Le Théâtre du Blog a été créé en 2008 par Edith Rappoport et Philippe du Vignal; depuis, 9.450 articles ont été publiés sur le théâtre, la danse, les arts de la rue, les performances, le cirque, la magie, les livres, revues et les expositions spécialisées, en province et région parisienne, mais aussi à l’étranger…
Philippe du Vignal – Rédacteur en chef
Critique dramatique, il a été aussi responsable de la rubrique: Théâtre aux Chroniques de l’Art Vivant dirigées par Jean Clair puis à artpress dont Catherine Millet était la rédactrice en chef. Il a participé plusieurs années aux Nuits magnétiques d’Alain Veinstein à France-Culture et au quotidien La Croix. Il a longtemps dirigé l’Ecole du Théâtre National de Chaillot dirigé par Jérôme Savary, puis par Ariel Goldenberg. Il y enseignait aussi l’histoire du spectacle contemporain. Il a aussi été professeur à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs: département Scénographie et Section Costumes/Vêtement.
Sébastien Bazou
Ancien élève de l’École des Beaux-Arts de Dijon, s’est spécialisé dans l’installation multi-médias. Il a cofondé l’association et le magazine Artefake qui publie des articles sur l’histoire de la magie en Europe et aux Etats-Unis.
Jean Couturier
Critique dramatique et de danse et assistant du rédacteur en chef. Il a obtenu un master et une D.E.A. sous la direction de Robert Abirached à l’Université Paris X-Nanterre. Il a assisté le metteur en scène Philippe Genty pour plusieurs spectacles.
Christine Friedel
Est critique dramatique. D’abord, et notamment à Réforme. Elle a ensuite collaboré aux mises en scène du Théâtre du Campagnol, dirigé par Jean-Claude Penchenat et fait partie du groupe d’experts pour le théâtre à la D.R.A.C.-Île-de-France. Et elle a aussi été la rédactrice de la revue Plaisir(s) éditée par le château de la Roche-Guyon et est l’auteure de La Roche-Guyon, le château invisible.
Elisabeth Naud
Critique de théâtre, enseigne actuellement à l’Université Paris VIII. Elle est docteure en esthétique théâtrale.
Béatrice Picon-Vallin
Directrice de recherches au C.N.R.S., est spécialiste du Théâtre russe sur lequel elle a publié de nombreux livres. Elle dirige les collections Mettre en scène à Actes Sud-Papiers, Arts du spectacle aux éditions du C.N.R.S. et aussi Th. XX aux éditions L’Age d’homme.
Nicolas Villodre
a participé entre autres à la Coopérative des Cinéastes et a soutenu en 83 une thèse en arts plastiques consacrée à Christian Schad, Man Ray et Laszlo Moholy-Nagy.
Spécialiste et critique de danse contemporaine, il a été jusqu’en 2013, assistant du directeur de la Cinémathèque de la Danse et a publié de nombreux articles dans La Revue d’esthétique, Pour la Danse, La Cinémathèque Française…
Correspondants :
Gérard Conio
professeur émérite de l’Université de Nancy, est un spécialiste de la civilisation russe et des pays de l’Est.
Nektarios G. Konstantinidis
traducteur et critique de théâtre notamment francophone, à Athènes et en Grèce.
(Tous les documents et archives sont publiés sauf avis contraire des ayants-droit et, dans ce cas, seraient aussitôt retirés).
Les Consolantes, texte et mise en scène de Pauline Susini
Rappel des faits: les attentats à Paris le 13 novembre 2015 au Bataclan, dans les cafés voisins et au stade de France avaient été revendiqués par l’organisation terroriste État islamique (Daech) avec fusillades et attaques-suicides de trois commandos. Bilan officiel: 130 morts, 413 blessés! Les attentats les plus meurtriers jamais commis en France… Suivit le procès de leurs auteurs de 21 à 22 à Paris devant une Cour d’assises spécialement composée. Emmanuel Carrère en avait rendu compte de façon exemplaire pour Libération. Etaient alors jugés quatorze terroristes dont le seul survivant du commando, Salah Abdeslam. Après dix mois d’audience, verdict: vingt peines de deux ans de prison ferme, et à perpétuité incompressible pour Salah Abdeslam et les cinq terroristes absents à l’audience et sans doute morts.
