Le Théâtre du Blog a été créé en 2008 par Edith Rappoport et Philippe du Vignal; depuis, 9.450 articles ont été publiés sur le théâtre, la danse, les arts de la rue, les performances, le cirque, la magie, les livres, revues et les expositions spécialisées, en province et région parisienne, mais aussi à l’étranger…

Philippe du Vignal – Rédacteur en chef

Critique dramatique, il a été aussi responsable de la rubrique: Théâtre aux Chroniques de l’Art Vivant dirigées par Jean Clair puis à artpress dont Catherine Millet était la rédactrice en chef. Il a participé plusieurs années aux Nuits magnétiques d’Alain Veinstein à France-Culture et au quotidien La Croix. Il a longtemps dirigé l’Ecole du Théâtre National de Chaillot dirigé par Jérôme Savary, puis par Ariel Goldenberg. Il y enseignait aussi l’histoire du spectacle contemporain. Il a aussi été professeur à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs: département Scénographie et Section Costumes/Vêtement.

Sébastien Bazou

Ancien élève de l’École des Beaux-Arts de Dijon, s’est spécialisé dans l’installation multi-médias. Il a cofondé l’association et le magazine Artefake qui publie des articles sur l’histoire de la magie en Europe et aux Etats-Unis.

Jean Couturier

Critique dramatique et de danse et assistant du rédacteur en chef. Il a obtenu un master et une D.E.A. sous la direction de Robert Abirached à l’Université Paris X-Nanterre. Il a assisté le metteur en scène Philippe Genty pour plusieurs spectacles.

Christine Friedel

Est critique dramatique. D’abord, et notamment à Réforme. Elle a ensuite collaboré aux mises en scène du Théâtre du Campagnol, dirigé par Jean-Claude Penchenat et fait partie du groupe d’experts pour le théâtre à la D.R.A.C.-Île-de-France. Et elle a aussi été la rédactrice de la revue Plaisir(s) éditée par le château de la Roche-Guyon et est l’auteure de La Roche-Guyon, le château invisible.

Elisabeth Naud

Critique de théâtre, enseigne actuellement à l’Université Paris VIII. Elle est docteure en esthétique théâtrale.

Béatrice Picon-Vallin

Directrice de recherches au C.N.R.S., est spécialiste du  Théâtre russe sur lequel elle a publié de nombreux livres. Elle dirige les collections Mettre en scène  à Actes Sud-Papiers, Arts du spectacle aux éditions du C.N.R.S. et aussi Th. XX aux éditions L’Age d’homme.

Nicolas Villodre

a participé entre autres  à la Coopérative des Cinéastes  et a soutenu en 83 une thèse en arts plastiques consacrée à Christian Schad, Man Ray et Laszlo Moholy-Nagy. 

Spécialiste et critique de danse contemporaine, il a été jusqu’en 2013, assistant du directeur de la Cinémathèque de la Danse et a publié de nombreux articles dans La Revue d’esthétique, Pour la Danse, La Cinémathèque Française…

Correspondants :

Gérard Conio

professeur émérite de l’Université de Nancy, est un spécialiste de la civilisation russe et des pays de l’Est.

Nektarios G. Konstantinidis

traducteur et critique de théâtre notamment francophone, à Athènes et en Grèce.

(Tous les documents et archives sont publiés sauf avis contraire des ayants-droit et, dans ce cas, seraient aussitôt retirés).

  • Pauvre Bitos ou le dîner de têtes de Jean Anouilh

     Pauvre Bitos ou le dîner de têtes de Jean Anouilh, mis en scène de Thierry Harcourt

    Les pièces de ce dramaturge et scénariste (1910-1987) ont disparu des théâtres. Et pourtant, surtout celles du début et quelques autres ensuite sont loin d’être négligeables et il a su s’entourer d’acteurs, metteurs en scène et  compositeurs remarquables… A vingt-six ans, il écrit Le Voyageur sans bagage auquel Louis Jouvet s’intéresse mais qu’il ne monte finalement pas. Georges Pitoëff, lui, crée la pièce et la joue avec sa femme Ludmilla: 190 représentations! Jean Anouilh ne niera jamais sa dette à son ami Roger Vitrac et s’est inspiré, quand il écrit une comédie, Ardèle ou la Marguerite, de sa  remarquable pièce Victor ou les Enfants au pouvoir créée par Antonin Artaud en 1927.

