Le Théâtre du Blog a été créé en 2008 par Edith Rappoport et Philippe du Vignal; depuis, 9.450 articles ont été publiés sur le théâtre, la danse, les arts de la rue, les performances, le cirque, la magie, les livres, revues et les expositions spécialisées, en province et région parisienne, mais aussi à l’étranger…
Philippe du Vignal – Rédacteur en chef
Critique dramatique, il a été aussi responsable de la rubrique: Théâtre aux Chroniques de l’Art Vivant dirigées par Jean Clair puis à artpress dont Catherine Millet était la rédactrice en chef. Il a participé plusieurs années aux Nuits magnétiques d’Alain Veinstein à France-Culture et au quotidien La Croix. Il a longtemps dirigé l’Ecole du Théâtre National de Chaillot dirigé par Jérôme Savary, puis par Ariel Goldenberg. Il y enseignait aussi l’histoire du spectacle contemporain. Il a aussi été professeur à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs: département Scénographie et Section Costumes/Vêtement.
Sébastien Bazou
Ancien élève de l’École des Beaux-Arts de Dijon, s’est spécialisé dans l’installation multi-médias. Il a cofondé l’association et le magazine Artefake qui publie des articles sur l’histoire de la magie en Europe et aux Etats-Unis.
Jean Couturier
Critique dramatique et de danse et assistant du rédacteur en chef. Il a obtenu un master et une D.E.A. sous la direction de Robert Abirached à l’Université Paris X-Nanterre. Il a assisté le metteur en scène Philippe Genty pour plusieurs spectacles.
Christine Friedel
Est critique dramatique. D’abord, et notamment à Réforme. Elle a ensuite collaboré aux mises en scène du Théâtre du Campagnol, dirigé par Jean-Claude Penchenat et fait partie du groupe d’experts pour le théâtre à la D.R.A.C.-Île-de-France. Et elle a aussi été la rédactrice de la revue Plaisir(s) éditée par le château de la Roche-Guyon et est l’auteure de La Roche-Guyon, le château invisible.
Elisabeth Naud
Critique de théâtre, enseigne actuellement à l’Université Paris VIII. Elle est docteure en esthétique théâtrale.
Béatrice Picon-Vallin
Directrice de recherches au C.N.R.S., est spécialiste du Théâtre russe sur lequel elle a publié de nombreux livres. Elle dirige les collections Mettre en scène à Actes Sud-Papiers, Arts du spectacle aux éditions du C.N.R.S. et aussi Th. XX aux éditions L’Age d’homme.
Nicolas Villodre
a participé entre autres à la Coopérative des Cinéastes et a soutenu en 83 une thèse en arts plastiques consacrée à Christian Schad, Man Ray et Laszlo Moholy-Nagy.
Spécialiste et critique de danse contemporaine, il a été jusqu’en 2013, assistant du directeur de la Cinémathèque de la Danse et a publié de nombreux articles dans La Revue d’esthétique, Pour la Danse, La Cinémathèque Française…
Correspondants :
Gérard Conio
professeur émérite de l’Université de Nancy, est un spécialiste de la civilisation russe et des pays de l’Est.
Nektarios G. Konstantinidis
traducteur et critique de théâtre notamment francophone, à Athènes et en Grèce.
(Tous les documents et archives sont publiés sauf avis contraire des ayants-droit et, dans ce cas, seraient aussitôt retirés).
Entrée des artistes, texte et mise en scène d’Ahmed Madani
Après Face à leur destin (Illumination(s), F(l)ammes, Incandescences où les jeunes des quartiers « sensibles », parlaient de leur vie (voir Théâtre du blog), l’auteur-metteur en scène a réalisé le spectacle de la dernière promotion de l’école des Teinturiers à Lausanne. Cet établissement privé a baissé le rideau l’an passé.
À partir de la question : «Pourquoi voulez-vous faire du théâtre ? », Ahmed Madani a écrit un spectacle choral avec des jeunes qui, au-delà des histoires individuelles, s’interrogent sur les voies d’accès à l’art. Dolo Andaloro, Aurélien Batondor, Jeanne Matthey, Rita Moreira, Côme Veber, Igaëlle Venegas et Lisa Wallinger jouent leurs propres rôles. La joyeuse troupe investit le plateau et s’adresse hardiment au public, avant de s’égayer sur l’air d’Hôtel California des Eagles. «À treize ans, c’est, dit Côme, la bande originale de ma vie. » Il envisageait, en entrant à l’école, un prestigieux parcours d’acteur conforme à « ’esprit de conquête de la classe dominante» dont il fait partie: la famille est pour beaucoup la scène fondamentale où nait ce désir de théâtre.
