Le Théâtre du Blog a été créé en 2008 par Edith Rappoport et Philippe du Vignal; depuis, 9.450 articles ont été publiés sur le théâtre, la danse, les arts de la rue, les performances, le cirque, la magie, les livres, revues et les expositions spécialisées, en province et région parisienne, mais aussi à l’étranger…

Philippe du Vignal – Rédacteur en chef

Critique dramatique, il a été aussi responsable de la rubrique: Théâtre aux Chroniques de l’Art Vivant dirigées par Jean Clair puis à artpress dont Catherine Millet était la rédactrice en chef. Il a participé plusieurs années aux Nuits magnétiques d’Alain Veinstein à France-Culture et au quotidien La Croix. Il a longtemps dirigé l’Ecole du Théâtre National de Chaillot dirigé par Jérôme Savary, puis par Ariel Goldenberg. Il y enseignait aussi l’histoire du spectacle contemporain. Il a aussi été professeur à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs: département Scénographie et Section Costumes/Vêtement.

Sébastien Bazou

Ancien élève de l’École des Beaux-Arts de Dijon, s’est spécialisé dans l’installation multi-médias. Il a cofondé l’association et le magazine Artefake qui publie des articles sur l’histoire de la magie en Europe et aux Etats-Unis.

Jean Couturier

Critique dramatique et de danse et assistant du rédacteur en chef. Il a obtenu un master et une D.E.A. sous la direction de Robert Abirached à l’Université Paris X-Nanterre. Il a assisté le metteur en scène Philippe Genty pour plusieurs spectacles.

Christine Friedel

Est critique dramatique. D’abord, et notamment à Réforme. Elle a ensuite collaboré aux mises en scène du Théâtre du Campagnol, dirigé par Jean-Claude Penchenat et fait partie du groupe d’experts pour le théâtre à la D.R.A.C.-Île-de-France. Et elle a aussi été la rédactrice de la revue Plaisir(s) éditée par le château de la Roche-Guyon et est l’auteure de La Roche-Guyon, le château invisible.

Elisabeth Naud

Critique de théâtre, enseigne actuellement à l’Université Paris VIII. Elle est docteure en esthétique théâtrale.

Béatrice Picon-Vallin

Directrice de recherches au C.N.R.S., est spécialiste du  Théâtre russe sur lequel elle a publié de nombreux livres. Elle dirige les collections Mettre en scène  à Actes Sud-Papiers, Arts du spectacle aux éditions du C.N.R.S. et aussi Th. XX aux éditions L’Age d’homme.

Nicolas Villodre

a participé entre autres  à la Coopérative des Cinéastes  et a soutenu en 83 une thèse en arts plastiques consacrée à Christian Schad, Man Ray et Laszlo Moholy-Nagy. 

Spécialiste et critique de danse contemporaine, il a été jusqu’en 2013, assistant du directeur de la Cinémathèque de la Danse et a publié de nombreux articles dans La Revue d’esthétique, Pour la Danse, La Cinémathèque Française…

Correspondants :

Gérard Conio

professeur émérite de l’Université de Nancy, est un spécialiste de la civilisation russe et des pays de l’Est.

Nektarios G. Konstantinidis

traducteur et critique de théâtre notamment francophone, à Athènes et en Grèce.

(Tous les documents et archives sont publiés sauf avis contraire des ayants-droit et, dans ce cas, seraient aussitôt retirés).

  • Neige, texte et mise en scène Pauline Bureau ( spectacle tout public à partir de dix ans)

    Neige, texte et mise en scène Pauline Bureau ( spectacle tout public à partir de dix ans)

    Après Dormir cent ans (2018) et Pour autrui, créé il y a deux ans à La Colline (voir Le Théâtre du Blog) Pauline Bureau s’est ici inspirée de contes pour enfants dont le fameux Blanche-Neige recueilli et écrit en 1812 par les frères Jacob et Wihelm Grimm  Une précision : nous avons failli ne pas voir ce spectacle pour des raisons indépendantes de notre volonté… Et cela aurait été dommage pour nos lecteurs.