    Jean Anouilh écrira aussi une autre bonne comédie: Le Rendez-vous de Senlis, créée au théâtre de l’Atelier par André Barsacq qui montera aussi Léocadia : chacune avec 170 représentations. Puis il y eut Eurydice en 41 et Antigone en 44, toujours au théâtre de l’Atelier et toujours mises en scène par André Barsacq. Puis, il écrit des  pièces qu’il nomme «brillantes» avec un recours au théâtre dans le théâtre, maintenant devenu un procédé comme La Répétition ou l’Amour puni,  Colombe.
    Et d’autres, celles-là nommées « historiques » comme L’Alouette (1953) avec le personnage de Jeanne d’Arc ou Becket ou l’honneur de Dieu (1959) avec celui de Thomas Becket, mise en scène de Roland Piétri et lui-même, avec Daniel Ivernel et Bruno Crémer. Un triomphe…

    Roméo et Jeannette est mise en scène par André Barsacq et y débute le jeune Michel Bouquet qui deviendra l’acteur-fétiche de Jean Anouilh mais aussi avec, excusez du peu:  Jean Vilar, Suzanne Flon et Maria Casarès! Là encore avec 160 représentations au compteur. L’auteur a été aussi metteur en scène au premier Centre National Dramatique, celui de Colmar inauguré en 47… avec Les Folies amoureuses de Jean-François Regnard  et Le Misanthrope de Molière. En 57, il écrit et mettra en scène avec succès Ornifle ou le Courant d’air inspirée de Don Juan, avec Louis de Funès: 198 fois représentations! Presque deux ans à l’affiche, avec reprises, tournées et créations en Angleterre et aux États-Unis. Une pièce entrée en 71 au répertoire de la Comédie-Française. On aura connu des carrières d’auteur moins réussies…

    Et en 54, au théâtre Montparnasse-Gaston Baty, encore mise en scène par Roland Piétri et  Jean Anouilh avec Michel Bouquet, Pierre Mondy et Bruno Cremer, ce fut Pauvre Bitos ou le Dîner de têtes. Dans une petite ville de la province française non nommée, un dîner de bourgeois en province, (des hommes bien sûr, et seulement deux femmes, les invités vaguement déguisés avec perruques blanches, en Danton, Saint-Just, Mirabeau, Desmoulins mais aussi Marie-Antoinette. Robespierre, lui, est joué par un ancien camarade de classe issu d’une faille pauvre (comme le Bordelais Jean Anouilh) mais qui glanait tous les premiers prix. Devenu ensuite substitut du Procureur de la République, il n’avait pas fait de cadeaux après la guerre aux collaborateurs, ou présumés tels… Bref, il y a de la rancune et de la vengeance dans l’air. Les bourgeois cherchent, en le rendant ivre, à amener Bitos à dire-alors qu’il ne boit jamais-ce qu’il pense de l’ordre public pour l’humilier et le détruire, .
    Jean Anouilh ici règle ses comptes et dénonce les excès de la Terreur révolutionnaire mais surtout ceux qui, après-guerre, l’accusaient d’avoir collaboré. Là encore, grand succès public avec 308 représentations. Mais certains y ont vu  un pamphlet contre la Résistance à cause de certaines tirades, assez ambigües. En fait, il était une sorte d’anarchiste de droite, se tenant à l’écart des honneurs, refusant d’entrer à l’Académie Française… Un homme, par ailleurs cultivé et fin connaisseur du théâtre contemporain mais loin d’être bienveillant et chaleureux…Alors qu’en 70, encore jeune critique nous lui demandions très poliment une interview, la réponse fut cinglante: «Monsieur, vous saurez que je déteste l’avion, la télévision et les interviews.» A peine le temps de lui dire qu’au moins, c’était clair, il était déjà parti…Bon vent et nous ne l’avons jamais revu.

    Thierry Harcourt qui avait déjà monté Léocadia et Le Bal des Voleurs, s’attaque à cette longue pièce qu’il a, heureusement, bien élaguée. Sur le plateau nu, juste une grande table nappée de blanc avec flûtes à champagne, cloches en inox, chaises et fauteuils, et une petite table roulante chargée de whisky et apéros. Les invités, en queue-de-pie noir ont le visage maquillé et les perruques blanches de Saint-Just, Mirabeau, Danton, Camille Desmoulins. Marie-Antoinette est en longue robe de soirée, Lucile Desmoulins, elle, en robe rouge décolletée… Bitos, le dernier arrivé (Maxime d’Aboville) est lui, vraiment costumé en Robespierre. Plus petit que les autres, il a quelque chose d’un peu ridicule et on voit tout de suite que ses anciens amis le méprisent. Et à un moement exaspéré, il veut quitter le dîner.

