Le Théâtre du Blog a été créé en 2008 par Edith Rappoport et Philippe du Vignal; depuis, 9.450 articles ont été publiés sur le théâtre, la danse, les arts de la rue, les performances, le cirque, la magie, les livres, revues et les expositions spécialisées, en province et région parisienne, mais aussi à l’étranger…

Philippe du Vignal – Rédacteur en chef

Critique dramatique, il a été aussi responsable de la rubrique: Théâtre aux Chroniques de l’Art Vivant dirigées par Jean Clair puis à artpress dont Catherine Millet était la rédactrice en chef. Il a participé plusieurs années aux Nuits magnétiques d’Alain Veinstein à France-Culture et au quotidien La Croix. Il a longtemps dirigé l’Ecole du Théâtre National de Chaillot dirigé par Jérôme Savary, puis par Ariel Goldenberg. Il y enseignait aussi l’histoire du spectacle contemporain. Il a aussi été professeur à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs: département Scénographie et Section Costumes/Vêtement.

Sébastien Bazou

Ancien élève de l’École des Beaux-Arts de Dijon, s’est spécialisé dans l’installation multi-médias. Il a cofondé l’association et le magazine Artefake qui publie des articles sur l’histoire de la magie en Europe et aux Etats-Unis.

Jean Couturier

Critique dramatique et de danse et assistant du rédacteur en chef. Il a obtenu un master et une D.E.A. sous la direction de Robert Abirached à l’Université Paris X-Nanterre. Il a assisté le metteur en scène Philippe Genty pour plusieurs spectacles.

Christine Friedel

Est critique dramatique. D’abord, et notamment à Réforme. Elle a ensuite collaboré aux mises en scène du Théâtre du Campagnol, dirigé par Jean-Claude Penchenat et fait partie du groupe d’experts pour le théâtre à la D.R.A.C.-Île-de-France. Et elle a aussi été la rédactrice de la revue Plaisir(s) éditée par le château de la Roche-Guyon et est l’auteure de La Roche-Guyon, le château invisible.

Elisabeth Naud

Critique de théâtre, enseigne actuellement à l’Université Paris VIII. Elle est docteure en esthétique théâtrale.

Béatrice Picon-Vallin

Directrice de recherches au C.N.R.S., est spécialiste du  Théâtre russe sur lequel elle a publié de nombreux livres. Elle dirige les collections Mettre en scène  à Actes Sud-Papiers, Arts du spectacle aux éditions du C.N.R.S. et aussi Th. XX aux éditions L’Age d’homme.

Nicolas Villodre

a participé entre autres  à la Coopérative des Cinéastes  et a soutenu en 83 une thèse en arts plastiques consacrée à Christian Schad, Man Ray et Laszlo Moholy-Nagy. 

Spécialiste et critique de danse contemporaine, il a été jusqu’en 2013, assistant du directeur de la Cinémathèque de la Danse et a publié de nombreux articles dans La Revue d’esthétique, Pour la Danse, La Cinémathèque Française…

Correspondants :

Gérard Conio

professeur émérite de l’Université de Nancy, est un spécialiste de la civilisation russe et des pays de l’Est.

Nektarios G. Konstantinidis

traducteur et critique de théâtre notamment francophone, à Athènes et en Grèce.

(Tous les documents et archives sont publiés sauf avis contraire des ayants-droit et, dans ce cas, seraient aussitôt retirés).

  • Voix, texte et mise en scène de Gérard Watkins

    Voix, texte et mise en scène de Gérard Watkins

    Plurielles, amicales ou hostiles, drôles ou insupportables, elles hantent les esprits à les rendre fous ; elles sifflent, susurrent, envahissent, harcèlent et prennent souvent le pouvoir sur l’individu. Comment vivre avec ces voix ? Gérard Watkins les convoque avec un groupe de parole qu’il dirige depuis le fond de la salle ; ces voix vont nous révéler les tourments de ceux qu’il nomme entendeuses et entendeurs de voix, jusqu’à ce que ces entités se matérialisent, voire s’incarnent dans un cabaret fantasmagorique.

