnaps du mort à sa santé. Mais Baal, trouve l’idée immorale, lui qui l’a déjà tout bu… Quant à la mère de l’auteur, elle rôde aux alentours et apparaît par intermittence, bien réelle ou fantomatique, déplorant la mauvaise conduite de son fils.

     Comme pour Ondine, Armel Roussel se livre à un travail de déconstruction/reconstruction de ce texte énigmatique et fascinant que Bertolt Brecht, de 1915 à 1955 un an avant sa mort, remaniera cinq fois… Ce personnage, écrira-t-il, «épuise sa vie et celle des autres» Il lui échappe, comme à tout un chacun. Le metteur en scène, lui, essaye de le saisir à partir de la nouvelle traduction d’Eloi Recoing, mais aussi des quatre versions existantes de la pièce, et du film désabusé de Volker Schlöndorff avec Rainer-Werner Fassbinder dans le rôle-titre.

    D’où la rupture que le metteur en scène opère vers la fin: Baal, penché sur son manuscrit, récapitule les tableaux successifs de son existence, avant de jouer les suivants où, jaloux, il assassinera son ami et amant Eckart et, ivre mort, agonisera sous les quolibets d’inconnus..« 

    Armel Roussel taille dans le brut : «On va jouer Baal pour ce qu’il est, ni le masquer ni le défendre, ni en faire un héros. » (…) « C’est un Baal qui appartient à la société, au temps où il est monté. » Il fait du personnage, le petit gros suant aux dents jaunâtres du texte original. « L’éléphant» dont le charme ne tient qu’à son impertinente jeunesse et à son verbe brillant. Anthony Ruotte, frais émoulu de l’Institut supérieur des Arts de la Scène à Bruxelles, incarne cette naïveté perverse et cette brutalité enfantine. Au fil du récit, en proie à une certaine fragilité et démuni, Baal se trouve littéralement mis à nu, et seul. A ses côtés, Edson Anibal est Eckart, son âme damnée.

    On retrouve ici une partie de la distribution de L’Éveil du printemps et dix acteurs suffisent à interpréter la trentaine de rôles. Berdine Nusselder joue la pulpeuse Emilie, une tenancière de bar mais aussi l’un des bûcherons ou des clients des estaminets fréquentés par Baal. Eva Papageorgiou est, entre autres, Sophie, Emilie Flamant, Johanna… Le jeu résolument expressionniste et les costumes, parfois inspirés des peintures d’Otto Dix, renvoient à l’époque de l’écriture de la pièce (1919) et à une mise en scène qui fit scandale : « Deux nouvelles ordures ont été lancées au public allemand à Leipzig, lit-on dans L’Echo de Paris du 22 décembre 1923 : «Le Boiteux allemand (Hinkeman) d’Ernst Toller et Baal de Bertolt Brecht… » Mais, pour cette pièce, le jeune auteur reçoit le prix Kleist en 1922.

    Le metteur en scène a-t-il réussi, comme il le voulait à faire de ce Baal, «une histoire ancrée dans la vie d’aujourd’hui qui soit une fête sur les débris d’un ancien monde.»  ? Il parvient du moins à nous entraîner sur la piste de cet être insaisissable, en l’arrachant à son époque pour le parachuter dans la nôtre, sans le juger et sans résoudre l’énigme. «Les histoires que l’on comprend, dit Baal, sont celles qui sont mal racontées.»
    Tantôt gorille déchainé et porc répugnant, tantôt témoin lucide quant à sa propre vanité, rêvant d’amour et d’air pur sous un ciel de plomb, il serait le symptôme d’une jeunesse en désarroi, figure troublante d’un monde troublé. Il lancera au public une ultime provocation en levant son verre pour une tournée générale : «Seuls les ivrognes voient Dieu et je le cherche pour vous, bande de porcs ! »
    Cette création iconoclaste à la Belge, est appelée à évoluer selon les lieux. Et au théâtre de la Tempête à la Cartoucherie en juin prochain, la scène serait placée dans le bois de Vincennes…

    Mireille Davidovici

    Spectacle vu au Théâtre du Nord, Lille, 4 place du Général de Gaulle, Lille (Nord ). T. 03 20 14 24 24

     Du 17 novembre au 2 décembre, Théâtre Varia, Bruxelles (Belgique).

