Le Théâtre du Blog a été créé en 2008 par Edith Rappoport et Philippe du Vignal; depuis, 9.450 articles ont été publiés sur le théâtre, la danse, les arts de la rue, les performances, le cirque, la magie, les livres, revues et les expositions spécialisées, en province et région parisienne, mais aussi à l’étranger…

Philippe du Vignal – Rédacteur en chef

Critique dramatique, il a été aussi responsable de la rubrique: Théâtre aux Chroniques de l’Art Vivant dirigées par Jean Clair puis à artpress dont Catherine Millet était la rédactrice en chef. Il a participé plusieurs années aux Nuits magnétiques d’Alain Veinstein à France-Culture et au quotidien La Croix. Il a longtemps dirigé l’Ecole du Théâtre National de Chaillot dirigé par Jérôme Savary, puis par Ariel Goldenberg. Il y enseignait aussi l’histoire du spectacle contemporain. Il a aussi été professeur à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs: département Scénographie et Section Costumes/Vêtement.

Sébastien Bazou

Ancien élève de l’École des Beaux-Arts de Dijon, s’est spécialisé dans l’installation multi-médias. Il a cofondé l’association et le magazine Artefake qui publie des articles sur l’histoire de la magie en Europe et aux Etats-Unis.

Jean Couturier

Critique dramatique et de danse et assistant du rédacteur en chef. Il a obtenu un master et une D.E.A. sous la direction de Robert Abirached à l’Université Paris X-Nanterre. Il a assisté le metteur en scène Philippe Genty pour plusieurs spectacles.

Christine Friedel

Est critique dramatique. D’abord, et notamment à Réforme. Elle a ensuite collaboré aux mises en scène du Théâtre du Campagnol, dirigé par Jean-Claude Penchenat et fait partie du groupe d’experts pour le théâtre à la D.R.A.C.-Île-de-France. Et elle a aussi été la rédactrice de la revue Plaisir(s) éditée par le château de la Roche-Guyon et est l’auteure de La Roche-Guyon, le château invisible.

Elisabeth Naud

Critique de théâtre, enseigne actuellement à l’Université Paris VIII. Elle est docteure en esthétique théâtrale.

Béatrice Picon-Vallin

Directrice de recherches au C.N.R.S., est spécialiste du  Théâtre russe sur lequel elle a publié de nombreux livres. Elle dirige les collections Mettre en scène  à Actes Sud-Papiers, Arts du spectacle aux éditions du C.N.R.S. et aussi Th. XX aux éditions L’Age d’homme.

Nicolas Villodre

a participé entre autres  à la Coopérative des Cinéastes  et a soutenu en 83 une thèse en arts plastiques consacrée à Christian Schad, Man Ray et Laszlo Moholy-Nagy. 

Spécialiste et critique de danse contemporaine, il a été jusqu’en 2013, assistant du directeur de la Cinémathèque de la Danse et a publié de nombreux articles dans La Revue d’esthétique, Pour la Danse, La Cinémathèque Française…

Correspondants :

Gérard Conio

professeur émérite de l’Université de Nancy, est un spécialiste de la civilisation russe et des pays de l’Est.

Nektarios G. Konstantinidis

traducteur et critique de théâtre notamment francophone, à Athènes et en Grèce.

(Tous les documents et archives sont publiés sauf avis contraire des ayants-droit et, dans ce cas, seraient aussitôt retirés).