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     Après Ystéria, une pièce sur les troubles mentaux, l’auteur s’interroge sur ce phénomène psychique souvent taxé de schizophrénie. Dans cette pièce créée au Théâtre des Ilets à Montuçon, il se met dans la peau de celui qui écoute avec bienveillance quatre “patients“, chacun visité par des hôtes importuns. « J’ai voulu, dit-il, dessiner des portraits humains, imaginer les ressentis de ces êtres singuliers pour favoriser le voyage du public avec leur existence.» Ces personnages vont donner à entendre ce qui est pour l’auteur « un mystère porteur de sens » et essayer, avec l’écrivain, promu soignant, d’apprivoiser ces phénomènes. Ce faisant, celui qui écoute met en pratique une méthode thérapeutique, hors des sentiers battus de la psychiatrie orthodoxe  visant à croire ce que disent les voix, à sentir d’où elles viennent et ce qu’elles révèlent. Cette approche mène à une meilleure gestion de leurs allers et venues, qu’elles soient hostiles ou amicales.

    «Pour donner vie à ces personnages fictifs, dit l’auteur, je me suis beaucoup documenté, notamment en lisant Living with voices : 50 Stories of recovery de Marius Romme et Sandra Escher, sur le rétablissement d’entendeurs et d’entendeuses de voix. Ensuite, l’écriture s’est développée à partir de séances d’improvisation au plateau. »  C’est là toute la subtilité de Voix : faire théâtre avec des histoires de cas analysées dans les ouvrages spécialisés.

     La pièce se découpe en trois moments. Elle met d’abord en scène, dans une salle aux murs décrépis, un groupe de parole : trois jeunes gens répondent aux questions adressées par une voix invisible parmi les spectateurs et dialoguent entre eux: Manon (Marie Razafindrakoto) a réussi à gérer Frau, une vieille femme « frippée, avec chignon, à la voix perchée comme un oiseau » qui juge à sa place et la conseille ; elle perçoit aussi la présence d’un garçon « chafoin » rencontré dans les bois : « un souffle chaud comme une enveloppe ou une écharpe ».

    Héloïse (Lucie Epicureo) se plaint d’Amandine qui parle du nez, une voix négative, toujours à se plaindre; elle lui préfère celle de Gérôme : «Il me défend, il me rassure ». Et Clément (Malo Martin), lui,  tente de piéger la voix qui l’insulte avec un accent flamand et il veut savoir si elle émane de lui ou vient d’ailleurs. Heureusement, il peut appeler Schopenhauer « Shopi » qui le fait rire.

    Les jeunes comédiens trouvent la juste distance avec leurs personnages et il se dégage un certain humour et une légèreté dans ces entretiens et ces échanges. L’arrivée de Véronique (Valérie Dréville) met fin à l’atelier et la pièce prend un tour plus dramatique. Cette femme, habitée par des présences contradictoires dit pour la première fois, une souffrance accumulée depuis soixante ans. A mesure de son récit, Valérie Dréville rend concrets celles et ceux qui parlent à Véronique. On comprend qu’ils sont là pour couvrir une blessure tue depuis l’enfance. La voix de la Petite, comme elle l’appelle, ne lâche jamais Véronique, contrairement à celles du garçon, de Dieu, ou du Morse : «Elle débarque à n’importe quel moment et me scie les tympans.» 

    Grâce à un coup de théâtre audacieux, les trois démons de Véronique apparaissent, figures quasi mythologiques forgées par l’imagination fertile de son âme troublée. Et Gérard Watkins donne le mot de la fin à la Petite, drôle et troublante Lucie Epicuréo: «Ecoute ce qu’elle n’a pas dit, dis-lui ce qui m’est arrivé. » L’auteur montre que les voix ne sont pas si folles : elles sont là aussi pour raviver des traumatismes refoulés et il faut parfois les croire.

    Le metteur en scène part de situations quasi cliniques et d’un jeu froid, pour basculer vers la tragédie de Véronique, puis dans une théâtralité baroque, avec Camille Prenant au piano.  Faisant fi de ceux qui portent un regard purement médical sur ces “symptômes“, Gérard Watkins s’est inspiré des Réseaux des Entendeurs de Voix, un mouvement né en 1987 aux Pays-Bas : «Ces femmes et ces hommes soutiennent que ce n’est pas parce que l’on entend des voix, que l’on doit être enfermé, médicamenté ou stigmatisé. »