    Du 2 au 23 juin, Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes.

     Baal, traduction d’Eloi Recoing, est publiée aux éditions de l’Arche.

  • ‘Antoine Hespel, Timothée Israël (Groupe 46), Ivan Màrquez, Mathilde Waeber (Groupe 47)

    La Taïga court, texte de Sonia Chambrietto, mises en scènes d’Antoine Hespel, Ivan Màrquez, Timothée Israël,  Mathilde Waeber

    Soit le même texte, à l’origine commandé pour Sfumato par le chorégraphe Rachid Ouramdane, actuel directeur de Chaillot-Théâtre national de la Danse. Soit un collage de récits, constats, moments de pure poésie, témoignages soi-disant recueillis en Chine  d’éco-réfugiés, réfugiés climatiques introuvables. Avec parfois des modifications faites par quatre jeunes metteurs en scène, et joués en quatre lieux et scénographies différentes, avec les quarante-huit élèves, toutes disciplines confondues, des groupes 46 et 47 de l’École du Théâtre National de Strasbourg  qui a pour directrice des études, Dominique Lecoyer.

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    Une «commande»  de Stanislas Nordey  encore aux manettes du T.N.S pour quelques semaines jusqu’à la nomination de celle ou de celui qui lui succèdera.Un exercice pédagogique de haut vol, puisque ces jeunes metteurs en scène ont été priés de se confronter à un texte difficile et d’en imaginer entièrement une réalisation avec leur camarades scénographes, acteurs, costumiers, éclairagistes sous la houlette de Pier Lamandé.Depuis quelques années, ce « devoir sur table  » c’est à dire sur un vrai plateau et avec de remarquables conditions techniques, devant les camarades et amis du T.N.S. mais quand même un vrai public…

    Les textes de l’autrice portent sur les grands problèmes de société avec à l’appui, des témoignages et documents d’archives. Une écriture poétique où elle s’interroge et nous interroge sur ce que peut être l’oppression, le pouvoir et l’autorité quand femmes et hommes la subissent.  Elle recueille sous forme audio ou vidéo les témoignages de fuites, traversées européennes et passages aux frontières. Et a écrit entre autres  CHTO, 12 Sœurs slovaques, Mon Képi blanc et en 2008, un texte pour La Guerre au quotidien, une création numérique du metteur en scène berlinois Rolf Kasteleiner. Sonia Chambrietto a aussi conçu le texte de Traversée  pour la chorégraphe Kitsou Dubois, Et un assez décevant Gratte-ciel qui avait servi de rampe de lancement à une promotion de l’E.S.A.D. à Paris, mise en scène de Pascal Kirsch ( voir Le Théâtre du Blog)

    Ici, avec ce texte poétique souvent difficile d’approche, elle pointe la question du changement climatique et veut dire toute l’urgence qu’il y a d’une véritable prise de conscience. Cela va en effet du coton-tiges à oreilles que vous tend votre dentiste pour taper trois secondes les quatre chiffres de votre code bancaire, histoire de ne pas polluer son cabinet de bactéries, jusqu’aux grandes serviettes en papier des restaurants ou les inutiles tickets de caisse. Soit des tonnes de papier et d’encre chaque jour dépensées. Le Macron, pratiquant le ski nautique, peut toujours se moquer des Amish !

