Le Théâtre du Blog a été créé en 2008 par Edith Rappoport et Philippe du Vignal; depuis, 9.450 articles ont été publiés sur le théâtre, la danse, les arts de la rue, les performances, le cirque, la magie, les livres, revues et les expositions spécialisées, en province et région parisienne, mais aussi à l’étranger…

Philippe du Vignal – Rédacteur en chef

Critique dramatique, il a été aussi responsable de la rubrique: Théâtre aux Chroniques de l’Art Vivant dirigées par Jean Clair puis à artpress dont Catherine Millet était la rédactrice en chef. Il a participé plusieurs années aux Nuits magnétiques d’Alain Veinstein à France-Culture et au quotidien La Croix. Il a longtemps dirigé l’Ecole du Théâtre National de Chaillot dirigé par Jérôme Savary, puis par Ariel Goldenberg. Il y enseignait aussi l’histoire du spectacle contemporain. Il a aussi été professeur à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs: département Scénographie et Section Costumes/Vêtement.

Sébastien Bazou

Ancien élève de l’École des Beaux-Arts de Dijon, s’est spécialisé dans l’installation multi-médias. Il a cofondé l’association et le magazine Artefake qui publie des articles sur l’histoire de la magie en Europe et aux Etats-Unis.

Jean Couturier

Critique dramatique et de danse et assistant du rédacteur en chef. Il a obtenu un master et une D.E.A. sous la direction de Robert Abirached à l’Université Paris X-Nanterre. Il a assisté le metteur en scène Philippe Genty pour plusieurs spectacles.

Christine Friedel

Est critique dramatique. D’abord, et notamment à Réforme. Elle a ensuite collaboré aux mises en scène du Théâtre du Campagnol, dirigé par Jean-Claude Penchenat et fait partie du groupe d’experts pour le théâtre à la D.R.A.C.-Île-de-France. Et elle a aussi été la rédactrice de la revue Plaisir(s) éditée par le château de la Roche-Guyon et est l’auteure de La Roche-Guyon, le château invisible.

Elisabeth Naud

Critique de théâtre, enseigne actuellement à l’Université Paris VIII. Elle est docteure en esthétique théâtrale.

Béatrice Picon-Vallin

Directrice de recherches au C.N.R.S., est spécialiste du  Théâtre russe sur lequel elle a publié de nombreux livres. Elle dirige les collections Mettre en scène  à Actes Sud-Papiers, Arts du spectacle aux éditions du C.N.R.S. et aussi Th. XX aux éditions L’Age d’homme.

Nicolas Villodre

a participé entre autres  à la Coopérative des Cinéastes  et a soutenu en 83 une thèse en arts plastiques consacrée à Christian Schad, Man Ray et Laszlo Moholy-Nagy. 

Spécialiste et critique de danse contemporaine, il a été jusqu’en 2013, assistant du directeur de la Cinémathèque de la Danse et a publié de nombreux articles dans La Revue d’esthétique, Pour la Danse, La Cinémathèque Française…

Correspondants :

Gérard Conio

professeur émérite de l’Université de Nancy, est un spécialiste de la civilisation russe et des pays de l’Est.

Nektarios G. Konstantinidis

traducteur et critique de théâtre notamment francophone, à Athènes et en Grèce.

(Tous les documents et archives sont publiés sauf avis contraire des ayants-droit et, dans ce cas, seraient aussitôt retirés).

  • Andromaque de Jean Racine, mis en scène de Stéphane Braunschweig

    Andromaque de Jean Racine, mis en scène de Stéphane Braunschweig

    Une tragédie en cinq actes et en alexandrins, écrite et créée en 1667 par Jean Racine qui devient alors un auteur reconnu. La plus jouée à la Comédie-Française et ailleurs.  Mise en scène brillamment par Antoine Vitez en 71, par Anne Delbée en 83, Roger Planchon en 89 avec Miou-Miou ( si, si) et Christine Boisson.  Et en 97 par Jean-Louis Martinelli en 97. La pièce continue, plus de trois siècles après, à fasciner acteurs et metteurs en scène.