    Mais Voix met aussi en question une soi-disant normalité. Qui n’a jamais eu sa petite voix intime ? Jeanne d’Arc, Moïse, Jésus, Gandhi… n’ont-il pas été guidés par Dieu ? Platon évoque : «Ce démon attaché à moi dès mon enfance; c’est une voix qui ne se fait entendre que lorsqu’elle veut me détourner de ce que j’ai résolu, car jamais elle ne m’exhorte à rien entreprendre. » Et bien d’autres racontent avoir obéi à des voix: Winston Churchill, Zinedine Zidane, Sigmund Freud, Carl Jung, William Blake, Andy Warhol, Philip K. Dick, Rainer Maria Rilke…

    Mais certains n’ont pu vivre avec, comme Virginia Woolf qui écrit dans une lettre d’adieu à son mari : «J’ai la certitude que je vais devenir folle. Je commence à entendre des voix et ne peux pas me concentrer. Alors, je fais ce qui semble être la meilleure chose à faire. Je ne peux plus lutter, je sais que je te gâche la vie. » Pour ne pas sombrer, il faut apprendre à dompter ses voix, comme le fait Gérard Watkins en nous les rendant plus familières et en jouant le jeu avec elles.

    Mireille Davidovici

    Du 5 au 21 mai, Théâtre de la Tempête, route du Champ de Manœuvre, Cartoucherie de Vincennes. Métro château de Vincennes puis navette gratuite. T.: 0143 28 36 36

    Du 5 au 8 décembre, Comédie de Saint-Etienne, (Loire).

    Le texte est édité aux éditions Esse.

  • Domaine de Chaumont-Sur-Loire : festival international des jardins 2023, saison d’art

    Domaine de Chaumont-Sur-Loire : festival international des jardins 2023, saison d’art

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    © M. Davidovici

    Dominant la Loire et entouré de parcs paysagers, le château de Chaumont n’est plus celui d’origine, construit aux environs de l’an mil par Eudes I er, comte de Blois, pour surveiller sa frontière avec le comté d’Anjou.
    Rasé en 1465 sur ordre de Louis XI pour punir Pierre Ier d’Amboise, impliqué dans la Ligue du bien public, une coalition de grands vassaux avec, entre autres, Charles de France, frère du roi, et Charles le Téméraire, fils aîné du duc de Bourgogne, Philippe le Bon, pour lutter contre la politique autoritaire de Louis XI. Au retour en grâce de Pierre Ier, le château sera reconstruit mais conservera son style médiéval avec une tour massive.
    Ensuite il bénéficia d’agrandissements et embellissements avec un magnifique parc. Et à
    la mort d’Henri II, il fut offert par la reine Catherine de Médicis à Diane de Poitiers, maîtresse du défunt roi, en échange du château de Chenonceau. Après être passé de famille en famille, sans trop subir les outrages du temps et des guerres, en 1938, il sera donné à l’Etat , par la princesse de Broglie, sa dernière propriétaire. Appartenant  à la Région-Centre depuis 2007, le domaine de Chaumont-sur-Loire est  maintenant un Centre d’arts et de nature, voué à la relation entre Nature et Culture  avec créations artistiques et interventions paysagères.
    Son immense parc en balcon sur le fleuve accueille des installations d’artistes, temporaires ou pérennes qui ornent les allées, à l’ombre de cèdres bicentenaires, les appartements seigneuriaux mais aussi les greniers, cuisines, granges et écuries… De l’autre côté du château, pour chaque édition du festival international des jardins au printemps,  sont attribués à des artistes jardiniers,venus du monde entier,vingt-cinq lopins de terre pour donner libre cours à leur créativité.

    Mireille Davidovici

    Jardin résilient

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    © M. Davidovici

    Jardiniers, paysagistes, entrepreneurs, architectes, artistes… mais en équipe (c’est indispensable) dont la candidature a été retenue pour l’édition 2023 ont remodelé le terrain, créé des circuits fermés de récupération des eaux, transplanté les variétés végétales nécessaires et ensuite laisser faire la nature avec le plus grand respect.
    Cela exige en amont un travail colossal de projets et d’imagination et de solides connaissances pour arriver à ces jardins insolites, qu’on pourrait presque dire militants.
    Le thème choisi cette année, Le Jardin Résilient répond aux inquiétudes du jour. Déjà mille hectares en feu dans les Pyrénées-Orientales ce 16 avril, après la sécheresse et les incendies l’été dernier : il faut trouver des ouvertures, des réponses. Ces créateurs ont pensé aux angoisses humaines -après tout, un jardin c’est une nature humanisée – et inventé des jardins protecteurs et nourriciers, des abris comme ce Couloir végétal, encore un peu dégarni mais qui protègera bien des chaleurs excessives, ou Une (presque)île vertueuse, « réservoir du vivant sur pilotis avec une autonomie vivrière circulaire » Et ils ont imaginé que Demain tout ira bien, un équilibre entre le végétal et l’urbain et ont surtout misé sur la force du végétal, en imaginant divers jardins après la catastrophe comme Oasis fissuré, Cendres fertiles, Brèches ouvertes. Avec une végétation spontanée qui permettra plus tard à d’autres espèces de s’installer sur une terre revitalisée. Et l’on voit déjà, en effet, sur de petits lopins carbonisés, de « mauvaises herbes» réintroduites avec délicatesse, s’enraciner et se développer.