    Neige, une jeune fille (Camille Garcia) raconte à sa mère qu’elle a eu a du sang qui coulait mais qu’une amie de collège lui a prêté une serviette hygiénique. Un signal pour cette mère (Marie Nicolle), hautaine et pas commode en grand manteau strict… Elle se sait encore séduisante mais pas pour longtemps. Bref, elle se sent menacée et voit avec amertume qu’elle a vieilli d’un seul coup et a changé de case : elle va devoir laisser la place à la génération suivante et assumer un jour être grand-mère. Elle indique sans aucune gentillesse à Neige qu’il y a d’autres serviettes dans la salle de bains…
    Et Neige qui fait de la danse classique, (elle est en tutu bleu)  n’en peut plus de l’autorité maternelle et relit son journal intime caché sous son matelas :«Toutes les règles de ma mère s’impriment au fer rouge. Ne ris pas si fort, ne mets pas de jean, qu’est-ce que c’est que ces baskets, sois gentille, sois jolie, sois polie. Coiffe-toi. Qu’est-ce que c’est que ce noir sous tes ongles et ces nœuds dans tes cheveux ? Si tu n’as rien à dire, tais-toi. Elle croit que je ne les écoute pas et pourtant je n’ai pas le choix, ces règles rentrent dans mes oreilles, trouvent le chemin de ma joie et taillent dedans jour après jour. »

    (c) Christophe Raynaud de Lage
    (c) Christophe Raynaud de Lage

    Bref, pour Neige, l’enfance est bien finie : elle coupe ses cheveux longs (symbole de sa mutation) et va se réfugier dans la forêt proche. Sa mère toujours aussi odieuse ne s’aperçoit de rien et lui dit qu’elle va souper (sans l’inviter avec eux!) avec son gentil et gros mari (Yann Burlot) dans un bon restaurant. Neige croit qu’elle est amoureuse de Chris (Anthony Roullier), un camarade de classe. Puis devant l’absence de Neige, ses parents préviendront la police.
    Dans la forêt, Neige rencontrera un chasseur, ancien ingénieur agro (Régis Laroche) qui a rompu avec la civilisation et qui préfère vivre en ermite dans une cabane dans les bois, en se nourrissant de ce qu’il pêche et chasse. La policière (Claire Toubin) finira par retrouver Neige qui s’est transformée et a quitté ses vêtements de petite fille et son tutu de danse classique pour adopter doudoune et bottines. Entre temps, elle se sera fait une copine dans la forêt, Delphine, complice de Chris. Sa mère arrivera ensuite, puis son père en manteau où l’herbe a déjà poussé comme s’il commençait à devenir végétal (beaux costumes d’Alice Touvet), l’adjoint de la policière (Anthony Roulier). Tous assoiffés d’une nature qui leur manque terriblement.

    (c) Christophe Raynaud de Lage
    (c) Christophe Raynaud de Lage

    Les images ici de toute beauté sont non une illustration mais l’âme même du récit. La scénographie d’Emmanuelle Roy sur laquelle repose tout le spectacle est de tout premier ordre. Avec les murs et le fond de la salle habillés d’écrans où passent des images de forêt en été, en hiver…
    Sur le grand plateau, côté jardin, de grands bouleaux et une grosse souche. Côté cour, une citerne d’eau très réaliste avec au dessus une plate-forme où on peut accéder par une échelle murale.
    La citerne à certains moments s’ouvre grâce une porte à glissière pour laisser voir : la chambre de Neige qui rêve à Chris son copain de lycée dont elle est tombée amoureuse et dont le visage apparaît en grand format sur le mur. Mais aussi le restaurant, le bureau de la policière…

     

    (c) Christophe Raynaud de Lage
    (c) Christophe Raynaud de Lage

    Un groupe de jeunes dansent en fond de scène, un cerf passe en regardant le public et ensuite un loup qui va pousser un cri, et à la toute fin, une meute de loups arrive tranquillement s’installer sur tout le plateau Des images aussi hyperréalistes que fabuleuses avec vidéos et effets miroir signées Clément Debailleul, grand maître en magie. Des arbres verts apparaissent vers la fin. Et moment sublime, on pourra voir Neige et son amie monter sur la citerne, y descendre puis nager doucement à l’intérieur. (tournage subaquatique de Florence Levasseur). Aucun doute, elles y sont vraiment, puisqu’on les voit! Les enfants sont émerveillés comme nous adultes et nous entrons dans un univers magique singulier et vraiment impressionnant de poésie.  Grâce aussi à la remarquable scénographie et au travail de toute une équipe technique.

