Le Théâtre du Blog a été créé en 2008 par Edith Rappoport et Philippe du Vignal; depuis, 9.450 articles ont été publiés sur le théâtre, la danse, les arts de la rue, les performances, le cirque, la magie, les livres, revues et les expositions spécialisées, en province et région parisienne, mais aussi à l’étranger…

Philippe du Vignal – Rédacteur en chef

Critique dramatique, il a été aussi responsable de la rubrique: Théâtre aux Chroniques de l’Art Vivant dirigées par Jean Clair puis à artpress dont Catherine Millet était la rédactrice en chef. Il a participé plusieurs années aux Nuits magnétiques d’Alain Veinstein à France-Culture et au quotidien La Croix. Il a longtemps dirigé l’Ecole du Théâtre National de Chaillot dirigé par Jérôme Savary, puis par Ariel Goldenberg. Il y enseignait aussi l’histoire du spectacle contemporain. Il a aussi été professeur à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs: département Scénographie et Section Costumes/Vêtement.

Sébastien Bazou

Ancien élève de l’École des Beaux-Arts de Dijon, s’est spécialisé dans l’installation multi-médias. Il a cofondé l’association et le magazine Artefake qui publie des articles sur l’histoire de la magie en Europe et aux Etats-Unis.

Jean Couturier

Critique dramatique et de danse et assistant du rédacteur en chef. Il a obtenu un master et une D.E.A. sous la direction de Robert Abirached à l’Université Paris X-Nanterre. Il a assisté le metteur en scène Philippe Genty pour plusieurs spectacles.

Christine Friedel

Est critique dramatique. D’abord, et notamment à Réforme. Elle a ensuite collaboré aux mises en scène du Théâtre du Campagnol, dirigé par Jean-Claude Penchenat et fait partie du groupe d’experts pour le théâtre à la D.R.A.C.-Île-de-France. Et elle a aussi été la rédactrice de la revue Plaisir(s) éditée par le château de la Roche-Guyon et est l’auteure de La Roche-Guyon, le château invisible.

Elisabeth Naud

Critique de théâtre, enseigne actuellement à l’Université Paris VIII. Elle est docteure en esthétique théâtrale.

Béatrice Picon-Vallin

Directrice de recherches au C.N.R.S., est spécialiste du  Théâtre russe sur lequel elle a publié de nombreux livres. Elle dirige les collections Mettre en scène  à Actes Sud-Papiers, Arts du spectacle aux éditions du C.N.R.S. et aussi Th. XX aux éditions L’Age d’homme.

Nicolas Villodre

a participé entre autres  à la Coopérative des Cinéastes  et a soutenu en 83 une thèse en arts plastiques consacrée à Christian Schad, Man Ray et Laszlo Moholy-Nagy. 

Spécialiste et critique de danse contemporaine, il a été jusqu’en 2013, assistant du directeur de la Cinémathèque de la Danse et a publié de nombreux articles dans La Revue d’esthétique, Pour la Danse, La Cinémathèque Française…

Correspondants :

Gérard Conio

professeur émérite de l’Université de Nancy, est un spécialiste de la civilisation russe et des pays de l’Est.

Nektarios G. Konstantinidis

traducteur et critique de théâtre notamment francophone, à Athènes et en Grèce.

(Tous les documents et archives sont publiés sauf avis contraire des ayants-droit et, dans ce cas, seraient aussitôt retirés).

  • Grand-peur et misère du Troisième Reich de Bertolt Brecht, mise en scène de Julie Duclos

    Grand-peur et misère du III ème Reich de Bertolt Brecht, traduction de Pierre Vesperini, mise en scène de Julie Duclos

    Adolf Hitler prit le pouvoir en 33: avec 43,94 % des suffrages, il remporte les élections et devient chancelier. Le grand dramaturge (1898-1956) avec sa femme l’actrice Helene Weigel est très mal vu  et préfère  s’exiler en Finlande, au Danemark, en Suisse puis aux Etats-Unis… Mais entre 35 et 38, il  écrit en collaboration avec  Margarete Steffin, actrice,  écrivaine mais aussi maîtresse de Brecht qui suivit le couple en exil, une chronique de la vie quotidienne dans son pays jusqu’à l’Anschluss qui précède la guerre de quarante. Lieu et date de chaque scène sont précisément indiqués: Berlin, 1933, Augsbourg, 1934, Berlin 1934, Göttingen 1935, Francfort 1935, Essen 1934…

