Le Théâtre du Blog a été créé en 2008 par Edith Rappoport et Philippe du Vignal; depuis, 9.450 articles ont été publiés sur le théâtre, la danse, les arts de la rue, les performances, le cirque, la magie, les livres, revues et les expositions spécialisées, en province et région parisienne, mais aussi à l’étranger…

Philippe du Vignal – Rédacteur en chef

Critique dramatique, il a été aussi responsable de la rubrique: Théâtre aux Chroniques de l’Art Vivant dirigées par Jean Clair puis à artpress dont Catherine Millet était la rédactrice en chef. Il a participé plusieurs années aux Nuits magnétiques d’Alain Veinstein à France-Culture et au quotidien La Croix. Il a longtemps dirigé l’Ecole du Théâtre National de Chaillot dirigé par Jérôme Savary, puis par Ariel Goldenberg. Il y enseignait aussi l’histoire du spectacle contemporain. Il a aussi été professeur à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs: département Scénographie et Section Costumes/Vêtement.

Sébastien Bazou

Ancien élève de l’École des Beaux-Arts de Dijon, s’est spécialisé dans l’installation multi-médias. Il a cofondé l’association et le magazine Artefake qui publie des articles sur l’histoire de la magie en Europe et aux Etats-Unis.

Jean Couturier

Critique dramatique et de danse et assistant du rédacteur en chef. Il a obtenu un master et une D.E.A. sous la direction de Robert Abirached à l’Université Paris X-Nanterre. Il a assisté le metteur en scène Philippe Genty pour plusieurs spectacles.

Christine Friedel

Est critique dramatique. D’abord, et notamment à Réforme. Elle a ensuite collaboré aux mises en scène du Théâtre du Campagnol, dirigé par Jean-Claude Penchenat et fait partie du groupe d’experts pour le théâtre à la D.R.A.C.-Île-de-France. Et elle a aussi été la rédactrice de la revue Plaisir(s) éditée par le château de la Roche-Guyon et est l’auteure de La Roche-Guyon, le château invisible.

Elisabeth Naud

Critique de théâtre, enseigne actuellement à l’Université Paris VIII. Elle est docteure en esthétique théâtrale.

Béatrice Picon-Vallin

Directrice de recherches au C.N.R.S., est spécialiste du  Théâtre russe sur lequel elle a publié de nombreux livres. Elle dirige les collections Mettre en scène  à Actes Sud-Papiers, Arts du spectacle aux éditions du C.N.R.S. et aussi Th. XX aux éditions L’Age d’homme.

Nicolas Villodre

a participé entre autres  à la Coopérative des Cinéastes  et a soutenu en 83 une thèse en arts plastiques consacrée à Christian Schad, Man Ray et Laszlo Moholy-Nagy. 

Spécialiste et critique de danse contemporaine, il a été jusqu’en 2013, assistant du directeur de la Cinémathèque de la Danse et a publié de nombreux articles dans La Revue d’esthétique, Pour la Danse, La Cinémathèque Française…

Correspondants :

Gérard Conio

professeur émérite de l’Université de Nancy, est un spécialiste de la civilisation russe et des pays de l’Est.

Nektarios G. Konstantinidis

traducteur et critique de théâtre notamment francophone, à Athènes et en Grèce.

(Tous les documents et archives sont publiés sauf avis contraire des ayants-droit et, dans ce cas, seraient aussitôt retirés).

