Le Théâtre du Blog a été créé en 2008 par Edith Rappoport et Philippe du Vignal; depuis, 9.450 articles ont été publiés sur le théâtre, la danse, les arts de la rue, les performances, le cirque, la magie, les livres, revues et les expositions spécialisées, en province et région parisienne, mais aussi à l’étranger…
Philippe du Vignal – Rédacteur en chef
Critique dramatique, il a été aussi responsable de la rubrique: Théâtre aux Chroniques de l’Art Vivant dirigées par Jean Clair puis à artpress dont Catherine Millet était la rédactrice en chef. Il a participé plusieurs années aux Nuits magnétiques d’Alain Veinstein à France-Culture et au quotidien La Croix. Il a longtemps dirigé l’Ecole du Théâtre National de Chaillot dirigé par Jérôme Savary, puis par Ariel Goldenberg. Il y enseignait aussi l’histoire du spectacle contemporain. Il a aussi été professeur à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs: département Scénographie et Section Costumes/Vêtement.
Sébastien Bazou
Ancien élève de l’École des Beaux-Arts de Dijon, s’est spécialisé dans l’installation multi-médias. Il a cofondé l’association et le magazine Artefake qui publie des articles sur l’histoire de la magie en Europe et aux Etats-Unis.
Jean Couturier
Critique dramatique et de danse et assistant du rédacteur en chef. Il a obtenu un master et une D.E.A. sous la direction de Robert Abirached à l’Université Paris X-Nanterre. Il a assisté le metteur en scène Philippe Genty pour plusieurs spectacles.
Christine Friedel
Est critique dramatique. D’abord, et notamment à Réforme. Elle a ensuite collaboré aux mises en scène du Théâtre du Campagnol, dirigé par Jean-Claude Penchenat et fait partie du groupe d’experts pour le théâtre à la D.R.A.C.-Île-de-France. Et elle a aussi été la rédactrice de la revue Plaisir(s) éditée par le château de la Roche-Guyon et est l’auteure de La Roche-Guyon, le château invisible.
Elisabeth Naud
Critique de théâtre, enseigne actuellement à l’Université Paris VIII. Elle est docteure en esthétique théâtrale.
Béatrice Picon-Vallin
Directrice de recherches au C.N.R.S., est spécialiste du Théâtre russe sur lequel elle a publié de nombreux livres. Elle dirige les collections Mettre en scène à Actes Sud-Papiers, Arts du spectacle aux éditions du C.N.R.S. et aussi Th. XX aux éditions L’Age d’homme.
Nicolas Villodre
a participé entre autres à la Coopérative des Cinéastes et a soutenu en 83 une thèse en arts plastiques consacrée à Christian Schad, Man Ray et Laszlo Moholy-Nagy.
Spécialiste et critique de danse contemporaine, il a été jusqu’en 2013, assistant du directeur de la Cinémathèque de la Danse et a publié de nombreux articles dans La Revue d’esthétique, Pour la Danse, La Cinémathèque Française…
Correspondants :
Gérard Conio
professeur émérite de l’Université de Nancy, est un spécialiste de la civilisation russe et des pays de l’Est.
Nektarios G. Konstantinidis
traducteur et critique de théâtre notamment francophone, à Athènes et en Grèce.
(Tous les documents et archives sont publiés sauf avis contraire des ayants-droit et, dans ce cas, seraient aussitôt retirés).
Le Cercle autour du soleil de Roland Schimmelpfenning, traduction de Robin Ormond, mise en espace de Véronique Bellegarde
Pas de thématique pour cette édition mais, en ces trois premiers jours, des pièces de grande qualité qui font la joie du public. En ouverture, un texte de l’auteur allemand qui a obtenul’Aide à la création. La pièce a été mis en espace par Véronique Bellegarde, metteuse en scène et directrice artistique de ce festival : un choix audacieux…
Cela commence au moment où, selon les didascalies: Après que tous les spectateurs ont trouvé leur place et que la lumière s’est éteinte au parterre, les femmes et les hommes, pour certains en tenue de soirée, sur scène attendent encore un moment, avant de s’adresser au public.