    Cela se passe après dix ans de guerre à Troie. Les Grecs sont victorieux mais, à quel prix! Ils ont perdu les meilleurs de leurs chefs militaires. Et Troie est anéantie : «Je songe, dit Pyrrhus avec mélancolie, quelle était autrefois cette ville : Si superbe en remparts, en héros si fertile, Maîtresse de l’Asie ; et je regarde enfin Quel fut le sort de Troie, et quel est son destin. Je ne vois que des tours que la cendre a couvertes, Un fleuve teint de sang, des campagnes désertes, Un enfant dans les fers ; et je ne puis songer Que Troie en cet état aspire à se venger.  »
    Pyrrhus, le fils d’Achille qui a tué Hector, a obtenu en butin Andromaque, sa veuve et le petit Astyanax, un orphelin qui représente à la fois l’ordre ancien mais aussi une future menace, pensent les Grecs. Adulte, il pourrait vouloir venger son père. Revenu dans son palais à Epire, au Nord de la Grèce près de l’Albanie actuelle, Pyrrhus reçoit Hermione, fille de Ménélas, roi de Sparte et d’Hélène, qu’il doit bientôt épouser. Mais il tombe amoureux d’Andromaque qui n’a pas encore fait le deuil d’Hector et n’est donc pas prête à vivre avec un autre homme….

    ©x Oreste et Pylade
    ©x Oreste et Pylade

    Oreste, le fils d’Agamemnon, lui, aime Hermione amoureuse de Pyrrhus qui va l’abandonner et espérait l’épouser, Envoyé en ambassade par les Grecs, il exige que Pyrrhus livre Astyanax. «Ce fils encore enfant, auquel, malheureux, nous avons donné la vie, Hector, puisque tu n’es plus, tu ne seras point son appui et lui, ne sera jamais le tien.» disait  Andromaque dans L’Iliade.
    Mais Oreste a aussi accepté cette mission pour revoir Hermione. Il sait que Pyrrhus doit épouser Hermione mais croit qu’elle acceptera maintenant de revenir avec lui en Grèce. A Andromaque, Pyrrhus dit l’exigence des Grecs mais refuse de livrer Astyanax. Mais ce sera donnant/donnant…Un corps grâce à un autre et il pense que s’il sauve son fils elle l’épousera. Mais rien à faire, elle tient à rester fidèle à Hector et beau chantage, Pyrrhus menace alors de livrer Astyanax aux Grecs.

    ©x Hermione
    ©x Hermione

    Renversement de situation : Hermione veut bien partir avec Oreste, si Pyrrhus refuse de livrer Astyanax. Pyrrhus annonce alors qu’il va livrer l’enfant aux Grecs et épouser Hermione… Mais il est toujours amoureux fou d’Andromaque. Oreste, furieux et terriblement jaloux, veut enlever Hermione. Dans une célèbre scène, Andromaque essaye de persuader Hermione de sauver la vie d’Astyanax en influençant Pyrrhus mais Hermione impitoyable, refuse.
    Andromaque supplie Pyrrhus de sauver son fils. Ce qu’il ferait si elle accepte de l’épouser mais elle
    est déchirée entre son amour pour Astyanax et sa peur que Pyrrhus le tue. Elle accepte finalement ce mariage mais dit à Céphise qu’elle se suicidera aussitôt après.

    Hermione sait qu’Andromaque a décidé d’accepter ce mariage. Elle demande à Oreste s’il l’aime, et lui demande de tuer Pyrrhus pendant le mariage. Oreste, là aussi c’est donnant/donnant: un corps vivant contre un corps mort! essaie de persuader Hermione de fuir avec lui et  propose de tuer Pyrrhus la nuit. Mais elle exige que ce soit en public et le jour pour faire mieux éclater sa vengeance.
    Andromaque  finit par consentir au mariage avec Pyrrhus. Hermione, furieuse ne sait plus elle va : Pyrrhus, l’homme qu’elle aime, l’a deux fois trahie : « Je vous donne, a-t-il dit, ma couronne et ma foi :Andromaque, régnez sur l’Épire et sur moi.Je voue à votre fils une amitié de père ;J’en atteste les Dieux, je le jure à sa mère : pour tous mes ennemis je déclare les siens,Et je le reconnais pour le roi des Troyens. »

    ©x Andromaque
    ©x Andromaque

    Oreste annonce qu’il a fait tuer Pyrrhus. Et Hermione désespérée, se suicide. Et lui en devient fou. Andromaque veut venger Pyrrhus: les Grecs dont Oreste et son fidèle Pylade, s’enfuiront…
    Andromaque est bien la
    seule de ce quatuor amoureux à avoir une vraie dignité et une volonté de revanche personnelle. Et la tragédie évoluera : elle accepte d’être mariée une seconde fois mais elle sera aussitôt encore veuve et deviendra reine. Mais l’orphelin Astyanax sera sauvé…

