Le Théâtre du Blog a été créé en 2008 par Edith Rappoport et Philippe du Vignal; depuis, 9.450 articles ont été publiés sur le théâtre, la danse, les arts de la rue, les performances, le cirque, la magie, les livres, revues et les expositions spécialisées, en province et région parisienne, mais aussi à l’étranger…

Philippe du Vignal – Rédacteur en chef

Critique dramatique, il a été aussi responsable de la rubrique: Théâtre aux Chroniques de l’Art Vivant dirigées par Jean Clair puis à artpress dont Catherine Millet était la rédactrice en chef. Il a participé plusieurs années aux Nuits magnétiques d’Alain Veinstein à France-Culture et au quotidien La Croix. Il a longtemps dirigé l’Ecole du Théâtre National de Chaillot dirigé par Jérôme Savary, puis par Ariel Goldenberg. Il y enseignait aussi l’histoire du spectacle contemporain. Il a aussi été professeur à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs: département Scénographie et Section Costumes/Vêtement.

Sébastien Bazou

Ancien élève de l’École des Beaux-Arts de Dijon, s’est spécialisé dans l’installation multi-médias. Il a cofondé l’association et le magazine Artefake qui publie des articles sur l’histoire de la magie en Europe et aux Etats-Unis.

Jean Couturier

Critique dramatique et de danse et assistant du rédacteur en chef. Il a obtenu un master et une D.E.A. sous la direction de Robert Abirached à l’Université Paris X-Nanterre. Il a assisté le metteur en scène Philippe Genty pour plusieurs spectacles.

Christine Friedel

Est critique dramatique. D’abord, et notamment à Réforme. Elle a ensuite collaboré aux mises en scène du Théâtre du Campagnol, dirigé par Jean-Claude Penchenat et fait partie du groupe d’experts pour le théâtre à la D.R.A.C.-Île-de-France. Et elle a aussi été la rédactrice de la revue Plaisir(s) éditée par le château de la Roche-Guyon et est l’auteure de La Roche-Guyon, le château invisible.

Elisabeth Naud

Critique de théâtre, enseigne actuellement à l’Université Paris VIII. Elle est docteure en esthétique théâtrale.

Béatrice Picon-Vallin

Directrice de recherches au C.N.R.S., est spécialiste du  Théâtre russe sur lequel elle a publié de nombreux livres. Elle dirige les collections Mettre en scène  à Actes Sud-Papiers, Arts du spectacle aux éditions du C.N.R.S. et aussi Th. XX aux éditions L’Age d’homme.

Nicolas Villodre

a participé entre autres  à la Coopérative des Cinéastes  et a soutenu en 83 une thèse en arts plastiques consacrée à Christian Schad, Man Ray et Laszlo Moholy-Nagy. 

Spécialiste et critique de danse contemporaine, il a été jusqu’en 2013, assistant du directeur de la Cinémathèque de la Danse et a publié de nombreux articles dans La Revue d’esthétique, Pour la Danse, La Cinémathèque Française…

Correspondants :

Gérard Conio

professeur émérite de l’Université de Nancy, est un spécialiste de la civilisation russe et des pays de l’Est.

Nektarios G. Konstantinidis

traducteur et critique de théâtre notamment francophone, à Athènes et en Grèce.

(Tous les documents et archives sont publiés sauf avis contraire des ayants-droit et, dans ce cas, seraient aussitôt retirés).

