Le Théâtre du Blog a été créé en 2008 par Edith Rappoport et Philippe du Vignal; depuis, 9.450 articles ont été publiés sur le théâtre, la danse, les arts de la rue, les performances, le cirque, la magie, les livres, revues et les expositions spécialisées, en province et région parisienne, mais aussi à l’étranger…

Philippe du Vignal – Rédacteur en chef

Critique dramatique, il a été aussi responsable de la rubrique: Théâtre aux Chroniques de l’Art Vivant dirigées par Jean Clair puis à artpress dont Catherine Millet était la rédactrice en chef. Il a participé plusieurs années aux Nuits magnétiques d’Alain Veinstein à France-Culture et au quotidien La Croix. Il a longtemps dirigé l’Ecole du Théâtre National de Chaillot dirigé par Jérôme Savary, puis par Ariel Goldenberg. Il y enseignait aussi l’histoire du spectacle contemporain. Il a aussi été professeur à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs: département Scénographie et Section Costumes/Vêtement.

Sébastien Bazou

Ancien élève de l’École des Beaux-Arts de Dijon, s’est spécialisé dans l’installation multi-médias. Il a cofondé l’association et le magazine Artefake qui publie des articles sur l’histoire de la magie en Europe et aux Etats-Unis.

Jean Couturier

Critique dramatique et de danse et assistant du rédacteur en chef. Il a obtenu un master et une D.E.A. sous la direction de Robert Abirached à l’Université Paris X-Nanterre. Il a assisté le metteur en scène Philippe Genty pour plusieurs spectacles.

Christine Friedel

Est critique dramatique. D’abord, et notamment à Réforme. Elle a ensuite collaboré aux mises en scène du Théâtre du Campagnol, dirigé par Jean-Claude Penchenat et fait partie du groupe d’experts pour le théâtre à la D.R.A.C.-Île-de-France. Et elle a aussi été la rédactrice de la revue Plaisir(s) éditée par le château de la Roche-Guyon et est l’auteure de La Roche-Guyon, le château invisible.

Elisabeth Naud

Critique de théâtre, enseigne actuellement à l’Université Paris VIII. Elle est docteure en esthétique théâtrale.

Béatrice Picon-Vallin

Directrice de recherches au C.N.R.S., est spécialiste du  Théâtre russe sur lequel elle a publié de nombreux livres. Elle dirige les collections Mettre en scène  à Actes Sud-Papiers, Arts du spectacle aux éditions du C.N.R.S. et aussi Th. XX aux éditions L’Age d’homme.

Nicolas Villodre

a participé entre autres  à la Coopérative des Cinéastes  et a soutenu en 83 une thèse en arts plastiques consacrée à Christian Schad, Man Ray et Laszlo Moholy-Nagy. 

Spécialiste et critique de danse contemporaine, il a été jusqu’en 2013, assistant du directeur de la Cinémathèque de la Danse et a publié de nombreux articles dans La Revue d’esthétique, Pour la Danse, La Cinémathèque Française…

Correspondants :

Gérard Conio

professeur émérite de l’Université de Nancy, est un spécialiste de la civilisation russe et des pays de l’Est.

Nektarios G. Konstantinidis

traducteur et critique de théâtre notamment francophone, à Athènes et en Grèce.

(Tous les documents et archives sont publiés sauf avis contraire des ayants-droit et, dans ce cas, seraient aussitôt retirés).

  • ‘après Bérénice de Racine, conception mise en scène de Romeo Castellucci

    Bérénice d’après Bérénice de Racine, conception et mise en scène de Romeo Castellucci

    Nous sommes arrivés avec un peu de retard mais on nous a gentiment laissé entrer par le haut de cette grande salle totalement rénovée… Une expérience, puisqu’on est vraiment loin de ce plateau sous-éclairé, ce qui augmente encore la notion d’étrangeté. Tout le monde attendait cette réalisation du maître italien plusieurs fois venu au Théâtre de la Ville (voir Le Théâtre du Blog).
    Il faut toujours bien lire les titres! Le metteur en scène, honnêtement, annonce la couleur: d’après Bérénice de Racine et avertit:  » Sur la scène, comme une étoile fixe, Isabelle Huppert incarne Bérénice, la particulière et ontologique solitude du personnage théâtral et de la figure humaine. Il n’y aura sur scène que deux autres acteurs qui joueront Titus et Antiochus, et plusieurs sénateurs romains. Toutes leurs répliques seront incompréhensibles et recouvertes par la voix de Bérénice. Les éléments sonores du spectacle -tous, perçus ou inouïs- sont produits par la voix d’Isabelle Hupper et élaborés par l’artiste Scott Gibbons. » Bon, mais il y a un sérieux bémol: comment incarner Bérénice, en l’absence de Titus et d’Antiochus?