    Ici, c’est une véritable machine qui est mise en place avec les élèves des groupes 46 et 47 de l’École du T.N.S. toutes disciplines confondues : mise en scène, jeu, dramaturgie, scénographie, costumes, régie. Décors et costumes ont été réalisés par les ateliers du Théâtre et tous les services ( techniques, communication, presse…) ont travaillé aux côtés des élèves. «Sonia Chambrietto, dit Frédéric Vossier, conseiller artistique et responsable de la formation: Dramaturgie, part de la parole de l’autre, sous la forme de témoignage. » (…) «À cette parole s’ajoute une pluralité de matériaux textuels aux statuts très différents (lettre, document administratif, archives, slogan, citation, etc.) : elle aime incorporer des formes de ready-made textuels qui viennent s’imbriquer dans l’oralité du récit-témoin.  (…) Le geste de son poème se veut anti-lyrique et sa source d’inspiration est l’objectivisme américain (Charles Reznikoff, Louis Zukofsky, pour exemples), écriture qui s’évertue à effacer toute trace de subjectivité émotionnelle. » 

    En quelques semaines, les apprentis-metteurs en scène ont du alors mettre en phase ce texte poétique qui se veut aussi fondamentalement politique et où leurs jeunes acteurs sont ici des récitants. Reste à savoir si La Taïga court, qui se veut «avertisseur d’incendie» selon l’expression de Walter Benjamin citée par Frédéric Vossier, peut vraiment réveiller les consciences. Depuis quelques semaines, des groupes Just Stop Oil infligent  en Angleterre des jets de soupe à des tableaux célèbres. Efficace? En tout cas,  pas nouveau, des suffragettes au début du XXème siècle s’en étaient prises à des œuvres d’art pour obtenir le droit de vote des femmes.  Mais pourquoi ne pas imaginer aussi des actions dans les rues ?

    Première cérémonie, mise en scène d’Antoine Hespel

    Le public, assis sur des chaises mais aussi et surtout dans des canapés où il est « en position d’Occidental contemplant les événements dans son confort intérieur que nous allons bouleverser».  Très proche, à la même hauteur, puisqu’il n’y a pas de scène, une paroi en treillis métallique de 4 m de hauteur sur sur 9 m d’ouverture, où on peut voir selon l’éclairage- par derrière une salle de bains ou un salon avec quelques meubles années cinquante. Il s’agit bien alors d’un autre monde, une frontière séparant deux conceptions sociétales. Pas mal vu.. avec un défilé caricatural de mannequins ridicules.

    © J.L. Fernandez
    © J.L. Fernandez

    Puis, comme grâce à un tour de passe-passe, les petits meubles d’appoint comme les gros canapés à roulettes seront poussés par les jeunes acteurs qui,derrière cette paroi, s’y installeront confortablement en nous regardant avec un certain cynisme. Situation inversée: le public lui est donc comme toléré à les écouter debout. « A travers la mise en scène de tableaux successifs, nous mettrons en place un grand miroir où se regardera le public. »(… ) « Ce que nous voulons interroger plus que tout ; ce sont nos regards à nous, observants occidentaux. Un travail très soigné, joué par six acteurs qui font le boulot dans une scénographie bien conçue par Valentine Lè mais qui n’est pas vraiment convaincant, même s’il y a un bon rythme. Comme si Antoine Hespel avait trop collé au texte. Mais il sait sans aucun doute créer de belles images, pas loin de Bob Wilson. Une maîtresse de cérémonie en tailleur-pantalon à paillettes dont les reflets de lumière blanche s’éparpillent sur la paroi. Et un gros «ours blanc milicien» avec une kalachnikov dans ses pattes avant. De bons costumes bien réalisés signés Clara Hubert…