  •  »Académie des Beaux-Arts

    Les Prix d’Art Explora à l’Académie des Beaux-Arts

    Pour favoriser le partage de la Culture avec le plus grand nombre, cette fondation  veut renouveler le dialogue entre les arts et les publics à l’échelle locale, nationale et internationale. Convaincue que la mobilité et le numérique permettent de repousser les limites de l’imagination, la fondation Art Explora encourage de nouvelles formes d’accès et d’engagement. « Avec les artistes, organisations culturelles et acteurs de terrain, il s’agit pour  Art Explora d’explorer la création contemporaine sous toutes ses formes. » Créée par le mécène Frédéric Jousset, cette fondation réunit de nombreux partenaires et plus de 1.600 bénévoles : « Convaincue que la mobilité et le numérique permettent de repousser les limites de l’imagination. Avec les artistes, les organisations culturelles et les acteurs de terrain, nous explorons la création contemporaine sous toutes ses formes. »
    Le jury de l’édition 2024, était composé de Cora Cohen Azria, professeur à l’Université de Lille,  Tiffany Fukuma, experte culture et coopération internationale, Frédéric Jousset, président d’Art Explora,  Pepa Octavio De Toledo, responsable du programme d’art citoyen à la Fondation Daniel et Nina Carasso,  Hervé Di Rosa, Laurent Petitgirard, compositeur, , Angelin Preljocaj, chorégraphe, danseur, membres de l’Académie des Beaux-arts et  Pierre Thys, directeur général et artistique du Théâtre National Wallonie-Bruxelles.
    Hervé di Rosa est avec François Boisrond, Rémi Blanchard et Robert Combas, un des peintres du mouvement, dit de la figuration libre, empruntant souvent à la B.D. et au pop-art Il a introduit cette séance avec humour et générosité et a dit combien ces prix étant bien dotés financièrement, pouvaient aider avec efficacité des projets innovants, souvent en direction de populations  au statut précaire, voire marginales. Sous la magnifique coupole, a d’abord eu lieu une performance dansée par vingt très jeunes gens.

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     Les prix ont été attribués à: Udruga Skribonauti, Croatie pour Go on with the story: à partir de nouvelles écrites par les détenues du seul centre pénitencier pour femmes de Croatie, écrivains, artistes et musiciens réalisent des court-métrages accessibles au grand public.
    Autre prix décerné à la  Trafó House of Contemporary Arts​, Hongrie avec le Perfowith Studio Alta de Prague. Pour la création d’un bus itinérant destiné à favoriser les rencontres artistiques et faciliter l’accès à l’art contemporain en Hongrie.

    Autre prix décerné au Centre national de la danse​​ (France)  pour 1 km de danse : le projet étant de faire danser le plus grand nombre de personnes sur 1 km, en organisant un événement annuel, en collaboration avec les associations des villes impliquées. Et le Prix du public, a été attribué au Museum of Cycladic art​​​, (Grèce) pour Tell me your story: A digital repository of Cycladic heritage: soit une mobilisation des communautés locales pour créer une plate-forme numérique destinée à préserver le patrimoine culturel immatériel de trois îles: Anafi, Sikinos et Kea. Enfin le Prix spécial du jury a été accordé à Palau Vincles, un programme musical et artistique annuel pour 950 jeunes en situation de vulnérabilité, à Barcelone.
    « La vérité que cherche l’oeuvre d’art, disait le poète Michel Deguy, c’est la vérité universelle de ce qui est singulier » et si des prix comme ceux-ci peuvent y aider, pourquoi pas?  Et l’Académie des Beaux-Arts, en accueillant cette manifestation, y aura contribué… 
     
     Philippe du Vignal 

    La remise des prix a eu lieu le 11 décembre sous la coupole de l’Institut de France, 23 quai Conti, Paris ( VI ème). T. : 01 44 41 43 20.

    Art Explora France : 9 place de la Madeleine, 75 008 Paris et au Royaume-Uni, Somerset House Strand, London WC2R 1LA

  • Livres et revues La Gloire de la bêtise Régression et superficialité dans les arts depuis la fin des années 1980 de Morgan Labar

    Livres et revues

    La Gloire de la bêtise Régression et superficialité dans les arts depuis la fin des années 1980 de Morgan Labar

    Un gros volume (quatre cent pages), issu d’une  thèse de doctorat. Historien et critique d’art,  normalien, diplômé en philosophie et docteur en histoire de l’art (2018), Morgan Labar s’intéresse à la manière dont les catégories esthétiques, canons et discours hégémoniques sont construits au sein des mondes de l’art contemporain. Il a enseigné à l’École du Louvre, dans les départements Arts de l’E.N.S. où il anime avec Daria de Beauvais, le séminaire Autochtonie, hybridité, anthropophagie depuis 2020. Il a été nommé directeur de l’École supérieure d’art d’Avignon il y a trois ans et il est maintenant à la tête de celle de Lyon.