Pauline Susini a travaillé avec l’Institut d’Histoire du temps présent au C.N.R.S. qui a collecté les paroles de rescapés et proches des victimes, des témoins directs qui ont vécu de longues heures traumatisantes et ceux qui les ont aidés la nuit, alors que les services d’urgence étaient débordés: « Le corpus documentaire à partir duquel j’ai travaillé se compose d’entretiens intimes. Ce ne sont pas des sources comme les autres : elles relatent une expérience traumatique individuelle ancrée dans la mémoire collective (…).
Et le travail de l’autrice et metteuse en scène a, aussi et surtout, porté sur le récit de ceux qui ont réussi tant bien que mal, à se reconstruire d’abord corporellement et à avoir une vie presque normale quand des proches avaient été tués sous leurs yeux. Après avoir dû aussi entamer les nombreuses procédures pour obtenir une indemnisation.
Pauline Susini a ainsi tissé avec Noémie Develay-Ressiguier, Sébastien Desjours, Sol Espèche, Nicolas Giret-Famin qui jouent tous de nombreux personnages, un ensemble de fragments de théâtre quasi-documentaire mais qui ne l’est pas vraiment, avec références à la tragédie grecque: comme ce titre qui peut faire penser à celui des Suppliantes ou des Euménides. Ce travail de mémoire, par le biais de dialogues théâtraux n’est pas sans intérêt. Le théâtre occidental a souvent été , et cela depuis ses débuts en Grèce au V ème siècle avant J.C. ,le lieu fondateur d’une mémoire collective avec, entre autres, Les Perses d’Eschyle,sur la résistance et la victoire d’un petit pays face à un envahisseur aux immenses troupes surarmées, ou Les Euménides du même grand dramaturge qui installe une justice démocratique dans la cité grecque, les tragédies historiques de Shakespeare. Mais il y en a eu curieusement peu en France sur l’histoire de la Révolution de 1789 (sauf les récents et fabuleux 1789 et 1793 du Théâtre du Soleil, mise en scène d’Ariane Mnouchkine). Et Georg Büchner en Allemagne avec son sa formidable Mort de Danton. Laquelle Révolution française a pourtant ensuite inspiré des dizaines de films…
Et ici, cela fonctionne? Oui, au début, malgré une distribution inégale (la diction est souvent approximative). Grâce d’abord à une intelligente scénographie signée Camille Duchemin qui a installé de grandes bâches blanches comme mur de fond et sur le sol, juste une table, elle aussi emballée de blanc… Donc un lieu neutre, rappelant un immeuble en construction, un hôpital, voire un palais de justice provisoire que l’on installe quand il faut accueillir exceptionnellement des centaines de gens.
« J’y mêle, dit Pauline Susini, le langage courant au langage tragique en essayant toujours de les confondre sans que l’un prenne le pas sur l’autre. Cet entremêlement me permet de développer une langue concrète et poétique à la fois. » C’est bien joli de s’envoyer des fleurs avec une certaine prétention mais manque sans doute ici, une fois de plus, une véritable dramaturgie et un fil narratif des événements: cela aurait au moins permis à cette fiction d’être mieux construite, et plus cohérente.
Par ailleurs, la direction d’acteurs gagnerait à être plus précise et Pauline Susini aurait pu nous épargner les jets de fumigène habituels, absolument injustifiés: (nous devons en être au quinzième en 2024! et le concours du plus gros fumigène n’est pas fini) et ces ronflements de basses que nous retrouvons d’un spectacle à l’autre…
Malgré de belles images comme ces fonds lumineux colorés ou à la fin, une pluie de paillettes dans un silence absolu (très dangereuses côté pollution, ces paillettes!) et les éclairages subtils de César Godefroy, le spectacle est décevant et après la première partie, assez vite ennuyeux.
Philippe du Vignal
Jusqu’au 9 février, au Théâtre 13-Seine, 30 rue du Chevaleret, Paris ( XIII ème). Attention : la ligne 6 est utilisable à l’aller seulement: métro Chevaleret + dix minutes à pied. Et la ligne 14 est totalement fermée.