Nous sommes dans une fête. Pour un anniversaire, la réussite à un examen, l’inauguration d’un bar, un festin ? On ne sait pas, l’absence de raison instaure un climat indéterminé mais convie le public dans une ambiance gaie et vivante, l’attention est là. La pièce se compose de soixante-sept tableaux où le dramaturge imagine une fête comme celles qu’on avait oubliées durant le premier confinement : Il y a foule à l’entrée d’un immense appartement, un couloir bondé. On entend des verres qui se brisent, des rires et des cris: « Un homme se souvient Trop bondé –trop serré -courte pause. On est si serré ici, disait-elle, c’est fou ce qu’on est serré ici, tous les gens, la foule, on respire à peine.»
De ce contexte festif, l’écriture et le récit bifurquent dans un tracé dramaturgique fragmenté et nous conduit dans un univers hors du commun, qui ne cesse de passer de contextes banals, ou abstraits, pour suggérer ou faire naître en les personnages, des états plus intérieures, d’une grande poésie : « J’ai posé ma main sur le verre de la fenêtre. Ça ne se fait pas, aurait dit ma mère. J’ai vu l’empreinte de ma main, j’ai vu la rue, le ciel, je me suis vue moi-même,j’ai posé mon front contre le verre froid, et la vitre s’est couverte de buée, la rue a disparu, le ciel a disparu, et puis mon visage a disparu. »
Les personnages au tempérament et existences variés : des avocats, un couple, une jeune femme, une professeure à la retraite, des juristes… vont pendant cette fête nous entraîner dans des contrées existentielles singulières. Le récit fonctionne comme un ruban enroulé avec des nœuds qui se défont à peine, formant ainsi une trame absurde et drôle à la fois, voire mélancolique ou tendu,incroyablement théâtrale.
Loin d’être une fiction réaliste, la pièce fait vibrer en chacun de nous des sensations fortes, et d’une profonde sensibilité. Roland Schimmelpfenning crée des images d’une grande puissance et la mise en espace de Véronique Bellegarde est très habile, avec des comédiens tous formidables de vérité.Une lecture avec toute l’intelligence requise pour faire suivre au public cette histoire morcelée et riche d’une théâtralité contemporaine.
On pense à un auteur comme Botho Strauss ou par sa modernité à l’ époque, à Anton Tchekhov. Une société en crise, la solitude sont les thèmes parmi d’autres évoqués dans la pièce : «UNE JEUNE FEMME Foule compacte dans le couloir. Musique forte. Bien trop de monde, et nous ne connaissions personne. Tu connais quelqu’un ici ?, Demanda-t-il, je pensais que tu connaissais quelqu’un ici –UN JEUNE HOMME On ne connaît personne ici, qu’est-ce qu’on fait ici ? ». Ces personnages un peu perdus, avec leur bonheur de retrouver du monde, après la première covid, touchent le public, l’interpellent. Un climat de joie nerveuse et d’urgence, sans aucune distance, envahit la scène et nous tient en haleine. Moments comiques et romantiques successifs… Un serveur jongle avec un plateau de verres à travers la foule jusqu’au moment où il le renverse, et ce, à plusieurs reprises, comme dans un éternel recommencement, toujours et encore interrompu. Mais tous continuent à danser, à rire, à flirter…
Instantanés de conversations, jusqu’à plus soif : on discute des droits de l’homme, de la vie, de la liberté…. Une jeune femme tombe amoureuse de l’hôtesse: une histoire sentimentale sans lendemain, et pour cause, le virus, de manière sous-jacente, continue sa route.