    ©x Morgan Labar et Raphaëlle Mancini administratrice de l'Ecole des Beaux-Arts d'Avignon
    ©x Morgan Labar et Raphaëlle Mancini, administratrice de l’Ecole des Beaux-Arts d’Avignon

    Les relations entre arts plastiques et arts du spectacle ont toujours été fréquentes. Auguste et Louis Lumière dont le père était peintre, empruntent leurs thèmes à Claude Monet, Camille Pissaro: paysage, gares… avec L’Arrivée du train en gare de la Ciotat (1895) ou Les Rochers de la Vierge à Biarritz. Puis les arts plastiques ont, dès les années soixante, influencé les créateurs de théâtre, notamment américains: entre autres, John Vaccaro, Richard Foreman, Meredith Monk, Stuart Sherman, Robert Wilson qui, à ses débuts, s’est inspiré du surréalisme, puis du minimalisme…
    En Europe, Tadeusz Kantor, a été proche du futurisme et du dadaïsme. Lui-même avait été  élève scénographe à l’Académie des Beaux-Arts de Cracovie, et le metteur en scène Roméo Castelluci est, lui, diplômé en scénographie et en peinture de l’École des Beaux-arts à Bologne…
    Et le théâtre a aussi fourni nombre d’éléments au  happening (le premier dès 52,  associait le peintre Robert Rauschenberg, le compositeur John Cage et le danseur Merce Cunningham… Une intervention artistique gratuite devant un public limité. Puis il y aura aussi cette forme hybride qu’est la performance, notamment en Europe, avec le mouvement Fluxus fondé en Allemagne, entre autres par George Maciunas. En France, dans les années soixante George Brecht, Robert Filliou, Serge Oldenbourg, Ben Vautier et son Théâtre total, Gina Pane, Michel Journiac.. réalisèrent nombre de performances. Certaines sont depuis entrées dans les Centres d’art contemporain. En novembre dernier, au Palais de Tokyo, une trentaine d’œuvres ont été ainsi exposées par Pierre Bal-Blanc…

    Morgan Lebar, lui, montre un autre volet de cet échange permanent entre arts plastiques, et arts du spectacle, et comment des artistes se sont inspiré entre autres, du film à grand succès Dumb and Dumber (La Cloche et l’Idiot) des réalisateurs américains Peter et Bobby Farrelly. Leurs protagonistes Harry et Lloyd (sans aucun doute un hommage à Harold Lloyd, le grand acteur/auteur du cinéma muet), privilégient les blagues scatologiques ou idiotes. « L’objet de  cette étude est la gloire de la bêtise, dit Morgan Labar avec des pratiques jusque-là considérées comme infantiles, régressifs et populaires. » Soit pourrait-on dire une bêtise assumée comme telle et hissé au rang de valeur picturale ou sculpturale ou de performance comme chez Mike Kelley, il y a déjà une vingtaine d’années  : « La triade de l’altérité moderne, que représentaient le fou, l’enfant et le primitif, est alors supplantée par la figure de l’adolescent bête. » (…) Le succès de la bêtise compulsive est éclatant. »

    Morgan Labar consacre ainsi plusieurs pages au collectif Présence Panchounette… un groupe d’artistes bordelais qui voulait dynamiter  les postures de l’avant-garde: art minimal, art conceptuel, peinture abstraite des mouvements qui « confortaient le goût bourgeois pour une esthétique de l’épure ». En 72, Présence Panchounette exposa au Studio F 4 à Bordeaux, un puits en pneus, de la toile cirée, des jerrycans à mazout. Et ce collectif s’en était pris au groupe Supports/Surfaces qu’il trouvait bourgeois. Cinq ans plus tard pour leur première exposition à la galerie Éric Fabre à Paris, les membres de Présence Panchounette la couvrirent entièrement de papier peint aux motif op’art. «Ce qui est intolérable dans le vulgaire, disaient-ils, c’est son innocence.» Le F.R.A.C. Midi-Pyrénées l’invitera en 86 à mettre en scène des pièces de sa collection, enter autres, celles de Claude Viallat, Philippe Starck, Hervé Di Rosa,  que Présence Panchounette installera dans du mobilier Knoll. Lesquels artistes protesteront… Mission accomplie pour ce collectif qui avait bien atteint son but et quand, il commencera à être respecté, logique avec lui-même, ferma boutique.

