Le Théâtre du Blog a été créé en 2008 par Edith Rappoport et Philippe du Vignal; depuis, 9.450 articles ont été publiés sur le théâtre, la danse, les arts de la rue, les performances, le cirque, la magie, les livres, revues et les expositions spécialisées, en province et région parisienne, mais aussi à l’étranger…

Philippe du Vignal – Rédacteur en chef

Critique dramatique, il a été aussi responsable de la rubrique: Théâtre aux Chroniques de l’Art Vivant dirigées par Jean Clair puis à artpress dont Catherine Millet était la rédactrice en chef. Il a participé plusieurs années aux Nuits magnétiques d’Alain Veinstein à France-Culture et au quotidien La Croix. Il a longtemps dirigé l’Ecole du Théâtre National de Chaillot dirigé par Jérôme Savary, puis par Ariel Goldenberg. Il y enseignait aussi l’histoire du spectacle contemporain. Il a aussi été professeur à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs: département Scénographie et Section Costumes/Vêtement.

Sébastien Bazou

Ancien élève de l’École des Beaux-Arts de Dijon, s’est spécialisé dans l’installation multi-médias. Il a cofondé l’association et le magazine Artefake qui publie des articles sur l’histoire de la magie en Europe et aux Etats-Unis.

Jean Couturier

Critique dramatique et de danse et assistant du rédacteur en chef. Il a obtenu un master et une D.E.A. sous la direction de Robert Abirached à l’Université Paris X-Nanterre. Il a assisté le metteur en scène Philippe Genty pour plusieurs spectacles.

Christine Friedel

Est critique dramatique. D’abord, et notamment à Réforme. Elle a ensuite collaboré aux mises en scène du Théâtre du Campagnol, dirigé par Jean-Claude Penchenat et fait partie du groupe d’experts pour le théâtre à la D.R.A.C.-Île-de-France. Et elle a aussi été la rédactrice de la revue Plaisir(s) éditée par le château de la Roche-Guyon et est l’auteure de La Roche-Guyon, le château invisible.

Elisabeth Naud

Critique de théâtre, enseigne actuellement à l’Université Paris VIII. Elle est docteure en esthétique théâtrale.

Béatrice Picon-Vallin

Directrice de recherches au C.N.R.S., est spécialiste du  Théâtre russe sur lequel elle a publié de nombreux livres. Elle dirige les collections Mettre en scène  à Actes Sud-Papiers, Arts du spectacle aux éditions du C.N.R.S. et aussi Th. XX aux éditions L’Age d’homme.

Nicolas Villodre

a participé entre autres  à la Coopérative des Cinéastes  et a soutenu en 83 une thèse en arts plastiques consacrée à Christian Schad, Man Ray et Laszlo Moholy-Nagy. 

Spécialiste et critique de danse contemporaine, il a été jusqu’en 2013, assistant du directeur de la Cinémathèque de la Danse et a publié de nombreux articles dans La Revue d’esthétique, Pour la Danse, La Cinémathèque Française…

Correspondants :

Gérard Conio

professeur émérite de l’Université de Nancy, est un spécialiste de la civilisation russe et des pays de l’Est.

Nektarios G. Konstantinidis

traducteur et critique de théâtre notamment francophone, à Athènes et en Grèce.

(Tous les documents et archives sont publiés sauf avis contraire des ayants-droit et, dans ce cas, seraient aussitôt retirés).