  • ‘ Agnès Limbos ; Still Life / Nature morte mise en scène de Violaine Fimbel

    Festival mondial des théâtres de marionnettes : vingt-deuxième édition

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    © Hervé DAPREMONT

    Pendant dix jours, Charleville-Mézières est la capitale mondiale de la marionnette. Première édition en 1961, à l’initiative de Jacques Félix (1923-2006). Fondateur de la compagnie des Petits comédiens de chiffon, il créa ensuite l’Institut International de la Marionnette (1981) et six ans plus tard, l’Ecole Nationale Supérieure des Arts de la Marionnette. Grâce à la complémentarité évidente des activités du festival, de l’Institut et de l’E.S.N.A.M., il n’y aura plus, sous la direction de Pierre-Yves Charlois, qu’une seule et même structure en 2025,

    Cet art, non réservé aux enfants comme on l’a longtemps cru, est destiné à tous les publics. Largement reconnu aujourd’hui, il bénéficie enfin depuis 2021, d’un label attribué par le ministère de la Culture à six Centres Nationaux de la Marionnette: Espace Jéliote, Oloron-Sainte-Marie (Pyrénées-Atlantiques), L’Hectare-Territoires vendômois, Vendôme (Loir-et-Cher), Le Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette, Paris (Vème); Le Théâtre à la Coque, Hennebont (Morbihan), Le Théâtre de Laval (Mayenne) et Le Sablier /Ifs, Dives-sur-Mer (Calvados).

    Pour cette vingt-deuxième édition, le festival accueille, avec l’aide de plus de cinq cents bénévoles très motivés, quatre-vingt six équipes de vingt-cinq nationalités avec quatre cent-quarante-six représentations pour petits et pour grands. Avec un focus Corée du Sud et un hommage à l’Académie de théâtre de marionnettes de Kharkiv (Ukraine).

    L’esprit festif a investi la ville, et les réjouissances s’éclatent sur vingt-huit scènes : de la Place Ducale construite en pierre de taille ocre, brique rouge et ardoise bleue dans le plus pur baroque italien XVll ème, aux salles du bord de Meuse ; de la Macérienne, une ancienne usine de cycles aux gymnases du lycée. Et jusqu’à Nouzonville, la banlieue industrielle… Il faut s’équiper de bonnes chaussures pour arpenter les rue animées de Charleville, mais quelques navettes assurent aussi le transbordement de nombreux spectateurs friands de découvertes.

    Cela débute en beauté avec des spectacles rodés comme La (Nouvelle) Ronde de Johanny Bert (voir Le Théâtre du Blog) ou Robot, l’amour éternel de Kaori Ito. Et aussi avec nombre de premières mondiales. Notre coup de cœur: Maison de Poupée de la norvégienne Yngvild Aspeli dont nous parlerons et le très remarqué Tout le monde est là de Simon Delattre programmé à Pantin par le Théâtre Mouffetard.
    D’autres compagnies nous ont invité à découvrir des pièces fraîchement sorties de leurs cartons. Le Pupenntheater de Magdeburg a ainsi présenté Re-member, né de la rencontre de Julika Mayer et Élise Vigneron, metteuses en scènes et marionnettistes, avec les interprètes du théâtre de marionnettes historique de Magdeburg. Mais ce spectacle est mal ficelé et décevant malgré avec une charmante chorégraphie avec d’émouvantes poupées à fils venues de plusieurs musées d’Allemagne et la manipulation de matériaux naturels : branchages, écorces… Et les textes approximatifs et un fil rouge confus rendent le projet illisible !

     Still Life / Nature morte mise en scène de Violaine Fimbel

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    © Hervé DAPREMONT

    D’une mer de nuages, émerge un décor gothique avec plantes vénéneuses, globe terrestre ancien, peau de loup, cheminée d’où sortent des ronds de fumée… Sur les murs, des natures mortes représentant des animaux. Dans ce mystérieux cabinet de curiosités, un homme en long manteau (Quentin Cabocel) manipule flacons et objets, tel un alchimiste. D’une valise, il  extrait une tortue qu’il confie à une main squelettique…
    Bientôt la végétation bouge et une tortue géante dont la carapace clignote, marche dans le brouillard. L’homme essaye de combattre ces ombres inquiétantes qui finiront par l’engloutir dans leur devenir végétal et animal.  La nature morte prend vit sous nos yeux émerveillés dans une débauche d’effets spéciaux, en particulier, une brume transformée en sculptures vaporeuses, à la manière de l’artiste japonaise Fujiko Nakaya.