    L’auteur analyse aussi très finement l’œuvre de l’artiste américain Jeff Koons et son incursion dans le domaine du kitsch, un mot qu’il refuse. Il fera entrer la banalité avec des reproductions à l’identique mais souvent avec « un matériau lisse et froid comme l’acier inoxydable, créant un contraste et un sentiment d’étrangeté ». (…) « Les œuvres de Jeff Koons sont bêtes dans leur refus obstiné de distinction. »
    Morgan Labar a raison de  parler d’une question de hiérarchies de valeurs: « Jeff Koons joue donc d’une part le goût prolétarien, d’autre part le travail de l’artisan contre l’art de l’élite culturelle et intellectuelle. (…) Tout en valorisant le goût supposément populaire pour le « bien fait » comme pour le simple et le naïf ». Arriver à brouiller les lignes et à tout faire pour être reconnu: le système a été mis au point par cet artiste qui est aussi un habile homme d’affaires. Quitte à plagier… ce pourquoi, il a été condamné plusieurs fois… mais il a fait fabriquer par des équipes d’ouvriers spécialisés, des œuvres qui sont entrées comme par une porte dérobée, mais avec efficacité, dans les institutions muséales et sur le grand marché de l’art, dans les collections  de riches amateurs..

    Suit un chapitre où Morgan Laban analyse l’idéologie de l’économie capitaliste en matière d’art et l’idéologie et les stratégies contre-productivistes employées par les artistes: l’inefficacité, la revendication de l’échec comme Présence Panchounette avant leur auto-dissolution. L’auteur consacre aussi des pages très intéressantes sur Gelitin, un collectif autrichien moins connu du grand public qui occupe pourtant le devant de la scène depuis une vingtaine d’années avec des œuvres et performances aux thèmes scato-urologiques. Comme le travail de l’artiste belge Wim Delvoye avec Cloaca, présentée en 2000 au musée Mukha d’Anvers. Cette machine à caca reproduit la digestion humaine avec  des aliments introduits qu’on retrouve transformés en excréments à l’autre bout de lachaîne. Mais il s’agit ici non plus de bêtise mais d’une mise en abyme d’un phénomène physiologique.
    Ainsi dans la Chocolate Factory de Mac Carthy qu’on avait pu voir à l’Hôtel de la Monnaie à Paris, une production des Pères Noël et des sapins… et plugs anaux en chocolat. Cette œuvre qui, un temps, fit scandale, était en décalage entre l’esthétique précieuse du lieu, avec lustres, peintures au plafond, vitrines… Une équipe de performeuses, en tenue rouge et perruque blonde, y moulaient les figurines en chocolat. Soit une attaque contre le mode de production capitaliste. On pouvait voir aussi l
    es machines de fabrication et une centrifugeuse, clin d’œil à La Broyeuse de chocolat (1914)  de Marcel Duchamp.

    On ne peut tout citer de ce gros ouvrage qui apporte sa pierre de façon magistrale, à l’histoire de quelques tendances de l’art contemporain le plus récent. Mais il y aussi un chapitre sur François Pinault, richissime industriel et financier, et par ailleurs grand collectionneur, qui racheta le Palazzo Grassi à Venise en 2006 et le fit réhabiliter par l’architecte japonais Tadao Ando et l’année suivante un ancien bâtiment des Douanes vénitiennes, pour les transformer en musées d’art contemporain. Il y a réuni des œuvres du sculpteur américain Carl Andre et Donald Judd, des peintures de Mark Rothko mais aussi de Jeff Koons, Damien Hirst…
    Puis il imagina un nouveau musée dans l’ancienne Bourse de commerce à Paris il y a trois ans. Avec l’ambition, remarque lucidement Morgan Labar, d’imposer sa vision de l’art actuel, en concurrence avec les grandes institutions culturelles. François Pinault  inaugura aussi il y a neuf ans une résidence d’artistes à Lens ( Nord), à proximité du musée du Louvre-Lens. Un exemple sans doute unique dans l’histoire de l’art moderne et contemporain?  Bien que ce ne  soit pas le thème de ce livre, cette aventure personnelle aurait sans doute mérité une analyse plus complète des relations pour le moins ambigües qu’entretiennent les conservateurs de musées et les directeurs de galerie, avec le monde politique français comme européen…

