Le Théâtre du Blog a été créé en 2008 par Edith Rappoport et Philippe du Vignal; depuis, 9.450 articles ont été publiés sur le théâtre, la danse, les arts de la rue, les performances, le cirque, la magie, les livres, revues et les expositions spécialisées, en province et région parisienne, mais aussi à l’étranger…
Philippe du Vignal – Rédacteur en chef
Critique dramatique, il a été aussi responsable de la rubrique: Théâtre aux Chroniques de l’Art Vivant dirigées par Jean Clair puis à artpress dont Catherine Millet était la rédactrice en chef. Il a participé plusieurs années aux Nuits magnétiques d’Alain Veinstein à France-Culture et au quotidien La Croix. Il a longtemps dirigé l’Ecole du Théâtre National de Chaillot dirigé par Jérôme Savary, puis par Ariel Goldenberg. Il y enseignait aussi l’histoire du spectacle contemporain. Il a aussi été professeur à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs: département Scénographie et Section Costumes/Vêtement.
Sébastien Bazou
Ancien élève de l’École des Beaux-Arts de Dijon, s’est spécialisé dans l’installation multi-médias. Il a cofondé l’association et le magazine Artefake qui publie des articles sur l’histoire de la magie en Europe et aux Etats-Unis.
Jean Couturier
Critique dramatique et de danse et assistant du rédacteur en chef. Il a obtenu un master et une D.E.A. sous la direction de Robert Abirached à l’Université Paris X-Nanterre. Il a assisté le metteur en scène Philippe Genty pour plusieurs spectacles.
Christine Friedel
Est critique dramatique. D’abord, et notamment à Réforme. Elle a ensuite collaboré aux mises en scène du Théâtre du Campagnol, dirigé par Jean-Claude Penchenat et fait partie du groupe d’experts pour le théâtre à la D.R.A.C.-Île-de-France. Et elle a aussi été la rédactrice de la revue Plaisir(s) éditée par le château de la Roche-Guyon et est l’auteure de La Roche-Guyon, le château invisible.
Elisabeth Naud
Critique de théâtre, enseigne actuellement à l’Université Paris VIII. Elle est docteure en esthétique théâtrale.
Béatrice Picon-Vallin
Directrice de recherches au C.N.R.S., est spécialiste du Théâtre russe sur lequel elle a publié de nombreux livres. Elle dirige les collections Mettre en scène à Actes Sud-Papiers, Arts du spectacle aux éditions du C.N.R.S. et aussi Th. XX aux éditions L’Age d’homme.
Nicolas Villodre
a participé entre autres à la Coopérative des Cinéastes et a soutenu en 83 une thèse en arts plastiques consacrée à Christian Schad, Man Ray et Laszlo Moholy-Nagy.
Spécialiste et critique de danse contemporaine, il a été jusqu’en 2013, assistant du directeur de la Cinémathèque de la Danse et a publié de nombreux articles dans La Revue d’esthétique, Pour la Danse, La Cinémathèque Française…
Correspondants :
Gérard Conio
professeur émérite de l’Université de Nancy, est un spécialiste de la civilisation russe et des pays de l’Est.
Nektarios G. Konstantinidis
traducteur et critique de théâtre notamment francophone, à Athènes et en Grèce.
(Tous les documents et archives sont publiés sauf avis contraire des ayants-droit et, dans ce cas, seraient aussitôt retirés).
M comme Médée, adaptation, dramaturgie et mise en scène d’Astrid Baya
Une réalisation à partir de textes d’auteurs contemporains: Médée de Jean Anouilh, une pièce pas très bonne et bien oubliée, Médée-Matériau d’Heiner Müller, Médée, poème enragé, un bon texte de Jean-René Lemoine, Manhattan Medea de Dea Loher et Medealand de Sara Stridsberg. Mais aussi des classiques: Médée de Sénèque et celle d’Euripide, sans doute la plus connue où l’héroïne n’hésite pas aussi à empoisonner avec un vêtement, Créuse, l’héritière du trône de Corinthe, causant aussi la mort du roi Créon.