Odyssées en Yvelines: quatorzième festival pour l’enfance et la jeunesse
Abdelwahed Sefsaf
Une nouvelle édition conçue par Abdelwaheb Sefsaf, metteur en scène et musicien, nommé directeur il y a un an, du Théâtre de Sartrouville-Centre Dramatique National. «A l’école, dit-il, j’ai découvert le théâtre et à celui-ci, ma découverte du monde. En CM2, je suis fasciné par une représentation scolaire et au collège, je m’inscris au club théâtre et joue Calchas dans La Belle Hélène de Jacques Offenbach. Aujourd’hui artiste, je sais ce que je dois à l’éducation populaire et à l’action culturelle.»
Pendant trois mois, six petites formes créées pour l’occasion, essaimeront dans une quarantaine de communes. des Yvelines: théâtres, centres sociaux, conservatoires, bibliothèques, collèges, salles municipales avec séances scolaires, ou tout public.
Il y en a pour tous les âges à partir de quatre ans : Le Chat sur la photo d’Odile Grosset-Grange, jusqu’aux adolescents, et des styles et univers contrastés, du réalisme au poétique. Mais une préoccupation commune chez les artistes: parler d’aujourd’hui aux enfants, en abordant des thèmes comme l’immigration avec Esquif (à fleur d’eau) d’Anaïs Allais Benbouali; l’adoption: Malik le Magnifik d’Abdelwaheb Sefsaf; la sexualité: Love à Gogo de Marion Aeshchlimann et Benjamin Villemagne, ou encore l’exil: Cette note qui commence au fond de ma gorge de Fabrice Melquiot. L’heure n’est plus aux bisounours…
Le Chat sur la photo d’Antonio Carmona, mise en scène d’Odile Grosset-Grange
Après Cartoon plébiscité l’an dernier au festival La Tête dans les nuages à Angoulême et actuellement en tournée, (voir Le Théâtre du blog), la metteuse en scène quitte l’univers des ados et s’adresse aux tout petits. Anya va nous raconter l’histoire du « pire samedi où elle s’est réveillée au milieu de la nuit et a rassemblé ses quatre ans et demi de courage». Tout a commencé quand elle a perdu son chat. Ce compagnon de jeu avec qui elle partageait l’exploration de la maison lui manque et son doudou, Froussard est son nouvel adjoint détective. Qui fait disparaître les objets de la maison comme la photo d’elle avec son chat? D’où viennent les craquements qu’elle entend la nuit: ce ne sont pas les disputes de ses parents ni les bruits incessants de la circulation? Anya mène l’enquête avec Froussard, jusqu’au grenier et imagine une invasion par les sorciers de la forêt voisine: ses parents ne s’aiment plus, croit-elle, et vont peut être divorcer,… Quand la lumière s’éteint et qu’ils voient passer dans les couloirs des inconnus chargés de cartons, le doudou n’en mène pas large, Anya non plus…
Odile Grosset-Grange a passé commande à Antonio Carmona, auteur de pièces et de romans pour la jeunesse. Il avait envie de parler de la peur, elle voulait une héroïne. Cette histoire inverse les stéréotypes de genre et le doudou (Guillaume Riant) un peu emprunté a la trouille, la petite fille (Marie-Camille Le Baccon, intrépide et sautillante) va de l’avant.
La scénographe Cerise Guyon a conçu une charmante maison miniature dont les différents niveaux s’ouvrent comme autant de mystérieux tiroirs à explorer. Et les objets apparaissent et disparaissent entre les mains des acteurs comme par enchantement, grâce aux tours de magie enseignés par Père Alex. La metteuse en scène traite ce mini-polar avec élégance, légèreté et humour. Les comédiens ne surjouent pas la peur et un texte écrit au passé et que se partagent les protagonistes entre les scènes dialoguées, apporte à la pièce la distance d’une histoire qu’on raconte.
Esquif (à fleur d’eau) texte et mise en scène d’Anaïs Allais Benbouali
La Méditerranée en a gros sur le cœur: elle déborde de tous les noyés qui gisent au fond de l’eau. Incarnée par une actrice, elle va parler en leur nom. Pour connaître leur histoire, elle invite le public à se masquer les yeux d’un bandeau et à se laisser guider jusqu’à eux « de l’autre côté ». De très nombreuses voix prient alors les enfants de ne pas les oublier, et, en leur nom, de parler d’eux aux parents, responsables de ces tragédies.