  • Le Repas des gens,texte et mise en scène de François Cervantes

    Le Repas des gens, texte et mise en scène de François Cervantes

    © Christophe Raynaud de Lage-
    © Christophe Raynaud de Lage

    Pour cette création, François Cervantes,  auteur associé au Théâtre de la Criée à Marseille, maintenant dirigée par Robin Renucci, devait mettre en scène une nouvelle pièce mais cela n’a pu se faire. Et il est parti de son précédent spectacle Le Cabaret des absents où on offre un dîner sur scène à un couple qui n’est jamais venu au théâtre.
    Robert et sa femme ne sont plus tout jeunes, sans qu’on puisse leur donner vraiment un âge. Elle a conclu depuis longtemps un accord avec lui et il n’a sans doute pas osé refuser: « Alors, je lui ai dit: Bon, écoute Robert, ce qu’on a à se dire, on va le garder pour le dîner, et puis dans la journée, on se parle pas. Voilà. Ça va très bien comme ça. Et le texte aux courtes répliques, ressemble parfois curieusement à ceux de Samuel  Beckett. Robert : «  Oui. » Elle : « On aime parler quand on mange. » Robert : « Oui. » Elle : « C’est quand on mange qu’on parle. Robert: Oui. » (…)
    Ces braves gens, comme on disait autrefois, vivent depuis toujours dans le même quartier dont ils sortent peu. Un quartier pas très riche où tout le monde se connait et s’entraide- une machine à laver sert à plusieurs familles- comme une sorte de tribu, avec ses bonheurs et ses malheurs. La maison de ce couple généreux est toujours ouverte et les gens passent au moment du dîner, boire un verre, manger un morceau et discuter. Comme ce cousin éloigné, directeur d’un théâtre, resté dîner avec eux.
    Elle explique avec une certaine fierté pourquoi ils sont là : « Il nous a dit: vous ne voulez pas venir passer une soirée au théâtre? Je serais touché que vous veniez rencontrer le public, on vous invite à dîner.  On a accepté, et c’est pour ça qu’on est là. Et elle ajoute en confidence: «On nous a prêté une voiture. »

    ©x
    ©x

    Elle a fait un effort vestimentaire.. mais son tailleur rose fané est vieillot et son sac à main marron, des plus ringards. Lui aussi a essayé de s’habiller pour cette sortie et a mis une triste chemise bleu pâle, un aussi triste gilet gris et une veste.
    Robert et sa femme arrivent un peu hésitants et paumés sur ce grand plateau où une table a été dressée pour eux deux. Au-dessus, un curieux lustre qui a dû servir autrefois pour un spectacle. Christian, le régisseur de scène tout en noir (Stéphan Pastor) les accueille avec attention et fera office de maître d’hôtel.
    Ils découvrent avec étonnement la salle. Devant eux, plusieurs centaines de personnes les regardent. Eux se demandent bien pourquoi mais ils les saluent poliment,  comme Xavier, le régisseur-lumière là-haut, même s’ils ne le voient pas. Puis ils se mettent à table face public. Ils savourent le vin et les plats. Christian les sert mais va aussi répondre à leurs questions naïves sur le fonctionnement d’un théâtre: « Eh ! Ben, tout est écrit ! On a un texte, tout est marqué ! Ce que les acteurs vont dire, ce qu’ils vont faire, par où ils vont entrer. Tout !/ Robert: «Ils disent toujours les mêmes phrases ? /Christian : Bien sûr ! »

    Elle va se mettre à raconter la vie de sa famille, encore émue d’être sur scène, seule avec son mari devant tout ce public. Mais elle boit pas mal et est donc vite assez pompette, comme elle dit. »Oh ! La, la ! Oui, je mélange tout, je confonds avec des livres que j’ai lus. Oh ! La, la ! (Elle regarde la bouteille). «On n’a pas bu tant que ça pourtant… C’est cet endroit qui tourne la tête, c’est tellement émouvant. Et Robert ajoute timidement: «Quand même, fais attention.»
    C’est tou, et c’est merveilleux. Suivra un dialogue aussi surréaliste avec réponse d’une syllabe ou trois maximum, quand Robert, avec un grand sérieux, essaye de trouver la recette du plat fumant qu’ils dégustent : «C’est un fond de blanc de volaille ? Christian : Oui. Robert : De la dinde, non ? Christian : Oui. Robert : Clarifié au blanc d’œuf? Christian : Oui. Robert : Au gros sel et à l’ail. Christian : Oui. Elle : C’est très bon. Christian : Merci. Robert : Du poivre, de l’oignon?  Christian : Oui. » Et tout le public rit de plus en plus…

    « Leur hospitalité naturelle fait venir au plateau des fantômes de théâtre et la soirée devient une rencontre du visible avec l’invisible, dit joliment de ses personnages, François Cervantes. Il y a des millions de personnes qui ne sont jamais entrées dans un théâtre de leur vie et qui n’y entreront jamais (mais pour autant des millions de personnes sont contents de savoir qu’il y a des théâtres, sans pour autant y aller. »
    Oui, c’est du théâtre dans le théâtre… Mais heureusement, très loin de ce qu’on voit d’habitude, en général facile et peu efficace. Et ici fait avec une grande intelligence scénique et en même temps, un indéniable capital de tendresse pour ces personnages d’une rare banalité que François Cervantes sait rendre terriblement émouvants. La démarche clownesque de Catherine Germain et Julien Cottereau, très crédibles dans le moindre geste ou intonation, est d’une rare qualité comique, toute en nuances. Et leur jeu est exceptionnel de vérité mais aussi d’une grande poésie.