Il s’agit ici d’un montage sur le thème de l’exil mais il est surtout question d’une histoire d’amour extraordinaire, dit Astrid Bayiha.» Une scène en bois clair avec quelques marches et une avancée vers le public et dans le fond quelques voiles bleu foncé. Une scénographie réussie de Camille Vallat. Les acteurs sont de Martinique, Afrique, Maghreb, Moyen-Orient, Brésil et France. Fernanda Barth, Jann Beaudry, Valentin de Carbonnières (en alternance avec Anthony Audoux), Swala Emati, Daniély Francisque, Nelson-Rafaell Madel, Josué Ndofusu.
Et en ces temps troublés, cette équipe donne une belle lumière et surtout vers la fin, il y a de remarquables chants africains qui sauvent cette réécriture pallôte d’une histoire mythique, ici axée sur une relation amoureuse légendaire. Mais voilà, tout part un peu dans tous les sens et il manque un véritable fil rouge. Ce cocktail de pièces ne pouvait pas bien fonctionner.Jason chef des Argonautes va en Colchide pour voler la fameuse Toison d’or grâce à laquelle il pourrait récupérer son trône que lui a piqué son oncle Éétès, roi de Colchide. Il va impose à Jason des épreuves insurmontables qu’il gagnera grâce à Médée, fille d’Éétès et magicienne.
Très amoureuse de Jason, elle s’en ira avec lui et ils auront deux enfants. Mais Jason la quittera pour Créuse, la fille de Créon. Médée n’a aucun espoir et est d’une jalousie féroce… Déjà meurtrière de son frère, elle tuera à nouveau ses deux enfants. Une tragédie restée très actuelle dans la douce France: voir les journaux télévisés… Mais on ne verra ici aucun mort.
Astrid Baya a fait jouer Médée à la fois par Fernanda Barth, Jann Beaudry et Danièly Francisque, et Jason par Josué Ndofusu et Valentin de Carbonnières. Nelson-Rafaell Madel est un remarquable Choryphée.
Ils font le boulot mais cette pluralité d’acteurs sans doute pas l’idée du siècle, sauf à de rares moments où jaillit un petit semblant d’émotion.
Malgré les belles lumières de Jean-Pierre Népost, l’ensemble ne décolle pas et tout reste ici un peu terne, malgré des costumes très colorés mais peu réussis. Bref, nous sommes restés sur notre faim et ce M comme Médée, affligé d’une dramaturgie assez prétentieuse sur fond de féminisme, ne nous a pas convaincu. Ce collage de textes s’avère finalement une fausse bonne idée???
«La question de la pluralité dans l’interprétation et l’adaptation, dit Astrid Baya, est le point d’ancrage de mon travail.» Soit. Mais si nous sommes tous des Jason et des Médée en puissance, encore faudrait-il savoir comment redonner au célèbre mythe toute sa puissance et là, c’est plus difficile que d’opérer vite fait un petit mélange de sept pièces. Malgré encore une fois la beauté des chants, il n’y a pas le compte et la salle n’était pas très pleine. On oubliera vite ce M comme Médée...
Philippe du Vignal
Jusqu’au 25 novembre,Théâtre de la Tempête, route du Champ de manœuvre, Cartoucherie de Vincennes. Métro: Château de Vincennes + navette gratuite. T. : 01 43 28 36 36.
Midi-Minuit deStéphanie Vicat, idée originale, interprétation et mise en scène de Julie Roux
Rien à voir avec Midi-minuit, un film des années soixante-dix de Pierre Philippe, avec Daniel Emilfork. Ici un petit buffet, un porte-manteaux et surtout un grand lit en cuivre, avec, à côté, un couffin où est censé dormir un bébé. Cela s’appelle l’alcoolisme, une jeune femme Johanna, après une rupture, raconte sa vie malgré un épuisement permanent. Elle boit chez elle, comme chez ses parents ou chez les copains. Tout le temps et tous les jours.
« Est-ce que je bois trop ? » Ce serait la bonne question à se poser mais Johanna a le plus grand mal à le faire. Elle n’est plus lucide et n’a pas une exacte perception de l’enfer qui la guette. Elle lutte pourtant mais a bien du mal à respecter les horaires de la crèche, à s’astreindre à une vie «normale» comme tous ceux et celles soumis à cette drogue implacable. En milieu urbain comme dans les campagnes: nous avons connu deux pauvres êtres qui vivaient seuls et qui tournaient, l’un bûcheron et vendeur de bois à quatorze pastis par jour! Et l’autre, incapable de travailler vraiment à huit litres de médiocre vin rouge…
Le texte a été écrit d’après des témoignages d’alcooliques, anciens alcooliques et spécialistes de cette pathologie pas facile à guérir et dont on sort rarement indemne, même si cela arrive. «Fiction ? Réalité ? Temps présent ? Comment savoir ? dit l’autrice. Peut-être faudra-t-il à Johanna avoir bu tout ce qu’elle était, tout ce qu’elle avait pour qu’émergent peu à peu la conscience et le goût de la vie. » Oui, mais ce n’est pas avec de bonnes intentions qu’on fait du bon théâtre, et il faudrait une véritable écriture qui manque cruellement à ce monologue finalement assez peu crédible !