    Puis, dans un gros souffle de fumigènes (une fois de plus et sans commentaires!) et avec projecteurs éblouissants : changement de décor…  Nous sommes grâce à une belle toile peinte en fond de scène, à la Révolution française, pendant la Terreur. Un parallèle avec l’épuration vers 1946 qui a été souvent l’occasion de virulents règlements de comptes et auxquels a participé Bitos, à l’image de Robespierre.
    Ses anciens copains se moquent de ses origines prolétaires: sa mère lavait le linge des riches, comme on le lui rappellera gentiment. Même s’il a été brillant élève, il est resté un paria. Mais, grâce à un travail obstiné,  devenu substitut du procureur de La République et après la Libération, il fait condamner à mort un milicien et obtient la peine maximum contre un malfrat dont le père était un collaborateur. Et ses anciens camarades qui, eux, savent parler haut et fort, le lui reprocheront. Il faudrait selon eux, tuer les pauvres, c’est à dire les faibles qui voudraient bien un morceau du pouvoir, mais  inutiles quand il faut construire une république. 

    Jean Anouilh joue habilement d’une langue souvent facile-à base de sarcasmes et mots d’auteur, genre boulevard comique-parfois misogynes mais efficaces, du moins à l’époque, même si cela ne vole pas bien haut: «On trouve toujours un général pour refuser une grâce. » Claire allusion à de Gaulle refusant de l’accorder à Robert Brasillach, le collabo qui sera fusillé… Mais qui sait encore qui était cet écrivain très antisémite et fascisant?Alors que Jean Anouilh et entre autres, Jean Paulhan, Paul Valéry, Albert Camus, Colette, François Mauriac, Paul Claudel et Jean-Louis Barrault avaient signé une pétition en sa faveur. Ou encore: «Les femmes ont toujours pitié des blessures qu’elles n’ont pas faites elles-mêmes.» «Si les hommes se donnaient pour oublier le mal qu’ils se donnent pour se souvenir, je suis certain que le monde serait depuis longtemps en paix.» « Il est très difficile de s’élever au dessus de certains médiocres et de conserver leur estime.» Entre Marivaux et Labiche… mais beaucoup moins convaincant.

    Thierry Harcourt a réduit cette pièce (à l’origine de trois heures!) à quatre-vingt minutes… qui sont encore longuettes, vu le peu de matière. Les acteurs bien dirigés font le boulot, les actrices, elles, ont peu de texte et font presque de la figuration intelligente. Mais les personnages masculins sont aussi seulement esquissés et on ne voit pas bien l’intérêt de monter un texte assez faible, où pas une scène n’accroche vraiment l’attention.
    A sa création, cette pièce bavarde attirait quand même le public, grâce à un parallèle entre la Terreur et une image de l’épuration après guerre encore assez récente (dix ans seulement !) pour frapper les esprits: toutes les familles ou presque, au moins dans les villes françaises, étaient concernées! Jean Anouilh avait osé évoquer cet épisode peu glorieux (mais tabou) de notre Histoire, avec ce qu’il avait pu engendrer de malheurs,vengeances familiales ou sociales…

     