    Anti-atlas,  mise en scène d’Ivan Màrquez A l’extrême de la Chine/ Un morceau de montagne avec une grosse portion bouffée/Et des autoroutes partout des ponts/Toutes ces énormes montagnes/Des ponts et des autoroutes et des usines ça avance/Tu vois juste des parties de montagne qui ont été bouffées par le progrès/ disparues… En quatre vingt minutes, un narrateur avec Lee qui le guide en Chine, filme et interviewe des réfugiés… Mais la police est là et chacun vit sous la domination du grand Etat big Brother qui commande tout :«  Les anciennes routes, c’est nous qui les construisions on n’était pas payé. On était «ordonnés» de le faire !… Aujourd’hui, quand le grand Etat construit une rue, une route, une autoroute, le grand Etat paye des travailleurs qui viennent des villes. »

    © J.L. Fernandez
    © J.L. Fernandez

    Un travail de soixante-quinze minutes inégal. Chez cet ex-étudiant en urbanisme, une histoire-cartographie de paysages dans une scénographie en tubes métalliques pour échafaudages. Où sont installées en hauteur les régies; les acteurs se filment souvent et leurs images sont projetées sur plusieurs petits ou grands écrans. Il y aussi dans un coin, un gros tas de liège concassé que les acteurs vers la fin, répandront sur le sol avec de grands balais. Une très belle image (pas très neuve) mais dont on ne se lasse jamais. La mise en scène soignée, voire assez appliquée, n’évite pas les poncifs de la scène contemporaine: abus du micro HF,  images sur écran et  en gros plan du visage des acteurs, musique électronique à tout va… et toiles plastiques comme écrans. Les acteurs avec des rubans adhésifs vert, rouge ou bleu marquent le sol, comme pour échapper au temps. Des cintres, et pour quelques secondes seulement, descendent puis remontent, aussi sec, des écrans ou des projecteurs. Les jeunes acteurs, avec micros HF et caméra à la main ou sur pied, filment leurs visages retransmis en gros plan sur des bâches plastiques… Toute cette technologie serait-elle mise en abyme pour nous montrer toute l’absurdité du monde actuel, où le moindre « progrès» passe inexorablement par un certain pillage de la planète…

    Ici malgré la volonté affichée de l’Ecole d’être éco-responsable, les élèves utilisent donc à tout va, énergie, instruments électroniques bourrés de métaux rares extraits en Afrique. Est-il besoin pour « faire théâtre » de tout cet arsenal c’est aussi une question à se poser dans une école. Par les temps actuels, personne n’y échappera… Et dans le texte de la pièce distribué, il y a souvent quelques mots ou un tout petit graphisme sur une page entièrement blanche. Cherchez l’erreur… et la pollution ! Stanislas Nordey n’a pu veiller à tout mais il y a une évidente contradiction et là, pédagogiquement parlant, quelque chose à revoir d’urgence. Il n’y a pas de petites économies d’énergie et à Strasbourg, à vingt-trois heures, il n’y a plus aucune vitrine éclairée. A Paris, on tolère encore les chauffages électriques sur les terrasses ouvertes des cafés!

    Bleu béton, mise en scène de Timothée Israël

    © J.L. Fernandez
    © J.L. Fernandez

    Sans aucun doute possible, le plus abouti des trois travaux que nous avons pu voir et servi par une remarquable scénographie de Dimitri Lenin. Soit au centre du grand espace de la halle Gruber, un praticable carré couvert de béton bleu pâle surmonté d’un coffrage. Dans une lumière sépulcrale, très angoissante dans la lignée des meilleurs spectacles de Claude Régy. «En évitant la gravité et le cauchemar, dit le metteur en scène, mon parti-pris est de faire léviter le texte dans un espace qui puisse continuellement remettre en jeu la perception du spectateur. » Pari gagné : Timothée Israël a bien vu qu’il fallait concentrer le meilleur de ce texte souvent bavard et a réussi en cinquante minutes, avec ce paysage minimal en trois tableaux, à parler d’aberrations entraînant la pollution et le réchauffement climatique. Quand, entre autres, il voit à Ivry-sur-Seine donc tout près de Paris, la fumée blanche chargée… de dioxines s’échappant d’une cheminée du plus grand incinérateur d’Europe où brûlent les déchets de quatorze communes!