Ici, avec des voix off, Julie Roux interprète ce solo de personnage d’alcoolique paumée. Elle a une belle présence mais elle a choisi de se mettre en scène et là, on reste sur sa faim. Malgré la scénographie précise d’Aurélie Lemaignen, la création lumière de Thomas Rizzotti et la création sonore de Romain Su, ce Midi-Minuit peine à décoller.
Pas sûr comme disent (un peu naïvement?) disent Julie Roux et Stéphanie Vicat, que ce seule en scène féminin, un modèle économique qui fleurit partout (le troisième pour nous dans la semaine!) soit le bon. « Un choix nous est apparu comme une évidence au fil de nos recherches. Parce que de tous les témoignages que nous avons entendus, l’idée de solitude s’est imposée de manière flagrante: solitude de celle qui boit dans le désert d’une vie affective, mais aussi solitude de celle qui boit au sein d’une famille, parmi les collègues et amis. Cette femme-là ne subit pas seulement le poids de l’addiction, mais celui de le cacher. La honte, le secret deviennent alors des facteurs de solitude plus pesants encore que la dépendance elle-même. »
Solitude et solo: même étymologie… mais il y a ici un syllogisme théâtral dans ce premier texte de Stéphanie Vicat et «les éléments de la vie de Johanna qui s’écroulent comme des dominos» ne font pas d’emblée même un monologue. Et la note d’intention est un brin prétentieuse : «Dans notre écriture, ces moments sans paroles ne seront pas simple illustration mais moteur dramaturgique, au même titre que les scènes parlées. » Ce qui ne se voit pas sur le plateau et ce Midi-Minuit avec des dialogues souvent en stichomythie et proche d’un théâtre documentaire mais sans l’être, reste peu convaincant… Et Julie Roux, pourtant sortie du Conservatoire National, a souvent une diction approximative et boule son texte… Enfin, au moins pour un soir, nous avons échappé aux micros H.F., aux fumigènes et au son électronique de batterie! Mais rien à faire, le compte n’y est pas, et vous pourrez vous épargner ce solo.
Philippe du Vignal
Jusqu’au 19 novembre, Théâtre des Quartiers d’Ivry-Centre Dramatique National du Val-de-Marne, La Manufacture des Oeillets, 1 rue Raspail, Ivry-sur-Seine. T. : 01 43 90 49 49.
Saison culturelle de la ville de Gueugnon (Saône-et-Loire), le 26 avril.
Les 14 et 15 mai, Espace des Arts-Scène Nationale de Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire).
Au Théâtre de la Colline, le dramaturge est chez lui depuis quelque vingt ans: L’Origine rouge en 2000, La Scène en 2003, puis L’Acte inconnu en 2007, L’Homme hors de luien 2017 et L’Animal imaginaire deux ans plus tard. Valère Novarina, auteur, metteur en scène et aussi peintre, nous parle une fois de plus du langage mais aussi en filigrane et souvent du corps sous tous ses aspects. Il évoque l’anus sans difficulté et avoue son obsession de la mort dans une sorte de litanie: le mot cercueil est répété plusieurs fois: « J’habite à Vilibry-le-cercueil vers la route 158 bref-ou huitante-toute». «Faites dire son périssement à la terre : son cercueil est le monde, où nous nous rassemblons sans fin par nos trous communicateurs… » (…) « Je n’trouve plus rien qui m’aille. Auriez-vous un cercueil à ma taille? Ai-je quémandé Au garçon vert du funérailles-center » (…)
Sur le grand plateau nu, juste deux grands châssis blancs en déséquilibre où seront projetées des peintures non figuratives, puis neuf (comme les acteurs) grands tableaux carrés, eux aussi non figuratifs qui font penser à des Hartung mais avec des couleurs violentes.