    Amours non réciproques en chaîne, jalousie féroce d’Oreste et d’Hermione qui a une soif de vengeance et une pulsion de mort, parjures et humiliations que Pyrrhus fait subir: il reste attaché au passé mais cherche un nouveau bonheur personnel. «Elle est toute entière du côté de la Mort, disait Roland Barthes dans Sur Racine (1963) mais d’une mort active, possessive infernale; venue d’un passé très ancien, elle est plutôt force que femme. »
    Cette rivalité entre peuples après la fin d’une conflit rappelle l’après 14-18 : plus de trente ans après, rien, surtout n’était encore réglé, et ravivé par la deuxième guerre mondiale.
    Racine a bien chargé la barque de sa tragédie : meurtre de Pyrrhus, suicide d’Hermione, folie d’Oreste, tous les trois pris dans une passion amoureuse sans issue. Cette longue guerre même finie, aura eu de redoutables
    effets secondaires et tous les personnages guerriers ou de leur famille, sont ressortis traumatisés.

    «Nous sommes dans l’après-coup de cette guerre, dit remarquablement Stéphane Braunschweig, de nombreux vers, parmi les plus sublimes parce que porteurs d’effroi, nous en rappellent la violence inouïe, la barbarie sanglante, « cette nuit cruelle/Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle. « 
    (…) Pyrrhus «souffre tous les maux qu’il a fait devant Troie» : cet amour fou, incongru, pour sa captive, pour sa victime, ne dit-il pas autre chose que l’amour – un besoin irrépressible de réparer ? Pyrrhus – roi d’Épire, allié des Grecs contre Troie, fils d’Achille, le meurtrier d’Hector – offre à Andromaque sa couronne et se dit même prêt à venger les Troyens, à mener une nouvelle guerre de Troie contre les Grecs : est-ce son amour qui l’emporte vers cette nouvelle folie guerrière ? Ou est-ce l’illusion qu’une guerre peut en annuler une autre ? est-ce le trauma du vainqueur ? Chez Pyrrhus en tout cas, le besoin de réparer dans l’amour menace à tout moment de se renverser en son contraire, la répétition de la barbarie : le meurtre d’un enfant innocent (comme Iphigénie), Astyanax, le fils d’Andromaque et d’Hector, l’héritier troyen.

    Mais comment Andromaque pourrait-elle l’aimer (…) Sa fidélité à Hector n’est pas seulement celle d’une veuve, c’est un devoir de mémoire dont elle se sent dépositaire. Astyanax incarne cette mémoire, et elle s’apprête à le sauver au prix de sa propre vie. Une fois couronnée et Pyrrhus assassiné par ses anciens alliés, veuve une seconde fois et désormais reine d’Épire, c’est pourtant le désir de vengeance qui reprendra le dessus avec le sentiment de sa puissance retrouvée. (…) «Le fils d’Agamemnon » est d’abord une victime collatérale de la guerre de Troie : Oreste espérait épouser sa cousine Hermione, mais Ménélas a préféré récompenser le « vengeur de sa famille » en promettant sa fille à Pyrrhus. Envoyé par les Grecs en Épire pour exiger la mort d’Astyanax et mettre ainsi un terme définitif à la guerre de Troie, Oreste n’a accepté sa mission, que parce qu’il espère enlever Hermione.
    Cette mission entre en conflit direct avec son intérêt amoureux, car en livrant le fils d’Andromaque, Pyrrhus devra renoncer à celle-ci et épouser Hermione. Ce n’est donc qu’en échouant dans sa mission, qu’Oreste peut espérer Hermione. Mais il se leurre dans tous les cas : Hermione ne l’aime pas, elle ne lui laisse espérer son amour que pour l’instrumentaliser dans son propre désir de vengeance. Oreste échouera sur tous les tableaux, comme si l’échec était son destin de héros suicidaire, il échouera même à trouver la mort. Cette conduite d’échec, il la partage sans doute avec Hermione qui n’aime que Pyrrhus, héros et fils de héros, vrai vainqueur de Troie, le seul dont la grandeur pourrait la hausser à la hauteur de sa mère. (…) La pulsion de mort, dans son désir de toute-puissance comme dans sa version auto-destructrice, traverse les deux « fils et fille de» Grecs. »