Amandine Dolé, actrice et musicienne explique aux enfants comment la Méditerranée, autrefois lieu d’échange entre l’Europe et l’Afrique, est devenue une frontière absurde et un tombeau pour les migrants. Après ces préliminaires un peu didactiques, elle laisse la parole à la Méditerranée qui a les traits d’une jeune femme enceinte (Anissa Kaki). Elle a un petit flacon rempli d’eau et investit délicatement l’air de jeu: une légère bâche en plastique bleu ciel qui gonfle parfois sous l’effet d’un ventilateur….Une scénographie simple et très lisible de Lise Abbadie.
L’actrice raconte les requins, raies mantra, et bébés pieuvres, leurs jeux et leurs chants, puis laisse la place aux voix des disparus : Vinia, Sarah, Kadi, Adama, Asha, Ousman, Neba, Moussa, Abi, Jahia, Ibrahim, Samuel, Mubarak, Asante, Emilie, Sekou, Sabtou, Yasmine, Samy, Esther, Yussif, Maïmouna, Nanomi, Abdo, Peter, Saïd, Hamid …Venant de Guinée, Ghana, Syrie, Cameroun, Afghanistan, Irak, Somalie… « Ils auraient pu venir de France, Espagne, Belgique, Italie, Suisse ou Allemagne si le monde était inversé. Et pour ça, il suffit juste de retourner une carte et ceux du bas seront en haut, et ceux d’en haut, en bas. »
® C. Raynaud de Lage_
La mer se retire après ce voyage dans les abysses et revenus sur la terre ferme, nous ouvrons les yeux et découvrons une maquette de bateau: le navire ambulance Océan Viking qui sauve chaque année des milliers d’hommes, femmes et enfants du naufrage. La musicienne qui a accompagné le spectacle sur son violoncelle évoque alors l’action de S.O.S. Méditerranée, avec chiffres et récits des sauveteurs…
Anaïs Allais Benbouali a construit Esquif (à fleur d’eau), une « immersion à l’aveugle pour une mer et un violoncelle », à partir de témoignages enregistrés de rescapés recueillis par l’Océan Viking. «Grâce au récit de leurs histoires, nous pourrons sortir d’un profond sommeil collectif »dit la metteuse en scène qui envoie ce S.O.S.« à la jeunesse porteuse de changement ». Chaque enfant ou adulte repart avec un prénom inscrit sur un papier dans une enveloppe en guise d’In Memoriam ».
Ce documentaire de trente-cinq minutes, en forme de conte poétique, s’adresse avec beaucoup de tact aux enfants à partir de huit ans. Il peut s’accompagner de sensibilisation scolaire faite par les bénévoles de S.O.S. Méditerranée. L’alerte est lancée: aux programmateurs et éducateurs de l’entendre.
La metteuse en scène, comédienne et directrice artistique de la compagnie la Grange aux Belles est aussi l’autrice de nombreux textes comme Au milieu de l’hiver j’ai découvert en moi un invincible été chez Actes-Sud Papiers et Par la mer (quitte à être noyées) aux éditions Koïnè. Elle a réalisé avec Isabelle Mandin son premier documentaire, À regarder les poissons, autour de notre rapport à l’empathie. Restons attentifs à ses prochaines réalisations.
(À suivre)
Mireille Davidovici
Jusqu’au 23 mars, Théâtre de Sartrouville et des Yvelines, place Jacques Brel, Sartrouville. T. 01 30 86 77 79.