    Mais comment ne pas être partagé? Là où cela va beaucoup moins bien: la dramaturgie de Benoîte Bureau est fondée sur des scènes trop courtes où les acteurs ont peu de grain à moudre. Ils arrivent difficilement à imposer leur personnage durant une heure et demi. La faute aussi à un dialogue parfois bien faible signée Pauline Bureau qui aurait aussi nous épargner quelques répliques faciles du genre:  » Si je ne t’aimais pas, dit le père à la mère, au restaurant, je ne boirais pas une tasse de neige carbonique? » Ou: « Allume ma vie et éteins ma peine. Je lècherai tes larmes et tu répareras mon cœur. La vie est sauvage. On n’a rien à perdre. Même pas cinq minutes. »
    Tout se passe en fait comme si l’autrice qui dirige bien ses acteurs, n’était pas arrivée jusqu’au bout du travail théâtral sur le thème qu’elle voulait traiter : la transformation en adolescente puis en adulte. On ne s’ennuie pas mais le spectacle qui a pourtant été joué plusieurs fois, manque encore de rythme et on peut se demander pourquoi la metteuse en scène qui a maintenant une solide expérience, n’a pas voulu faire ici un théâtre du silence, comme ceux de Bob Wilson autrefois. Mais en plus court, pour rester accessible aux enfants? Dommage! Un mien confrère me disait: « En progrès ». Un peu dur! Mais ce spectacle aurait pu être plus convaincant.  A vous de choisir d’y aller, ou non…  Au moins ici, les enfants quittent ce mariage du théâtre et de la magie,  avec des étoiles plein les yeux…

    Philippe du Vignal

    Spectacle vu le 1 er décembre. Jusqu’au 22 décembre, Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun, Paris (XX ème).   Du mercredi au samedi à 20 h 30, le mardi à 19 h 30 et le dimanche à 15 h 30; les mardis 5 et 12 décembre à 14 h 30 et 19 h 30; les jeudis 7 et 14 décembre à 14 h 30 et 20 h 30.

    Les 11 au 12 janvier, Le Bateau Feu- Scène Nationale, Dunkerque (Nord); le 25 janvier, Théâtre Le Cratère-Scène Nationale, Alès (Gard).

    Les 5 et 6 février,  Scène Nationale 61-Alençon-Flers-Mortagne (Orne).

    Les 11 au 12 avril,  Espace des Arts, Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire). Les 17 et  18 avril, Théâtre de Cornouaille- Scène Nationale, Quimper ( Finistère).

     

     

     

  • Woman of the year livret de Peter Stone, chansons de Fred Ebb, musique de John Kander, direction musicale et arrangements de Gérard Lecointe, mise en scène de Jean Lacornerie

    Woman of the year,  livret de Peter Stone et chansons de Fred Ebb, musique de John Kander, direction musicale de Gérard Lecointe, mise en scène de Jean Lacornerie

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    © Blandine Soulage

    Ce chef d’orchestre et ce metteur en scène bien connus à Lyon font revivre cette comédie musicale new-yorkaise qui obtint en 1981 quatre Tony Awards: une adaptation du film éponyme par John Kander et Fred Ebb, auteurs à succès de Broadway à qui on doit entre autres, la musique et les paroles de Cabaret, la célèbre comédie musicale dont  Joe Masteroff a écrit le livret qu’il a adapté d’I Am a Camera, une pièce de John Van Druten, elle-même inspirée par Berlin Stories de Christopher Isherwood.

    Dans le long métrage réalisé par George Stevens en 1942, Katharine Hepburn incarnait Tess Harding, une journaliste vedette du petit écran séduisant un simple chroniqueur sportif (Spencer Tracy)… A Broadway, Lauren Bacall tenait le rôle-titre dans une version remise par leurs auteurs dans le contexte des années 80. Tess Harding déterminée, riche et célèbre, va recevoir le prix de La Femme de l’année décerné par une ligue féministe. Mais, à son grand désespoir, Sam, son mari, un dessinateur de presse talentueux mais qui vivote, l’a quittée. Bref, un couple d’amoureux  mal assorti dont cette comédie retrace le coup de foudre, le mariage, puis les désaccords…

    Bruno de Lavenère a conçu une petite scène de cabaret qui devient, pour les différents tableaux, un écran où se déroule la matinale de Tess Harding, Early Birds,  un bar, The Inkpot Saloon où se réunissent Sam et ses collègues dessinateurs, l’appartement de Tess… Et en parallèle des aventures du couple, sont aussi projetées des planches de B.D. de l’époque… Et les péripéties de Kat‘z et Tessie Cat dans une publication satirique de Sam. Ici, les images animées réalisées par Etienne Guiol deviennent les doubles des acteurs.