    Un bestiaire fantastique avec oiseaux de nuit, loup… investit alors le plateau. Images saisissantes d’un voyage fantasmagorique, inspiré d’À rebours, un roman de Joris-Karl Huysmans (1884). Des Esseintes, son héros a fait inscrire au-dessus de la cheminée : Any Where Out Of The World ( N’importe hors du monde ), titre du Petit Poème en prose XLVIII de Charles Baudelaire. Ce dandy fuit son siècle pour se réfugier parmi les chimères d’un monde créé à sa fantaisie. « Des Esseintes rassemble chez lui quelques œuvres suggestives le jetant dans un monde inconnu », écrit l’auteur belge. Il s’entoure d’un musée imaginaire et cultive un improbable jardin de fleurs si monstrueuses qu’elles ressemblent à des fleurs artificielles. » (…)
    Le spectacle colle d’abord un peu trop au roman et peine à trouver son rythme mais finit par décoller et nous emmener loin : « Hors du monde ». (…) « Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas, et cette question de déménagement en est une que je discute sans cesse avec mon âme.» écrivait Charles Baudelaire à la fin de son poème. « Enfin, mon âme fait explosion, et sagement, elle me crie : « N’importe où ! n’importe où ! Pourvu que ce soit hors de ce monde ! » Faut-il y lire une critique de notre temps ? Mais ici, les images priment.

    Saluons la musique psychédélique d’Uriel Barthelemi et la réalisation des créatures par Nicolas Herlin,Milan Jiancic, Marjan Kunaver. Et les complices derrière le décor : Manon Choserot, Cand Picaud et Nicolas Poix. Il faudra suivre le travail de Violaine Fimbel. A sa sortie de l’E.S.N.A.M., en 2014, elle créa la compagnie Yokai (monstre : en japonais) avec un premier spectacle Volatiles très remarqué et qui a été joué notamment en Finlande, Allemagne, Brésil, Japon et en Avignon. Elle explore des formes fantastiques et puise dans les arts visuels et la littérature.

    Les Lettres de mon père de et par Agnès Limbos

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    © Hervé DAPREMONT

     « J’ai huit ans», dit la comédienne en préambule. Une poupée à son effigie l’attend sur un grand fauteuil rouge, celui de son enfance. Elle la rejoindra bientôt pour nous conter son histoire.
    Nous sommes en 1960 et la petite Agnès vit alors au rythme des lettres de ses parents restés au Congo peu avant et après l’indépendance et qui ont envoyé leurs cinq enfants en Belgique à leur oncle Pierre, curé d’un petit village du Brabant.
    «A chaque arrivée d’une lettre, raconte-t-elle, notre oncle, cérémonieusement, nous en fait la lecture.» Agnès Limbos en a rassemblé quarante-six et nous ouvre ses souvenirs de famille : «La femme de soixante-dix ans que je suis, désire maintenant entrer en dialogue avec la fillette d’alors.»

    Sur de petites tables à roulettes poussées par un complice, elle plante de mini- décors et des personnages: le village belge, le mouton dans un enclos, ses frères perchés dans les arbres, la maison de l’oncle Pierre avec ses grandes fenêtres et son horloge, le réfectoire du pensionnat religieux où une statue de la Vierge Marie distribue la nourriture et la bonne parole aux élèves, le dortoir avec un crucifix géant qui monte au ciel. Bondieuseries dont  Agnès Limbos se moque gentiment comme des bons sentiments distillés dans les missives souvent conclues par des : “Soyez sages”, “Priez pour la paix dans le monde”, « Priez pour les Congolais” et par des formules lapidaires: « Votre papa qui vous aime”, “Bons baisers ». Cela fait sourire mais renseigne sur la mentalité de l’époque.