    Il faut la voir quand, elle,après avoir beaucoup trop bu, met avec un grand naturel, le reste de son verre, pour ne pas le perdre, dans son sac à main! Et lui, silencieux, quand il écoute très attentif ce qu’elle dit, en le ponctuant d’un seul oui, ou non. Ils ressemblent,  quarante après, aux personnages  imaginés par Macha Makeieff et Jérôme Deschamps, ceux entre autres de leur célèbre Lapin Chasseur où le personnel d’un restaurant minable buvait lui aussi beaucoup…
    Avec un comique d’une grande précision et vraiment savoureux, ce Repas des gens est aussi une sorte de manifeste et d’hymne au théâtre, comme à son public. Elle et Robert le disent  avec leurs mots à eux, du genre: «C’est ballot, quand même. C’est la première fois qu’on vient au théâtre, et y’a pas de théâtre ! (Au public): On est désolés, y’a pas de théâtre ce soir. (A Christian): « Ça n’a pas l’air de les déranger. Ils sont gentils quand même. » C’est superbement dit et récompensé par les rires sans fin du public, en osmose avec les acteurs.

    Apparaît au milieu de la scène, une grande flaque d’eau qui augmente, assez menaçante. Ici, aucun naturalisme et c’est tant mieux. Puis en fond de scène, dans une nuée de fumigènes et sur une musique de basses électroniques: deux stéréotypes très à la mode, mais bon, on oubliera!), une revenante aux longs cheveux d’Agnès, une jeune fille morte noyée :un avatar d’Ophélie? jouée par Lisa Kramars. «Ma maison est à côté de la rivière, il doit y avoir mes parents et ma sœur Angèle. Je ne la retrouve plus la maison. Pourquoi est-ce que vous pleurez, madame ? Elle : Angèle, c’était ma grand-mère, vous êtes la petite sœur de ma grand-mère » Mais c‘est longuet, et pas le plus réussi de ce Repas des gens.
    Puis, des châssis se lèvent et apparait tout ce grand plateau avec projecteurs, caisses, accessoires, rideaux… Un bel hommage au théâtre et au travail des techniciens, invisible mais nécessaire à tout spectacle.Ensuite par une porte sur le côté de la salle, arrive
    Sylvie, la fille du couple (Fanny Giraud). Elle  retrouve ses parents mais ne parle pas beaucoup. Il y a une très belle fin. Robert dit simplement: «Bonsoir, tout le monde.» Et sa femme lui répond : «On va se tourner vers la gauche, on va marcher jusqu’à la porte, et on va partir. Xavier mettra une musique de Schubert, quand on aura disparu.» Effectivement, les acteurs quittent la scène et nous entendons du Schubert. Deux minutes plus tard, ils réapparaissent pour saluer… dans leurs vêtements du quotidien et au naturel. Catherine Germain avec ses longs cheveux. Une métamorphose complète, histoire pour l’auteur et metteur en scène de préciser en un dernier clin d’œil, que nous sommes bien au théâtre et heureux d’y être…

    Merci, François Cervantes pour ce spectacle qui fera date. Rares sont ceux que nous avons envie de revoir et celui-ci, nous le reverrons, quitte à sacrifier autre chose au festival d’Avignon, quand il y sera repris cette année. On rit si peu souvent en ces temps difficiles et le théâtre public actuel est plutôt du genre radin en comique! Le théâtre privé, moins, mais est très souvent vulgaire. Allez voir ce Repas des gens quand il passera près de chez vous ou en Avignon. C’est, nous vous le garantissons, le meilleur spectacle de cette saison et une authentique réussite.

    Philippe du Vignal

    Le spectacle a été créé du 16 au 27 janvier, à La Criée, Théâtre National de Marseille, 30 quai de Rive neuve (VII ème). 

    Du 29 juin au 21 juillet, Théâtre des Halles, Avignon (relâche les mercredis: 3, 10, et 17 juillet).