    « Une histoire complète de la bêtise devrait inclure une protohistoire du déballage du refoulé à l’aube des années soixante-dix, écrit Morgan Labar, comme les débuts de Christian Boltanski, quand nous l’avions connu, habitant encore un rez-de-chaussée dans le VII ème arrondissement de Paris, le travail d’Annette Messager brodant des phrases, les sculptures vivantes de Gilbert et George… Des artistes se révoltant d’une façon ou d’une autre contre les spéculations et le marché de l’art. Mais qui tous les trois sont aussi entrés dans l’histoire de l’art contemporain.
    Il faut lire ce livre  important. Parfois touffu, il est bien écrit-ce n’est pas incompatible- et très solidement documenté avec de nombreuses photos et passionnant pour toux ceux qui s’intéressent à la vie artistique actuelle. Morgan Labar souligne qu’en Californie, est né une forme de populisme esthétique légitime avec une effacement entre haute culture (moderniste) et culture commerciale. En France, même si la performance a depuis une trentaine d’années, été le fait d’artistes sortis des Écoles d’art, les pratiques en art de la bêtise, ou du moins, de la bêtise assumée, ne sont plus une évidence et ont perdu leur caractère subversif. Reste à savoir quelle sera la prochaine subversion… 
    L’auteur indique que » l’âge d’or de l’art bête semble toucher à sa fin » et  quatre ans après qu’il ait soutenu sa thèse, « le caractère hégémonique de ces pratiques n’est plus aussi manifeste en 2024 ». Mais en tout cas, ce mouvement et/ou phénomène inédit, avec un succès réel. D’abord au cinéma-très peu dans le domaine du spectacle vivant- mais surtout en peinture, vidéo, sculpture, performance…  Quel que soit son avenir, il a déjà un riche passé et est entré, qu’on le veuille ou non, dans l’histoire de l’art contemporain. Ce que montre avec intelligence et sensibilité, Morgan Labar.

    Philippe du Vignal

    Les Presses du réel. 28 €.

     

  • La Clepsydre de Wojciech Has

    La Clepsydre de Wojciech Has

    Très jeune, le cinéaste polonais (1925-2000) découvre la prose poétique de son compatriote Bruno Schulz (1892-1942) mais n’envisage d’en faire une adaptation, qu’une fois terminé son magnum opus, Le Manuscrit trouvé à Saragosse (1965). Après La Poupée (1968), il présente des scénarios qui sont refusés mais, en 71, Josef Tejchma, un ministre de la Culture plus libéral, voit avec un œil favorable le projet de Wojciech Has et lui donne le feu vert… Ce film obtiendra un budget important, jamais accordé dans le cinéma polonais. La réalisation à Cracovie des décors, très coûteuse, sera plus  longue que prévu. Tourné à partir de 1972, La Clepsydre avait nécessité une longue recherche documentaire à l’étranger pour recréer l’atmosphère des petites villes de Galicie, avec la ferveur hassidique et ses traditions de commerce et d’artisanat dont sont familiers, les lecteurs de Joseph Roth.

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    Principe retenu pour le scénario : un parcours à travers les nouvelles de Bruno Schulz comme Sanatorium pod Klepsydre (1937) titre du recueil éponyme, traduit d’abord : Le Sanatorium sous le signe de la clepsydre, puis  Le Sanatorium au croque-morts. La nouvelle sert de cadre à des scènes tirées d’autres récits : en particulier, Le Printemps, très riche pour tout ce qui concerne l’enfance, Le Livre, ou La Dernière fuite de mon père. Avec des personnages pouvant avoir été rencontrés dans le cycle Les Boutiques de cannelle, paru trois ans plus tôt.
    Le film commence dans un train. Un trentenaire, Josef, rend visite à son vieux père Jakob dans un sanatorium. L’étrange contrôleur aux yeux délavés, une figure de passeur, lui indique où descendre. Josef traverse un cimetière juif pour accéder au sanatorium. Un lieu-délabré, fascinant, où l’on se perd dans les couloirs et les recoins, encombré de plantes vertes couvertes de poussière, de tout un bric-à-brac digne d’un marché aux puces : oiseaux exotiques empaillés, guéridons, bustes de plâtre aux yeux de verre…

    L’endroit est désert, jusqu’à ce que le protagoniste découvre une infirmière gironde, manifestement nue sous son uniforme. Elle le mènera plus tard chez le docteur Gotard (Gott ?), occupé à une opération. En attendant, elle veille à l’application du règlement : « Dormir, il n’y a rien d’autre à faire ici. » Son père, dont il doit partager le lit, est pitoyable comme celui du géniteur de Georg Bendemann, protagoniste du Verdict, une nouvelle de Franz Kafka, (1913). Mais Jakob, lui, reste serein et bienveillant à l’égard de son propre fils. 