    Cette analyse  fine et sensible de Stéphane Braunschweig sur le passé et le présent des personnages de cette chaîne amoureuse et les enjeux d’une guerre impitoyable, nous  aurions bien aimé l’entendre du moins en partie et en voix off, juste avant que les personnages n’arrivent. Il aurait éclairé plus d’un spectateur, pas toujours au fait de la guerre de Troie et de cette grande famille grecque…
    Et sur le plateau? Murs nus et noirs de la très grande scène, avec, très impressionnante, au milieu, une flaque ronde de liquide rouge où est posée une table nappée de blanc avec dessus, un flacon de whisky et trois verres. Pour dire qu’on est aux XX ème ou au XXI ème siècle? Une chaise blanche, comme deux autres mais celles-ci renversées: pour dire la résistance d’Andromaque, la mort de Pyrrhus et celle  d’Hermione?
    En tout cas, une installation d’art plastique réussie et qu’on verrait bien dans un musée d’art contemporain. Il y a ici des femmes et hommes en pantalons et chemises noirs (pas vraiment réussis mais bon…) et aussi l’ombre de la guerre, avec le chef de guerre Pyrrhus en treillis… Et cette flaque rouge qui suggère (un peu pléonastiquement?) le sang coulé, celui des morts à la guerre, et celle tragique de deux personnages qui va arriver…

    Au début, Oreste  entre avec Pylade mais on comprend vraiment très mal ce qu’ils disent, après cela va mieux: le metteur en scène a visiblement choisi de ne pas respecter la scansion des alexandrins. Ce qu’avaient fait d’autres pour monter une tragédie de Racine ou Corneille. Mais sans doute un mauvais choix, puisque, du coup, on renonce à la musique si envoûtante et si exceptionnelle d’Andromaque que ce dramaturge de vingt-huit ans écrivit et fit jouer avec succès. Et ici les micros H.F dont sont  équipés les  acteurs, n’arrangent rien: il y a alors comme d’habitude, une uniformisation et un manque de nuances dans les voix! C’est à se demander comment on pouvait jouer sans, il n’y a pas encore si longtemps….
    Pourtant Pierric Plathier (Oreste), Jean-Baptiste Anoumon (Pylade)  Alexandre Pallu (Pyrrhus), Jean-Philippe Vidal, (Phœnix, son gouverneur), Bénédicte Cerutti (Andromaque), Boutaïna El Fekkak (Céphise, sa confidente), Chloé Réjon (Hermione) et Clémentine Vignais (Cléone, sa confidente) dont plusieurs ont déjà joué dans les spectacles de Stéphane Braunschweig, sont des acteurs expérimentés.

    Mais rien à faire, ils semblent avoir du mal à imposer leur personnage et le texte ne passe pas bien,  Et pourquoi, jouent-t-ils autant et inutilement- de leurs mains ou les gardent-t-ils dans leurs poches? Mention spéciale cependant à Chloé Réjon qui a une belle présence et qui s’en tire vraiment bien en Hermione.
    Quand, presque à la fin, les acteurs jouent devant un grand châssis transparent (on ne sait trop pourquoi il arrive!), ils sont aussitôt plus audibles, et donc plus convaincants. Pas de miracle: un grand plateau nu est toujours intéressant sur le plan de l’image mais, revers de la médaille: sans châssis ni pendrillons, les voix se perdent dans les cintres. Ce qu’apprennent très vite les apprentis-scénographes aux Arts Déco…

    Au total, un spectacle qui peut s’améliorer mais en ce soir de première, il était décevant.

    Philippe du Vignal

    Jusqu’au 22 décembre, Odéon-Théâtre de l’Europe, place de l’Odéon, Paris (VI ème). Représentations surtitrées en anglais: les 18 et 25 novembre et les 2, 9, 16 décembre. En français: le 8 décembre. Et avec audio-description, les 7 et 10 décembre.

    T.N.B.A, Bordeaux (Gironde), du 16 au 19 janvier.

    Centre Dramatique National de Lorient ( Morbihan), les 1er et 2 février.

         
         
         
  • Sierras et Songlines deux créations de chorégraphes italiens avec le Ballet de Lorraine

    Sierras et Songlines deux créations de chorégraphes italiens par le Ballet de Lorraine

    Petter Jacobsson, directeur du Centre Chorégraphique de Lorraine, propose une danse contemporaine libre de toute école formelle et invite des artistes venus d’horizons variés. Comme Maud Le Pladec dont Static Shot qui connait une belle carrière  (voir Le Théâtre du Blog). La troupe dont nous avions salué les talents, s’engage ici avec énergie dans ces courtes pièces qui se répondent par leur caractère atmosphérique.