Devenir artiste est le moyen pour Rita, d’accéder à une culture absente chez ses parents. Pour Ygaëlle, de libérer à travers ceux des autres, les mots enfermés dans son corps boulimique. Pour Jeanne, réaliser le rêve de sa mère: être actrice. Et pour Dolo, échapper à l’emprise de l’Ogre, un père incestueux… Lisa, elle, crache sa haine: elle n’en peut plus d’être «une petite fille suisse parfaite », dans un monde soigné et raffiné. Le théâtre l’autorise à dire : merde.
De petites révoltes, en grandes douleurs, chacun a ses raisons majeures d’être acteur et c’est quelqufois une question de vie ou de mort. Mais, sitôt l’apprentissage, cela ne va pas sans peine… Un chœur rebelle dénonçant avec humour, un professeur sadique et harceleur, « les fantasmes de domination des metteurs en scène sur les actrices », les mains baladeuses et viols dans les théâtres. Et les filles entonnent Martyre de la Cause, une chanson de Mathilde. Ce portait de groupe parfaitement orchestré où alternent monologues et scènes collectives, chants et chorégraphies, raconte aussi une génération, un pays (la Suisse) et les rapports complexes que toute personne entretient avec l’art. Au-delà d’un exercice d’école, chaque jeune est mis en valeur et sa personnalité se révèle.
Ahmed Madani, dans le manifeste Nous sommes vous, envisage son art comme un haut-parleur pour « faire entendre les points de vue des jeunes sur des problématiques sociétales» . « Nos pays, dit-il, sont en complète mutation avec l’arrivée de crises économiques, politiques, écologiques, sanitaires, identitaires, religieuses, migratoires, idéologiques… Les jeunes subissent une violence radicale et cela les interroge sur le sens de leur vie.
« Nous sommes vous est une immersion dans leur quotidien, en créant des rapports où l’intime ne cesse d’interpeller le politique. La mise en scène de ces parcours individuels dans une élévation poétique et symbolique, mais aussi restauratrice de leur dignité, est l’enjeu principal de notre recherche. » Nous en suivrons volontiers les prochaines étapes.
Mireille Davidovici
Spectacle vu en avant-première, le 11 juin au Théâtre de Sartrouville, place Jacques Brel, Sartrouville (Yvelines).
Festival off d’Avignon, du 29 juin au 21 juillet à 11h, Théâtre des Halles.
J’ai des doutes, textes de Raymond Devos, musique d’Antoine Sahler, mise en scène et interprétation de François Morel
Sur la scène, juste un piano à queue noir et un autre droit et blanc. François Morel, en costume noir, chemise blanche et nœud papillon, à côté de son pianiste Romain Lemire, habillé comme lui, fait les présentations, avant de jouer ce spectacle créé il y a cinq ans mais en parfait état de marche: «Raymond Devos, Mesdames et Messieurs, est un miracle qui est apparu, singulier sur la scène du music-hall français. Il ne ressemblait à personne. Personne, plus jamais, ne lui ressemblera. C’est comme ça. Il faut se faire une raison. Même si on n’est pas obligé… de se faire une raison. Il est plus opportun en évoquant Devos, de se faire une folie. Un grain de folie capable d’enrayer la mécanique bien huilée de la logique, de la réalité, du quotidien. Ceux qui l’ont vu, s’en souviennent : Raymond Devos fut un phénomène rare. Comme les arcs-en-ciel de feu circulaire, comme les colonnes de lumière, comme les vents d’incendie, comme les nuages lenticulaires, il a surgi, miraculeux et mystérieux, derrière un rideau rouge qui s’ouvrait sur l’imaginaire. On n’avait jamais vu ça ! Et, devant cet homme en apesanteur, on avait le souffle coupé.» Bien vu…
François Morel va nous emmener pendant quatre-vingt dix minutes dans l’univers de Raymond Devos où règnent l’absurde métaphysique, le burlesque, l’utilisation de mots homophones… comme autant de questions sur le langage. Ce grand acteur et mime (1922-2006) fut, dans le sillage de Rabelais, avec ses calembours jouant déjà sur l’homophonie, les accumulations,verbales, situations invraisemblables. Mais l’un de nos plus merveilleux poètes de scène est aussi dans la ligne de Raymond Queneau, Eugène Ionesco, Gherasim Luca… Les francs ont disparu en 2002 donc presque avec lui mais il reste toujours aussi magnifiquement vivant: « Mon pianiste, il se plaint sur tout ! En ce moment, c’est l’essence. « L’essence augmente, l’essence a encore augmenté ! » Oh hé ! Vous y mettez un peu du vôtre, hein ! Au lieu d’acheter des 25 et 30 litres, vous n’avez qu’à faire comme moi, vous n’avez qu’à en prendre pour 100 francs. Moi ça fait des années que j’en prends pour 100 francs, j’ai toujours payé le même prix. Alors il dit : « Oui, mais vous allez de moins en moins loin. »
Toute sa vie, il joua dans ses centaines de sketches avec les mots de la langue française, les plus banals, les plus quotidiens, en les faisant s’entrechoquer grâce à leur ressemblance : sens et essence, dans Le Plaisir des sens avec ses sens interdits.