    Tout ce travail repose sur une observation obstinée de la nature, des jardins, des plantes «réparatrices» et de très ancienne coutumes d’associations de plantes, comme ce trio mexicain: qui constitue aussi  un repas végétarien idéal:  maïs-courge-haricot.
    Les «plantes-compagnes» se rendent des services réciproques: ainsi les couvre-sols maintiennent une précieuse humidité au pied des buissons qui les protègent en retour de leur ombre. La technologie la plus fine qui reprenant des pratiques anciennes, associe dans L’Alliance des courants, permaculture et électro-culture (oui !) « captant l’électricité statique, la force du vent et l’énergie de l’eau pour stimuler la croissance des plantes ».

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    Chant du sel © M. Davidovici

    Le Chant du sel, est artistiquement, l’un des plus beaux jardins sur fond de gravier de verre au bleu unique. Avec toujours cette fonction de l’art : nous inviter à poser sur le réel un regard neuf.
    Ces plantes halophiles, oyats, salicornes, criste marine -nous marchons dessus en allant nous baigner dans la mer- sont peut-être elles qui vont sauver la vie des rivages, à la montée des océans…
    On n’oubliera pas, un peu caché, le Jardin de la Fontaine Anémone, doux feu d’artifice de verdure, broderie délicate, qui vous parlera d’une résilience aussi inespérée qu’obstinée, celle de la beauté.

    Dans cet immense parc, il y a une variété et une qualité de jardins permanents et des œuvres d’art qui ont été installées mais il faut aussi voir le château et ses manifestations. Et ici, cela exige du temps. Mais déjà le soleil et un peu de pluie ont permis aux jardins tout juste plantés, de commencer à s’épanouir. Et ce n’est que le début.

    Christine Friedel

     Saison d’art 2023

    Moins connues que le festival horticole, les installations et expositions artistiques dans le parc, les salles du château et les communs,  sont une autre façon de mettre en scène la Nature et le patrimoine. On peut donc compléter la visite des jardins et voir ces œuvres commandées à des artistes de tous horizons. Les pérennes que nous avons eu  plaisir à retrouver. Comme dans la Grange aux Abeilles, Momento fecundo, une impressionnante spirale en bois de palissade du Brésilien Henrique Oliveira, qui s’enroule dans les escaliers jusqu’à la charpente rustique. En face, dans le Fenil, les tapisseries monumentales en relief du Ghanéen El Anatsu habillent les murs, tissage minutieux de matériaux de récup : capsules de bière, canettes concassées, tôles découpées.
    Dans la chapelle du château, Gerda Steiner et Jörg Lenzlinger ont composé devant
    les vitraux fleuris Les Pierres de printemps:un fouillis arachnéen de feuillages, graminées, fleurs séchées recueillis dans les jardins du domaine.

    D’autres œuvres nous attendent dans le parc dominant la Loire que l’on peut contempler du promontoire conçu par Tadashi Kawamata. Dans les arbres, s’érigent les cabanes de cet artiste japonais.

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    ©François Méchin

    Les sévères sculptures de Christian Lapie, des troncs d’arbre taillés à la tronçonneuse prennent la forme d’une armée humaine, recouverte d’une gangue noirâtre, tout à la fois hiératique, spectrale.
    Heureusement
    , Arbre chemin de Guiseppe Penone vient nous dérider. Et Ugwu, d’El Anatsui, est un très bel amoncellement de vieux bois et métaux colorés au pied des arbres vivants… Il y a une vingtaine d’œuvres permanentes dans les jardins et des installations théâtrales de Sarkis dans les greniers du château, Ailleurs, ici : bric-à-brac organisé autour de vitraux suspendus aux fenêtres à tabatière, avec échappée belle sur le fleuve.