Véritable ballet entre les corps et les mots dans une insouciance retrouvée. L’instant de la nuit, temps éphémère, temps risqué et pernicieux de la séduction et de la tentation. En effet le rythme répétitif donné par des situations et répliques qui se réitèrent, tout la comme la fin de la pièce identique à une des scènes du début. Un peu l’image de la musique répétitive de Steeve Reich, triste et non sans angoisse et nostalgie, et laisse planer malgré la joie de la fête, l’ombre de l’épidémie. Terminée ?
La composition musicale et sonore, parfaite, d’Hervé Legeay et Philippe Thibault, toute en complicité esthétique mais jamais illustrative, soutient avec subtilité cette pièce fragmentaire exigeante. Véronique Bellegarde réussit à nous fasciner et à éveiller notre esprit à partir d’un récit original et complexe.
Entre lumière et obscurité, aucune histoire réaliste! Monstres, milieux professionnels avec ses dérives, amours en crise, peurs, désirs et fantasmes provoquent en notre conscience une vision et perception de notre humanité et des liens aux autres, à la vie, d’une intense poésie … Et laisse place à une vive et trouble émotion, quand un événement inattendu, et le danger frappent à la porte.
«Une révérence nostalgique à la légèreté insouciante, devenue danse sur le volcan. »
Un art du théâtre d’un haut niveau.
Elisabeth Naud
Spectacle vu le 24 août à la Mousson d’été, abbaye des Prémontrés, Pont à Mousson (Meurthe-et-Moselle). T. : 03 83 81 20 22.
Dans les arts comme dans l’astronomie, on recherche et on découvre parfois de nouvelles étoiles, de nouvelles planètes. Ainsi au vingtième siècle en musique, le rock and roll, puis le rap. Certains disaient que c’était juste une mode qui allait passer…
Dans les arts plastiques, il y a eu la rupture opérée entre autres par Marcel Duchamp et le dadaïsme. Mais en théâtre, me direz-vous ? Après Bertolt Brecht, après le Théâtre National Populaire avec Jean Vilar, il y a eu le scandale du Living Theatre à Avignon en 68. Et plus tard, au festival de Nancy, trois chocs: les spectacles de Tadeuz Kantor, de Pina Bausch et de Bob Wilson. Et ensuite le mouvement des arts de la rue avec Jean Digne et son opération: Aix, ville ouverte aux saltimbanques. Le quarantième anniversaire en sera fêté l’an prochain…
J’ai bien cru assister à un moment historique à Aurillac ce 25 août mais mes prédictions sont à 80% mauvaises et je pourrais bien me tromper. Avec Un spectacle de merde de Chris Cadillac, tous les codes habituels du théâtre sont largement foulés au pied. Le public avait le droit de bouger, de s’en aller et revenir. Il était de bon ton d’avoir sa canette d’Heineken à la main et tout au long des trois heures de spectacle, les artistes assuraient le ravitaillement en bière… à prix libre.
Un public trentenaire -tenue classique de jeunes un tantinet marginaux avec pantalons déchirés, tatouages sur tout le corps, piercings, cheveux décolorés… Pour accéder au terrain de sport de la Jordanne (pastille 108), nous passons à travers un dédale de camions-habitations peinturlurés… On pourrait se croire dans un bidonville du tiers-monde. Il y a beaucoup de chiens en liberté et nous retrouverons les habitants de ces camions sur les gradins (spectacle en accès libre mais jauge limitée à 350 personnes). Un public très agité et très réactif, hurlant pour un rien, entrant et sortant…
Marion Duval prend la parole. La trentaine d’années, en petit short collant vert et blouse, les cheveux très noirs, décontractée, elle déplie comme un vieux parchemin, sourit les dents très blanches et demande un micro. Elle balbutie : “Bon, ça, non, j’ai pas envie. Oui, je suis née à Nice dans une famille catho, raciste et réactionnaire. Ah si! Le code de la route, vous le connaissez ? Vous êtes libres: vous entrez et vous sortez quand vous voulez. Vous aller pisser là-bas dans les bosquets. Oui, j’ai eu de la thune pour le spectacle. Ah! Je les aime, ce sont mes potes, j’ai partagé… »
C’est décousu à souhait. Marion Duval commence une phrase mais ne la termine pas et parfois jargonne… Derrière elle, une ancienne mobylette qu’elle l’enfourche. Elle pédale et on l’entend qui murmure : merde, cela ne marche pas ! Redwane Reis Meyer, son régisseur la pousse… Et la voilà qui tourne en rond sur un terrain cimenté de deux cent mètres d’ouverture et trois cent de profondeur. Les cheveux de la metteuse en scène volent au vent. Une image de grande liberté…
Puis musique symphonique pompeuse et là, entre un de ces vieux camions tagués. A l’intérieur, des personnages qui ne nous regardent pas, puis un deuxième, un troisième, un quatrième camion, et un camping-car qui fait rire. Cela applaudit dans les gradins.