  • Magie entre potes de Donovan Haessy

    Magie entre potes de Donovan Haessy

    Originaire d’Hartmannswiller, un village du Haut-Rhin près de Mulhouse, ce magicien de vingt-trois ans est très populaire chez les adolescents, avant même le charismatique Éric Antoine, et cela après seulement quelques années de pratique. Cette « star des réseaux sociaux» a 700.000 abonnés sur YouTube, 321.000 sur Instagram et plus d’un million sept sur TikTok. Spécialité : la magie de rue, très inspirée par celle de David Blaine qu’il admir

     

    ©x
    ©x

    Petit, Donovan s’intéresse au paranormal et veut devenir un super-héros. Quand il a onze ans, sa grand-mère lui offre sa première boîte de magie et apprend la prestidigitation avec des livres, des vidéos sur YouTube et Internet. L’année suivante, il commence à se produire dans les restaurants, et de treize à quinze ans, enchaîne les prestations dans la rue mais aussi dans son collège.
    En 2015, premier solo et l’année 2017 sera décisive avec un passage à l’émission La France a un incroyable talent qui le révèle au grand public, jusqu’à la demi-finale. Il participe à FantaXYou2, un concours d’influenceurs sur Internet et il rencontre alors des personnalités du web, de la télé, de la chanson et du cinéma qui vont stimuler son ascension. Il y a cinq ans, la chaîne belge RTLTVI lui offre sa propre émission de télé où il réalise des tours dans la rue.
    Puis il commence à se produire sur scène en Belgique. De 2021 jusqu’à l’an dernier, il fait une vingtaine de dates en France avant une résidence au Palace, pendant le festival off d’Avignon.

    Deuxième saison à Paris pour ce spectacle après des représentations à guichet fermé au Métropole d’octobre 2022 à février de cette année. Il s’est installé à l’Apollo Théâtre (deux cent places), en résidence tous les mercredis cet automne et avec Magie entre potes, nous invite à une soirée genre intimiste qu’il a organisée dans son appartement. Ici, il a reconstitué un salon avec bar, tabourets… Dans son village, dit-il, il n’y a vraiment personne et rien à faire ! Il va demander leur participation à une dizaine de personnes.
    «Les premières fois que je suis monté sur scène, dit-il, je n’étais pas bien, j’avais envie de vomir… des cartes!» (production de cartes à la bouche). Il demande au public comment il le connait et la majorité répond : par les réseaux sociaux.
    Il se présente ensuite vite fait et dit qu’il vient d’un petit village alsacien où vient d’être installée la wifi 2G ! (il met son téléphone portable en équilibre sur l’index). Le magicien invite ensuite les spectateurs à se mettre à l’aise chez lui et, en retirant sa veste, fait apparaître de sa manche, une grande bouteille d‘Heineken, mécène de cette soirée.

    A dix ans, Donovan avait commencé à faire des tours. Sa première spectatrice qui ne voyait pas grand-chose (cela l’arrangeait bien), fut sa grand-mère… Il utilise des cartes dites jumbo, toutes différentes et qu’il fait défiler. Puis, il va en faire choisir une, à une spectatrice qui jouera le rôle de sa mamie. Il montre ensuite la carte choisie imprimée sur le dos de son T-shirt.
    Donovan Haessy l’ouvre et en tire deux foulards qui changent à l’instant même de couleur. Il enclave ensuite deux anneaux chinois et montre malheureusement le truc comme jadis Éric Antoine. Et il réarrange un Rubik’s cube mélangé.
    Le magicien met ensuite une cassette audio dans un poste : un anachronisme puisque dans les années 2010, il n’y avait plus de bande magnétique mais plutôt des CD) et il suit les instructions d’une voix pour manipuler un foulard et une banane qui se plie en deux pour être empalmée et disparaître grâce au foulard.

    Entre sur scène Kilam, son colocataire et assistant; l’air ahuri, il débarrasse les accessoires. Donovan Haessy répète qu’il s’agit de sa première soirée entre potes et que dans son village de six cent soixante-quatre habitants, les adolescents ont tous quarante-cinq ans! Il demande à deux célibataires majeurs de venir sur scène pour une expérience fondée sur des tests de la NASA pour savoir si des ingénieurs peuvent aller vivre ensemble dans l’espace.
    Le magicien présente des caleçons et chaussettes de toutes les couleurs sur un étendoir. La fille et le garçon mettent tout le linge dans une panière et le mélangent. Ils prennent ensuite au hasard et les yeux fermés, un caleçon et une chaussette pour voir s’ils correspondent. Malheureusement ce ne sont pas les mêmes motifs et le plan de rencart a foiré! Mais pas pour tout le monde! Il va montrer qu’il porte la même paire de chaussettes et le même caleçon choisis. Il peut donc, soit repartir avec le garçon, ou avec la fille… Cette séquence présentée avec humour, est en fait l’adaptation du vieux tour dit « à l’enveloppe » , ici transposé avec un panier à linge.