Il se sert souvent de mots identiques mais en leur donnant leur autre sens, , comme par erreur. Du genre: fugue: “Chaque fois que votre femme fait une fugue, vous en écrivez une.” Marche: « Le fou n’aime pas la marche… – Pourquoi ? – Parce qu’il la rate !” Herbe: »Un jardinier qui sabote une pelouse est un assassin en herbe.”
Ou en les poussant dans les retranchements, jusqu’à rendre la proposition totalement absurde:« Rien, ce n’est pas rien ! La preuve, c’est que l’on peut le soustraire. Exemple : “Une fois rien, c’est rien ; deux fois rien, ce n’est pas beaucoup, mais pour trois fois rien, on peut déjà s’acheter quelque chose, et pour pas cher.” rien moins rien = moins que rien !”
Et Raymond Devos en commet de ces « erreurs », avec feinte naïveté, rigueur absolue… et singulière virtuosité. Certains de ses sketches sont devenus cultes: A Caen les vacances, La Mer démontée, Où courent-ils? . Extraits: « Mais pourquoi courent-ils si vite ? – Pour gagner du temps ! Comme le temps, c’est de l’argent… plus ils courent vite, plus ils en gagnent !”plus ils courent vite, plus ils en gagnent !Je lui dis: -Mais où courent-ils? Il me dit:-À la banque. Le temps de déposer l’argent qu’ils ont gagné sur un compte courant… et ils repartent toujours en courant, en gagner d’autre ! Je lui dis: -Et le reste du temps? Il me dit:-Ils courent faire leurs courses au marché !
« La plupart des gens préfèrent glisser leur peau sous les draps, plutôt que de la risquer sous les drapeaux.
”Si l’on peut trouver moins que rien, c’est que rien vaut déjà quelque chose.” « Actuellement mon immeuble est sans dessus dessous.Tous les locataires de dessous voudraient habiter au-dessus !Tout cela parce que le locataire qui est au-dessus, est allé raconter par en dessous que l’air que l’on respirait à l’étage au-dessus était meilleur que celui que l’on respirait à l’étage au-dessous !Alors le locataire qui est en dessous a tendance à envier celui qui est au-dessus et à mépriser celui qui est en dessous. » Mais Il faudrait tout citer: “C’est pour satisfaire les sens qu’on fait l’amour et c’est pour l’essence qu’on fait la guerre.”