Musique en continu. Les camions font une ronde, puis des figures plus compliquées style: avions de la patrouille de France. Ils semblent valser, se croiser, etc. Apparaissent alors des nains masqués: ils se mettent à danser parmi les camions qui disparaissent puis reviennent. L’un déguisé en éléphant,avec une trompe ridicule en carton et de grandes oreilles. Un autre avec une structure gonflable sur le toit. Un autre encore avec le pare-brise couvert, laissant juste apparaitre deux yeux. Carnaval.
Maintenant, les camions enfin garés, il y a un espace de jeu. Tous les acteurs chantent (mais très mal): “ça c’est le spectacle” genre colonie de vacances… hurlé façon Didier Super. Quarante minutes après et sur deux heures et quelque, des personnages loufoques vont se présenter, faire des minis-blagues pourries, dire des poèmes plus nuls-tu meurs, ou des discours insensés. Karine arrive avec une chanson mimée sur L’Aigle noir de Barbara. Une magicienne hurle et revient sans arrêt. Un acteur dit : « C’est politique. » Et il annonce une manifestation pour l’eau à Orléans. Un drapeau passe, avec inscrit dessus: “Désordre”. Mais moi, que m’arrive-t-il? Je ne m’ennuie pas, comme transporté. Sont-ce des Indiens? Une tribu? Lajoie chante Enculez- moi, devant, derrière. Un air repris par les jeunes, tous alcoolisés, ou presque… Et là, sans qu’on y fasse attention, le public déserte les gradins et se mêle aux personnages… La représentation théâtrale devient alors la vraie vie, dans une sorte de tuilage naturel et une énergie communicative. Nous sommes dans une sorte de rave-partie. On se trémousse dans tous les sens, c’est la fête.
Marion Duval tourbillonne comme une folle avec Pappy, un migrant sans papiers: une image forte… Pourquoi je pense au célèbre Living Theatre des années soixante-soixante dix? Comme les artistes de Chris Cadillac, il prônait la liberté, l’amour, l’absence de frontières et un mode de vie plus communautaire. Et ses acteurs jouaient souvent leur propre rôle. Là, mystère! Mais pas grave, il y a une belle vérité qui émane du spectacle. Les acteurs parlent en filigrane, d’extinction et rébellion, de soulèvements de la terre, batailles contre les accapareurs d’eau, etc. Marion Duval dit : « Pour que vous y compreniez quelque chose, on va faire le final, on va délivrer un message…
Il y a un défilé de mode avec de beaux costumes et elle lit -trop vite-un texte qui dit ce qui va arriver à chacun des personnages... Nous ne comprenons rien mais sommes entraînés par le mouvement et par une énergie incroyable. Puis il y a un vague salut et la musique reprend. Les corps élastiques de tous les spectateurs s’agitent en cadence.