     

     

  • Musique de tables, d’après la partition de Thierry De Mey, conception et interprétation d’Éléonore Auzou-Connes, Emma Liégeois et Romain Pageard

    Musique de tables, d’après la partition de Thierry de Mey, conception et interprétation d’Éléonore Auzou-Connes, Emma Liégeois et Romain Pageard

    Développé à partir de la pièce éponyme en sept minutes pour trois percussionnistes sur table, créée en 1987, ce spectacle tient autant de la performance musicale que théâtrale. Les acteurs l’ont découverte quand ils étaient encore élèves à l’école du Théâtre National de Strasbourg. Séduits par son potentiel scénique, alors qu’ils n’étaient pas musiciens, ils l’ont traduite en gestuelles, rythmiques et images. Résultat : un fascinant trio à six mains.

    © Raoul Gilbert
    © Raoul Gilbert

    Thierry de Mey, compositeur, entre autres, pour les chorégraphes Anne Teresa de Keersmaeker et Michèle Anne de Mey, a inventé une notation spécifique avec dix-neuf façons de taper sur la table pour créer différents sons, donc autant de positions de mains codifiées dans un répertoire de symboles. «Au point de rencontre entre musique et danse, dit-il, le geste importe autant que le son produit.»

    Ici, blanches, noires, croches, triolets et autres rythmes alternent avec des résonances mates ou aigües, selon que l’on frappe le bois, de la paume, du bout des doigts, que l’on claque des mains, ou que l’on passe le tranchant d’une main sur la surface lisse…Les artistes ont imaginé une série de jeux de scène, sur les planches et dans l’espace, sous des éclairages rasants qui font surgir de l’ombre leurs bras ou leur tête

    Dans la première partie, chacun cherche son style, le confronte à celui des autres, défie leur regard dans une rivalité ludique. Puis ils se mettent à l’unisson: les bras se croisent et les mains se baladent, comme de petits monstres à cinq pattes sans qu’on sache laquelle appartient à qui. Un étrange ballet sonore et visuel semblant émaner d’un corps à trois têtes et six bras et trente doigts.. Comme les danseurs, leurs doigts sont habillés des sparadraps blancs protecteurs: le bois est dur et les articulations, fragiles… Musique sur tables, un petit bijou de cinquante minutes de virtuosité et d’humour,  créé au Théâtre National de Strasbourg, est promis à une belle carrière.

     Mireille Davidovici

     Jusqu’au 12 février, 2-4 Square de Athénée-Théâtre Louis-Jouvet, Paris (IX ème). T. : 01 53 05 19 19.

     

  • Tartuffe de Molière, mise en scène de Serge Noyelle et Marion Coutris

    Tartuffe de Molière, mise en scène de Serge Noyelle et Marion Coutris

    La première version de cette pièce devenue culte, fut créée à l’Hôtel de Bourgogne en 1664, mais a eu une vie agitée. Vite interdite à cause du scandale qu’elle provoqua, elle fut reprise cinq ans plus tard, avec un texte un peu moins virulent, (on dirait aujourd’hui autocensuré!) après avoir encore subi une autre interdiction…Cette œuvre emblématique du théâtre en alexandrins est restée d’une incroyable modernité plus de trois siècles après. Et aussi la plus jouée à la Comédie-Française, la maison de Molière, avec plus de 3.000 représentations! Mise en scène, entre autres, par Roger Planchon, Ariane Mnouchkine, Dominique Pitoiset, Luc Bondy, Stéphane Braunschweig, Ivo van Hove… (voir Le Théâtre du Blog).

    « Cette mise en scène, dit Marion Coutris, a été d’abord jouée trois fois à Marseille puis en tournée, huit fois à Pékin, Shangaï et Chengdu avec celle d’En attendant Godot de Samuel Beckett, dans une traduction officielle sous-titrée. C’était l’occasion pour les Chinois de découvrir le répertoire français classique et du XX ème siècle. Nous étions déjà allés en Chine avec Serge en 2009. Ces mises en scène ont reçu un accueil chaleureux; après les saluts, les spectateurs montaient sur la scène pour venir nous voir.»
    «Cela se passe dans une famille où Orgon et sa femme Elmire hébergent un homme qui n’est pas prêtre mais très engagé dans la religion catholique, dit Serge Noyelle. Orgon envoûté par cet individu hors-normes et fascinant, le reçoit somptueusement. Mieux, il lui offre en mariage sa fille mais ce soi-disant dévot exemplaire est un imposteur et va aussi essayer de séduire sa femme Elmire. Tartuffe échouera et pour se venger d’Orgon qui, enfin lucide, veut le mettre à la porte, il fera tout et il en a les moyens, pour lui piquer sa maison et ses biens. La pièce est encore tout à fait d’actualité.»
    Tout est dit…