     Ludmilla Dabo que l’on avait vu remarquable dans Portrait de Ludmilla en Nina Simone et Une femme se déplace de David Lescot fait ici une entrée éblouissante. Elle s’empare du personnage de Tess avec grâce et vigueur et tient la scène pendant deux heures, face à Jacques Verzier jouant un Sam fragile mais pince-sans-rire, comme le chat de son cartoon.
    Leur premier duo amoureux I love you montre déjà que l’entente entre eux sera difficile. Quentin Gibelin incarne et chante plusieurs personnages masculins avec une drôlerie irrésistible. Dalia Constantin adapte son jeu et sa voix aux autres rôles de femme, avec une remarquable performance vocale en épouse au foyer, opposée à Tess dans That’s Wonderfull. Une merveilleuse chanson comme la plupart des quatorze airs de cette comédie musicale.

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    © Blandine soulage

    Et dans It Isn’t Working, un numéro virtuose chanté en chœur ou I’m Right/She’s wrong interprété par Ludmilla Dabo et Quentin Gibelin, on apprécie la diversité des lignes instrumentales. 

    Gérard Lecointe a réduit la partition de John Kander pour un quatuor, en partant de l’orchestration initiale conçue pour un ensemble symphonique. Sébastien Jaudon ( piano) Arthur Verdet ( piano et glockenspiel) Jérémy Daillet (percussions) Luce Perret (trompette-bugle) font sonner cette musique colorée et virevoltante. Les musiciens, également acteurs, quittent leurs instruments pour jouer la confrérie des dessinateurs au Inkpot Saloon. Ils commentent parfois l’action par de petites notes affutée.

    Jean Lacornerie dit avoir été séduit par cette pièce, jamais montée depuis sa création, sans doute à cause de l’image imprimée par Lauren Bacall. Sa mise en scène, stylée et dynamique, appuyée par la chorégraphie millimétrée de Raphaël Cottin pose un regard un peu ironique sur cette histoire d’amour grâce à l’intervention de la BD. Woman of the year remet gentiment en cause les rapport homme/femme en inversant habilement les rôles. Mais il ne faut pas attendre des auteurs américains des années quatre-vingt à un féminisme radical. Le livret pose la question des rapports de pouvoir dans le couple mais apporte une réponse ambigüe en montrant que c’est à la femme de faire des concessions… Et pou Tess Harding, cela ne sera pas facile.

    Ce spectacle déjà bien huilé en ce soir de première devrait séduire les amateurs de comédie musicale et de théâtre de divertissement. Gérard Lecointe, directeur du théâtre de la Renaissance laissera sa place en janvier à Hugo Frison. Après West Side Story (2011), Bells are ringing (2013), The Pajama Game (2019), cette nouvelle collaboration avec Jean Lacornerie, ancien patron du théâtre de la Croix-Rousse à Lyon, a été longuement applaudie par le public.

     Mireille Davidovici

    Jusqu’au 2 décembre au Théâtre de la Renaissance, 7 rue Orsel, Oullins, Lyon-Métropole. T. : 04 72 39 74 91.
    Les 13 et 14 décembre, Château Rouge, Annemasse (Haute-Savoie); les 20 et 21 décembre, Le Grand R-Scène Nationale de La Roche-sur-Yon (Vendée)

    Les 10 et 11 janvier, Maison de la Culture de Bourges (Cher) ; le 30 janvier. Le Rive Gauche, Saint-Etienne-du-Rouvray (Seine Maritime) .

    Le 3 février ACB-Scène Nationale de Bar-le-Duc (Meuse) ; les 7 et 8 février L’Azimut Antony Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine).

    Les 19 et 20 mars, Théâtre de Saint Nazaire-Scène Nationale (Loire-Atlantique).