Histoire de s’amuser encore un peu plus, les acteurs jouent avec des châssis de peintre ou passent la tête dans de grands carrés de papier kraft tendu.. Mais il y a aussi nombre d’accessoires comme cette fontaine de sang (baudelairienne?) qui jaillira du sol… Et côté jardin dans le fond, une mobylette grise de soixante ans d’âge et côté cour, un chien en carton, assis. Mais aussi des tabourets en bois, de doubles petits escaliers à trois marches, un lit roulant d’hôpital avec un corps sous un drap blanc qui viendra de temps à autre, faire un petit tour sur le plateau.
Ici, pas vraiment de personnages mais des porte-parole de l’auteur et nommés ici dès le titre comme Les Personnages de la pensée: Le Déséquilibriste, L’Illogicien, Le Vivant Malgré Lui, L’Acteur Fuyant Autrui, Colombine, Trufaldin, La Parole Portant une Planche. Ils jouent avec les mots de façon jubilatoire et comme dit l’un d’eux: «Que l’univers poursuive hors de nous sa propre logique!» Impossible de résumer cette pièce, comme celles de Valère Novarina. Mais nous en avons cité quelques répliques, histoire de faire plus clair et vous mettre l’eau à la bouche…
L’auteur (soixante-seize ans?) convoque en une danse macabre et joyeuse à la fois-c’est tout le piment de ses textes- six de ses acteurs et compagnons de route, tous disparus… Bernard Ballet l’an dernier, son interprète dans Le Drame de la vie en 86 et qui avait mis en scène La Fuite de Bouche : «J’ai mangé et rongé Adam avec ses dents dans le cercueil en noisetier de mon grand-père à huit poignées d’argent. (…)
Et le dramaturge fait revivre le temps d’une réplique, Christine Fersen qui avait joué en 2016, deux ans avant sa mort accidentelle, L’Espace furieux avec l’immense Daniel Znyk (Sosie) à la Comédie-Française. Et Anne Wiazemsky, écrivaine et actrice disparue il y a six ans dans Vous qui habitez le temps en 89 et Le Drame de la vie... Et Tsilla Chelton, morte il y a treize ans et qui avait enregistré à Radio France L’Atelier volant en 72…
Et le grand Alain Cuny, mort il y a presque vingt ans déjà et qui avait si bien lu pour France Culture Le Monologue d’Adramelech en 83. Formidable évocation-incantation! La mort est ici obsessionnelle, celle des autres et de l’auteur, déjà en filigrane dans ses autres pièces, entre autres: Vous qui habitez le temps avec ce genre de répliques radicales «Chaque soir était atteint sans autre effort que d’accoucher en soi d’un mort qui vivrait au matin ; nous étions des animaux mis dans la vie qu’après la mort. »
Ici, la litanie se poursuivra jusqu’à la fin: «Seul sur la terre, j’ai laissé mon corps me conduire tout seul à la médecine. Je lui ai jeté du jaculatum et il l’a reçu. Ma femme a accouché d’un roquet nommé mon fils par hasard et il s’est inscrit à la chaîne humaine lui aussi et il n’a rien fait d’autre. Puis il a laissé son corps avec le mien, ensemble, en un sac, à la terre et à la médecine.» (…) « Nous avons retrouvé-mon fox-terrier et moi -un modus moriendi. (…) « Mais quel est l’avis du défunt? Quel est l’avis du défunt ? « Ô cerveau tu es finalement le cercueil de toute pensée véritable ! Passons à table… (…) « Contre la mort des choses, nous échangeons notre faim. « Tout ce qui se mesure périt. Tout ce qui forme corps dure une borne. » (…)
Et il y a comme une sorte de prière, genre: Notre Père catholique: » Notre crâne qui êtes en nous comme une pierre au milieu de la pensée, notre bouche qui êtes en nous comme un trou au milieu de la figure ; notre chair qui êtes en nous, comme une pensée par quelqu’un d’autre; notre œil qui êtes en nous comme la lampe du corps; notre corps qui êtes en nous comme la tête des membres.» Et des cimetières nous enterraient à temps. »