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    © Guiseppe Penone

    Pour les expositions temporaires, quinze artistes ont été invités cette année. Au cœur du château dans les Galeries hautes, une pléthore de gravures, estampes, lithographies de tous formats d’Alechinsky couvre les murs.

    Celui qui fut d’abord typographe et imprimeur s’amuse à mettre les petits carrés et rectangles dans les grands, joue avec les images, les écritures, les mots. Il fait la part belle au recyclage de carnets, factures, notes… et passe du monochrome à la couleur, du naïf à l’érudit. Mais où trouver  une logique dans cette rétrospective de 1948 à 2020, avec des œuvres accrochées dans le désordre. Mais profitons de l’humour présent dans les photos de quelque deux cents tableaux dans un livre-catalogue Alechinsky à l’imprimerie (Gallimard).

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    ©Stefan Râmniceanu

    C’est aussi l’univers des livres que célèbre Stefan Râmniceanu, dans la Galerie basse, le vestibule et la salle de billard. Cet artiste roumain aime travailler la matière: papier, carton et peinture par couches épaisses, simulant des grimoires. Des dossiers calcinés en feuilles de bitume et zinc assemblées avec des ficelles ornent tristement une étagère, restes d’archives désormais illisibles.

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    Vestigium © Pascal Convert 

    Plus évanescents, les Livres étrangement cristallisés par le feu, d’un blanc opalescent comme de l’albâtre, s’ouvrent sur la table de la bibliothèque Ces livres fantomatiques caractérisent le travail de Pascal Convert, hanté par la question de la mémoire, qui est aussi présente aussi dans Vestigium, un alignement de candélabres immaculés, sur la table de la salle à manger de la princesse de Broglie.

    Par contraste, dans la galerie du Porc-Epic, la noirceur austère du sculpteur Christian Lapie s’exprime dans ses dessins au fusain estompés par des lavis à l’encre de Chine.

    Entre bâtiments et parc, nous sommes loin d’avoir tout exploré et une journée n’y suffirait pas. Quelques coups de cœur cependant:

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    ClaireMorgan CcEricSander

    Etre seul avec toi de l’Irlandaise Claire Morgan dans la Grange aux abeilles. D’une oie naturalisée suspendue tête en bas, s’échappent de délicats envols neigeux. Fragiles éclats de plastique translucide oscillant dans les courants d’air, pétales ou plumes artificielles, pour une étrange assomption de l’être animal saigné à blanc.
    Et dans l’Asinerie, Sophie Blanc
    a poudré d’or herbes folles et feuilles de chêne, fleurs des champs ou de jardins. Doreuse et restauratrice de bois doré, l’artiste plaque au pinceau des végétaux qu’elle a fait sécher pour des compositions sculpturales installées sous cloche. La nature ainsi sublimée nous semble d’autant plus précieuse…

    M. D.

    Domaine régional de Chaumont-sur-Loire (Loir-et-Cher). T. : 02 54 20 99 22.

    Nocturnes au jardin, du 1er juillet au 31 août, Les Botaniques de Chaumont-sur-Loire, les 16 et  17 septembre, Quand fleurir est un art, du 6 au 10 octobre.

  • Festival des langues françaises à Rouen

    Festival des langues françaises à Rouen

    Le Centre Dramatique National de Normandie-Rouen occupe trois théâtres dans la métropole rouennaise : le Théâtre des Deux-Rives  au centre ville, le Théâtre de la Foudre à l’architecture contemporaine à Petit-Quevilly, et L’Espace Marc Sangnier à Mont-Saint-Aignan, dans le quartier étudiant, avec deux salles. Donc une immersion dans plusieurs quartiers. Que Camille Trouvé et Brice Berthoud de la compagnie Les Anges au plafond, aux manettes depuis 2000, veulent prolonger par des événements hors-les-murs. Venus du monde de la marionnette, ils ont récemment créé un remarquable Chien blanc (voir Le Théâtre du blog) et défendent un théâtre transdisciplinaire.