    Dans le texte original écrit par  Jean Racine et créé en 1670 , d’après l’historien Suétone: « Titus, qui aimait passionnément Bérénice, et qui même, à ce qu’on croyait, lui avait promis de l’épouser, la renvoya de Rome, malgré lui et malgré elle, dès les premiers jours de son empire. »
    Cette reine de Judée aime Titus qui va succéder à son père, le roi Vespasien. Titus, du moins le croit-il, aime Bérénice qu’aime aussi Antiochus, son ami. Mais Bérénice n’aime pas Antiochus e
    t la loi romaine interdit à Titus d’épouser une reine étrangère : »Rome, par une loi qui ne se peut changer, N’admet avec son sang aucun sang étranger.  »
    Tout est alors mis en place pour une vraie tragédie. Titus choisira Rome et le pouvoir royal: « Je sens bien que sans vous, je ne saurais plus vivre, Que mon cœur de moi-même, est prêt à s’éloigner. Mais il ne s’agit plus de vivre, il faut régner. » Il y aura bien des larmes versées mais aucun sang.
    Les célèbres personnages de ce triangle amoureux, une fois leur amour dévasté, s’en iront chacun de leur côté. Clap de fin pour cette tragédie en cinq actes et 1.506 alexandrins… souvent mise en scène. Entre autres, et remarquablement, en 66
    par Roger Planchon avec Samy Frey et Francine Bergé en 66 et par Klaus Michael Grüber, avec Ludmila Mikaël et Richard Fontana en 84, ensuite par  Jean-Louis Martinelli avec Marie-Sophie Ferdane et Patrick Catalifo en 2006. 

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    Romeo Castellucci a gardé le seul texte de Bérénice qu’il fait interpréter par Isabelle Huppert. Titus (Cheikh Kébé) et Antiochus, son confident (Giovanni Manzo) ont disparu, sauf à un seul moment où on les verra muets dans une sorte de lent et court ballet. Les confidents de Titus, Paulin, Arcace, celui d’Antiochus, et Phénice, la suivante de Bérénice sont eux absents.
    Quand Romeo Castellucci fait joujou avec Racine, cela donne quoi? Rien d’intéressant et nous vous conseillons de pas y aller voir. Ou alors, pour une expérience inédite… Nous avons raté les neuf premières minutes mais très vite l’hémorragie de spectateurs a commencé pour ne plus s’arrêter… Sans doute lassés de ne rien voir: lumières raffinées mais sépulcrales+ fumigènes à gogo+ rideau de tulle qu’on enlèvera juste à la fin. Bref, Romeo Castellucci a tout fait pour que, même aux premiers rangs, on ne voit pas grand chose. Alors, imaginez ce que cela peut être au vingt-cinquième rang! et, comme si cela ne suffisait pas, il a aussi voulu qu’on ne comprenne rien au texte proféré, voire souvent crié au micro.  Sans doute dans une optique de déconstruction/reconstruction qui laisse perplexe.

    Quant au travail sur la diction des alexandrins confiée à Bernard Pautrat, il a sans doute fait ce qu’il a pu mais Isabelle Huppert rame et cela doit être le moindre des soucis de Romeo Castellucci, puisque, de toute façon, il veut qu’on ne comprenne rien… Quelques bribes nous parviennent dans ce qui reste une sorte de performance d’actrice, face à neuf cent personnes… Même les fameux: « Dans un mois Dans un an comment souffrirons-nous Seigneur » sont mal dits et incompréhensibles! Le micro H.F. comme la voix refaite  (un vieux truc usé) n’arrangent rien comme d’habitude… Pas plus que ces effets d’écho très faciles…
    Le groupe de khâgneux devant nous avait vite décroché et dormait paisiblement ! Qui peut en effet comprendre même quelques minutes de cette bouillie sonore, surlignée par une  musique de Scott Gibbons avec percussions électroniques.
    De temps à autre, on aperçoit quelque vers projetés en fond de scène mais, à cette distance et dans cette obscurité, impossible de les lire. Bref, Romeo Castellucci qu’on aura connu plus inspiré, fait joujou avec le texte de Racine et utilise sans état d’âme tous les stéréotypes et clichés du théâtre contemporain. Y compris l’introduction pléonastique d’éléments incongrus comme une statue de chien, un radiateur blanc (pour réchauffer la pauvre amoureuse de la froideur de son Titus? )  une machine à laver dont elle sort un grand drap (pour signifier la fin de leur relation?). Tout cela ne vole pas très haut.