Valère Novarina, grand amoureux des listes, s’en remet à propos de Dieu dans une magnifique tirade qui sera dite par L’Homme d’outre ça, à des écrivains y compris lui-même, à des politiques (mais une seule femme) et à des artistes… Echantillon: «Rabelais glisse : «A Dieu, rien n’est impossible, et s’il voulait, les femmes auraient dorénavant leurs enfants par l’oreille » ; Constantin Monomaque ose dire que Mahomet se forge de Dieu une idole invisible; Stendhal remarque qu’on ne peut parler de Dieu à une femme sans qu’aussitôt son œil pétille ; André Breton claironne que « Dieu est un porc »; Gainsbourg précise que « Dieu est un fumeur de havanes »; Jean Rostand observe que si l’on tue un homme, on est un assassin; si l’on tue des millions d’hommes, on est un conquérant -et que si on les tue tous, on est un dieu. A Arcole, Bonaparte décide que «Dieu c’est le destin. » Dostoïevski affirme que « si Dieu n’existe pas, tout est permis » ; Lacan soutient le contraire : «Si Dieu n’existe pas, alors rien n’est plus permis du tout. Les névrosés nous le démontrent tous les jours » ; Louise Michel trouve que « le bon Dieu est trop versaillais. » ; Spinoza soutient que « si les triangles avaient un Dieu, ils lui donneraient trois côtés.» ; Sade rumine que son « plus grand chagrin est qu’il n’existe pas de Dieu et de se voir privé, par là, du plaisir de l’insulter »; Valère Novarina avance que «Dieu est la quatrième personne du singulier »; Donatien-Alfonse-François fulmine : « Ah! s’il existe ton Dieu, que je le hais! » ; Sartre serine : « Dieu se tait, je n’en saurais démordre » ; Isidore Isou réplique douze fois : « Dieu mord, je ne saurai le taire. » (…)
Le texte est fondé sur un grand classique de la philosophie stoïcienne, le « memento mori , ici permanent. «Connaissez-vous le cimetière bénédictin de Palerme? On y peut voir les restes de son beau-frère admirablement conservés. » (…)«Je souffre de la mort et de son écœurant trépas. Lorsque j’étais petit (et même petiot) je haïssais la mort, le repas et le trépas : je disais : au repas comme au trépas : pourvu que je n’y arrive pas ! de fines tranchelettes d’oies mortes enrubannées en lamelles fortuites sauvées par quelques vieux blés, autour de quelques dés de bœufs morts souvent çà et là : le tout servi dans une aumônière trio-stérile ornée d’un motif éponge, et de couleur sublunaire. « Nous mangeons la mort, nous mangeons la vie-puis nous n’avons plus rien dans notre assiette, et nous nous les jetons ! Je n’ai jamais vu dans mon assiette- en long et en large-autre chose que les restes de la carcasse de toutes les choses : la vie soudain devenue simple carcasse de la mort. »
En sortant de ma pensée par la pensée, je me suis dit : Ne te suicide pas avant d’arriver à la fin de la pièce! / Vous perdrez avec la mort une belle occasion de vous taire. «
Toujours, au milieu du chemin du souffle, s’ouvre par la parole le vide du pas- sage, du trépas par la mort. La mort n’est pas vraie. »Et il y a vers la fin, un étonnant dialogue métaphysique : La Mangeuse Ouital : « Tuer la mort. L’Ecrituriste : Le suicide est-il une solution? Jean qui corde : « Il n’y en a pas de meilleure. »
Ici, plus que jamais, Valère Novarina s’amuse aussi avec des jeux sur les mots et reste le grand amoureux de la langue française qu’il a toujours été. Il va même régler ses comptes avec l’accord inclusif et un personnage remplace les terminaisons avec un u : « Et tu veru que nu purviendru purfutement u nu » cuprendre ».