Rohtko, texte et dramaturgie d’Anka Herbut, mise en scène de Łukasz Twarkowski (en letton, anglais et chinois, surtitré en français et en anglais)
Ce jeune metteur en scène polonais a créé ce spectacle en 2022, au Dailes Theatre à Riga (Lettonie). Depuis une quinzaine d’années, il a travaillé avec Krystian Lupa et a aussi créé des installations et performances multimédias: grâce à la vidéo, il cherche àbrouiller les frontières entre réel et illusion et à «créer des réalités virtuelles où les places de l’acteur et du spectateur sont renégociées.» Łukasz Twarkowski dit avoir été influencé par Shanzhai: Deconstruction in Chinese de Byung-Chul Han, écrivain allemand d’origine sud-coréenne, professeur de philosophie à l’Université des arts à Berlin. « Il parle des différences de conception entre original et copie en Orient et en Occident (…) Ce livre m’a beaucoup aidé à naviguer dans le monde du travail là-bas, il m’a fait comprendre que l’on vit dans deux paradigmes complètement différents. J’avais pensé à lui, puisque Mark Rothko était letton, mais c’est comme ça que, bizarrement, il est arrivé par la Chine. C’est aussi lié à une exposition que j’ai eu l’occasion de voir au Musée d’Histoire de l’art de Vienne, et qui m’a énormément déçu. (…). Cela m’a amené à mes premières réflexions sur le marché de l’art : comment peut-on créer un événement avec un bon marketing, même quand rien ne se passe vraiment?» A la base de ce spectacle, un énorme scandale: il y a quelque vingt ans, Ann Freedman, à l’époque, directrice de la plus ancienne et très respectée galerie new-yorkaise Knoedler & Co, avait vendu Untitled (1954), une toile de Mark Rothko (1903-1970), pour plus de huit millions de dollars à un couple de collectionneurs, Domenico De Sole et sa femme… Quelques années plus tard, ils apprirent que c’était un faux! réalisé par un certain Pei-Shen Qian, un faussaire doué habitant New York… Sous la menace d’une enquête du F.B.I., il était ensuite vite retourné en Chine. Un vieux classique dans la découverte des faux : un pigment mis en vente après la peinture d’une œuvre et Mark Rothko n’avait donc pu s’en servir vingt ans plus tôt… L’ex-directrice de cette galerie avait, pendant quinze ans, roulé experts et clients et vendu (de bonne foi selon elle mais impossible vu leur prix d’achat trop bas et une absence de généalogie), une quarantaine de faux Jackson Pollock, Willem de Kooning, Mark Rothko, Robert Motherwell, Barnett Newman… Et cela pour des dizaines de millions de dollars! Bref, une escroquerie juteuse! Et tout le monde de l’art américain qui, savait, tout en ne sachant pas, ou en ne voulant pas vraiment savoir en avait été éclaboussé.
Łukasz Twarkowski s’attaque ici à un thème qui revient à chaque découverte de faux*: le fonctionnement parfois opaque du marché de l’art où règnent les directeurs d’importantes galeries souvent internationales mais aussi des critiques d’art, peintres, sculpteurs, créateurs photo et vidéo, conservateurs de musée nationaux, régionaux ou privés. Et il y a parfois de petits arrangements avec le Ciel… Ainsi le directeur d’une structure municipale française d’art contemporain allait acheter aux Etats-Unis (voyageant en Concorde, pourquoi mégoter?) des œuvres à des galeries. Mais aussi pour lui-à prix sans doute très négocié- et qui, ensuite, les revendait en Europe (au prix fort du marché)
Et nombre de faux Salvador Dali, Modigliani, Yves Klein, ont aussi longtemps circulé. Mais en quoi, ces faux sont-ils moins bons, que les peintures signées d’un artiste? Où est la limite entre une copie et un faux, entre le réel et l’illusion? Une copie serait-elle juste une reproduction non signée, donc sans aucune valeur marchande. Alors qu’une autre, avec une fausse signature mais bien peinte et inspirée par un original de l’artiste et d’une facture tout à fait digne de lui, aurait une valeur nulle? Un amateur peut-il prendre le même plaisir à la regarder, en sachant qu’elle n’est pas de la main du peintre? Une œuvre authentique, mais non signée, d’un grand peintre, a-t-elle quand même une valeur sur le marché de l’art ? Une signature devient alors plus importante que le contenu même d’une œuvre? Des questions donnant le vertige…
«Et qui va estimer la valeur exacte attribuée à une œuvre d’art et le prix de ses toiles, dit justement Łukasz Twarkowski. (…) Comment est-il possible que l’artiste américain Beeple vende son œuvre soixante-neuf millions de dollars, alors que c’est juste un fichier numérique pouvant être copié sans problème ? Tout le monde peut posséder le même fichier, mais il y en a un qui est original parce qu’il a un certificat, un NFT. Dans toute l’histoire de l’art, c’est la valeur symbolique qui prime: regardez l’urinoir de Marcel Duchamp.»