Je prends conscience que les luttes anciennes, les marches de la Bastille à la République laissent la place à de nouvelles résistances anti-bourgeoises. « Le changer la vie » d’Arthur Rimbaud est toujours d’actualité mais des formes nouvelles surgissent, symbolisées ici par cette armée de camions. Le théâtre, c’est tout de même fort quand ça déstabilise et qu’on ne sait pas séparer le vrai, du faux. Important: ce Spectacle de merde recharge les batteries et joue le rôle d’un stimulant de l’âme…
Jacques Livchine
Spectacle vu le 25 août à Aurillac.
En Suisse: à Bienne, le 2 septembre, à Neuchâtel, les 8 et 9 septembre. Et à Genève, au festival de la Bâtie.
Le grand festival de théâtre qu’a offert ce pays du 1er avril au 1 er juillet à l’occasion du MITEM (Madach International Theatre Meeting) et du dixième anniversaire de l’International Theatre Olympics fondé par de grandes personnalités de la scène comme Theodoros Terzopoulos, Tadashi Suzuki, Robert Wilson, Iouri Lioubimov, Heiner Müller. La ville de Budapest avait été choisie pour fêter ce jubilé… Un événement grandiose qui selon Attila Vidnyanszky, directeur du Théâtre National de Budapest, voulait être représentatif de «l’arche du théâtre » en ces temps troublés mais être aussi une source de dialogues multiples entre les cultures. L’intérêt de ce double festival? Le nombre des pays représentés : 57, la diversité des genres et la répartition de spectacles dans toute la Hongrie, et pas seulement dans sa capitale. Avec 394 troupes et 736 spectacles, ateliers, expositions, conférences et débats… Peut-on parler d’une volonté d’exposer son «soft power» quand l’information internationale est restée si discrète ? Sans doute, mais il s’agissait d’abord de faire circuler les spectacles dans l’ensemble du pays.
Budapest sous la pluie. Une des figures de bronze, celle du grand acteur hongrois Jozsef Timar, qui traîne de lourdes valises autour du bâtiment surréaliste du Théâtre national (ouverture en 2002): (https://nemzetiszinhaz.hu/en/about-the-theatre), entouré de jardins et de douves où s’enfoncent des colonnes grecques, dégoutte de partout.Il a l’air encore plus fatigué que d’habitude.
Le temps mouillé aggravait notre déception de ne pouvoir assister aux spectacles des Ukrainiens qui pourtant, entretenaient jusque-là des relations cordiales avec le Théâtre national de Budapest et qui avaient une place de choix dans le programme…
Le Théâtre national Ivan Franco de Kiev aurait dû ainsi présenter Caligula d’Albert Camus mise en scène d’Ivan Urivskij et La Résistible ascension d’Arturo Ui de Bertolt Brecht, montée par Dmitro Bogomazov, un des plus célèbres créateurs ukrainiens. Et le final annoncé : Le Songe d’une nuit d’été que devait mettre en scène Urivitskij avec des acteurs hongrois sur l’île Marguerita au milieu du Danube a été aussi annulé. A sa place, ont eu lieu un concert et des réjouissances nocturnes organisées par le Teatro Potlach et le Cirque de Budapest mêlant acrobates et acteurs.
Mais nous avons eu ainsi le temps de voir l’exposition consacrée à Csontváry Kosztka Tivadar (1853-1919), un peintre hongrois voyageur, aux origines polonaises et à l’expressionnisme illuminé, écologique et religieux. Une découverte… Nous avons pu aussi voir le travail de Recirquel, un groupe hongrois qui collabore avec des acrobates et jongleurs ukrainiens, découvert en première mondiale au Fringe d’Edimbourg en 2018. Il présentait deux spectacles au Müpa, le Palais des arts, en dehors des programmes officiels.