Et il y a ce moment magnifique à la fin où l’écrivain rend hommage à son outil de travail: «Le langage est d’origine. Il n’est pas quelque chose qu’on aurait gagné sur les bêtes à force d’évoluer mais quelque chose qui va plus loin que toutes les choses parce qu’il rejoint leur apparition. La parole ne nomme pas, elle appelle. C’est un coup d’éclair, une foudre : les mots n’évoquent pas, ils tranchent, fendent le rocher. Le langage n’a rien à décrire puisqu’il commence : il n’y a rien qui soit plus au secret de la matière, plus proche de la vie profonde de la nature, que le mystère verbal. Le monde est un langage, notre parole s’en souvient. Tu nous as donné la parole pour t’entendre. »
Le spectacle est aussi imprégné de références à la peinture, d’abord des toiles de l’auteur, non-figuratives posées sur le plateau avec une déclinaison de quatre tableaux identiques, échelonnées de la plus grande à la plus petite. Et il y a un diptyque chromo bien peint mais soigneusement laid! qui s’ouvrira au début et à la fin pour laisser apparaître un personnage. Et il y a La Parole portant une planche, une très courte scène inspirée par une des peintures évoquant la vie du Christ que Valère Novarina avait vues au Sacro Monte de Varallo où il a séjourné. Le Déséquilibriste :Tu portes une planche ? L’Ouvrier du Drame : Non, la moitié d’une croix. Le Silentiaire. Ton nom ? L’Ouvrier du Drame. I.N.R.I… J. N. R. J. : gît « énergie ».
La parodie est aussi à l’ordre du jour et Valère Novarina fait dire à ses acteurs une excellente imitation des annonces parfois redondantes ou sans aucun intérêt d’un journal radiophonique: « Cinq nouveaux prénoms viennent d’être autorisés par les institutions nominales en vigueur : Bienvenue, Du-coup, Mais pas que, Pas-de-souci, Des-trous-dans-la-raquette, A bas bruit. » « “La France osera-t-elle menacer ses voisins de se retirer soudain de l’Hexagone? ” se demande ce matin dans Pensée magazine, le philosophe Régis Gallibert. » «Baume-la-Vieille vient d’être déclarée par une commission d’approche l’un des coins les plus lugubres du Labouristan. » (…)
« La France est-elle une république langagière?… La question est posée ce matin en couverture du magazine Blabla. » « Une requête en raisons palliatives vient à l’instant d’être promulguée de façon stipulaire par la commission libre du décomblement à long terme des zones de vide juridique. » (…) «L’interdit de l’inceste a été levé cette nuit par la Chambre haute réunie en séance plénière», titre ce matin le Morgenrijksdagblatt.
«L’âge légal de la mort vient d’être reculé de trois ans.» « Collision à l’échangeur de Sartrouville : 120 morts et 11 mortes. » «Un attentat sous X vient d’être commis dans la ville sainte de Provins afin de donner à Dieu un signal fort… » (…) « Quarante-cinq minutes plus tard, après la météo qui nous donnera des nouvelles du temps, nos confrères et nos consœurs de l’émission canadienne Faut pas pousser » ( …)
Et il y a aussi peu avant l’entracte, dans un monologue aussi parodique et très drôle; Manuel Lelièvre dit merveilleusement, une centaine d’incises mises bout à bout, surtout à la troisième personne et au passé simple, teintées d’absurde, comme dans les mauvais romans.
L’Infini Romancier : «Voyez» dit Jean ; « Soyez attentifs !» ajouta Jacques ; « S’arrêtera-t-il ? » demanda Pierre ; « Oui » répondit Marie ; «L’arrêterons- nous? » reprit Josette ; « Certainement pas » répliqua Anne ; «Continuons» poursuivit Jean-Louis ; « Encore » répéta Mathieu ; « Jamais » rétorqua Véronique; « Vive le Un ! » enchaîna André ; « Pas assez près du centre » rectifia Claire; «Rien à faire» constata Oscar; (…) « Que si ! » confirma Arlette ; «Vitam impendere motui » casa Jean-Jacques; «Vous êtes latiniste? » se pâma Christiane. (…) «Kenavo» baragouina Ronan soudainement mieux. » (…) « L’amateur de nô habite à Mézières-sur-Couesnon» renchérit son interlocuteur; « L’inceste à l’alpage laisse Colombine perplexe» opina Pierrot; « Anhäufungseffekt ! » éternua Bernard. (…)
Et le grand amoureux des listes de noms peu connus et bizarres fait dire aussi plus de cinquante-cinq noms d’insectes, papillons, animaux… choisis pour leur étrangeté et leur euphonie poétique: «Quand bien même l’homme ne serait plus sur la terre, il y aura toujours : l’aragne, le volopiandre, le foraminifère, l’anolis, l’héliozoaire, la paramécie, la cochenille, l’amibe, la vorticelle, l’hydre, la douve, le buccin, la sangsue, le lombric, la salamandre, le triton, la méduse, le dytique, le lépisme, la glossine, le nécrophore, le paon de jour, la libellule, la nèpe, le forficule, le phasme, le scarabée, le taupin…(…)
A ce travail scénique avec nombre d’accessoires et toiles peintes, il faut de grands interprètes -plusieurs d’entre eux ont déjà travaillé avec Valère Novarina- capables de donner vie à ce texte difficile à mémoriser, comme souvent à prononcer.Valentine Catzéflis, Aurélien Fayet, Manuel Le Lièvre, Sylvain Levitte, Liza Alegria Ndikita, Claire Sermonne, Agnès Sourdillon, Nicolas Struve, René Turquois et Valérie Vinci, avec Mathias Lévy, violoniste et Christian Paccoud à l’accordéon qui a aussi écrit la musique, donnent tous le meilleur d’eux-même à ce texte d’une force poétique exceptionnelle. Sous les belles lumières de Joël Hourbeigt qui avait commencé à travailler en 86 avec Valère Novarina à la création du Drame de la Vie au festival d’Avignon. La remarquable scénographie d’Emmanuel Clolus fait écho au texte avec ces châssis qui s’emboîtent ou circulent. Comme les costumes drôlatiques et très colorés. Tout cela donne une forte unité au spectacle.