    Avec une naïveté enfantine,Agnès Limbos nous replonge dans le contexte historique. Et en nous faisant entendre ces lettres, elle met le doigt sur l’esprit missionnaire de son père mais aussi sur le paternalisme et le racisme de son entourage dont elle ne savait rien. 

    Elle revit en dialogue avec sa poupée, ses peurs et interrogations de petite fille et elle fait surgir inopinément dans ses maquettes, un crocodile mangeur d’enfants comme celui que son père lui décrit… On retrouve ici le chagrin d’être loin de ses parents et de la vie d’avant.

    En écho à ces lettres, le spectacle évoque des épisodes historiques avec des images entre autres celles de mains coupées de Congolais et des documents sonores: le mariage du roi Beaudoin, Patrice Lumumba proclamant l’indépendance… Et la visite du colonel Mobutu à l’Ecole de cadres que dirige le père d’Agnès Limbos, ou les troupes de l’O.N.U. face à des manifestants violents. Une mini-statue du roi Léopold, démembrée par l’actrice, proteste : « Arrêtez de me déboulonner. »

    Peu importe si nos connaissances historiques sur le Congo belge sont défaillantes, ce spectacle émeut par sa sincérité. Il n’a pas encore trouvé son rythme dans les dialogues avec la marionnette et la fin est un peu déconcertante : la disparition de la narratrice dans le gros fauteuil rouge truqué aurait suffi. Mais la distance amusée et la poésie des objets manipulés, comme la justesse des documents en contrepoint des lettres, nous ont séduit…

    A suivre…

    Mireille Davidovici

    Jusqu’au 24 septembre, festival mondial des théâtres de marionnettes, place de l’église Saint-Rémi, Charleville-Mézières (Ardennes). T. : 03 24 59 94 94.

     

     

  • ‘Antichambre de Jean-Claude Brisville, mise en scène de Tristan Le Doze

    L’Antichambre de Jean-Claude Brisville, mise en scène de Tristan Le Doze

     Jean-Claude Brisville (1922-2014) est un auteur surtout connu pour avoir écrit le scénario du film Beaumarchais, l’insolent et par Le Souper, une pièce où Joseph Fouché et  Talleyrand  en 1815 décident d’imposer un régime monarchique à la France envahie.  Et Édouard Molinaro en  tira un film en 92 avec ces grands acteurs qu’étaient Claude Brasseur (Fouché) et Claude Rich (Talleyrand).

     Cet écrivain qui avait dirigé la fameuse collection du Livre de Poche, était un peu devenu le spécialiste de débats comme, entre autres,  ceux avec Descartes et Blaise Pascal pour la raison et la foi, Talleyrand et Fouché pour le génie politique et l’arrivisme, Napoléon et Hudson Lowe pour le destin tragique et la petitesse. Et dans L’Antichambre, avec  la marquise du Deffand et Julie de Lespinasse où renait l’éternelle querelle des Anciens et des Modernes en littérature, théâtre, danse, musique, arts plastiques…

    Cela se passe donc à Paris en 1750. Marie du Deffand a cinquante ans (soit quelque soixante-dix actuellement) et tient un salon très réputé où se croisent aristocrates, écrivains et scientifiques comme Diderot, d’Alembert, Turgot… Mais sa vue baisse et si elle veut continuer à régner dans son salon, elle doit se trouver une lectrice…
    Elle choisit sa nièce Julie de Lespinasse, une fille de son frère, mais « bâtarde », comme elle dit, à la condition qu’elle reste discrète et ne lui fasse pas d’ombre… Marie du Deffand, cyniquement, met vite les choses au point : «Et puis, ne me remerciez de rien : je ne fais jamais rien par bonté. » (..) Je vous ai demandé, Julie, de ne plus faire allusion à cette parenté, même entre nous. La réputation de ma famille est à ce prix. Vous devez oublier qui vous êtes. »