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    Romeo Castellucci a aussi aligné une douzaine de jeunes gens torse nu qui ensuite, se dénuderont complètement. Bref, de la provoc- gadget à vingt centimes d’euros, que plus un jeune metteur en scène n’oserait se permettre !
    Et le ridicule ne tue pas… Quand il ose dire que son actrice est (sic) «la synecdoque de l’art théâtral mondial». (…) « Paradoxalement, l’inactualité de sa langue, de la rhétorique classique et de la théologie en général le rendent absolument contemporain, en écho à nos propres contradictions et impossibilités! Et je pense résolument que nous pouvons toucher au contemporain par le biais de l’inactualité. (sic) En se situant hors du temps, nous pouvons mieux voir notre époque de dysfonctionnements. Il faut s’écarter de la voie pour en voir le chemin. En cela, Racine appartient au futur, du fait de son combat avec le langage: il y a un abîme caché, en-deçà du langage. Tout est dit pour être caché. »  (…) Et encore mieux: « Isabelle est l’actrice définitive. Pour une pièce définitive. Il faut une actrice radicale comme Isabelle pour aborder l’un des textes les plus radicaux de l’histoire occidentale. La radicalité, au sens propre du terme, que je n’ai pas peur d’utiliser, est un point d’entrée dans la pièce. Avec Isabelle Huppert, feu central du théâtre, pour incarner Bérénice, l’enjeu est d’exprimer avec elle l’hardcore du théâtre. »  (sic) … « Le travail à faire avec les voix est donc crucial. »
    Comprenne qui pourra à ce bavardage prétentieux et répétitif… Relisez Molière, monsieur Castellucci, il avait déjà tout dit avec une ironie cinglante dans Les Précieuses ridicules: «Apprenez, sotte, à vous énoncer moins vulgairement. Dites: « Voilà un nécessaire qui demande si vous êtes en commodité d’être visibles. »

    Isabelle Huppert a du mal à imposer ce fantôme de Bérénice et semble bien seule sur ce grand plateau. Impossible pour elle de ne pas voir les désertions par dizaines, ce qui est toujours difficile à vivre pour une interprète. Elle fait face courageusement, mais qu’est-elle allé faire dans cette galère? Sinon avoir le plaisir d’avoir un grand plateau et un texte magnifique pour elle toute seule? Les applaudissements ont été mollassons -de nombreux spectateurs sont aussitôt sortis-et d’autres ont hué très fortement ce spectacle: rarissime dans le théâtre contemporain!
    Cette création a des semblants d’avant-garde, mais est en fait aussi prétentieuse que poussiéreuse et ne passe ici strictement aucune émotion. Cela fait encore plus chic et choc! Il y ici, comme parfois au théâtre, un malentendu: qu’est venu voir le public? D’abord la vedette, mais sans doute pas en priorité Bérénice. Mais tant pis, il n’auront eu ni Bérénice ni Isabelle Huppert… A les écouter à la sortie, ils ne s’attendaient tout de même pas à ne rien comprendre à un texte. Quelle tristesse !

    L’équation posée par Romeo Castellucci est aussi radicalement fausse et son projet fait plouf! Emmanuel Demarcy-Mota pourra dire tout ce qu’il veut, mais ce genre de plaisanterie risque de détourner les jeunes… et les moins jeunes, de son Théâtre de la Ville, voire du théâtre en général. Pourquoi devant nous, pas un seul d’une vingtaine d’étudiants, n’a applaudi? Il y a de quoi se poser des questions… Certains, avec une belle acuité, nous ont demandé à la sortie « si c’était fait exprès, et pourquoi, le metteur en scène a voulu qu’on ne comprenne rien à ces alexandrins et pourquoi aussi  Isabelle Huppert crie si souvent au micro? »  Bien vu, mais que leur répondre? Que c’est un choix de mise en scène? La réponse aurait été un peu courte.