Le directeur de Recirquel a fait ses classes au Cirque du Soleil mais ici les artistes aux corps virtuoses ne cherchent pas l’exploit mais nous invitent plutôt à une réflexion métaphysique. Dans My Land, la scénographie est constituée de quatre éléments tenant dans un espace carré: la terre (sable doré éclairé), l’air (le ciel où tendent le visage des performeurs), le feu (la lumière qui peut venir en mille taches du sol) et l’eau (symbolisée par un miroir qui apparaît à la fin quand la couche de sable est dégagée). Les corps sont sculptés dans l’espace vide par la lumière et par la précision gestuelle. Le sable gicle sous les pieds ou ruisselle entre les doigts ; les corps, qui semblent nus sans l’être , tout de beige vêtus, s’affrontent ou s’allient, faisant naître des créatures chimériques, à quatre jambes ou sans tête. Sauvage et sophistiqué : les acrobates et jongleurs dansent littéralement leurs prouesses en une chaîne ininterrompue sur des musiques folkloriques, religieuses, ou sur des percussions barbares. Et IMA, un solo immersif sous chapiteau, est la danse-prière d’un acrobate sous une lumière blanche et scintillante qui semble émaner de multiples cristaux.
Nous avons aussi découvert le travail d’Attila Vidnyanszky junior à l’Ecole de théâtre de Budapest où il enseigne: une présentation de ses élèves avant de monter Léonce et Léna de Georg Büchner. Deux heures remarquables, à un rythme très rapide et sans pause, d’un travail collectif d’acteurs où est appliqué le principe: intention-action-réaction calculées ou improvisées, révélant le haut degré de maîtrise corporelle et intellectuelle de ces jeunes élèves. Ils interagissent à propos uns avec les autres. Un spectacle déjà ancien, Woyzeck de Büchner était aussi présenté dans une petite salle du Théâtre national, rendue étouffante par un plafond très bas et où les personnages devenus des incarnations fantomatiques produites par le cerveau de Woyzeck, jaillissent, surgissent de partout sur l’espace scénique encombré dun frigo, d’une baignoire, d’un canapé, et ainsi contraint dans toutes ses dimensions. Actualité de cette interprétation et de ces personnages issus de séries télévisées ou de réseaux sociaux qui envahissent la vie réelle, rendent fou, et poussent au crime. Une troupe d’acteurs complices, réactifs, et joyeux, à qui rien ne résiste…
Ouverture du festival Olympics par un artiste-funambule, Laszlo Simet Jr, progressant au-dessus du Danube sur un fil reliant les rives du fleuve incroyablement majestueux et les deux parties de la ville: Buda et Pest, en un puissant acte symbolique. Et le spectacle de Terzopoulos inaugurait un programme chargé, avec Nora, une adaptation de Maison de poupée d’Henrik Ibsen interprété par seulement trois personnages. Il nous raconte une histoire d’aujourd’hui sur la liberté des individus et les idéaux falsifiés d’une société de consommation. Des châssis coulissants noirs et blancs créent les lieux de ce drame norvégien transposé et tiré vers la tragédie antique, mixée de traditions japonaises. Chaque geste des mains et des coudes, chaque inflexion de voix et chaque mouvement de cheveux composent une partition gestuelle parfois convulsive et proche de la statuaire.
La Roumanie présentait The Scarlet Princess of Ed, un spectacle documentaire sur le statut de la femme malheureusement cousu de clichés dans la mise en scène du célèbre Silviu Purcarete, avec la troupe du Théâtre National de Sibiu. Inspirée d’une pièce de kabuki de Tsuruya Namboku IV, elle était un peu décevante. Le metteur en scène a cherché l’interculturalité, mais le scénario très complexe, l’humour décalé et un commentaire effervescent rendent difficile à l’étranger la perception de ces multiples niveaux. Joué dans le grand Atelier Gustave Eiffel récemment restauré et consacré à l’opéra, dans The Scarlett Princess of Edo, Silviu Purcarete adapte à sa manière les principes du kabuki (chemin des fleurs, onnagata et costumes japonais… De luxueuses créations de papier, mêlées à des vêtements plus contemporains, noirs et blancs, pour certains rôles masculins.