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    A partir de témoignages et coupures de journaux, Bertolt Brecht, lucide sur les événements, montre que ses concitoyens, quelle que soit leur classe sociale, vont être emportés par le Troisième Reich dans cette folie qui appartient désormais à l’Histoire mondiale. Nous nous souvenons de la passion pour ce texte qu’avait un de ses  premiers traducteurs, le Suisse André Steiger  qui nous en parlait quand il avait créé en France La bonne Ame de Se-Tchouan au T.N.P. alors encore à Paris.
    Grand-peur et misère du III ème Reich est une suite de courtes ou longues scènes connue depuis longtemps en France mais peu montée. Helene Weigel en joua neuf à Paris (1938). L’année suivante, Pierre Abraham qui fut ensuite directeur de Chaillot, avant d’être viré par les Allemands, traduit et mit en scène quelques-unes avec les Comédiens d’Anjou. Puis la pièce fut aussi créée à New York en 41 en allemand et en 45 en anglais. Il faudra attendre 56 pour que Roger Planchon la mit en scène à la Comédie de Lyon. Mais si Mère Courage et ses enfants  a souvent été jouée,  Grand’Peur et misère du III ème Reich semble faire peur aux metteurs en scène et la pièce n’a jamais été créée à la Comédie-Francaise, ni à l’Odéon.  Ici, des vingt-cinq scènes de Grand peur et misère du Troisième Reich, Julie Duclos a gardé la moitié.

    Dans un espace vide fermé côté jardin par une grande verrière assez sale d’usine, une grande table nappée de blanc où il y a encore des verres à pied, deux chandeliers,  assiettes et couverts  sales. Deux jeunes filles vont les enlever. Un soldat en uniforme beige, croix gammée rouge vif sur un brassard entre et mange des spaghettis, tout en leur parlant. La tension est visible dans cette scène qui ouvre le spectacle, comme la peur qui s’abat en permanence sur la vie des Allemands, toute classes sociales confondues: juges, bourgeoisie,  médecins, ouvriers… Aux questions des jeunes filles, le soldat, fier d’appartenir à l’armée d’Hitler et de ses belles bottes, répond sèchement:  » Personne ne saura rien de moi.  » 
    Et il y a aussi une belle séquence dans le bureau d’un Juge (remarquable Philippe Duclos, père de la metteuse  en scène), peu à l’aise quand il s’agit de prendre une décision. Bref, la peur a envahi toute la société: des domestiques, aux hauts fonctionnaires et le plus proche voisin est loin d’être fiable…
    Personne n’est épargné et la méfiance envahit même les familles. Un couple croit que leur petit garçon est allé à dénoncer à la Gestapo son père qui a osé critiquer le nouveau régime… Des éleveurs de porc demandent à leurs enfants de faire le guet:  les nazis  pourraient les voir en train de nourrir leur bétail… Et à la fin du spectacle, un  boucher désobéissant qui avait refusé de présenter, faute de vraie  viande, de la fausse pour faire croire  qu’il n’y avait aucune pénurie, sera  retrouvé pendu devant sa boutique  avec, écrit sur son tablier: « J’ai voté Hitler. » Et une jeune femme juive (excellente Rosa-Victoire Boutterin) va faire ses valises et s’en ira à Amsterdam pour que son mari médecin puisse continuer à exercer.

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    L’Histoire bégaie quelquefois et surtout, en ce moment, cette piqûre de rappel  n’est pas un luxe et le public y a été sensible. Et-on l’oublie souvent- Bertolt Brecht a passé en exil le quart de sa vie! Ici il a touché juste: quand la machine à  fasciser commence à fonctionner, rien ne semble  l’arrêter: peur de l’autre, intolérance, suspicion et chantage dans les familles et les entreprises, délation après quelques mots ambigus ou un doute personnel sur un aspect du régime en place, décrets en rafale réduisant les libertés, puis mise en place de camps pour museler les opposants, le tout sur fond de mauvaise nourriture, voire de disette.
    Cela dit, la mise en scène, manque de véritable fil rouge, la distribution est trop inégale, et Julie Duclos aurait pu nous épargner les nombreux déménagements de meubles pour des scènes trop courtes et ces déplacements du décor qui ne font pas sens, comme ces vidéos stéréotypées de personnages filmés de dos, sortant  dans un couloir…  Tout ici est bien propre et le public est content…
    Mais plus grave: rares sont les moments où on sent le climat de violence qui est permanent dans le text Bertolt Brecht.  Ce spectacle, un peu esthétisant avec de belles  images est trop long et malgré quelques scènes intéressantes, finalement décevant. Peut-il progresser?