    « Dans toutes les soirées, dit le jeune magicien, il y a une contre-soirée où quelques-uns se mettent à l’écart pour discuter d’autre chose.» Et il propose à trois spectateurs une séance de spiritisme pour «s’ambiancer » façon Halloween (nous sommes le 1er novembre). Mais il faut être majeur et exempt de pathologie cardiaque.
    Il leur demande quelle est leur passion dans la vie et il fait assoir une jeune femme bras tendus et les yeux fermés sur une chaise au milieu de la scène. Et il prie  la deuxième personne assises aussi sur un tabouret, de se tenir de la même façon et il la touche avec une carte à jouer sur l’avant-bras, ce que ressent la jeune femme à distance. Et ensuite la troisième personne s’assied sur la chaise pour une nouvelle expérience avec Lucie, une poupée vaudou du XVIII ème siècle.
    Donovan Haessy établit alors un contact visuel entre la personne et la poupée pour qu’elles soient connectées. Il passe la flamme d’un briquet au dessus de la main de la poupée jusqu’à la brûler et y faire une marque noire… qu’on verra dans la main de l’autre spectateur assis.
    Pour terminer, une grande aiguille est piquée sur les fesses de la poupée et au même moment, le spectateur sursaute sur sa chaise. Pour remercier ses invités, le magicien leur offre une bière ou un Fanta… et extrait un Donut de sa bouche.
    Cette séance spirite détonne un peu mais est rondement menée avec une belle progression dramatique et Donovan Haessy utilise des techniques simples bien présentées (PK touch, Le tour de la cendre-Vaudou) et la chaise électrique pour une fois « bien » justifiée, même si cela reste douloureux pour le spectateur…)

    Aux mêmes invités, il propose un jeu de chaises musicales avec deux tabourets. Le dernier qui arrive à s’assoir dessus, gagne un paquet de chips… Musique ! Les invités tournent et deux arrivent à s’asseoir. Un tabouret est retiré et ne reste finalement plus qu’une jeune femme assise. Elle gagne le paquet de chips contenant une petite enveloppe avec un mot écrit : «Bravo, tu as gagné 1.000€… Sauf, si tu t’appelles Maëlle, si tu portes des lunettes et si tu as gagné un paquet de chips. » (description exacte!)

     Donovan Haessy parle de la magie qu’il préfère et qui l’a fait connaître sur les réseaux sociaux, celle de rue. Il propose à ses invités d’en réaliser un tour sur scène et demande à son colocataire Kilam de lui apporter des accessoires qui « fassent rue », comme ce grand panneau signalétique bleu de parking. On entend alors un fond sonore de voitures. Pour faire monter au hasard une personne sur scène, un nounours géant est lancé deux fois dans la salle et tombe sur un jeune garçon. Donovan Haessy lui demande de choisir entre les familles d’un jeu de cartes (pique, cœur, carreau ou trèfle), ainsi qu’une valeur. Le garçon est invité à regarder dans le dos du nounours où se trouve un jeu de cartes dans un étui. Le magicien révèle la carte choisie, seule carte retournée face en bas dans le jeu (effet Brainwave).