Valère Novarina le dirige bien avec une exigence de tous les instants. Aucun temps mort et les techniciens de la Colline sont aussi pour beaucoup dans la réussite de cet ovni théâtral, sans doute celui où le dramaturge maîtrise le mieux ls variations d’un langage comique depuis La Fuite de bouche, une pièce mise en scène par Marcel Maréchal que nous avions vue à Marseille… il y a déjà quelques dizaines d’années.
Attention, ce spectacle -long mais jamais ennuyeux- se mérite. Et nous ne vous conseillons pas d’emmener votre grand-mère, si elle est habituée aux pirouettes faciles du boulevard. Cela dit, Valère Novarina aurait pu sans doute pu abréger la fin de la première partie où il y a quelques longueurs comme un solo de violon ou le ballet -un peu facile- des accessoiristes qui nettoient longtemps le plateau avec de grands balais… Après l’entracte, la salle était assez mitée… La seconde partie d’une heure, malgré d’excellents moments, n’était peut-être pas indispensable et les acteurs de ce maraton verbal semblaient avoir un peu moins d’énergie… On les comprend! Bref, nus avons vu la troisième représentation mais l’œuvre mériterait d’être un peu resserrée: c’est toujours après coup, une opération difficile… Nous persistons et signons: ce spectacle, malgré un air testamentaire, a une drôlerie exceptionnelle et bénéficie d’une interprétation magistrale.
Allez voir ce spectacle, ou si vous ne le pouvez pas, lisez le texte: dans les deux cas, vous passerez un bon moment Nous n’avons qu’un dramaturge comme Valère Novarina en France… Cette pièce, sans doute la plus aboutie de cet auteur-metteur en scène et peintre contemporain, fait penser à La Duchesse d’Amalfi de John Webster (1613). Elle participe d’une méditation sur la mort avec une incomparable poésie. Et nous recommandons aux élèves-comédiens d’aller se nourrir de Valère Novarina à la Colline, c’est pour le moment le meilleur spectacles de cette saison.
« Je demande au théâtre un épuisement. Je demande au théâtre une vue, un dévoilement. Je lui demande qu’il déchire. Je lui demande d’être un théâtre d’action et d’effraction pure, écrivait déjà Valère Novarina dans Devant la parole en99.
Philippe du Vignal
Remerciements à Louise Dubreil.
Du 7 au 26 novembre, Théâtre de la Colline, 46 rue Malte-Brun, Paris (XX ème).
Du 23 au 27 janvier, Théâtre National Populaire, Villeurbanne; le 30 janvier, Maison des Arts du Léman, Thonon-Évian.
Et lundi 20 novembre à 20 h, au mk2 Gambetta 6 rue Belgrand, Paris (XX ème), rencontre avec Valère Novarina et Étienne Klein, physicien et philosophe des sciences. Ils feront dialoguer théâtre et sciences: qu’ont en commun le langage de la physique et celui du théâtre? Sera aussi là le philosophe et romancier Olivier Dubouclez, auteur de Valère Novarina, La Physique du drame (Presses du réel, 2005).
Le texte de la pièce est édité chez P.O.L. 288 pages. 18 €.
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