  • Carte noire nommée désir, texte et mise en scène de Rébecca Chaillon

     

    Carte noire nommée désir, texte et mise en scène de Rébecca Chaillon

    Vers 1990, Carte Noire, un café nommé Désir était un slogan publicitaire bien connu. Ici, le café a disparu et l’autrice et metteuse en scène avec ce spectacle créé en 2021 veut éradiquer les clichés qui ont encore la vie dure, attachés au corps des femmes noires.
    Avec sept performeuses « afro-descendantes »: Estelle Borel, Aurore Déon, Maëva Husband (en alternance avec Olivia Mabounga) Ophélie Mac, Makeda Monnet, Fatou Siby, Davide-Christelle Sanvee. »
    C’est plus facile de s’entourer de personnes blanches dit-elle, on les croise plus dans le réseau théâtral. (..) Mon premier spectacle s’appelait Huit  femmes avec  uniquement des blanches et l’équipe de Carte noire nommée désir a été constituée en écho et en réponse, quinze ans ans plus tard…

    Ici, la créatrice a voulu unir à la fois jeu, poésie, danse, musique, chant, acrobatie, mime et nous emmène avec elle dans une sorte de voyage initiatique… La colonisation sous différentes formes par la France de gigantesques territoires d’Afrique de l’Ouest n’est pas si loin… et elle met le doigt où cela fait mal: sexualisation des femmes à outrance, mépris organisé, employés noirs mal traités, pillages des ressources, etc….
    Et il y a quelques textes assez drôles comme ces petites annonces de magazine où des hommes, blancs pour la plupart, cherchent une âme sœur noire avec force détails parfois sexuels. Ou cette tirade d’une grande bourgeoise européenne qui se félicite en termes méprisants d’avoir engagé une perle noire. Et aussi un court et très beau texte lu par une autre performeuse: absente pour cause de maladie, Fatou Siby dit toute la difficulté de vivre dans un petit appartement en banlieue parisienne avec une nombreuse famille africaine et le manque de sommeil  quand il faut pourtant faire face à d’épuisantes journées de travail…

    Rébecca Chaillon a invité les spectatrices noires et les personnes transgenre à venir en fond de scène s’asseoir sur des canapés, face aux gradins du public. Elles auront même droit à un rafraîchissement. Une façon de mettre les choses au point, avant même que ce «spectacle performatif» ne commence…
    Puis elle nettoie (trop longtemps!) le sol blanc avec une serpillère. Elle revendique haut et fort son identité bisexuelle et l’affirmation chez elle d’un geste politique ne laisse ici aucun doute y compris dans la forme.
    Une performance en art contemporain signifie une action faite par une ou un artiste, ou mais moins souvent par un collectif d’artistes, face à un public averti avec de nombreux peintres, sculpteurs, vidéastes, compositeurs… Et où la gestuelle, la danse comme la musique et/ou la peinture en train de se faire, sont plus importants que le texte souvent réduit à un poème ou quelques phrases. Étymologiquement ce mot parformance (XVI ème siècle) vient de l’ancien français: parfourmir ou parfournir, parfourmer ou parformer (XIII ème siècle). Soit: accomplir, exécuter, achever. Avant d’entrer, il y a une cinquantaine d’années dans le vocabulaire  de l’art contemporain pour le meilleur mais aussi pour le pire,  dans les écoles d’art.

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    Ici il s’agirait d’un « spectacle performatif » comme on nous l’annonce au début, et absolument collectif, avec  huit artistes noires de plusieurs disciplines-ce qui est rare-et qui s’inscrit dans l’histoire déjà longue de ce mouvement d’art. Créé au Centre Dramatique National de Nancy, puis joué au festival d’Avignon et maintenant dans un théâtre national parisien pour trois semaines: ce qui est rare.
    Comme toute performance ou happening, ce « spectacle performatif » peut éventuellement être soumis aux réactions fortes du public, complice mais aussi parfois hostile. Et par définition, il est aléatoire et jamais identique d’un soir à l’autre. Beaucoup plus qu’une pièce de théâtre où en général tout est codifié. Cela peut rendre les choses intéressantes… ou pas du tout. C’est une loterie….
    Le compositeur John Cage nous avait dit en 72 (mais en riant) qu’une dose d’ennui était même le propre d’un happening. Mais la notion d’ennui était déjà un des moteurs du romantisme: voir Chateaubriand, Musset, Vigny… Et il n’est pas: indifférence (sinon il n’y aurait pas deux mots) et John Cage avait aussi précisé dans un texte : « L’ennui, c’est nous qui nous le donnons (…) l’ennui ne surgit que si nous le suscitons nous-mêmes. (…) Il n’y a plus d’ennui dès lors qu’il n’y a plus d’ego.» Une démarche dans la performance alors fondée, comme sa musique,  non sur des qualités dites esthétiques mais sur le processus de réception.