     Il invite ensuite une jeune femme à qui il offre une boisson comme à chaque invité et il propose de montrer une technique pour draguer les filles. Il fait choisir librement à une spectatrice une carte dans un jeu jumbo, puis la lui fait signer. Il plie la carte en quatre et la met dans la bouche de la spectatrice.
    Donovan Haessy fait de même avec une carte d’un jeu normal, la signe, la plie et la met dans sa bouche. Il s’approche alors doucement de la carte de la jeune femme et au contact, les deux cartes avec leur signature qui se transpose, changent de place !
    Donovan Haessy garde avec lui le jeune garçon et lui demande s’il aime les super-héros et les mangas. Il lui dit qu’enfant, il rêvait d’avoir un super-pouvoirs tel celui de voler comme Spiderman.
    Le garçon est alors invité à choisir un manga parmi six et de dire stop sur une page qu’il a choisie, en mémorisant un objet dessus. Le magicien va lire maintenant dans ses pensées en annonçant quelques lettres et en écrivant exactement sur une ardoise l’objet choisi !  Il offre au garçon un bandana (son ancien objet fétiche estampillé « Donovan ») pour lui transmettre ses super-pouvoirs et lui propose de l’aider à faire léviter un tabouret de bar avec la veste du magicien posée négligemment dessus….Une judicieuse variation de la table flottante (Floating table de Dirk Losander), avec un autre petit meuble et une veste, en guise de nappe.

     « Il y a toujours, dit-il, un mec qui reste et traîne en fin de soirée ; il tape l’incruste quand on a déjà tout remballé ». Ce mec, c’est Kilam, invité à ranger l’appartement  mais rien ne va se passer comme prévu…avec Donovan Haessy, il prend bien des rouleaux de papier cuisine pour nettoyer mais ils boivent aussi un dernier verre… là, les choses dérapent avec l’apparition d’une grande bouteille de bière ! Les compères entament alors une chorégraphie avec leur rouleau respectif pour réaliser des transpositions de verre et de bouteille, puis produisent une quinzaine de bières avec plusieurs rouleaux sur une musique rythmée et entraînante. C’est encore une fois une astucieuse adaptation du tour : la multiplication de bouteilles,avec, à la place des tubes en carton qui ne veulent rien dire, un objet usuel qui fait sens.

     Donovan Haessy parle du syndrome contemporain d’immortaliser les choses avec smartphones et réseaux sociaux. Il réalise qu’il est suivi par un million de personnes… Un peu plus que les habitants de son village alsacien ! Toutes ces personnes sont en train de changer sa vie et il les remercie.
    Il propose ensuite de réaliser une photo-souvenir Instagram avec ses invités et propose à une spectatrice de s’asseoir sur un tabouret. Il écrit trois mot sur une ardoise mais cachés et lui donne un morceau de papier plié.
    Le magicien va maintenant faire choisir trois images d’une série de trois qu’il tire d’un carton à dessin : une ville, un costume et un accessoire.
    Les images choisies aimantées sont mises sur le panneau de signalisation pour constituer une image composite décalée (Donovan Haessy en habit de paysan avec un bouclier à New York). Le papier de prédiction est déplié et il y est écrit : « non » (en rapport à la question : as-tu deviné l’image ?).
    Ensuite l’ardoise retournée fait apparaître les trois mots qui correspondent parfaitement au choix de la spectatrice. Sur le papier à nouveau déplié, apparaissent maintenant les trois mots identiques et une grande photo A3 correspondant à l’image composite !

     Nous sommes arrivé avec beaucoup de réserves à ce spectacle : la surexposition de Donovan Haessy sur Internet et dans les médias ne présageait pas une conversion scénique réussie. Il y a énormément d’offres de magie sur les réseaux sociaux, jusqu’à l’indigestion. Mais très peu d’élus qui passent du virtuel, au réel : la magie n’est en effet pas la même derrière une caméra avec un point de vue unique, ou à la télévision avec une gestion à 360° des angles morts, ou sur une scène quand il faut construire une mise en scène et à établir une connexion avec la salle.