François Morel, diction et gestuelle irréprochable, prend et nous donne un véritable plaisir à savourer toute la poésie de Raymond Devos, malgré un foutu micro H.F qui uniformise sa voix chaude, et il y a de nombreux moments très intenses où triomphent le dérisoire, le non-sens, l’absurde de la vie au quotidien… Bref, la bagarre féroce avec les objets, le temps et l’espace que doit mener ce grand artiste, est perdue d’avance mais impeccablement gagnée au plan théâtral. Avec l’acteur Romain Lemire au piano, François Morel raconte, mais sans jamais l’imiter, les petites et magnifiques histoires de Raymond Devos face à son chien, à la société, à lui-même. Mais le jardinier, le fou comme tous ses personnages, ne sont jamais nommés: ils sont aussi nous-même… Et en hommage à celui qui en joua de nombreux instruments, François Morel est (un petit peu) aussi à la guitare, au mélodica, au piano, à la trompette et à la fin, Romain Lemire, s’empare d’une scie musicale…
Histoire de nous faire entendre la voix de Raymond Devos, les deux complices écoutent avec une grande marionnette conçue, fabriquée et mise en jeu par Johanna Ehlert et Matthieu Siefridt, des extraits oraux du Grand Échiquier, l’émission de Jacques Chancel de 72 à 89. Raymond Devos essaye d’analyser pourquoi ses sketches touchent le public, quel que soit son milieu. Et il nous souvient que notre prof de philo au lycée, le grand Olivier Revault d’Allones, était très admiratif des triturations et jeux sans fin que le très jeune et encore peu connu Raymond Devos commençait à faisait subir aux mots et phrases de la langue française. Allez, une dernière pour la route, quand François Morel et Romain Lemire proposent un rappel… aux spectateurs, puis que finalement, ils ne leur imposent… interprétée par eux, une chanson de Raymond Devos : » Je hais les haies Je hais les haies qui sont des murs. Je hais les haies et les mûriers qui font la haie le long des murs. Je hais les haies qui sont de houx. Je hais les haies qu’elles soient de mûres, qu’elles soient de houx ! Je hais les murs qu’ils soient en dur qu’ils soient en mou ! Je hais les haies qui nous emmurent. Je hais les murs qui sont en nous. »
Le public en totale connivence avec les interprètes, rit souvent et les a applaudi chaleureusement et avec raison. Dommage, il y avait peu de jeunes (toujours et encore le prix des places,de 40 à 52 € au parterre ! Frédéric Biessy faites quelque chose!).
Mais, si vous le pouvez, allez voir ce spectacle, par les temps qui courent, cela vous fera le plus grand bien de rire un peu.
Philippe du Vignal
Jusqu’au 23 juin, La Scala, 23 boulevard de Strasbourg, Paris (X ème). T. : 01 40 03 44 30 Il y a aussi deux autres spectacles de François Morel dans ce même théâtre: Le Dictionnaire amoureux de l’inutile et Tous les Marins sont des chanteurs, spectacles musical (voir Théâtre du Blog)
Il se souvient encore des boîtes de magie quand il avait huit ans, et quand ses parents étaient couchés, il travaillait en secret pour faire disparaître un petit cube en mousse dans un foulard. Il a toujours été attiré par le mystère et a commencé par lire Comment les agents secrets codaient des messages. Et il a inventé des techniques, lu aussi les livres de Franz-Anton Mesmer sur l’hypnose. Il dit aussi s’être intéressé à la mémoire de l’eau, aux projections astrales… Enfant, il voulait créer des choses avec ses dix doigts et vers 1980, il réalisait des films en «stop motion» avec ses jouetset s’intéressait beaucoup à l’art « de faire croire » au cinéma et à tout ce qui était lié au trucage vidéo.
Puis, à treize ans, il a rencontré celui qui, selon lui, était un véritable artiste qui pouvait faire des tours et réaliser des disparitions… Un ami de ses parents était passionné de magie et Calix ne l’a pas quitté, jusqu’à ce qu’il veuille bien lui montrer la disparition de la pièce, une sorte de «faux dépôt ». Il lui a dit que, s’il voulait connaître d’autres techniques, il fallait déjà travailler cette séquence. Mais Calix lui a montré qu’en une semaine, il avait été meilleur que lui, et alors cet ami lui a alors montré quelques autres techniques. Puis un jour, il lui a donné le catalogue d’une boutique. Et avec une loupe, Calix a alors découvert un monde infini: le petit bonhomme timide, renfermé sur lui-même, a rencontré cet art…
«Après deux ans à me renseigner, collecter, m’entraîner, j’ai croisé la route de Claude Gilson, qui a créé le club de Nevers et qui sera à jamais dans mon cœur et Benoît Rosemont, à qui je serai toujours reconnaissant. Ils m’ont fait entrer dans ce club et cela a été important pour m’épanouir et apprendre avec un objectif mensuel. Ils ont été aussi d’un grand soutien pour un adolescent essayant de trouver sa voie. Les associations et leurs bénévoles sont vraiment indispensables à notre société. Mes mentors organisaient chaque année un gala de scène où, à l’entracte, le close-up avait sa part et où j’ai pu montrer mon travail.