    © Bernard Richebe
    © Bernard Richebe

    Mais maintenant?  Les dialogues sont loin d’être inoubliables.  Reste comme souvent, quelques belles images surtout au début, mais ce Pauvre Bitos est bien… pauvre, et il n’y avait aucun jeune dans la salle pour assister à ce théâtre-dîner de têtes assez poussiéreux. Bertrand Poirot-Delpech, l’excellent critique du Monde écrivait lucidement quand la pièce fut reprise en 67: «Le succès allait au pamphlet de circonstance, plus qu’à l’œuvre de théâtre. Les spectateurs réagissaient essentiellement aux sarcasmes contre l’épuration de 1945, comme d’autres ont fait un sort par la suite, aux férocités du Vicaire et des Paravents. Jean Anouilh l’avait d’ailleurs cherché. Sa vengeance apparaît d’autant mieux, que les années l’ont refroidie. Il a écrit la pièce, c’est l’évidence, comme on règle rageusement un compte. » Bien analysé : tout est dit.
    A voir ce Pauvre Bitos? A titre exotique peut-être, et/ou pour les acteurs! Mais ce spectacle n’a rien d’attirant et nous sommes restés sur notre faim. Mieux vaut voir en vidéo 1789 et 1790 mise en scène d’Ariane Mnouchkine. Ces spectacle, plus de cinquante ans parès leurs créations, n’ont pas pris une ride; ou relire La Mort de Danton de Georg Büchner.
    Tiens, une série de coïncidences assez drôles dans le temps et dans l’espace: il y a juste un siècle Jean Anouilh était élève au lycée Chaptal… situé en face du Théâtre Hébertot où on joue ce Pauvre Bitos ! Et il y rencontra le futur acteur et metteur en scène Jean-Louis Barrault.  Comme disait Macron avec sa fameuse gaffe, il suffit de traverser la rue du trouver du travail… Même cent après!

    Philippe du Vignal

    Théâtre Hébertot, 78 bis boulevard des Batignolles, Paris (XVII ème). T. : 01 42 93 13 04.

  • Mon Amour de Nathalie Bitan, mise en scène de Didier Ruiz

    Mon Amour  de Nathalie Bitan, mise en scène de Didier Ruiz

    Cet artiste  n’hésite pas à passer d’un univers esthétique, à un autre: un théâtre au sens classique avec une pièce et des acteurs professionnels, ou un spectacle construit sans texte à partir d’un thème avec, juste « la parole accompagnée » et intime de témoins ou intervenants, sans comédien de métier. Comme Une longue peine (2016) sur l’incarcération, avec d’anciens condamnés à une lourde peine; Trans (mes enllà) (2018) sur la question des personnes transgenres. Ou encore avec  Que faut-il dire aux hommes?  il y a quatre ans à propos de la Foi. (voir Le Théâtre du Blog). «Avec une parole en direct, à partir d’un matériau brut de réponses données à des questions en face à face, dit-il, je les invite à redonner ces réponses  devant les autres, puis dernière étape, les dire en public, sans passer par l’écrit, en faisant à chaque fois, l’effort de répondre, comme la première fois. Les mots changent, pas l’intention. ».

    Avec ce spectacle et en regard de ses dernières mises en scène, mémorables, Didier Ruiz nous propose là, un théâtre de fiction. La pièce de Nathalie Bitan, sa complice de longue date, traite de deux questions délicates et essentielles qui touchent l’humanité entière: la mort et l’amour. La première de ce spectacle a eu lieu à la Scène nationale de Châteauvallon-Liberté en mai dernier. Dans cette création, le metteur en scène a souhaité réunir trois matériaux : la fiction dramatique, la parole documentaire et pour la fin, un chœur: une assemblée de gens âgés pour «nous demander de ne pas les oublier, pour nous dire qu’ils nous attendent.» Ces composants mettent en lumière, sans ornement et de façon la plus directe possible : L’amour et la mort, questions inséparables et existentielles.

    c. Vincent Bérenger

    De simples rideaux blancs accrochés à des portiques forment un espace quadrillé à l’image d’un marché en plein air. En fonction de la situation et au rythme de leur fermeture/ouverture, prend forme un lieu, comme celui d’une chambre d’hôpital avec pour seul élément, un lit. Un jeu de lumières traverse la scène où domine l’obscurité. Dans ce cadre sans âme, vont prendre corps, en flash-back, des moments de vie passés, ou autres instants angoissants, oniriques 

    Mon amour © Vincent Berenger

    ou comiques (plus rares). Souvenirs, cauchemars, fantasmes sont rythmés par les visites quotidiennes auprès de la malade, du mari, et de leur fille. Malgré la situation, leur fils restera absent. Les dialogues et une sobre mise en scène comme la scénographie expriment l’urgence, et l’angoisse humaine d’une famille désemparée qui essaye de maitriser son comportement devant un être cher aux portes de la mort.