    Nous avons craint le pire au début du spectacle, quand Donovan Haessy reprend certains effets de magie de rue  très basiques et effectue des tours sortis d’une boîte  ringarde, mais après la première séquence, le ton change et il y a des trouvailles originales. Et nous sommes sorti de ce spectacle d’une heure quinze avec une irrésistible envie de mordre la vie à pleine dents.
    Au-delà des tours réalisés, Donovan Haessy transmet une joie de vivre, une énergie, avec un sourire ravageur et un charmant petit accent alsacien. Il a un capital sympathie énorme et essentiel pour être populaire et être aimé.
    Cela se confirme quand il fait monter sur scène et qu’il traite comme ses potes : avec bienveillance, sincérité et sens de la communication. Après le spectacle,  il n’hésite pas à rencontrer avec une grande humilité le public et signe des autographes, se fait prendre en photos. Il semble vivre ce succès avec un certain détachement…

    Nous souhaitons à ce jeune et talentueux magicien  qui connaît une exceptionnelle ascension, de toujours garder la même humilité.

    Sébastien Bazou

    Spectacle vu le 1er novembre à l’Apollo Théâtre,  18 rue du faubourg du Temple, Paris (XI ème). T. : 01 43 38 23 26.

     

  • Alfred et Violetta de Rezo et Leo Gabriadze (en géorgien surtitré)

    Alfred et Violetta de Rezo et Leo Gabriadze (en géorgien surtitré)

    Violetta and Arabuli in Abastumani - (1)
    © Irakli Sharashidze

     Tbilissi, dans les années 90. Alfred et Violetta vivent un amour contrarié par la guerre civile qui éclate à la chute de l’Union Soviétique alors qu’Alfred est parti, invité en Italie à un congrès d’astronomie. De délicieuses marionnettes vont nous raconter leur histoire, inspirée par  La Dame aux camélias d’Alexandre Dumas et son adaptation par Guiseppe Verdi La Traviata… Cette version actuelle est teintée du vécu de Rezo Gabriadze, longtemps exilé à l’étranger pour raisons politiques et qui retrouva son théâtre confié à un ami, après cinq ans d’absence, dont plusieurs en France.

    Alfred et Violetta fut la première création du théâtre Gabriaze fondé par Rezo à Tbilissi en 1981, dans une petite salle en bois au cœur de la vieille ville. Le grand marionnettiste a remanié sa pièce peu avant sa mort en 2021: nouveaux décors, nouveaux personnages, nouvelles musiques, nouvelles lumières. Leo, son fils, héritier de son œuvre, en a repris la mise en scène et la première mondiale a eu lieu  au Théâtre Goldoni, à Venise l’an passé.

    Nous sommes accueillis devant le castelet par le vieux directeur du théâtre, une marionnette à la ressemblance de son créateur… Un peu distrait, il nous prie d’être indulgents. Puis le rideau s’ouvre sur les rues de Black Jack, un quartier populaire de Tbilissi où habite Violetta. Sous ses fenêtres, de petits personnages actionnés grâce à des fils et des tringles, bavardent, et parlent littérature et politique.

    Cuсkoo © Irakli Sharashidze

    Les marionnettistes, dont nous devinons le visage et les mains, passent avec une dextérité exceptionnelle d’un personnage à l’autre. Et en un clin d’œil, ils changent les toiles peintes au graphisme coloré, plantent les éléments de décor. Sous leurs doigts agiles, tout s’anime et parle: un bavard et facétieux corbeau propage les nouvelles; un vieux cheval, survivant de Stalingrad dans un ancien spectacle (La Bataille de Stalingrad ) devient ici l’infirmière de Violetta ; la locomotive de Ramona qu’on a pu voir au festival d’Avignon, personnifie avec nostalgie l’ex-Union Soviétique.

    Les détails pittoresques s’insinuent dans les tableaux successifs: une mouche taquine un dormeur, un oiseau batifole autour des amoureux, un pigeon s’insurge contre la vente du buste de Karl Marx sur lequel il est né. Et dans un castelet miniature, a lieu une scène parodique de La Traviata à la Scala de Milan. Ces incises poétiques insufflent humour et fantaisie à ce drame qui finira bien.