Quels souvenirs! Une veste trop grande, une technique mal maîtrisée à cause du stress, un texte oublié, un voile devant les yeux… Mais cette adrénaline m’a fait continuer et aimer le close-up. Ce contact direct avec l’humain, cet échange sans filtre et le retour du public m’ont beaucoup plus attiré que la scène où on réalise le même numéro, qu’il y ait du public,ou pas. Où le centre d’attention est le magicien, et non un échange entre plateau et salle.
Les magiciens qui l’ont inspiré et qui lui ont permis de commencer ont été Claude Gilson, Benoit Rosemont et Marc Anthéor pour le côté prestation. Puis il a rencontré des pros à Clermont-Ferrand où il préparait une licence de chimie, comme Maverick, Orio. Ils lui ont appris le métier et il a pu les voir en action. «Ma vision a changé mon approche et mes capacités aussi. J’ai rencontré Cédric et bien évidemment Max, le célèbre magicien et vendeur en boutique. Il gérait aussi une pizzeria à Nevers… vite devenue le lieu de rencontre des pros et amateurs éclairés de Clermont-Ferrand. Elle pouvait accueillir cent clients: ils avaient la la chance de voir cinq magiciens et quel plaisir pour nous de tester des choses et de pouvoir ensuite faire des soirées VHS. Max m’a fait avoir un public pour avancer et comprendre le close-up qui ne m’a plus jamais quitté. Je m’intéresse par phases à plusieurs domaines, mais j’avais en horreur les cartes et j’ai travaillé les tours avec les pièces en 2010. Ensuite, j’ai commencé à faire du mentalisme qui m’a donné beaucoup de satisfaction.
La théorie m’intéresse finalement beacuoup: c’est peut-être dû à mon esprit de scientifique et j’applique ce que j’ai appris comme chimiste et chercheur. Pour élaborer un nouveau produit dans le pétrole, le papier, les médicaments, il faut faire une bibliographie pour avoir un état actuel des choses et ensuite « dépelotter » la trouvaille d’une université, ou imaginer de nouvelles voies. Il faut aussi connaître un fonctionnement mécanique ou chimique, pour avancer dans une invention, ou solidifier les méthodes en place.
Même chose en magie: nous devons savoir pourquoi un effet fonctionne et comment le reproduire à chaque fois. A Lyon, je travaille majoritairement en close-up, avec beaucoup d’effets et routines que je note ou teste sur le terrain. Il m’arrive d’en créer pour innover dans le mentalisme et les tours avec pièces ou cartes… Et j’ai créé Fragrance, un outil avec un distributeur caché de parfum. Je souhaitais en effet ajouter une étape olfactive à une routine de PK touch. Et j’ai développé un marqueur indélébile pour déposer facilement une odeur… Pour Lugdunote, même philosophie! J’avais besoin d’augmenter la visibilité de mes routines et j’ai dû imaginer un support pour écrire avec un feutre dans la poche sans la salir, ni salir ma main. »
Il applique aussi cette méthodologie à ses spectacles et souhaite avoir un cahier des charges, comme pour inventer un produit grand public. Et pour un close-up, il y a juste dans une petite valise, micro, musique, guéridon-gain de place, tableau à craie pliant, effets. Il organise des séminaires à Lyon avec un savant mélange de développement personnel et magie, avec un objectif: que les salariés prennent conscience de certaines de leurs capacités et passent à l’action.
En 2012, Calix a aussi avec son ami Chakkan, fondé et animé Magigazine. «Il n’est pas mort, pas complètement, il vit dans nos cœurs… Il est né de l’envie de partager nos folies consuméristes et à l’époque, seuls les Anglais réalisaient des revues de produits et nous avons voulu partager nos expériences d’achat en langue française. Nous étions les premiers et, avec ce magazine vidéo, nous souhaitions partager des interviews, avis sur les produits, discussions entre copains sur les tours, etc. Au début de l’aventure, nous n’avions qu’un appareil-photo pour capter. Il existait encore des caméscopes…
Aujourd’hui, tout est contenu dans ce petit boîtier noir à image changeante. Nous étions aussi néophytes en montage vidéo et son. Et grâce à ce projet, j’ai acquis de nouvelles compétences en montage vidéo, gestion de réseaux sociaux, prise de contacts. Il nous a aussi beaucoup apporté sur le plan humain et j’ai pu avoir des relations avec des commerçants, créateurs et magiciens ignorés…
Malheureusement, offrir ainsi de son temps a une fin. Nous passions trop de temps à lire, décortiquer, monter et gérer ensemble une page Facebook… Mais cela ne remplit pas le frigo: Magigazine est venu au second plan et le manque de temps l’a envoyé au placard. Il n’est pas mort, nous essayons de faire vivre la page et peut-être un jour, arriverons-nous à nous organiser pour le remettre sur pied.