    22repet Mon Amour Didier Ruiz ©Nicolas Martinez Châteauvallon-LibertéDidier Ruiz, ses acteurs Isabel Juanpera : la femme, Marcel Bozonnet : le mari et Cécile Leterme : leur fille, sont d’une vérité extraordinaire et les intervenants parfaits et si justes dans leur témoignage en tant qu’ »experts » de la mort : un médecin, un psychologue, et un philosophe. Les intervenants n’interviennent pas tous à chaque représentation, mais chacun seul à l’une ou l’autre des représentations de la tournée. Le metteur en scène n’a pas manqué de démarquer les deux différents espaces dramatiques – celui de la fiction et celui du documentaire-témoignage – en faisant venir sur scène les « experts » dans un cadre scénographique, et une atmosphère différents de celui de la fiction et identifié :

                                                                                                               Mon amour © Nicolas Martinez

    « C’est un écho, nous dit Didier Ruiz, une illustration ou un contrepoint entre deux scènes de la fiction ».  Ce qui permet de donner au public, à l’écoute de deux univers de langage distincts, une souplesse et un complément plein d’esprit à l’histoire dramatique.  Ce croisement de la parole théâtrale dans la construction du spectacle, avec une dramaturgie fondée à la fois sur une fiction et sur une parole documentaire, retiennent dans un silence monacal, l’attention du public. La mise en scène évoque sans pathos l’amour profond entre ceux qui vont être séparés à jamais.

    Les personnages et intervenants, souvent éclairés par une douche de lumière diaphane, les dialogues aux propos banals en apparence mais qui en disent long sur notre impossibilité face à l’inéluctable, imposent une ambiance neutre. Cependant, cette neutralité a sa subtilité : elle renforce notre état si démuni face à la mort et souvent chaotique sous l’emprise de l’amour. Mais celle-ci est à double tranchant en fonction de du ressenti du spectateur. Si l’expérience et la présence de la mort sont ici exprimées avec pudeur et sensibilité certes, cette réserve risque d’amoindrir, plus ou moins, le jaillissement de l’émotion. La question de l’émotion, point incontournable au théâtre et l’art en général, est ici posée. Le manque dans la pièce de toute forme de transcendance en est sans doute la cause. Comment faire naître l’émotion sans la part du mystère qui entoure l’amour comme la mort?   

    En ces temps agités et violents,  et dans nos sociétés occidentales consuméristes, et leur désir d’une éternelle jeunesse, une confusion morale sur  l’existence prend le pas.  Mon Amour avec un puissant engagement éthique et artistique, témoigne d’une urgence sociale et humaine, et nous rappelle la fragilité et la beauté précieuse de l’existence…

    Elisabeth Naud


    Ce spectacle a été joué du 7 au 11 février à la MC 93 de Seine-Saint-Denis, 9, boulevard Lénine, Bobigny.

    Scène nationale, Agora-Robert Desnos, Evry (Essonne) les 28 et 29 mars. 

     

  • La Zone d’intérêt, un film de Jonathan Glazer

    La Zone d’intérêt, un film de Jonathan Glazer

     Rudolf Höss a-t-il jamais éprouvé le moindre sentiment de culpabilité ? Il fut pendu à Auschwitz sur les lieux où il avait fait exterminer plus d’un million d’êtres humains qui y avaient vécu dans des conditions atroces. Il se cacha sous une fausse identité en 1945 mais fut dénoncé par sa femme, menacée d’être envoyée en Sibérie avec ses enfants. Livré aux autorités polonaises et exécuté, le 16 avril 1947, près du crématorium et de la maison qu’il avait occupée avec sa famille durant toutes les années où il avait dirigé le camp. A son procès devant le Tribunal suprême de Pologne, il ne mesura jamais l’insondable horreur des destructions provoquées et s’exprima comme si le sens moral ordinaire lui faisait défaut, remarqueront les observateurs.

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    Il justifia ses actes par la nécessité d’obéir aux ordres d’Heinrich Himmler dont il dépendait. Il estima le nombre des victimes assassinées à Auschwitz à près de trois millions, chiffre qui sera par la suite contredit. Les psychiatres américains qui l’interrogeront au Tribunal de Nuremberg, comme Leon Goldensohn, décriront un homme normal, soumis à l’autorité et à l’idéologie nazie. Quand le psychologue Gustave Gilbert veut connaître comment il a procédé à l’extermination des déportés, Rudolf Höss lui expose d’une voix apathique la façon dont ils ont été gazés. La pensée de refuser les ordres d’Henrich Himmler ne lui est jamais venue, dira-t-il. Gustave Gilbert conclut que Rudolf Höss donne l’impression générale d’un homme normal mais avec une « apathie de schizophrène »: ce qui ne signifie pas grand-chose. Rien chez lui n’évoque une pathologie psychiatrique.