Simon Mac Burney avec son Théâtre de complicité présentait une adaptation de l’étrange roman d’Olga Tokarczuk, Drive Your Plow over the Bones of the Dead, avant sa présentation à Paris. La technologie des images n’était pas encore tout à fait au point mais le spectacle était déjà impressionnant, conduit par la grande actrice Kathryn Hunter et orchestré par une thématique écologique, fantastique, et non simpliste,comme elle l’est trop souvent en France.
Ecologique aussi, Resurrexit Cassandra de la compagnie Troubleyn, (2021), mise en scène de Jan Fabre, combine danse, vidéo et musique, sur un texte de l’Italien Ruggiero Cappucio… Un solo interprété par Stella Höttler, Cassandre d’aujourd’hui, une « shamane » qui voit et décrit le futur, maudissant les humains pour leurs actes insensés. Dans cette petite salle, la performeuse peut interpréter le spectacle en plusieurs langues, et sur cett étendue sableuse où sont figées des tortues sur la carapace desquelles les anciens prédisaient l’avenir, chacun se sent interpellé. Cassandre parlera cinq fois et en cinq robes de couleur différente, scrute l’avenir, décrit la pourriture, la pollution, la terre stérile, le feu. Est-elle écoutée ? Oui. Et un silence profond et une sidération règnent dans le public. Mais la douleur de Cassandre qui va jusqu’à la transe, peut-elle être entendue? Cette représentation nous a paru inoubliable.
Deux spectacles de marionnettes : l’un d’Afrique du Sud et l’autre d’Angleterre. Dans cette version d’Hamlet, mise en scène par Janni Younge, ancienne directrice de la Handspring Puppet Company, les poupées ont de grandes têtes sculptées couvertes d’ une toile de jute beige, dans laquelle sont aussi coupées les draperies évoquant leurs vêtements, ou bien leurs états et leurs émotions. Une relation complexe lie les manipulateurs-acteurs et ces grandes poupées aux visages expressifs : les humains parlent à leur place ou avec elles, et parfois trois acteurs font agir une même marionnette. Ou l’une d’elles semble agir seule, s’emballer, dans des configurations sans cesse renouvelées. Le magicien malicieux Stephen Mottram, présentait The Parachute et Watch the ball, où les personnages se forment dans le cerveau des spectateurs qui relient les boules lumineuses que dirige le manipulateur. Ces personnages sont ainsi évoqués par le mouvement de cinq points dans l’espace et leur déplacement et son rythme créent la figure, le sens, et donnent même une idée de l’âge du personnage. Humour, virtuosité technologique, humanité touchante…
Enfin, Eugenio Barba organisait la dix-septième ISTA (International School of Anthropology) New Generation. Le travail de recherche a eu lieu pendant une dizaine de jours à Pescvarad une petite ville hongroise où maîtres et stagiaires tous choisis et venus du monde entier, travaillaient ensemble dans des ateliers. Les maîtres offraient, en plus des démonstrations et de la transmission de leur savoir aux élèves, des spectacles à la population locale. Puis, à Budapest, à partir de séances de travail à raison de dix-huit heures par jour avec une discipline rigoureuse. Une « discipline qui, au théâtre, est un choix et n’a rien à voir avec quoi que ce soit de militaire et permet le dialogue entre vingt sept pays. « (Entretien avec E. Barba, Budapest, 21 mai 2023).