J’aime les rencontres, échanges avec mes amis et en 2021, j’ai décidé, avec Sébastien Lestrade (Handmade Manufacturer) de monter Smart Bastards, un magazine trimestriel, fruit de nos échanges sur whatsapp avec dix amis. Comme le seul objectif était de partager, nous avons diffusé ce magazine seulement pendant une année mais nous sommes fiers des quatre-cents pages d’idées mises à plat.
Je n’assiste pas à de nombreux spectacles de magie mais j’ai vu Buka aux Mandrakes d’Or 97 (tapez :Buka synchronized sur YouTube). Il n’avait qu’une carte, pas de musique ! Un numéro en six minutes de manipulation drôle avec une chanson. J’ai vu aussi In & Of Itself de Derek Del Gaudio… une claque en termes de présentation et effets. Mais aussi à mes débuts, Sylvain Mirouf au studio Gabriel de Michel Drucker et Laurent Piron avec sa boulette de papier magique. »
Mais Calix a horreur des démonstrations techniques si l’objectif n’est pas la magie, comme les manipulations de cartes: «A à 90%, faire apparaitre et disparaitre des cartes ! Oui, et alors ? Pourquoi le faire? Je préfère le mentalisme fondé sur beaucoup de psychologie. J’ai lu de nombreux livres sur la magie de restaurant. The Magic Menu de Jim Sisti (1990-2001), entre autres, m’a vraiment influencé. Et la magie de l’école espagnole m’a retourné le cerveau. Je suis très fan des livres sur Darwin Ortiz et je connais presque par cœur Designing Miracles.» Il incite les débutants à lire cet ouvrage pour saisir les moments forts et faibles de Slydini, rester humble, ralentir pour laisser le temps au spectateur de digérer un numéro, et surtout réfléchir, et trouver ses propres solutions.
« À cause des réseaux sociaux, la magie est devenue plus visuelle et plus rapide (une routine dure moins d’une minute et sans émotion!). Je pense qu’il faut mélanger les deux et ne pas faire seulement de la magie visuelle… Ce que j’apprécie le plus, disparaît, à cause de la facilité à avoir la même information. Notre art est très lié à la culture d’un pays. Il y a une vingtaine d’années, les Français avaient leur façon de faire, les Américains, comme les Anglais ou les Italiens, avaient la leur…Maintenant avec cette facilité d’accès, tout le monde a le même style. Il faut, je crois, garder notre culture française dans notre travail. Les magiciens ne réfléchissent plus autant qu’avant et réalisent les même routines… Nous devons être capables d’imiter pour apprendre, mais, une fois le tour maîtrisé, ajouter du soi dans nos tours.
J’aimerais aussi inciter les débutants à voir un effet vendu dans le commerce, plutôt comme un outil. Vous ne percevrez plus alors l’effet comme le début d’autre chose et cela vous ouvrira d’énormes pistes. Par exemple, je vois beaucoup de gens faire Double Cross: ils achètent ce tour pour l’effet de la croix qui voyage. Il fonctionne, on le sait, depuis très longtemps, avec de la cendre, du rouge à lèvres, etc. Double Cross permet de faire apparaître à l’insu du spectateur, une croix où vous voulez, disparaître une encre, marquer un objet, etc. Penser en termes d’outil est capital.
La Culture est-elle importante dans l’approche de la magie? Oui, et un Asiatique en a une différente de celle d’un Latin, d’un Germanique ou d’un Australien… Elle est liée à l’histoire d’un pays, à sa culture, au monde qui nous entoure. Par exemple, nos humoristes jouent des personnages et avec une autre manière que les Américains, très fans, eux, du stand-up. Je ne suis pas anthropologue mais la Culture française coule dans nos veines. Alors, réfléchissez, creusez votre travail… et faites-vous plaisir. «
Sébastien Bazou
Interview réalisée à Dijon ( Côte-d’Or), le 30 mai.
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