    Philippe du Vignal

    Jusqu’au 7 févier, Odéon-Théâtre de l’Europe, Place de l’Odéon, Paris ( VI ème). T. : 01 44 85 40 40.

     

  • Impossible sur scène, écriture et mise en scène de Luis de Matos

    Impossible sur scène, écriture et mise en scène de Luis de Matos

    © Ana Dias, Jorge Lopes Luis de Matos producoes
    © Ana Dias, Jorge Lopes Luis de Matos producoes

    Cela se passe aux mythiques Folies-Bergère pour un mois, avec des artistes «de luxe » la plupart primés à la F.I.S.M. En une heure et en solo avec deux à trois numéros. Luis de Matos jouant ici le grand ordonnateur et présentateur. Le rideau est déjà ouvert et on peut voir une grande enseigne lumineuse avec inscrit: Luis de Matos-Impossible sur scène, six écrans LED verticaux, des projecteurs amovibles, des extincteurs et une grand praticable sur roulettes avec un tabouret haut et une chaise. Un leitmotiv marque le début et la fin de chaque partie et cinq danseurs effectuent des figures de breakdance. Ils actionnent les extincteurs vers le praticable et les cinq magiciens apparaissent instantanément!

    Le présentateur montre un grand aquarium plein d’eau et produit un poisson rouge à partir d’une carte à jouer enroulée qu’il place dans un verre à pied. Il saisit ensuite un foulard de la couleur du poisson qu’il va lentement faire disparaitre dans l’aquarium ; les mouvements ondulants du tissu rappelant subtilement la queue du poisson. Après s’être essuyé à une serviette noire, il la met autour des trois parois vitrées de l’aquarium, y jette le poisson du verre et fait mine d’en attraper d’autres en l’air. La serviette est alors retirée et une centaine de poissons rouges apparaissent !

    Le Sud-coréen Yu Hojin présente, en queue-de-pie noir, son numéro de manipulation primé à la FISM 2012 de Blackpool. On y retrouve, accompagnés d’une musique classique au piano, de remarquables effets : comme le foulard blanc se transformant en carte à jouer, ou une carte déchirée qui se reconstitue à vue, une incroyable série de cinq productions d’éventails de cartes colorés… On a souvent loué l’école sud-coréenne pour son esthétisme et sa technique irréprochables mais devenue souvent stéréotypée. Mais Yu Hojin, un de ses plus grands représentants, a, lui, une grâce et une technique exceptionnelles. Luis de Matos tient un cube (qui lui servira pour sa prochaine illusion) et présente l’américain Dan Sperry, avec un classique d’apparitions de colombes façon gothique-métalleux, sur une musique d’enfer avec éclairs tonitruants. Il va produire de nombreuses colombes : technique connue mais présentation originale et choix judicieux comme cette incroyable transformation d’un masque d’oiseau, en colombe. Transformations et apparitions s’enchaîneront dans une séquence impressionnante : plume qui devient foulard, production d’un éventail, d’un couteau, puis d’une colombe. Filet de sang sur le bras se transformant en foulard rouge et production d’une colombe. Le foulard roulé en boule se transforme alors en balle de la même couleur, puis en ballon d’où arrive une colombe qui instantanément devient rouge!Elle disparaît ensuite dans le foulard taché de sang et lancé en l’air. Un autre foulard est transformé en baguette d’où surgit une colomb, qui est ensuite dédoublée. Une fois toutes les colombes mises dans la cage, celle-ci est couverte d’un tissu et disparait dans les airs… Apparaît alors un grand perroquet blanc. Dan Sperrycampe un personnage marginal et introverti ( gestuelle savamment travaillée) avec effets grand-guignolesques macabres et humour sombre.

    Suit l’illusion Origami de Jim Steinmeyer avec sa partenaire Joana Almeida.Il placeun cube (celui du tableau précédent) sur une plateforme à roulettes, muni d’un grand miroir. Le cube s’ouvre comme un papier déplié etJoana Almeida entre dans ce cube qui est reconstitué et où trois sabres vont pénétrer de chaque côté. Des conditions impossibles… mais elle ressort indemne… en ayant aussi changé de costume.Luis de Matos a l’art d’interpréter un classique de la grande illusion, pour en faire un moment de grande poésie. Effets lumineux et projections vidéo magnifient ce numéro avec un jeu graphique et optique en noir et blanc.