C’est en partie vrai pour les arts moderne et contemporain et Łukasz Twarkowski a raison de dire que si «un fichier peut être copié à la perfection, plus rien d’inhérent à l’œuvre ne garantit que l’original est bien l’original. Cela dit, un syllogisme ne lui fait pas peur. « Pour les Asiatiques, dit-il, il n’y a pas de problème, puisqu’ils fonctionnent comme ça depuis toujours.(…) Ils ont une autre conception de l’œuvre originale et refont des architectures célèbres. » Oui, mais toucheraient-ils à des œuvres picturales pour les garder «neuves »… comme La Joconde, un Fra Angelico, un Nicolas Poussin, voire un Monet… Ou dans un siècle, à une toile de Mark Rothko ?
Et sur le plateau comment Łukasz Twarkowski opère-t-il ? Avec une indéniable virtuosité et une bonne direction d’acteurs, tous remarquables. Cela se passe dans un restaurant chinois, comme ce faussaire d’origine chinoise. «Tous les restaurants chinois du monde, dit-il, sont plus ou moins les copies les uns des autres.» Comme ce Mister Chow, la «cantine » devenue historique que fréquentaient Jean-Michel Basquiat, Julian Schnabel, Keith Haring, Andy Warhol… Mais qui a ouvert après la mort de Marc Rothko. Ici, reconstitué par Fabien Lédé qui a créé une remarquable scénographie hyperréaliste : deux salles côté jardin et côté cour, avec au milieu, une cuisine. Un ensemble, très soigné et précis, qui sera souvent déplacé par toute une équipe de techniciens. Dans la seconde partie, avec aussi un plateau tournant. Mais toujours, sans que l’on en voie vraiment la raison…
Juris Bartkevičs, Kaspars Dumburs, Ērika Eglija-Grāvele, Yan Huang, Andrzej Jakubczyk, Rēzija Kalniņa, Katarzyna Osipuk, Artūrs Skrastiņš, Mārtiņš Upenieks, Vita Vārpiņa, Toms Veličko, Xiaochen Wang jouent en letton, en chinois mais surtout en anglais. Tous très crédibles, ils font un excellent travail mais rarement près du public. Cela commence mal avec deux écrans où est projetée l’image d’un livreur de repas passant d’un écran à l’autre. Bluffant mais assez gadget et quel intérêt dramaturgique? Toms Veličko dit qu’ilparle comme acteur, et insiste sur le fait que lui, en nous parlant et et nous, en l’écoutant, c’est aussi de l’art… Un vieux truc des années soixante, et entendu mille fois au théâtre et dans les performances. Puis, on voit sur un très grand écran au dessus de la scène, le visage des personnages comme Rotkho (brillant Juris Barthevics) discutant avec sa femme. Ou cette parade esthético-commerciale mais aussi amoureuse entre une jeune artiste (Katarzyna Osipuk) et Jack Smith, un directeur de musée. (Un clin d’œil à ce cinéaste et acteur d’avant-garde (1932-1989) ? Ici joué par l’excellent Mārtinš Upenieks. Une conversation brillante mais qui a plus à voir avec une séquence de cinéma, qu’avec une scène de théâtre.
Les acteurs sont systématiquement filmés et leur image projetée en très gros plan avec micro H.F sur la joue et fil scotché sur la peau. Vous avez dit obscène au sens premier ? Oui, et franchement laid: étonnant chez un artiste comme Łukasz Twarkowski. Et revient une question lancinante: pourquoi ici, une telle invasion d’immenses images vidéo? «Comment, répond le metteur en scène, l’intrusion de l’image au plateau change-t-elle le récit, en créant une autre vision du monde, une autre illusion? D’une certaine manière, c’est magique. On a cadré quelque chose une fois et cette portion de réalité nous donne une promesse de l’infinité du monde représenté.»