    Le désintérêt, plus fort que l’indifférence, étant alors nécessaire au principe d’autonomie d’un objet scénique, relevant quand même d’une esthétique non théâtrale. Plus ou moins loin de toute sensibilité quant à ce qui est montré/dit/joué/chanté/dansé… Le public, en général invité et complice et, étant  prié de faire avec… Et il y a alors une sorte de fusion entre l’expérience esthétique et la vie ordinaire, mais où les créateurs jouent sur la durée et sur l’espace.
    Ici, les règles sont différentes et précises: nous sommes dans un théâtre national avec des techniciens ultra-compétents et tout le matériel nécessaire et où le public, assis sur des rangées de fauteuils paie ses places pour voir un  » spectacle » qui a été bien rodé … Sur un plateau blanc représentant  » un Occident enfermant» (??? sic)  où tous les accessoires, sauf la harpe, sont aussi blancs, va alors se succéder des provocations en rafales comme au début, un interminable lavage du plateau-immacul-en quelque vingt minutes par la performeuse en chef.

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    Dans un silence total, cette provocation n°1 est volontairement fondée sur un acte sans intérêt, un étirement du temps et en silence, excepté le léger bruit de l’eau quand Rébecca Chaillon plonge la serpillère dans le seau…

    Pour bien nous montrer une certaine vanité de la parole occidentale et/ou l’humiliation qu’ont dû subir ses ancêtres? D’abord en pantalon, socquettes et haut blanc, enduite de poudre blanche, ensuite à moitié puis totalement nue et assumant un surplus de poids:«Je montre ce que je suis vraiment, je suis transparente. La nudité enlève une couche de protection ou de mensonge possible entre le public et moi. Elle correspond à un travail de rapprochement, d’empathie, de crudité, de cruauté… En tant que performeuse, je me pense comme un vecteur qui permet au public d’entrer en contact avec lui-même. » (…) Dans Carte noire nommée désir, l’idée était de choisir comment nous voulions manipuler, montrer, présenter nos corps. C’est très troublant pour plein de gens mais il s’agit bien d’un double mouvement : on dénonce ce qu’on nous fait, tout en nous le faisant à nous-mêmes. On pourrait croire qu’on reconduit l’oppression, mais en fait c’est très différent. C’est une réappropriation de notre image.

     

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    Pendant ce temps, Ophélie Mac qui est céramiste, tourne sur une table basse une dizaine de petits pots, avant d’aller laver soigneusement le corps entier de Rébecca Chaillon, ce qui met encore une dizaine de minutes… Et il y a souvent- et c’est dommage-des  provocs faciles comme ce gag: les jeunes femmes  vont dans la salle embarquer sacs à main, vestes et manteaux des spectateurs, avec cette phrase lâchée en conclusion: «Voilà ce que la colonisation nous a fait.» Quand les fameux acteurs jumeaux Waclaw et Leslaw Janicki dans Les Mignons et les Guenons (74) de Tadeuz Kantor allaient eux aussi piquer au vestiaire les manteaux -dont certains en fourrure- les spectatrices de Chaillot, assez choquées, riaient jaune. Merveilleux théâtre iconoclaste d’une autre époque…