    Dans La Zone d’intérêt, Rudolf Höss n’a de sentiments que pour sa jument et sa famille. Il vient raconter le soir à ses enfants des contes pour les aider à s’endormir. Le film met en scène un conte emblématique : Hans et Gretel, des frères Grimm (analogue à notre Petit Poucet), et terrorisant: une sorcière met des enfants dans un four  avant de les dévorer. A la fin, c’est la sorcière qui y sera précipitée dans le four. Chez les frères Grimm, les enfants sont sauvés… Mais ceux déportés à Auschwitz ont été gazés, et leur corps brûlés.
    Toute notre génération fut terrorisée en découvrant en 1956,  Nuit et brouillard le film d’Alain Resnais  où on peut voir des gardes mobiles français séparer à coup de crosse les enfants, de leur mère pour les jeter dans des wagons plombés. La censure supprima à l’époque ce passage. Notre culpabilité fut immense et aucun conte des Grimm ne nous permit par la suite de dormir tranquille.

    Ici, à la fin, deux moments incroyables semblent venir s’opposer à la froideur glacée du Commandant et de son épouse, Hedwig. Une pensée folle saisit Rudolf Höss lors de son voyage à Berlin : l’idée subite de gazer tous les nazis avec lesquels il se trouve. Est-il devenu une simple machine à tuer? Un pur automate de l’extermination? L’automate serait alors une autre expression pour signifier la « banalité du mal » décrite par Hannah Arendt dans Eichmann à Jérusalem. On ne tue pas des hommes, mais des pièces, des «stücke », matériaux déshumanisés, pour se conformer aux ordres reçus. Rudolf Höss semble, dans le film, avoir pris un chemin inverse en retournant la machine à exterminer contre ses concepteurs. Dans le conte des frères Grimm, la sorcière finit dans le four, et non les enfants qui pourtant, ont dévoré la maison en pain d’épice, expression de leur avidité et de leur destructivité orale.

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    Rudof Höss s’est-il senti coupable ? Un long vomissement traduit à la fin du film ce que son corps ressent mais que sa psyché ne peut ni mentaliser ni symboliser. On peut, certes, parler ici « de clivage du moi »,  dissociation de la personne, fonctionnements mentaux différents, celui d’un Jekyll voisinant Hyde, et celui d’un Höss, bon père de famille, et d’un Höss monstrueux. Dans l’Abrégé de psychanalyse (1938), écrit peu avant sa mort, Freud revient sur le clivage, c’est à dire ces attitudes contradictoires pouvant persister côte à côte, sans s’influencer et évoquant une psychose.
    Longtemps considéré comme une opération transitoire et réversible, le clivage lui apparait désormais comme pouvant représenter une atteinte grave et durable du moi. Cette notion, à la fois structurale et développementale, renvoie tout aussi bien à la grande pathologie, qu’à des fonctionnements normaux. Le clivage s’organise à partir du «déni » que le sujet oppose à une réalité insupportable qu’il ne veut pas voir.  Rudolf Höss est sans doute clivé mais ne dénie rien et assume tous ses crimes. Lui manque le sentiment d’humanité et l’accès à la reconnaissance d’autrui. Il n’éprouve aucun sentiment envers la souffrance des autres, aucune identification, aucune compassion, aucun «concern»,. Et il ne ressent aucune culpabilité face à ses actes.

    L’«unthoughtfullness» : non-pensée ou incapacité de penser, employée par Hannah Arendt, apparait ici encore plus essentielle. Derrière la non-pensée d’un Eichmann ou d’un Höss, se profile la pensée folle, la pensée perverse, des idéologies  prêtes-à-penser, ou plutôt des prêts à la non-pensée, qui enferment les sujets dans la haine radicale de l’autre et qui viennent écraser toute capacité de réflexion ou prise de conscience. « Hier ist kein warum » (Ici, il n’y a pas de pourquoi), répondait à Auschwitz, un nazi à Primo Levi. Ici, on ne pense pas !

    Gardons notre pensée éveillée face aux idéologies, face aux totalitarismes, avant qu’un immense vomissement ne nous saisisse à notre tour, devant les images qui clôturent le film de Jonathan Glazer: les fours crématoires et les amas de chaussures qui nous rappellent la montagne des corps… Les images monstrueuses de tous ces êtres humains détruits par la folie des hommes, qui hantent et hanteront toujours notre mémoire.

     Jean-François Rabain