    Dans cet esprit, a été conçue cette cinquième édition du festival orientée vers les Caraïbes et organisée par Ronan Chéneau, auteur permanent au C.D.N. Les écritures sont mises en lecture ou en espace dans plusieurs lieux par des comédiens professionnels, des élèves d’une école de théâtre et du Conservatoire de Rouen.
    Des propositions offertes gratuitement à un public curieux et venu en nombre. Il est bien indiqué que ce sont «des étapes de travail sur des textes déjà écrits ou en cours de finalisation.» Il faut donc en tenir compte à la réception de ces événements.
    Malgré quelques mises en voix un peu approximatives, nous avons apprécié la diversité de ces propositions et des lieux. Plusieurs textes ont émergé pour le plus grand plaisir du public et donnent envie d’aller plus loin dans ces découvertes. Dont la poésie en langue française des signes (L.S.F.).

     Poésigne par François Brajou

    Cahier de François Brajou © Julia Wahl

    Cette poésie L.S.F. est une expérience singulière. Dans le plus grand silence, les gestes du jeune écrivain sourd-muet laissent imaginer objets et mouvements. Il commence par un haïku et dessine un rond avec les mains, ses doigts se dressent comme de petits bâtons. On nous traduira : « La pendule/ Tic tac/ Midi pile, l’odeur du temps.» Tout s’éclaire ensuite pour ceux qui ne possèdent pas ce langage… Avec des poèmes plus amples et des gestes plus dramatiques : on devine un cœur déchiré, une chute angoissante. Là où on pensait voir des fleurs qui s’ouvrent, se sont des fruits qui éclatent en graines… C’est très beau et très fort. Riches en métaphores, ces œuvres évoquent états d’âme, sentiments, troubles et accalmies, toujours avec des échappée vers le haut.

    Il faut entrer dans ces codes et surtout imaginer cette langue : «Je pense en signes, dit grâce à un traducteur, François Brajou, il n’y a pas de forme écrite. » Pour mémoriser ses poèmes, le jeune homme a recours à la vidéo mais aussi à un système de notation et dessins indiquant les gestes. La poésie «signée» est diffusée et connue depuis peu. L’écrivain a découvert son existence au Festival Voix vives à Sète, en voyant un poète turc la pratiquer. «Cela m’a fait un déclic. Je suis fier de ma langue, j’ai envie de la montrer. » Il s’agit bien en effet d’une expression physique et visuelle : le texte français est la deuxième langue des sourds, et le jeune poète a traduit Charles Baudelaire pour ses semblables. «Pas facile, dit-il, de trouver le visuel et le rythme pour ces textes, ni les rimes. ». 

    Nous avons été frappés par la densité et le silence de ces moments poétiques qui exigent du spectateur une extrême concentration. »Cette littérature très récente, dit François Brajou, prend plusieurs formes et il y a, à l’instar des jeux de mots, des jeux de signes. Elle peut aussi s’exprimer alphabétiquement, ou combiner les systèmes… » »D’habitude c’est le français qu’on traduit en L.S.F., ici c’est le contraire. », remarque Renan Cheneau qui, avec cette programmation, a voulu mettre en valeur une langue souvent tenue à l’écart.

    Port au Prince et sa douce nuit de Gaëlle Bien-Aimé

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    D.r.

    L’autrice haïtienne était à l’honneur à Rouen, avec deux pièces. Lucie Berelowitsch s’est emparée de ce texte, lauréat du prix R.F.I . Théâtre 2022, pour réaliser une mise en espace avec lumières et bande sonore. Une pièce déjà lue aux Zébrures de printemps à Limoges en mars et au Festival Re.Génération au Théâtre 14 à Paris, en avril.

    Dans le huis-clos d’une chambre, par une nuit chaude où la peur règne sur la ville, Zily et Ferah vivent un amour suspendu : elle souhaite quitter Haïti où elle voit son avenir sombrer mais Ferah, lui, refuse de déserter l’hôpital où il travaille. Il la veut belle et sereine;  elle se veut libre d’exprimer son désespoir. Elle voudrait avoir un enfant mais lui, refuse de mettre au monde un être sans futur…
    Entre volupté et douleur, ce jeune couple déchiré lèche ses plaies et évoque avec amour les rues de Port-au-Prince, troisième personnage de la pièce,  où s’attachent d’heureux souvenirs: un amour à la mesure de leur passion charnelle.
    Leurs paroles se déversent à flot tendu;  leurs corps se cherchent, se trouvent, doutent. Après seulement six jours de répétition, les comédiens arrivent à imposer leur présence et à faire ressentir les potentialités de cette pièce riche en images et sensualité, en particulier Sonia Bonny dont la voix aux multiples nuances fait vibrer le personnage de Zily.