Eugenio Barba a réussi à créer en trois jours Anastasis (en grec : résurrection). Il a voulu faire un spectacle plein d’espoir et joyeux, au milieu du désastre actuel et le construire à partir du savoir des uns et des autres qu’il monterait ensemble. « On n’a jamais fini d’apprendre auprès des autres, les langages du corps sont comme la tour de Babel. »( idem)
Danse Kamigata-mai (nô), jeu masqué du Topeng (Bali), rituel Baul (Inde), commedia dell’arte, flamenco, jeu brésilien du Cavalo Marinho, danse populaire hongroise, Naguan Opera (Taïwan)… Tous ces arts à la structure précise, détaillée et inspirée, participent à l’écriture d’une histoire simple de résurrection d’un enfant, sur la scène principale du Théâtre National. La subtile Kein Yoshimura fait tourner son ombrelle translucide et légère dans une cerisaie japonaise en fond de scène. Parvaty Baul, radieuse, et toujours ivre de joie spirituelle, joue de ses deux instruments à la fois, un stagiaire de l’ISTA jongle habilement avec des mouchoirs qu’il transforme en mini-parapluies volants, des scènes de la culture du théâtre de rue. « Quelle élégance cette culture.», commente aussi Barba, un personnage mythique de l’Odin Teatret, joué par Julia Varley…. Mais impossible de tout citer. Chacun use de son savoir-faire pour tenter de le mettre en synchronie avec l’autre pour atteindre un ordre nouveau, supérieur, « un stade divin où tu dépasses la technique que tu dois posséder pour la dépasser.»( idem) Un moment intense, celui où le Brésilien Alicio Amaral joue du violon rustique accompagnant un rituel populaire de Pernambouc et dialogue avec Parvaty Baul : ils font leur musique et dansent face à face, semblent débattre, puis à la fin de leur duo, on ne perçoit plus que l’accord total qu’ils ont été capables de trouver. Sur cette grande scène, Barba a eu recours aux projections numériques infiniment délicates et suggestives de Stefano di Buduo. La technologie contemporaine s’allie aux formes traditionnelles et les sublime. Il semble que c’est la première fois chez Barba. Le bonheur des participants était visible et celui des spectateurs aussi.
Ces spectacles que nous avons pu voir en une semaine, donnent une petite idée de la diversité du programme et de l’utopie de dialogue nécessaire restauré par les arts, en des temps où l’on ne dialogue plus. Le spectacle du Teatrum Mundi d’Eugenio Barba résonne ici puissamment. « L’interculturalité n’est possible qu’au théâtre, dit-il. Ce qui est possible au théâtre ne l’est pas dans la réalité. A l’ISTA, le monde est en paix, et pourtant, ce sont bien des gens qui viennent du monde entier ? Et si le G7 venait assister à une ISTA? » (idem) Belle question. Mais le dialogue est-il encore toujours possible au théâtre aujourd’hui ? Impossible d’énumérer tous les grands noms ou groupes ici présents, de Castellucci à Papaiannou, ni tous les pays: Chine, Mexique, Azerbaïdjan. (https://mitem.hu/en/news/2023/01/10th-theatre-olympics-budapest-hungary)
Jean Bellorini présentait Le Suicidé de Nicolaï Erdman qu’il vient de créer en France. Et le double Festival fêtait aussi le bicentenaire de la naissance de l’écrivain Imre Madach, avec Madach Project 2023. Après deux jours de colloque, sous la direction générale d’Attila Vidnyanszky, deux cent élèves d’écoles de théâtre de différents pays ont interprété des scènes de La Tragédie de l’Homme, une œuvre essentielle de la culture hongroise…
Les cookies nécessaires activent des fonctionnalités essentielles du site comme les connexions sécurisées et les ajustements des préférences de consentement. Ils ne stockent pas de données personnelles.
Aucun
►
Les cookies fonctionnels supportent des fonctionnalités comme le partage de contenu sur les réseaux sociaux, la collecte de retours, et l’activation d’outils tiers.
Aucun
►
Les cookies analytiques suivent les interactions des visiteurs, fournissant des informations sur des métriques comme le nombre de visiteurs, le taux de rebond et les sources de trafic.
Aucun
►
Les cookies publicitaires diffusent des annonces personnalisées basées sur vos visites précédentes et analysent l’efficacité des campagnes publicitaires.
Aucun
►
Les cookies non classifiés sont des cookies que nous sommes en train de classifier, en collaboration avec les fournisseurs de cookies individuels.