Mais non, il n’y a ici rien de magique… et cela reste un procédé bien conventionnel. Et que nous apporte cette double présence des personnages et pourquoi Łukasz Twarkowski n’a-t-il pas alors réalisé un film? «La domination par les médias, disait en 67 (!) Umberto Eco dans La Guerre du faux, est typique de notre époque de coparticipation envoûtante. Une des caractéristiques, nous l’avons déjà dit, c’est de présenter des configurations à définition basse qui ne sont pas des produits finis mais des processus, c’est à dire non pas des successions d’objets, de moments et d’arguments mais une sorte de totalité et de simultanéités des données. »
En Occident, l’original a toujours été déifié mais la création en nombreux exemplaires: gravures, photos,sérigraphies… a toujours été moins et, quant à la copie d’un tableau ou d’une sculpture, il faut qu’elle soit de mêmes dimensions et de qualité exceptionnelle pour arriver sur le marché. Loin des petites reproductions des boutiques de musées. Et les soi-disant créations signées mais faites dans le style de… par des faussaires, tombent sous la coup de la Loi. Le fameux Van Mergeren, des années trente à sa mort en 47, trompa les conservateurs et les plus grands spécialistes de Vermeer… Mais à une époque où les moyens de détection de faux était balbutiants. En 1977, les laboratoires de police judiciaire des Pays-Bas ont prouvé que six Van Meegeren dont Les Pèlerins d’Emmaüs et La Dernière Cène, étaient bien des contrefaçons. Et à la fin du XX ème siècle, arrivèrent de faux Salvador Dali, Marc Chagall,Yves Klein, après la disparition de ces artistes. Il y a eu aussi des sérigraphies signées Juan Miro produites en série française mais aussi américaine… avec un numéro identique! Ce qui, bien entendu, est interdit.
Une bonne copie peut aussi avoir une petite valeur mais ne doit pas être signée de l’artiste. Et que dire des œuvres numériques, donc facilement reproductibles mais dites uniques, et garanties par un certificat lui-même numérique? Ce dont parle aussi Łukasz Twarkowski à la fin du spectacle quand on voit à côté d’un vrai , un restaurant chinois sans aucun meuble, ni décorations avec un aquarium plein d’eau, vide de poissons. Et avec un écran sur le mur du fond… Un moment de dérision et une mise en abyme réussie de l’art contemporain. Aucun doute là-dessus, Łukasz Twarkowski est un bon directeur d’acteurs et sait mettre en place un système visuel hyperréaliste séduisant, voire accrocheur ! Mais le texte assez creux de sa dramaturge Anka Herbut ne tient pas la route sur trois heures et demi. On imagine l’historien d’art Victor Obalk (voir Le Théâtre du Blog) se livrant-plus subtilement-à une analyse-comparaison de vraies et fausses peintures. Le public, même ignorant ce domaine très particulier, serait vite passionné…
Ici, nous avons eu l’impression que Łukasz Twarkowski allait à la ligne et se faisait souvent plaisir. «On se concentre sur le processus, dit-il. On ne commence jamais avec le texte déjà prêt, mais par un laboratoire où on improvise avec les acteurs et où on explore le travail à la caméra. Puis, on fait une grande pause pendant laquelle on travaille sur le texte. À l’arrivée, on essaye de trouver un hybride théâtral entre les arts visuels, le cinéma, la danse…Le texte est l’un des ingrédients du spectacle, ni plus ni moins important. » Foin de justifications: encore faudrait-il que ce texte soit à la hauteur des images. Mais assez bavard, que ce soit sur la valeur d’une œuvre, ou sur le milieu et le marché de l’art, il nous a paru superficiel, surtout pour traiter d’un thème aussi passionnant. Et nous serons aussi plus réservé quant à la dramaturgie: souvent inutilement compliquée avec rappels de dates sur écran, récits multiples et scènes répétées, balades entre passé et présent, onirisme et réalité.