    Gaëlle Bien-Aimé a mis beaucoup d’elle dans son héroïne: «Port au Prince, dit-elle, est une ville ou personne ne dort jamais.»  Une phrase que l’on retrouve dans la bouche de Zily.  Elle a écrit sa pièce en France à un moment où, menacée, elle ne pouvait rentrer en Haïti: «Je voulais écrire une histoire d’amour, il fallait que je me répare.» Elle a Port au Prince chevillée au corps comme les personnages de sa pièce : « On a rendu cette capitale invivable mais elle abrite des âmes qui ont envie de vivre, rire, aimer, faire du théâtre.»
    Pour elle, pas question de la quitter: «Aucun ne veut partir dans ce couple et ils se demandent juste s’ils peuvent continuer à vivre comme ça.» Et faire du théâtre dans l’arrière-salle d’un restaurant, quand on entend au loin des fusillades, comme  elle l’a récemment vécu,  est un acte de résistance. Puisse Port aux Princes et sa douce nuit rencontrer bientôt son public.

    J’ai remonté le fleuve d’Ulrich N’Toyo 

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    D.r.

    Soucieux d’une rencontre avec les publics dits “éloignés”, le festival est  allé dans plusieurs quartiers de Rouen, pour présenter des œuvres de cet écrivain congolais sous forme de courts épisodes à suivre.. Nous aurions aimé en savoir plus, et surtout mieux entendre ce texte, livré par courts extraits par les élèves du Conservatoire sur une place de Petit-Quevilly. Les enfants et quelques mamans, d’abord accrochés, sont vite dépassés par l’ histoire de ce petit garçon qui va grandir au Congo-Brazzaville dans le chaos de la guerre.

    Enfant, puis adolescent, il se révolte contre les seigneurs de la guerre qui, avec leurs armes, ont confisqué ses rêves et ses espoirs. Nous sommes au temps des pionniers, de Pointe-Noire, à Brazzaville et le narrateur-enfant, entouré de nombreux personnages, retrace les heures glorieuses de l’Indépendance, suivies d’années de combat pour la démocratie.
    Malheureusement cette représentation ne nous a pas vraiment éclairés sur l’œuvre. Ulrich N’Toyo installé depuis 2007 en France, travaille entre le Congo et la Normandie, où il a fondé en 2011 la Youle Compagnie. Il a participé à plusieurs créations de Dieudonné Niangouna, notamment Banc de Touche et Le Socle des vertiges.

     A contre-courant nos larmes d’Emmelyne Octavie

    A CONTRE COURANT
    D.r.

    La pièce a reçu plusieurs récompenses : Prix Jeanne Laurent du festival des langues françaises-Journées de Lyon des auteurs de théâtre, Prix du festival Jamais Lu Caraïbe, Prix S.A.C .D. de la dramaturgie francophone 2022.
    A en entendre ce texte intense pendant une petite demi-heure, ces honneurs semblent mérités. L’écrivaine guyanaise donne la parole à ceux qu’on n’entend guère, les écoliers de ce département. L’un refuse de chanter La Marseillaise qu’on veut lui apprendre à l’école… autant que les règles de grammaire.
    Une camarade le raisonne… Les dialogues tournent autour de l’identité des gens du fleuve et celle des enfants amérindiens qui sont à des heures de pirogue de la ville, à la recherche d’une culture perdue, à contre-courant de celle que l’école de la République leur inculque.
    Une élève veut s’y conformer mais une autre refuse, et, pire, il y a celles et ceux qui se suicident: «Anoya, qui a pris la chaise» : on l’a retrouvée pendue dans la classe après la récréation… Ces larmes sont celles des enfants et les chants des natifs qui s’attardent sur le fleuve… Langue poétique mais efficace, radicalement. A lire in extenso.

     Mireille Davidovici

    Le festival des langues françaises a eu lieu du 2 au 5 mai, à Rouen (Seine-Maritime).

    Théâtre des Deux-Rives, 48 rue Louis Ricard, Rouen, Espace Marc-Sangnier, 1 rue Nicolas Poussin, Mont-Saint-Aignan.
    Théâtre de la Foudre, rue François Mitterrand, Petit-Quevilly. T.: 02 35 70 22 82.