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    Julie, à l’inverse de sa tante très conservatrice, prendra le parti de Calas, ce protestant condamné à tort puis exécuté: «En acceptant légèrement ce que notre société fait endurer aux pauvres gens, nous nous retrouvons sa complice. Et dans cette complicité, c’est notre âme que nous perdons. »
    Marie du Deffand lui clouera le bec de verte façon: «Bien… bien, mademoiselle. Vous aurez eu le dernier mot. Mais assez maintenant sur ce sujet qui ne serait pas de mise au salon. Nos amis ne sont pas venus pour passer la soirée dans le prêche et le prône. »
    Et au président Hénault, elle crache son venin: «On dirait que vos fonctions vous tiennent lieu de dignité… » Son grand ami qui vit plus ou moins avec elle, lui obéit mais n’hésitera pas à se venger cruellement de ses rebuffades : il se laissera séduire par Julie et malgré la différence d’âge l’épousera. Belle revanche pour cette bâtarde mal traitée par sa tante!

    Et cette nièce ambitieuse aura, elle aussi, commencé à tenir salon dans la très belle chambre que Marie du Deffand lui avait attribuée. Plus toute jeune, elle se retrouvera donc bien seule, après s’être fait évincer par sa nièce qu’elle croyait aussi dévouée que naïve. Et après avoir mis à la porte celui qu’elle pensait être son grand ami… Tout s’expie, le bien, comme le mal, se paie tôt ou tard. Le bien c’est beaucoup plus cher, forcément,  disait Céline…
    Ce scénario en vaut un autre mais ses dialogues ciselés sont un peu bavards jusqu’au moment où après quarante-cinq minutes au moins! la pièce commence vraiment…
    Il va y avoir une dispute entre Marie du Deffand et Julie de Lespinasse. Puis l’auteur a imaginé une belle scène où celle-ci, en chantant et dansant, se libère de l’emprise de sa tante qui sentait venir les choses.. et qui jalouse, pense qu’on se rassemble autour d’elle un peu trop à son gré!
    Mais Marie du Deffand a sous-estimé son adversaire et Julie a du répondant: «Je suis une bâtarde, en effet-la bâtarde de votre frère. À chaque instant depuis mon arrivée chez vous, vous ne cessâtes de me dire… jusque dans votre silence, que je n’étais née de personne, aux yeux des gens, et que ma place auprès de vous tenait à l’oubli de mon ascendance. »
    Ce genre de remarque ne s’oublie pas et Julie de Lespinasse aura vite compris qu’elle pouvait se venger cruellement, d’abord en gardant pour elle une information que Turgot lui avait donnée.  Marie du Deffand en sera mortifiée et, comme elle ne fait aucun cadeau, elle ne le recevra plus jamais dans son salon. Et enfin Julie va séduire sans aucun scrupule le président Hénault: «Eh! Bien, je vois que l’on s’amuse.» dit simplement sa tante, quand elle les surprend! Mais bien entendu, la rupture est proche et Jean-Claude Brisville sait écrire un dialogue, même si les répliques souvent faciles, sentent parfois un peu le boulevard : «On se gausse de vous dans tous les salons de Paris » dit-elle à Hénault à propos de son mariage avec une jeunesse. Il lui répond : «Sauf dans le vôtre, puisqu’il est vide. »
    Avant leur rupture finale, elle aura un mot cruel: «Et un dernier conseil-le conseil d’une amie sincère : allez prendre les eaux à Forges. Elles vous purgeront de certaines humeurs malséantes à votre âge.» Et elle remettra une dernière couche: « Vous ne reviendrez plus chez moi ? Je m’en consolerai. Allez, monsieur, allez poursuivre où vous voudrez vos amours ancillaires. »