    Bref, pas grand chose à sauver de ce désastre annoncé et dont la réalisation a dû coûter bonbon?  Peut-être les costumes d’Iris Van Herpen, genre robe longue de reine, puis une autre ample en coton triste. Et, à la fin, un magnifique lever de rideaux noirs plissés. Mais vient-on ici pour voir quelques costumes, et des effets appartenant plus à une « performance » où il y aurait de l’argent…Les musées et centres d’art contemporain sont faits pour cela. Pas une scène, et surtout celle qui a accueilli tant de beaux spectacles dont ceux de Pina Bausch…
    On sort de là en colère contre le mauvais coup porté à ce texte magnifique et au théâtre actuel… Et Isabelle Huppert n’aura rien gagné dans cette mauvaise action. Ce qui aurait pu être un travail expérimental mais seulement visible par les professionnels, les élèves-comédiens et les critiques, n’a en rien sa place dans ce grand théâtre populaire. 


    Philippe du Vignal

    Jusqu’au 28 mars, Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, place du Châtelet, Paris (IV ème).  Puis à Milan, Genève, Luxembourg, Anvers, Clermont-Ferrand, Rennes…

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  •  »Elsa Granat

    Nora, Nora, Nora! de l’influence des épouses sur les chefs-d’œuvre, d’après Henrik Ibsen, texte et mise en scène d’Elsa Granat 


    L’an passé, Aurore Fattier mit en scène Hedda et Sylvain Maurice vient de créer Petit Eyolf dont nous vous parlerons. En ce moment, le grand dramaturge norvégien a la cote.  En 1879, lucide et précurseur, très en avance sur son temps  il avait fait dans Une Maison de poupée, un diagnostic sans appel du mariage, en particulier quant au rôle et la place que tiennent les femmes dans une société fermée, soumises à leur mari… Un patriarcat qui ne dit pas vraiment son nom….
    Aujourd’hui, Mi-Tout ne dirait pas mieux: «Une femme ne peut pas être elle-même dans la société contemporaine, c’est une société d’hommes, avec des lois écrites par les hommes, dont les conseillers et les juges évaluent le comportement féminin à partir d’un point de vue masculin. »

     Maison de poupée, créée en France il y a déjà cent trente ans.. et qu’avait si finement monté Thomas Ostermeier (voir Le Théâtre du Blog), est une pièce devenue culte dans le théâtre contemporain. Et elle a fait l’objet de nombreuses mises scène dont celles en 2009 de Stéphane Braunschweig avec Chloé Réjon, et, l’année suivante par Jean-Louis Martinelli, avec Marina Foïs. Jamais par une metteuse en scène. Après 68, le personnage de Nora est revendiqué par les féministes et  Elfriede Jelinek écrit en 77, Ce qui arriva après que Nora eut quitté son mari ou les soutiens des sociétés, avec une relecture critique d’Henrik Ibsen.

    © Ch. Raynaud de Lage
    © Ch. Raynaud de Lage

     Ici, le texte a été aussi corrigé de façon aussi virulente, que féministe par Elsa Granat. Dans la pièce d’Henrik Ibsen, Nora, la jolie et gentille épouse, va découvrir qu’elle a été prise au piège des trois K symboliques de la morale allemande: Enfants, Cuisine, Eglise- qui devaient sévir aussi dans les pays nordiques. Et elle finira par quitter son mari et  leurs trois enfants.
    Nora et Torvald Helmer, un directeur de banque, sont mariés depuis huit ans. Apparemment, tout va bien et leur vie est un long fleuve tranquille… comme dit faussement la Bible. Nora, toujours gaie, attentionnée envers les siens, gère au mieux sa maison et est appréciée de tous, par leur médecin et grand ami Rank, amoureux en secret d’elle et qui va mourir.
    Mais le ver est déjà dans le fruit!

    Thorvald l’appelle son «alouette » ou son «petit écureuil». Vous avez dit: besoin de domination? Même pas. Helmer n’est pas méchant mais croit naïvement qu’il a avec elle un rapport normal pour son époque entre mari et femme…
    Mais Rank révèle à Nora que Thorvald est gravement malade et que le seul moyen de le guérir, est de l’emmener se reposer en Italie.. Oui, mais Nora n’en a pas les moyens et fait un faux en écriture pour obtenir cet argent. Inconsciente de la gravité de cet acte illégal… Un certain Krogstad, ancien amoureux de Christine, une amie de Nora, est un employé de Thorvald qui veut le licencier. Il prête l’argent nécessaire à Nora mais menace de tout révéler, si elle n’intervient pas auprès de son mari pour qu’il garde son emploi. Elle est prête à tout pour qu’Helmer ne sache pas ce qu’elle a fait… Trop tard! Krogstad dans une lettre, expliquera la situation à Thorvald. Le banquier, très en colère contre Nora-pour lui, la Loi est la Loi- et n’admet pas qu’elle ait pu faire cela, même par amour pour lui.