    © Julien Florès
    © Cordula Treml   Tartuffe et Elmire

    Dans la vaste salle du théâtre des Calanques, une scénographie de Marion Coutris et Serge Noyelle, très épurée. Sur ce plateau d’une profondeur de 10 m et d’une ouverture de 21 m, heureusement réduit par deux larges bandes noires, il y a juste côté jardin, un canapé deux places vieux rose, et côté cour, un gros fauteuil club où se prélasse Tartuffe et derrière lequel se cachera Damis, le fils d’Orgon quand Tartuffe se pavane devant Elmire. Au milieu, une longue table nappée de blanc avec treize verres à pied. Aucun autre accessoire sinon, à côté, et au fond, devant un rideau, treize chaises de bistrot qui serviront ou pas. Une rigueur bien vue sur le plan pictural et bien venue. Des costumes contemporains, certains réussis comme celui de Tartuffe ou de Dorine, d’autres moins comme celui de Marianne, un peu style Deschiens mais bon…

    Il n’y a ici aucune lecture personnelle de Tartuffe et devant ce chef-d’œuvre absolu de la comédie, Marion Coutris et Serge Noyelle ont bien visé : mieux valait rester humble et ne pas faire joujou comme d’autres, avec ce texte aux formidables dialogues toujours aussi vivants, plus de trois siècles après sa création. Et respecter à la lettre, le texte et ce scénario de premier ordre.
    Dans toute comédie, des situations basculent plusieurs fois: ici, Tartuffe, d’abord piégé par un Orgon aveuglé par l’amitié/amour et d’une naïveté désarmante, est le maître et les enfants d’Orgon sont priés d’accepter ce cadeau empoisonné: Damis se révolte mais maladroitement et la toute jeune Marianne qui brûle d’amour pour le beau Valère, ne voit pas bien le danger… Pas plus qu’Elmire, la femme d’Orgon, elle aussi fascinée par ce jeune inconnu qui a réussi à s’introduire chez eux. Dorine, la servante lucide, fera tout pour protéger Marianne, ouvrir les yeux d’Orgon et pour que ce sale type sans scrupule quitte au plus vite la maison qui l’abrite.

    © Julien Florès
    © Cordula Treml Marianne et Dorine

    Très habile, Tartuffe se revendique pécheur comme tout le monde. Avec un argument des jésuites vieux ennemis de Molière sur le refrain : nous sommes tous égaux et donc vous devez moralement-mais attention! je vous tiens et vous y avez aussi tout intérêt-me pardonner mon attrait pour le sexe féminin. Ensuite, Tartuffe sera piégé une seconde fois et ce sera la bonne quand il essayera de séduire Elmire devant la table où en dessous, Orgon a été placé pour tout entendre. Cette fois, tout est clair mais il tarde à sortir de sa cachette… Et alors, Tartuffe, en maître-chanteur qui connait son métier, va devenir menaçant : faute de n’avoir pas réussi à épouser la fille, ni à séduire la femme d’Orgon, il va lui ressortir une vieille affaire politique où il a été impliqué et assez dangereuse pour lui. Tartuffe, alors maître du jeu, va se venger en s’offrant sans scrupules la maison d’Orgon que, totalement inconscient, il lui a léguée. Ce bienfaiteur de Tartuffe est mis en demeure avec toute sa famille, de quitter sa maison.
    Mais dans un magistral-et un peu facile- heureux
    dénouement, Molière fait un triple coup: Tartuffe, arrêté est mis hors d’état de nuire, Orgon récupère sa maison et une famille enfin apaisée. Et cerise royale sur le gâteau, le grand dramaturge remercie clairement Louis XIV son ami et protecteur qui finance sa compagnie… Il faut bien vivre et au XXI ème siècle , les choses ont-elles tant changé? Mieux vaut faire les yeux doux à Brigitte Macron et à Rachida Dati. A Orgon, l’Exempt signifiera: «Remettez-vous, monsieur, d’une alarme si chaude/Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude/ Un prince dont les yeux se font jour dans les cœurs/Et que ne peut tromper tout l’art des imposteurs./D’un fin discernement, sa grande âme pourvue/Sur les choses toujours, jette une droite vue. (…)

    Marion Coutris et Serge Noyelle ont eu une belle trouvaille-jusqu’à ce jour, semble-t-il, inédite-faire jouer la pièce  par de jeunes acteurs et actrices dont leurs filles Jeanne (Dorine) et Camille (Elmire) qui imposent, vite et bien, leur personnage. Madame Pernelle, la mère d’Orgon, genre vieille dame autoritaire qui se mêle de tout, éblouie par Tartuffe, est superbement incarnée en deux scènes par Marion Coutris.