    Les dialogues de la fin sont aussi fins et brillants, et on pense souvent au Misanthrope de Molière et surtout aux Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos dont Jean-Claude s’est visiblement inspiré. «Je sais, dit Julie, Nos liens sont tombés. Mon avenir se lève. Le vôtre, c’est la nuit, madame. » Ce à quoi, sa tante répond: «Je préfère le vivre seule, qu’avec une hypocrite, une fille de rien.
    Mais Julie enfoncera le clou: »Vous entendrez parler de moi, madame, mais ce ne sera pas par vos amis : ils viennent avec moi. »Cinglante, Madame du Deffand voudra, question de sémantique, avoir le dernier mot: «Mais ils ne sont plus les miens, puisqu’ils sont devenus les vôtres. » Elle ne l’aura pas, ce dernier mot ! Et Julie attaquera avec une indicible cruauté: « Et vous n’avez que peu de temps pour vous en faire de nouveaux. » « Sa tante lui répond: «C’est maintenant que vous êtes vous-même : un serpent.  Oui, maintenant je vous connais.» « Et moi, je ne vous connais plus. Adieu.» conclura Julie.
    La vie qui vient aura eu raison de la vie qui s’en va. Toujours debout, Julie aura gagné et battu sans appel Marie du Deffand.
    Reste à mettre en scène ce langage virtuose. Là, les choses se gâtent sérieusement. On oubliera la toile pente de cet antichambre tristounet et sans aucun  meuble que deux fauteuils et un tabouret de piano…
    La mise en scène de Tristan Le Doze est très statique (les personnages restent souvent assis) et sa direction d’acteurs approximative: au sixième rang, on les entend bien par moments et, à d’autres, presque pas, tant ils chuchotent. Pas un problème de diction pour Céline Yvon et et Rémy Jouvin, mais pour Marguerite Mousset. Plus chanteuse qu’actrice, elle n’est en rien crédible dans ce personnage de jeune personne que l’on croit naïve. Sauf dans la scène où elle va provoquer sa tante en dansant et en chantant. Là enfin, il se passe quelque chose m
    ais le long moment où elle séduit le président Hainault ne tient pas la route une seconde…
    En ce dimanche de septembre, il n’y avait que dix-sept spectateurs et cela n’aidait sans doute pas les comédiens. Mais vous pouvez vous épargner de rester une heure vingt dans cette Antichambre..
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    Philippe du Vignal

    Théâtre du Ranelagh, 5 rue des Vignes, Paris (XVI ème). T. :  01 42 88 64 44.

  • Le Grand Œuvre de René Obscur, texte et mise en scène de Bertrand de Roffignac

    © Ch. Raynaud de Lage
    © Ch. Raynaud de Lage


    Le grand Œuvre
     de René Obscur, texte et mise en scène de Bertrand de Roffignac

    C’est le deuxième volet d’une trilogie initiée avec Les sept Colis sans destination de Nestor Crévelong et créée au théâtre de Vanves en janvier dernier. Il s’agit ici non d’une comédie musicale, mais d’un spectacle avec des scènes jouées, des monologues, des numéros d’acrobaties (trapèze et corde, ou chaîne) et des ensembles ou duos dansés). Joué face public sous un chapiteau, au sol, sur une scène et sur de nombreux praticables à roulettes disposés par les acteurs eux-mêmes. En haut, côté jardin, un batteur et côté cour, un synthé.
    L’argument? « Dans un continent aux instances démocratiques fracturées, René Obscur, un réalisateur passé maître dans la réalisation de films contestataires porno, a inventé une caméra révolutionnaire. Elle peut produire des films suscitant une jouissance sexuelle et spirituelle inégalée mais en défigurant irrémédiablement les acteurs. Avec ce outil, René veut créer le film parfait et pouvant infléchir l’inertie politique de son temps. Il serait aussi un hommage à Elio, sa muse disparue dans un incendie tragique. Cette quête singulière attire l’attention d’Ange Cratère, héritier d’une des plus grandes fortunes du continent. » C’est du moins, ce que dit la note d’intention… mais que l’on voit moins sur le plateau…