     

    SIERRAS danses atmosphériques, chorégraphie de Michele Di Stefano, musique de  Lorenzo Bianchi Hoesch

    Sur le sol et le fond de scène blancs brutalement éclairés, vingt-quatre interprètes dans une froideur crépusculaire. Musique cristalline. Les corps, avec une étonnante légèreté, évoluent dans un espace mouvant soumis à de constantes variations de lumière, couleur avec des LED passant par toutes les nuances de l’arc-en-ciel et intensité sonore.
    Les danseuses et danseurs se dispersent puis se rassemblent, électrons vibrionnant dans un ordre aléatoire et souvent à contrejour. Ils semblent libres de leurs mouvements, en les répétant tout au long de la pièce sur différents tempos et en se les communiquant dans une solitude partagée. A partir de phrases définies et affinées par eux-mêmes, ces artistes articulent leur gestuelle en fonction d’un environnement instable.
    La dramaturgie de Sierras repose donc sur un changement continu d’atmosphère, grâce à la création-lumière de Giulia Broggi, en phase avec les nappes sonores répétitives de Lorenzo Bianchi Hoesch. « La prise de décision que je demande aux danseurs et danseuses en temps réel transforme chacune des phrases en motifs d’ordre presque météorologique, dit le chorégraphe, je qualifierai ces danses d’atmosphériques: elles requièrent un état de corps très précis qui dépasse les simples techniques d’improvisation et transforme l’essence même de l’anatomie.»

    En trente-trois minutes, on passe d’un paysage hivernal à un fond sous-marin, de la chaleur dorée de l’été, au rougeoiement d’un coucher de soleil… Aux interprètes de broder avec leur propre dynamique, sur la nudité de ces sites sonores et lumineux. Avec une  chorégraphie acérée, Michele Di Stefano met en valeur la personnalité et le style de chacun. Après des études sur le théâtre expressionniste allemand  et une expérience de chanteur dans un groupe de new wave, il a eu envie de mettre en valeur des présences scéniques. Avec sa compagnie de danse contemporaine mk, il explore les états des corps.
    Bermudas, une création récente, traitait du mouvement perpétuel. Lauréat du Lion d’argent pour l’innovation en danse, à la Biennale de Venise, il est aujourd’hui artiste associé à la Triennale de Milan.

    Songlines chorégraphie de Marco Berrettini musique de Daniel Brandt et Paul Frick

     

    Songlines-M.Berrettini-4©LaurentPhilippe

    Un sol noir luisant où les corps se réfléchissent comme dans un miroir. Les interprètes s’aventurent portés par une musique disco, en ensemble pastel, bleu, jaune ou rose, façon survêtements chics et en chaussures à paillettes.

    On les croirait dans un boîte de nuit, à esquisser des pas et à chercher leur place dans les carrés de lumière. D’étranges mouvements parcourent leurs corps quand ils s’approchent les uns des autres, comme électrisés. Puis ils vont défiler à marche forcée dans un «moonwalk» continu (une rétro-glissade avec un pas glissé vers l’arrière) avant de se laisser aller au sol pour un long temps de repos. Quand ils se relèveront, ils iront à reculons d’une coulisse à l’autre, avec de petits gestes libératoires.

    Enfin, après un noir sec, nous les retrouvons de l’autre côté du miroir : derrière la toile du fond qui s’est levée, dans un paysage onirique, sous des baudruches dorées bougeant comme des poissons  dans un aquarium. Des couples se forment à l’avant-scène avant de se figer en plein élan: arrêt sur image. Puis une grosse chenille argentée rampe en crissant dans le silence.
    Le chorégraphe joue des contrastes entre mouvements mécaniques et moments de relâchement. Le titre :«chant des pistes» fait référence au livre de l’Anglais Bruce Chatwin consacré aux rapports des Aborigènes d’Australie avec leur territoire. Ces peuples nomades vivent l’espace comme un labyrinthe de sentiers invisibles qui serpentent dans tout le pays et qui les mènent vers le « voie du savoir ». Sur les pas de leurs ancêtres, ils suivent ces pistes de rêve en chantant.