Et pourquoi avoir choisi un tel titre avec inversion d’une lettre? Il y a ici comme une pirouette snobinarde… Cela dit, le spectacle, est très bien réalisé : mention spéciale à l’équipe d’excellents cadreurs et à la vingtaine de techniciens. Et il y a de très belles images et de bons moments, entre autres quand Mark Rothko se met en colère contre le fric qui pourrit la création: «On dirait que l’art baise avec l’argent. Là où il y a de l’art , il y a de l’argent. Je ne leur donnerai pas mes toiles. Je veux qu’ils se sentent piégés. Ils bouffent mais ils ne pensent pas. »
Mais le spectacle souffre d’un manque d’exigence artistique: le jeune metteur en scène navigant sans cesse entre expression théâtrale et images vidéo en permanence. Un procédé formel et usé jusqu’à la corde dans toute l’Europe, y compris en Pologne. Et ce Rohtko est fondé sur un catalogue de poncifs : lumières stroboscopiques (inutiles mais heureusement assez légères), voix amplifiées par micros H.F. , priorité à l’image vidéo (mais d’une laideur exceptionnelle quand la caméra s’attarde sur la peau où sont scotchés ces foutus micros, plateau tournant, théâtre dans le théâtre, longs moments où il ne passe rien, montage sonore de basses avec un maximum de décibels qui font mal aux oreilles comme au ventre (une affichette prévient à l’entrée et on vous offre d’inutiles bouchons pour les oreilles), éclairages rouge ou d’un blanc aveuglant par moments de la salle, épaisses rafales de fumigènes sans aucune raison tout au long du spectacle et envahissant la salle… Cela n’impressionne plus personne, sauf et encore, les bobos…Citons une fois de plus, Marie-José Mondzain dans son livre au titre prophétique, L’Image peut-elle tuer?:«Faut-il redire une chose triviale, que l’écran n’est pas une scène ? C’est le contraire d’une scène.»
Même avec des moyens financiers importants, une équipe technique rodée, une scénographie réussie de Fabien Lébé, ce Rohtko ne fait pas vraiment sens. Reste à savoir pourquoi cet hyperréalisme fascine autant une partie du public. Sans doute, offre-t-il une impression d’étrangeté, avec ce restaurant et ces visages filmés de très près, ceomme celle qu’on a devant les sculptures de John de Andrea ou les grandes toiles de Malcolm Morley. L’hyperréalisme, né il y a déjà soixante ans aux Etats-Unis, a un côté (faussement) rassurant mais aussi dérangeant. Łukasz Twarkowski offre ici un cadre à la vie quotidienne de ces femmes et hommes si différents de nous et qui nous ressemblent tellement. Mais très loin de l’univers spirituel de Marc Rothko avec ses «colorfield paintings» (peinture en champs de couleur) aux aplats de couleur aux bords un peu flous, quelquefois monochromes.
A voir? C’est selon… Le public était partagé: seulement une trentaine de désertions, tout âge confondu avant et à l’entracte. Des spectateurs ont applaudi debout, et d’autres, pas du tout. Ce travail scénique exemplaire doit, encore une fois, beaucoup aux équipes de techniciens et aux douze acteurs. Mais on a l’impression que Rohtko tourne souvent à vide, et la pièce, beaucoup trop longue, n’en finit pas de finir, sans jamais réussir à nous passionner.
«Le théâtre permet de vraiment tout réunir, de mélanger tous les arts ensemble ( le cinéma, la danse,etc.) et de créer des formes hybrides qui ne sont possibles nulle part, hormis dans cette boîte magique qui s’appelle le théâtre.» Soit… mais le titre même du spectacle avec ce détournement orthographique, a quelque chose d’un produit d’appel. Et disait Rabelais : « qui trop embrasse, mal étreint. » Łukasz Twarkowski semble obsédé par «l’image qui me parle plus». Mais il est passé à côté des thèmes dont il voulait parler: la question du vrai et du faux, de la copie et de l’original, de l’art et de la finance… au profit d’un spectacle virtuose à bien des égards et finalement peu convaincant. Dommage…
Philippe du Vignal
Jusqu’au 9 février, Odéon-Ateliers Berthier, 1 rue André Suarès, Paris (XVII ème). T. : 01 44 85 40 40.
**Rétrospective Mark Rothko jusqu’au 2 avril, Fondation Louis Vuitton, 8 avenue du Mahatma Gandhi, Paris (XVI ème). T. : 01 49 69 96 00. Métro : Sablons.
*Musée de la contrefaçon, 16 rue de Longchamp, Paris ( XVI ème). ( un petite salle est consacrée aux faux en art)T. : 01 56 26 14 03.
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