    Les images d’une grande force font penser à celles du Bob Wilson il y a bien longtemps entre autres, avec son opéra-culte Eisntein on the beach  comme ces hautes fenêtres aux vitres couvertes de poussière, ou ce René suspendu à un câble et tournant son film avec une très grosse caméra bidonnée en contre-plaqué (remarquable scénographie d’Henri-Maria Leutner très en phase avec le propos).
    Et il y a des moments très bien dansés. Bertrand de Roffignac (il joue aussi René) a un sens de l’image  exceptionnel comme, entre autres, l’arrivée de pompiers plus vrais que nature et il sait incontestablement diriger toute une équipe d’acteurs, acrobates et techniciens: Adriana Breviglieri, Axel Chemla, Gall Gaspard, Marion Gautier, Xavier Guelfi, Loup Marcault-Derouard, François Michonneau, Pierre Pleven, Erwan Tarlet, Baptiste Thiébault et lui-même.
    Et il réussit à mettre en scène des tableaux expressionnistes avec une grande précision et aux impeccables enchaînements.
    Oui, mais… comment ne pas être partagé. Le niveau sonore de la musique est sans raison trop élevé et le metteur en scène fait crier ses interprètes en permanence à des micros H.F. avec une sono réglée au maximum. Résultat : on a plus que du mal à comprendre le texte et on décroche assez vite. Dommage. Et comme Bertrand de Rofignac, par ailleurs très bon acteur, maîtrise mieux l’espace que le temps, ces deux heures sont longuettes et l’énergie du début a tendance à fléchir. Et il aurait tout intérêt à élaguer sérieusement les nombreux monologues qu’il s’offre sans doute avec grand plaisir:  cela apporterait de l’air au spectacle quand même un peu estouffadou…
    Pourtant cette œuvre originale a quelque chose de fascinant et a été visiblement inspirée par les univers dystopiques du cinéma fantastique, entre autres, celui du célèbre 
    Métropolis de Fritz LangOu par celui de La Cité des enfants perdus de Caro et Jeunet. Mais s’est-il peut-être aussi souvenu de B.D. genre La Brigade chimérique de Fabrice Colin, Serge Lehman, Gess, et Céline Bessonneau où les auteurs reprennent l’esprit des feuilletons fantastiques populaires avec des savants fous et des super-héros. Ou comme  Marie des Dragons  d’Audrey Alwett, Nora Moretti et Marina Duclos, une remarquable série d « horreur-fantaisie ». Bertrand de Roffignac est à l’évidence un réalisateur doué et bien armé pour diriger toute une équipe…

    © Ch. Raynaud de Lage
    © Ch. Raynaud de Lage


    Oui mais voilà son ambitieux récit semble partir un peu dans tous les sens- du moins d’après ce que nous pouvons en entendre! et le metteur en scène aurait pu nous épargner nombre de stéréotypes actuels comme ces nombreux et trop faciles lancers de fumigène blanc, des lumières stroboscopiques insupportables et vues cent fois, des rampes d’éblouisseurs clignotants et des déménagements incessants de praticables qui ne font jamais sens…

    Mais, et c’est rare, Bertrand de Roffignac ose créer dans un cirque un spectacle hors-normes qui doit beaucoup à la science-fiction, avec quelques plans érotiques. Et pour une fois, signe qui trompe rarement, es gradins étaient surtout pleins de jeunes gens qui, visiblement, y trouvaient leur compte. Ce qui est exceptionnel dans le théâtre officiel ou privé.(Les places ne sont pas chères et c’est tant mieux.)
    Nous n’avions pas vu
    Destination de Nestor Crévelong mais nous serons curieux de le découvrir au prochain festival Impatience en décembre au Cent-Quatre à Paris. Il faudra suivre de près Bertrand de Roffignac.

    Philippe du Vignal

    Jusqu’au 24 septembre, Cirque électrique, place du maquis de Vercors, Paris ( XX ème). Prendre l’avenue des Lilas et à droite, on voit de loin le chapiteau rouge mais c’est tout près du métro Porte des Lilas.