    «Je voudrais transposer ici  les questions évoquées par Bruce Chatwin, dit Marco Berrettini : pourquoi l’homme est-il le plus agité et le plus insatisfait des animaux? Pourquoi les errants conçoivent-ils le monde comme parfait, alors que les sédentaires essaient toujours de le changer?» Pour y répondre, il laisse aux danseurs le champ libre pour faire surgir des moments de rêverie, au milieu d’une apparente rigidité.
    Le chorégraphe italien né en Allemagne a dansé pour de nombreux chorégraphes en Europe dont Georges Appaix, François Verret et Pina Bausch. En 1986, il a fondé sa compagnie Tanzplantation, renommée ensuite Melk Prod et travaille aujourd’hui en Suisse.
    Ici, Il n’utilise pas une grammaire fixe mais cherche à mettre en place des climats ouverts aux actions de ses danseuses et danseurs, vus comme «un organisme doté d’une intelligence propre».  Une fois de plus, le Ballet de Lorraine relève le défi avec une belle cohésion.

    Mireille Davidovici

    Spectacle vu le 12 novembre, à l’Opéra national de Lorraine, place Stanislas, Nancy (Meurthe-et-Moselle).

    Ballet de Lorraine, 3 rue Henri Bazin, Nancy. T. : 03 83 85 69 00.

  • ‘Automne Angela (a strange loop), conception, texte et direction de Susanne Kennedy, conception et mise en scène de Markus Selg (en anglais surtitré)

    Festival d’Automne:

    Angela (a strange loop), conception, texte et direction de Susanne Kennedy, conception et mise en scène de Markus Selg (en anglais surtitré)

     «C’est quoi ce bordel.» dit un comédien vers la fin de la pièce mais en voix enregistrée en studio comme pour ses camarades. Une voix retravaillée par les créateurs et par Richard Janssen, designeur sonore. «Le temps se transforme en espace. (…) Tu dois accoucher de toi même (…) Pour se défaire d’un tourment, il faut commencer quelque part! Tu as toussé un bébé. »
    Susanne Kennedy, quarante-sept ans, est une créatrice allemande qui, en 2019, a conçu avec l’artiste Markus Selg, Coming Society, un projet de théâtre interactif présenté à  la Volksbühne de Berlin.
    Angela (a strange loop) a été créé au dernier festival d’Avignon, un texte d’inspiration surréaliste de Susanne Kennedy sur la vie d’une jeune influenceuse atteinte d’un covid long qui, dit-elle, s’apparente presque à une maladie auto-immune où le corps lutte contre lui-même. Le virus est parti depuis longtemps mais le corps d’Angela surréagit. Durant le confinement, je me suis beaucoup intéressée à l’explosion sur les réseaux sociaux, du phénomène des influenceurs.
    J’ai suivi certains des comptes où les gens parlaient beaucoup d’eux-mêmes et parfois de leurs maladies et j’y ai trouvé des pistes fascinantes pour imaginer ce personnage d’Angela. Je me suis aussi beaucoup intéressée au Théâtre et la Peste d’Antonin Artaud. Selon lui, la maladie affecte le corps, mais aussi la société. »

    © Julian Röder
    © Julian Röder

    Quand ils veulent faire du théâtre « décalé », certains se réfèrent toujours à Antonin Artaud, sans en avoir en rien son génie…. Ici, malgré un parti pris de non-jeu, il y a la belle présence d’Ixchel Mendoza Hernández (Angela) et la qualité-voix et violon-de Diamanda La Berge Dramm, une étrange femme à moitié nue et le crâne totalement rasé.Qui incarne-t-elle? Un ange tombé du ciel ou  l’inconscient d’Angela… En tout cas, elle est surprenante et capte les regards.
    La scénographie s’inspire de l’esthétique des jeux vidéo, avec couleurs flashy très mode et projections en trois D dans une cuisine fonctionnelle Ikea, puis dans les mondes colorés et hypnotiques de la science-fiction.

    Mais cet objet théâtral expérimental distille un ennui profond, malgré sa relative courte durée (une heure quarante ! ). Une fois raccourci, il aurait -peut-être- une place comme performance dans un musée d’art contemporain. Son « esthétique » marquera éventuellement la mémoire des seuls spectateurs qui n’ont pas dormi. Après le spectacle, certains vont sur le plateau vérifier la réalité des éléments de décor et les accessoires. Prêts à les acheter ?

     Jean Couturier

    Jusqu’au 17 novembre, Odéon-Ateliers Berthier, 1 rue André Suarès, Paris (XVII ème). T. : 01 44 85 40 40.