     

    © Cordula Treml
    © Cordula Treml

    Nino Djerbir est un bon Orgon (mais pas très âgé), face à un Tartuffe (Lucas Bonetti, vingt-huit ans), impeccable dans ce rôle difficile. En costume et chemise noire, fines chaînes autour du cou , dont l’une avec une croix… il est à la fois, séduisant et terriblement inquiétant.
    Calme et sûr de lui, il a la détermination et l’expérience indispensables aux escrocs en tout genre.

    Guillaume Saly (Cléante) un peu plus âgé, est très juste en Cléante, le beau-frère d’Orgon, comme le sont Robin Manuella (Valère), Roman Noury (Damis, le coléreux fils d’Orgon) et Louison Bergman, (sa sœur Marianne) ou Julien Florès (Monsieur Loyal).Sans fioritures, mais avec rigueur et énergie, ces jeunes acteurs ont une belle présence et sont tous crédibles.
    Et il y a une réelle unité de jeu.


    Ici, ni fumigènes, micros H.F., basses électroniques, lumières stroboscopiques. Ouf! Cela fait du bien et tout irait donc pour le mieux, dans le meilleur des mondes moliéresques. Mais il y a un mais! dirait notre amie Christine Friedel. Comment en effet ne pas être partagé devant ce spectacle ? Cet immense plateau n’est pas fait pour
    Tartuffe qui se joue dans une « pièce à vivre » , comme on dirait maintenant. Mais ici les comédiens se parlent souvent à plusieurs mètres de distance: comment faire autrement? A l’impossible, nul n’est tenu, disaient nos grand-mères. Et il y aurait suffisamment de place pour que public et interprètes cohabitent sur la même surface…
    Et s’ajoute un réel problème acoustique: la réverbération des voix est telle que souvent, le texte passe à la trappe. Et ces jeunes interprètes (à part Lucas Bonetti/Tartuffe) maîtrisent parfois mal la difficile pratique de l’alexandrin.
    Affaire de respiration, de diction et mais aussi d’approche de la langue… En six syllabes avec  césure, il nécessite un véritable apprentissage, comme celui que dispensaient les acteurs et excellents enseignants Nita Klein, Pierre Vial, ou Madeleine Marion, Antoine Vitez aujourd’hui disparus,
    Quand Dorine, la servante au grand cœur mais au verbe haut, apostrophe Marianne : «Avez-vous donc perdu, dites-moi la parole./Et faut-il qu’en ceci, je fasse votre rôle ?/ Souffrir qu’on vous propose un projet insensé/Sans que du moindre mot, vous l’ayez repoussé». Ces vers sont aussi une musique parlée. Même l’écriture de Molière, Racine, ou des deux Corneille dépend de l’alexandrin. Ainsi
    substantif et adjectif ne peuvent figurer en aval et en amont de la césure.Ce fameux alexandrin est une sorte de trésor national* arrivé jusqu’à nous (Apollinaire, ensuite Aragon, etc.), même dans les annonces triviales…«Le train ne peut partir que les portes fermées.» Ou «Attention à la marche en descendant du train. »

    Alors que faire? Pour une future tournée ou une reprise, il faudrait revoir la diction de ce texte en alexandrins. Quant au plateau, cela dépendra du lieu où il se jouera… Et cela peut tout changer. En attendant, que vive Tartuffe… Comme le dit justement Marion Coutris, « la pièce reste une des premières du théâtre moderne», avec un scénario et un sens du dialogue incomparables.

    Philippe du Vignal

    Jusqu’au 3 février, Théâtre des Calanques, Marseille.

    * Voir le numéro spécial de Théâtre Public coordonné par Christine Friedel et l’excellent Dire le vers de François Regnault (avec Jean-Claude Milner), Le Seuil (1987).