    Krogstad renoncera à porter plainte et pardonnera à sa femme. Donc tout devrait rentrer dans l’ordre mais ce prêt dissimulé aura été, une sorte de révélateur pour son mari et Nora. Elle réalise qu’elle a eu la première conversation sérieuse avec lui et enfonce le clou : son père, dit-elle, la traitait lui aussi comme une poupée.. Nora quittera donc mari et enfants, pour n’être plus jamais cette poupée et mieux assumer sa vie. Un possible retour à la maison? La pièce finit sur une note positive : la jeune femme impose une condition: «que leur vie en commun puisse devenir un vrai mariage». Mais croit-elle vraiment que cela soit possible? Lou Andreas-Salomé l’avait bien vu: «Nous quittons ainsi Nora au moment de son entrée dans l’inconnu et le lointain de la vie (…) Rien encore ne lui dit, si elle trouvera le chemin à travers cette obscurité, si elle atteindra son but. »

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    ©xPh. du Vignal  Gare entre Bergen et Oslo

    Dans la scénographie très réussie  de  Suzanne Barbaud, cela commence un peu facilement mais c’est assez drôle.  Sur une grande bâche de protection pour pour gros travaux arrive une cuvette de w.c. revue: socle de statue… Où le grand auteur au beau collier de barbe, va debout être statufié à coups de peinture blanche par des  femmes, en combinaison tout aussi blanche, que la neige très épaisse de son pays (il préféra vivre à Rome la plus grande partie de sa vie mais c’est est une autre histoire…)

    Traduction probable: rappelons avant de commencer, que le patriarcat est bien mort et que nous allons vous faire aussi revivre une Nora vivant en 2024.  Les enfants de Nora, maintenant adultes, viennent dans sa maison de retraite, demander des comptes à la vieille dame. Une question, jamais résolue, les taraude. Pourquoi leur mère est-elle partie de la maison, en les laissant à leur père. Qu’a-t-elle fait de sa vie ? Nora ne répondra pas…

    Ici les trois jeunes frères et sœur d’aujourd’hui évoquent le quotidien et la véritable identité de cette Nora d’il y déjà plus d’un siècle. Elsa Granat écrit bien et garde toujours une distance par rapport au texte original. Et elle sait casser sans arrêt la dramaturgie d’origine et l’illusion théâtrale. Tout en gardant une richesse et une vérité permanente. Et chose étonnante, tous les personnages comme ces trois Nora sont toujours crédibles, même dans une intrigue aussi finement… malmenée.

    © Ch. Raynaud de Lage
    © Ch. Raynaud de Lage

    A un rythme qui ne faiblit jamais, malgré un déménagement de meubles trop fréquent… Mais quelle intelligence, quelle dramaturgie efficace, quelle précision dans la mise en scène! On oubliera ces foutus et si laids micros H.F. qui affublent certains des interprètes et dont ne voit pas l’utilité dans cette petite salle. Mais on retrouve ici ce qui faisait tout la force et le charme du King Lear Syndrome d’Elsa Granat (voir Le Théâtre du Blog)..
    Un spectacle à voir absolument et il faut espérer qu’il soit repris malgré une distribution un peu lourde. Elsa Granat, ses jeunes interprètes et Gisèle Antheaume comme Victoria Chabran formidables, le méritent. En plus, à la Cartoucherie, il y a le chant de ses oiseaux, donc allez voir cet ovni, plus que bienvenu par les temps qui courent… Loin des misérables mais très chères créations, comme un spectacle pourtant joué par une vedette mais qui fait fuir le public…

    Philippe du Vignal


    Jusqu’au 31 mars au Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de manœuvre. Métro : Château de Vincennes+ navette gratuite. T.
    : 01 43 28 36 36.

     

  • Festival des langues françaises à Rouen : sixième édition

    Festival des langues françaises à Rouen : sixième édition

    Le Centre Dramatique National de Normandie-Rouen a en charge trois théâtres dans  cette métropole: le Théâtre des Deux-Rives au centre ville, le Théâtre de la Foudre à l’architecture contemporain au Petit-Quevilly et l’Espace Marc Sangnier à Mont-Saint-Aignan, dans le quartier étudiant.
    Camille Trouvé et Brice Berthoud de la compagnie Les Anges au plafond, aux manettes depuis 2020, veulent prolonger ce festival par des événements hors-les-murs et des actions dans les quartiers. Venus de la marionnette, ils défendent un théâtre transdisciplinaire et ont récemment créé
    L’Oiseau de Prométhée (voir Le Théâtre du Blog.)