    L’indifférence peut conduire à l’exaspération : là aussi, c’est à prendre ou à laisser.  Mais le public bourgeois adore être malmené, enfin pas trop… Ici, nous nous ennuyons assez souvent mais en percevant esthétiquement cet « ennui ». Ce qui n’est pas la même chose et Rébecca Chaillon nous l’offrira jusqu’au bout avec une grande générosité… Malheureusement sans véritable mise en scène.
    Et elle aurait pu nous épargner des effets usés comme les lumières stroboscopiques les fumigènes et autres débordements de mousse… Ou ce jeu interminable et même pas drôle du genre Questions pour un champion avec le public, les gagnants étant récompensés par des barres chocolatées ! Là, le second degré rejoint le premier: tous aux abris….
    Comme dans toute performance, il n’y a pas de hiérarchie de valeur entre les composantes artistique et nous ne le reprocherons pas à cette créatrice. Cette Carte noire est annoncée au début comme un «spectacle performatif ». Comprenne qui pourra. Quelle serait alors la différence avec une «performance spectaculaire » ?
    Ici, pas de récit ni de véritable enchaînement mais un seul fil rouge: le règlement de comptes avec le racisme que continuent à subir ses amies noires et elle-même. Aux meilleurs moments, Rébecca Chaillon le dit assez bien, en images comme en texte. C’est le plus souvent une discrimination même infime dans la vie quotidienne et un jugement plus sévère quand il y a un léger dérapage par rapport aux normes établies…
    En fait, pour Rébecca Chaillon-et c’est bien vu-le théâtre  chargé d’histoire appartient au pouvoir mâle… Diriger un théâtre national est un phénomène récent : Muriel Mayette a été la première femme à administrer la Comédie-Française en 2006!  Et Dominique Hervieu (mais avec José Montalvo) est nommée deux ans plus tard, directrice du Théâtre National de Chaillot,
    Mais la performance artistique est surtout un espace féminin avec  le corps comme  expression de base depuis Gina Pane (1939-1990), Marina Abramović (avec, au début Ulay, son compagnon mort il y a trois ans), Sophie Calle, Orlan… « L’acte perfor­ma­tif, selon Juliette Bertron et Carole Halimi, dans sa visibi­lité ou son invisi­bi­lité, est le lieu d’une interro­ga­tion tangible, à même de véhicu­ler des savoirs comme en détour­ner ou en interro­ger d’autres. Si ce médium a pu servir de terrain aux revendi­ca­tions féministes, c’est que les femmes s’y trouvent à la fois actrices, créatrices et sujets. »

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    Rébecca Chaillon reconnaît avec honnêteté que, forcément, elle triche et qu’il y a dans cette Carte Noire des moments de théâtre. Mais elle dit aussi beaucoup aimer les musées donc les arts plastiques. Aucun doute là-dessus, elle sait fabriquer des images parfois très réussies.
    Comme, entre autres, cette fabrication de ses longues tresses, en silence par les performeuses qui vont toutes s’y mettre, un repas-foutoir où elle rient et parlent très fort autour d’une longue table nappée de blanc (tiens, encore une citation de Tadeusz Kantor?). Ou cet enfilage de bébés blancs sur une perche…

     

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    Puis il y aura de nouveau, un lavage collectif et total du plateau avec des draps blancs, un exercice  épuisant: là on est bien dans la stricte performance   d’art, dit corporel mais collective. Puis, l’une des jeunes femmes montera sur le corps de ses amies pour aller se réfugier dans une grosse boule de câbles suspendue et une circassienne évoluera dans une roue Cyr,  continuant à tourner sans elle, avant de s’immobiliser définitivement sur le sol dans un clac rompant un silence absolu : une superbe fin…
    Applaudissements très fournis et ovation debout comme souvent maintenant, d’une partie du public souvent jeune, mais applaudissements seulement polis de jeunes et moins jeunes confondus…
    Huit Africaines disent ici leur colère et aussi leurs joies en chantant et dansant: un spectacle assez rare, même si nous ne pouvons être d’accord sur une démarche parfois facile et racoleuse.
    Rébecca Chaillon montre qu’elle a un véritable sens de l’image et de l’espace.  Mais elle maîtrise moins celui du temps et ces deux heures et quarante, même si cela fait partie du jeu, sont bien longues pour ce qu’elle veut dire sur une scène et avec les moyens du théâtre. Dommage! Nous espérons vous avoir au moins donné un petit éclairage pour savoir si vous avez envie d’aller voir ce «spectacle performatif» aux allures de conte actuel.

    Philippe du Vignal

    Du 28 novembre au 17 décembre, Odéon-Théâtre de l’Europe, aux Ateliers Berthier, 1 rue André Suarès, Paris (XVIII ème). T. : 01 44 85 40 40.

     

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