    À Josef, inquiet de savoir si son père est mort ou vivant, le docteur Gotard, expose ses méthodes : « Nous retardons le temps d’une certaine durée impossible à déterminer. Cela se ramène à une simple question de relativité ».La science manipule le temps. Josef a, de son côté, un rapport érotique et poétique, au temps. Quasiment, celui d’un voyeur, une énigme explicitée dans le récit où Josef confie, sans détour, avoir commandé un objet chez son fournisseur de pornographie et avoir reçu, à sa surprise, une clepsydre : un télescope qui se transforme en chenille. À travers la lentille, il vise le sanatorium et l’infirmière, de dos, qui se dandine. Elle se retourne et lui sourit.

     

    Dans ce film, l’espace est aussi instable que le temps. Josef a-t-il des souvenirs d’enfance, quand ses parents tenaient un commerce? Ou bien le vieux Jakob, son énergie retrouvée, quitte-t-il le sanatorium en catimini pour vaquer à ses affaires? Il explique à son fils qu’il a acheté une boutique au village.  On le voit fringant, vendant des tissus mités et il y a une foule de chalands. Soudain, l’échoppe se transforme en synagogue où de vieux juifs hassidiques chantent et dansent. Apparaissent des personnages féminins comme Adèle, une serveuse et prostituée occasionnelle, volontiers dévêtue, très entreprenante avec Josef. Dans la digression mexicaine, (justifiée par la malheureuse entreprise de l’archiduc Maximilien, jeté dans un piège par son frère aîné l’Empereur d’Autriche), on aperçoit, on ne sait pourquoi, un éléphant.
    La mère de Josef survient fréquemment  toujours dans son cadre habituel et  se plaint des absences de son mari et reproche à son fils de ne pas « surveiller les commis qui nous volent ».

    Josef regarde à plusieurs reprises par la vitre brisée d’une fenêtre du sanatorium. Il voit deux chiens noirs, pas très rassurants et Rodolphe, un de ses camarades de classe en costume marin. Celui-là même qui lui a transmis, avec sa collection de timbres, la passion des lointains au point d’en faire le prétexte à une incantation magique: Guatemala, Nicaragua, Abracadabra… Comme dans le rêve, le souvenir d’enfance est déplacé: Bianca, la sage petite fille en robe immaculée que Josef apercevait au parc, flanquée de sa gouvernante, telle la Gilberte de Proust, est devenue une jeune femme joyeuse que Rodolphe, toujours garçonnet, accompagne désormais. 

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    L’épisode des mannequins de cire, motif essentiel chez Bruno Schulz qui puise aux mêmes sources qu’Hoffmann et Nicolas Gogol et auquel dans Les Boutiques de cannelle, il consacre quatre nouvelles (ou «traités »). Dans Le Printemps, un cirque présente une spectaculaire galerie de figures de cire. Wojciech Has, lui, filme au sanatorium même, à côté d’horloges, lampes, miroirs, on voit, exposés comme s’ils étaient vivants, les puissants de l’Europe du XIX ème siècle et les personnages emblématiques de la double monarchie, l’assassin de Sissi, François-Josef qui perd un œil, ridicule automate dont les saccades reproduisent sans relâche le salut militaire.
    Nous assistons à une double décadence, à une double décrépitude: celle de la monarchie austro-hongroise et la fin annoncée du monde hassidique. Commence alors l’émigration, Adèle, la plus hardie et la plus entreprenante, s’embarque pour les Etats-Unis. Mais on vient d’apprendre que son bateau a fait naufrage avec tous les passagers.

    A propos de ce film, critiques et commentateurs ont usé et abusé du mot: surréaliste. Est-ce justifié, cinquante ans après sa sortie? Avec son aspect polyphonique, dramatique, populaire et teinté de nostalgie-accompagné d’un bon poids d’absurde et d’érotisme-l’œuvre participe du carnavalesque, ce qui la situe bel et bien dans le monde slave.
    E on peut l’analyser grâce à la psychanalyse : le fantastique y dépasse celui de Bruno Schulz, où les épisodes du texte sont à la fois reliés et indépendants. Chez  Wojciech Has, une logique a-logique triomphe. Le spectateur, médusé, évolue dans 
    La Clepsydre comme dans un rêve ou un cauchemar, le metteur en scène utilisant les mécanismes du rêve selon Sigmund Freud: condensation du matériau, déplacement et remaniement au sens d’un traitement visuel…  Un film à voir  dès que possible.

    Nicole Gabriel

    La Clepsydre ressort le 8 janvier au Reflet Médicis, 3 rue Champollion, Paris (V ème).

     

     

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