    L’auteur a su créer un univers plastique et graphique singulier, doucement ironique où ses personnages attachants nous bercent dans la langue chantante de l’ancienne Colchide…«Quelle merveille d’être émerveillé !  » disait Peter Brook, quand il découvrit ce théâtre enchanteur dans les années 80 à Tbilissi.  Nous espérons que Leo Gabriaze, par ailleurs réalisateur de films d’animation dont Rezo, un documentaire tourné à partir des souvenirs d’enfance de Rezo Gabriadze, continuera à faire rayonner le théâtre de son père.

     Mireille Davidovici

     Jusqu’ au 30 novembre, La Scala, 13 boulevard de Strasbourg, Paris (X ème). T. : 01 40 03 44 30.

     

  • ‘Anton Tchekhov, mise en scène de Pierre Pradinas

    Farces et nouvelles d’Anton Tchekhov, mise en scène de Pierre Pradinas

    Deux farces : Les Méfaits du tabac, L’Ours traduction d’André Marcowicz et François Morvan , suivis d’une nouvelle, La Mort d’un fonctionnaire, traduction d’Elsa Triolet, à la fois dite et jouée. Mais il y a aussi une autre série avec la célèbre et merveilleuse Demande en mariage, L’Ours et une nouvelle, Un Drame,  qui est programmée plus tard…

    ©x
    ©x


    Il y a ici toute une galerie de personnages que le célèbre auteur fait vivre dans ses nouvelles dont il transformera certaines en courtes pièces. Au programme, la vie de ces petits bourgeois avec leur travers, leur inconsciente cruauté mais aussi leurs amours inavoués mais aussi leur tendresse… Comme dans ses grandes pièces: Oncle Vania, Ivanov, La Mouette, Les trois Sœurs, La Cerisaie…

     

    ©x
    ©x

    Dans les Méfaits du tabac, un court monologue, Ivan Ivanovitch Nioukhine, seul et triste, est à ce qu’il dit, bouffé par son épouse qui dirige un pensionnat-école de musique. Elle l’a obligé à faire une conférence en province sur les méfaits du tabac. Mais cela ne l’intéresse en rien et il ne sait ce dont il va pouvoir parler à un auditoire qui n’a aucune envie de l’écouter.
    Alors le pauvre Niouchkine improvise lamentablement et raconte les affres de la vie de couple et se plaint du caractère de son insupportable femme… Quant aux ennuis que procure le tabac, le public attendra et nous n’en saurons jamais rien….
    Philippe Rebbot, avec son minable complet à veste croisée et ses longues chaussures noires pointues, a une grande présence et sait donner à Niouckhine quelque chose d’humble et pathétique. Et c’est souvent brillant… mais il aurait intérêt à travailler sa diction, trop approximative.

    ©x
    ©x

    L’Ours est une petite farce en un acte (1888). Elena Ivanovna Popova, jeune  propriétaire terrienne séduisante avec ses jolies petites fossettes, est veuve depuis sept mois. Volontairement retirée du monde, elle vit seule. Louka, son vieux valet, lui annonce la visite de Grigori Stépanovitch Smirnov, un exploitant agricole à qui son mari devait de l’argent.
    Mais elle refuse d’abord de le recevoir. Lui, très endetté, exige de lui parler : il ne peut plus attendre et lui réclame son argent. Enfin il est admis à parler à Elena qui lui réclame à nouveau le montant de cette dette. Elle lui répète dix fois qu’elle le comprend mais qu’elle ne peut rien faire pour lui: elle n’a actuellement aucun argent disponible et ce n’est pas négociable, lui dit-elle en colère. Smirnov devra attendre le retour de son intendant le surlendemain. C’est à prendre ou à laisser.