    Les quatre acteurs, dont certains ont parfois une diction limite, sont pourtant bien dirigés par Timothée Israël. D’abord en costume de ville puis en ciré pour affronter la neige fine qui tombe des cintres au-dessus du praticable. Ombres parmi les ombres, souvent à peine visibles sur le plateau ou à ses abords, Jade Emmanuel, Thomas Stachorsky, Manon Xardel et Timothée Israël lui-même maîtrisent parfaitement le sens du texte. Et, à l’inverse de ses camarades, le metteur en scène s’est refusé à toute illustration pour dire le cauchemar prévisible que connait déjà l’Occident et fondé sur une industrialisation massive. Et il a eu grandement raison. Sur une forte musique répétitive électronique vrombissante mais assez réussie, à la fin dans un lourd nuage de fumée, le coffrage descend lentement et finit par couvrir le plateau. Comment mieux dire l’irréversible et la catastrophe menaçante? Les fameux cavaliers et les sept trompettes des sept anges de l’Apocalypse ne sont pas loin et les humains tout près d’être écrasés par des forces qu’ils ont eux-même créées et qu’il ne peuvent plus contrôler. Le public l’a très bien ressenti et a chaleureusement applaudi ce travail d’une exceptionnelle exigence théâtrale et dramaturgique et dont la scénographie est  irréprochable. Il faudra suivre attentivement le parcours de Timothée Israël.

    Image(s) de Terre, mise en scène de Mathilde Waeber

    Un travail dont nous n’avons pu voir que la seule et belle scénographie  de Constant Chiassai-Poli. Déjà en soi, une œuvre à part entière qui fait penser celle qu’Anne et Patrick Poirier -un couple issu de l’école des Arts Déco à Paris, tout à la fois artistes-archéologues et architectes mais aussi sculpteurs- qu’ils avaient conçu avec talent dans les années soixante-dix.

     

    © J.L. Fernandez
    © J.L. Fernandez

    Imaginez une scénographie quadri-frontale avec un grand plateau grande scène-coffre rectangulaire à un m de hauteur environ. Un sol ocre avec des édifices en briques mais en ruine. Et de la terre à modeler le tout surmontés par un mobile en bandes en métalliques où jouera la lumière. Avec, par moments, un rideau de pluie fine. Inspirée, dit Mathilde Waeber, par le  Giant’s Causeway, une architecture naturelle en Irlande. «Pour cette création, je souhaitais un espace permettant une expérience qui ne soit pas théâtrale, mais performative. »  Une pièce sans doute plus proche des arts plastiques -un dénominateur commun aux travaux que nous avons vus- mais ici en une heure quarante cinq quand même, donc plutôt à la dimension d’un spectacle. Les quatre acteurs, si on a bien compris, étant plus ici les messagers d’une parole dans une architecture post-apocalyptique. A suivre. 

    Cette « aventure bien singulière»,  comme dit Stanislas Nordey, fait suite à celles réalisées avec Disparitions de Christophe Pellet en 2019, et avant en 2015, avec Trust de Falk Richter. Et c’est, comme récemment au Théâtre des Amandiers à Nanterre, la possibilité de voir -réussis ou pas, là n’est pas la question- des travaux mobilisant avec une grande efficacité l’énergie de toute une équipe.  Mais aussi une bonne occasion d’apercevoir les directions que pourra prendra le théâtre en France… ici comme ailleurs, souvent influencé par les arts plastiques contemporains. Merci à Anita Le Van, Suzy Boulmedais, Margaux Dulongcourty.

    Philippe du Vignal

    Travaux présentés du 5 au 9 novembre, au Théâtre National de Strasbourg, Hall Hubert Gignoux et Jeanne Laurent et à l’Espace Gruber, Halle et Studio Jean-Pierre Vincent. T. : 03 88 24 88 00.

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