    Cette nouvelle cuvée du festival organisé par Ronan Chéneau, auteur permanent au C.D.N. présente sur cinq jours des autrices et auteurs de la Francophonie. Après une courte préparation, des acteurs, professionnels ou des amateurs lisent des textes encore frais En espérant sensibiliser le public aux écritures contemporaines et inciter les compagnies et metteurs en scène présents ici à les mettre en scène.

    C’est gratuit et à un public curieux et venu en nombre, il est spécifié que ce sont:  «des étapes de travail sur des textes déjà écrits, ou en cours de finalisation». Il faut donc en tenir compte à la réception de ces mises en espace.
    Malgré quelques mises en voix approximatives, nous avons apprécié la diversité des textes: ainsi, la nouvelle pièce du Camerounais
    Edouard Elvis Bvouma. Et À cœur ouvert de son compatriote Eric Delphin Kwégoué, prix Radio France Internationale 2023, qui sera aussi à découvrir le 25 mars aux Nouvelles Zébrures des Francophonies à Limoges.

     

    Petit Guide illustré pour illustre grand guide d’Edouard Elvis Bvouma, mise en espace de Sara Amrous

    Le Grand Guide qui règne sur la principauté de Guidée, a convoqué l’auteur d’un ouvrage dédié à Sa Guidance. Ensemble, ils vont éplucher le texte et le commenter. On goûte à la fois la situation et l’écriture fondée sur des jeux de langage virtuoses. Comment va s’en sortir l’auteur mis sur la sellette par le féroce tyran: à travers le pays, le général Sinik traque tout lecteur de ce livre, désormais interdit et voué à l’autodafé ?
    « La chaîne du livre est brisée.
    Tous ceux qui ont pris part, de près ou de loin à la production et la diffusion de ce livre, sont enchaînés ou brisés, se vante le général. (…) Et les relecteurs et autres correcteurs du livre ont été correctement corrigés.», L’écrivain lui aussi risque le bûcher. « On commence par brûler les livres, on finit par les personnes. » annonçait déjà Érasme (1469-1536),

     Face à la verve bon enfant de Jacques Bonnaffé, grand défendeur des écritures contemporaines, Eytan Bracha, élève-comédien au Conservatoire de Rouen, a du répondant. Il a la fragilité du personnage qui se présente humblement devant le tyran mais possède un sens aigu de la réplique. Il déjoue les pièges tendus par le Grand Guide et sa feinte naïveté masque une roublardise à la mesure de l’humour d’Edouard Elvis Bvouma.

    Les dessins à double sens agrémentant le livre tout comme les conseils donnés, en dix chapitres, au Grand Guide,  sont passés au crible. Pour sauver sa peau, l’écrivain lui fait croire que, grâce à son livre il pourra asseoir son autorité, assurer sa longévité et anticiper sur les mauvaises intentions des « potentiels-peut-être-futurs-princes ». Et le dirigeant, aussi bête que méchant, ne sait plus sur quel pied danser mais, en même temps, n’hésite pas à mettre le rouleau compresseur en marche pour que cet ouvrage ne donne pas des idées à son peuple…

     Librement inspiré du Prince de Machiavel et de la fraîcheur enfantine du Petit Prince de Saint-Exupéry, ce Petit Guide illustré pour illustre grand guide épingle les dictateurs. On reconnaîtra ici plusieurs autocrates et leurs méthodes: censure, corruption, arrestations… Les acteurs s’emparent de ce texte à la dialectique implacable et à la langue savoureuse, avec une grande finesse et des jeux de mots à la Raymond Devos. .
    Par le biais de cette satire, Edouard Elvis Bvouma traite de l’engagement de l’écrivain, de la portée d’une œuvre et de son influence sur les générations futures.
    On aimerait que les metteurs en scène assez frileux quand il s’agit de monter des textes africains contemporains, fassent voyager son théâtre au-delà des cercles habituels du réseau francophone.

    Mireille Davidovici

    Spectacle vu le 13 mars au Théâtre des Deux-Rives,48 rue Louis Ricard, Rouen (Seine-Maritime).

    Le festival des langues françaises se poursuit jusqu’au 16 mars T. : 02 35 70 22 82.