    Lui aussi très en colère, Smirnov annonce à Elena Ivanovna Popova qu’il restera chez elle, jusqu’à ce qu’elle le rembourse. Même quand son valet s’interpose, il se fait menaçant: «Tu es malade pendant un an, je ne bouge pas d’ici pendant un an ».
    Elena Ivanovna Popova le provoque alors en duel et fait alors chercher un coffret de pistolets les Smith & Wesson de son mari… Mais elle ne s’est évidemment pas s’en servir et demande à Grigori Stépanovitch Smirnov de l’aider. Et il commence à admirer l’incroyable énergie, le caractère pas commode et l’audace de cette jeune femme…
    On sent qu’il a déjà capitulé et qu’il va doucement tomber amoureux. Il ne parle même plus de dette et s’avouera vaincu: «Je tombe amoureux, la tête la première! Je demande votre main. Oui, ou non ? » Silence d’Elena… Qui ne dit mot consent?
    Les corps se rapprochent et ils s’embrassent. Bref, le duel n’aura jamais lieu et le mariage entre ces deux grands coléreux n’est pas loin. Emotion perceptible dans la salle.
    C’est sans doute le meilleur moment de cette courte soirée. Remarquablement dirigés par Pierre Pradinas, Maloue Fourdinier et Quentin Baillot sont tout de suite très crédibles et excellent dans ces personnages aussi têtus l’un que l’autre, mais finalement aussi fragiles dans leur solitude et une fois épuisée leur colère, capables d’une grande tendresse…

    Enfin dans La Mort d’un fonctionnaire, une nouvelle de 1883, Ivan Dimitritch Tcherviakov, fonctionnaire de police, est assis au deuxième rang à l’Opéra. Mais impossible de faire autrement, il éternue… sur la tête du général Brisjalov. Il lui présente aussitôt ses excuses et de nouveau, à l’entracte. Cela énerve ce général qui n’y pensait plus. Mais rien à faire, Ivan Dimitritch Tcherviakov  craint qu’il pense qu’il l’a fait exprès.
    Revenu chez lui, il en parle à sa femme. Inquiète, elle lui conseille d’aller encore présenter ses excuses le lendemain. Il va donc le voir et s’excuse pour la troisième fois mais Brisjalov reste indifférent. Tcherviakov recommencera une quatrième fois! le général, excédé, l’accuse de se moquer de lui. Et la cinquième fois, il le renvoie. Tcherviakov en est malade et il « a l’impression que quelque chose se rompait dans son ventre». Il rentre chez lui , se couche tout habillé et meurt aussitôt…
    Les acteurs font le boulot mais bon, cette nouvelle à la fois dite et jouée, malgré une critique amusante de la servilité d’un petit fonctionnaire, ne nous a pas vraiment touché…
    Ces deux courtes pièces et cette nouvelle ont un format court et peuvent se jouer n’importe où. « Tchekhov bien sûr, y excelle, dit Pierre Pradinas. Elles s’adressent à un large public et ont l’exigence et la profondeur de ses grandes  pièces. »
    Mais le spectacle est un peu court et nous en aurions bien repris une louche, malgré, au début, un petite scène de théâtre dans le théâtre sans aucun intérêt et que Pierre Pradinas aurait pu nous épargner. Nous avons regretté que La Demande en mariage au lieu de cette Mort d’un fonctionnaire, n’ait pas fait partie de ce programme… Uen erreur de tir.  Alors à voir? A vous de décider, mais même une trop petite dose de Tchekhov, cela ne se refuse pas…

    Philippe du Vignal


    Spectacle joué du 8 au 12 novembre, Théâtre du Lucernaire, 53 rue Notre-Dame-des -Champs, Paris (VIème). T. : 01 45 44 57 34.

    Du 14 au 26 novembre, Les Méfaits du tabac, Une demande en mariage, Un Drame. 

    Du 28 novembre au 3 décembre, Une Demande en mariage, Les Méfaits du tabac, La mort d’un fonctionnaire.

    Du  5 au 17 décembre, L’Ours, Les Méfaits du tabac et La Mort d’un fonctionnaire.

    Du 19 décembre au 7 janvier, Une Demande en mariage, Les Méfaits du tabac, La Mort d’un fonctionnaire.