     Puis entrée cocasse du Français Norbert Ferré avec une boîte-surprise en forme de prédiction. Démarche de cowboy et nouvelles chaussures pour un numéro de claquettes déroutant. Court mais professionnel, comme il dit. Il présente ensuite son double : un manipulateur, pour une routine de balles durant laquelle il va laisser échapper «accidentellement » une balle-en fait un geste délibéré révélé par la prédiction au début. Son double comique revient avec un chant espagnol. La surprise se dédouble et on retrouve dans la boîte, la paire de chaussures que le magicien, maintenant en chaussettes, portait à son entrée. Peaufinés depuis au moins vingt ans, les personnages de Norbert Ferré sont irrésistibles, et savoureux et hauts en couleur dans leur clownerie, et gracieux dans leur classicisme. Et nous avons toujours le même plaisir à assister à ses performances, même si on les connait par cœur. Il fait partie des rares illusionnistes à présenter le même numéro sur quelques décennies sans jamais lasser… comme le grand Voronin.

     Le Belge Aaron Crowest un personnage à la fois charismatique et énigmatique-aspect mystique, mutisme et regard bleu acier pénétrant- avec des expériences dangereuses pour les spectateurs qu’il fait monter sur scène. Comme La Bougie, un effet de mentalisme, les yeux bandés de cire ou bandelettes, scotch…. Trois personnes désignées tiennent chacune un sac plein de sable, ou une planche, ou encore un ananas sur la tête. Placés à des endroits stratégiques, le mentaliste visualise l’espace et les yeux bandés, va se déplacer tel un ninja, et percera le sac de sable avec un couteau, cassera la planche avec un nunchaku et coupera l’ananas avec un sabre, sans que personne ne soit blessé. Suspense et frissons garantis ! Le maître de cérémonie  présente la superbe illusion Eclipse de Mark Kalin et William Kennedy, avec Joana Almeida, tout habillée en blanc, sur une belle musique et dans une superbe scénographie, entre ombres et faisceaux lumineux tombant des cintres. Elle entre dans la moitié d’une grande structure circulaire séparée en son milieu par une plaque de métal. Des assistants placent un voile opaque devant une des moitiés et l’on voit Joana Almeida en ombre chinoise. Cette moitié pivote de l’autre coté et la partenaire disparait de la première moitié et réapparait dans la seconde en ombre chinoise puis en vrai.

    Dan Sperry revient avec Lifesaver (Saw de Sean Fields), assis en bord de scène. Il mâche puis avale un bonbon rond de type polo avec trou au milieu, puis place un fil dentaire au niveau de sa gorge. On le voit clairement pénétrer dans la chair et d’un coup sec, après des va-et-vient, le bonbon ressort intact sur le fil. Un effet gore mais joyeusement décalé, grâce aux facéties et mimiques de cet artiste. Yu Hojin présente un deuxième numéro Coins of time, un close-up sur table retransmis sur un des écrans verticaux. Des routines classiques de pièces s’enchaînent sur le thème du temps qui passe. D’abord avec l’apparition d’une pièce et la transformation d’une montre à gousset… en pièce. Deux autres apparaissent et placées sous quatre cartes, voyagent une à une sous la même, puis reviennent à leur position initiale. Les quatre se multiplient alors sur la table : vingt au total. Quelques-unes sont alors transformées en cartes, puis la montre-gousset réapparait… pour clore le numéro.

     Puis un tour interactif de Luis de Matos fascine le public. Il sort d’une enveloppe (confiée en début de spectacle) quatre cartes postales où sont représentés quatre sur des cinq magiciens de ce soir. L’un d’eux va alors énumérer une succession de procédures que le public doit suivre à la lettre : déchirer en deux les quatre cartes et les mettre les unes sur les autres, en garder une moitié, puis en mettre un bout dans sa poche pour la révélation finale. Après un échange de morceau avec un autre spectateur, différents mélanges et éliminations, le dernier bout restant en main de chacun correspond parfaitement à l’autre moitié gardée en poche !Une adaptation du tour Before you read any further…How to find your other half créé par Woody Aragon en 2011.

     Après un entracte, les danseurs reviennent sur scène sur la musique générique puis apparaissent cinq magiciens dans des halos de lumière partant du sol pour dévoiler progressivement tout leur corps jusqu’à leur tête. Une superbe trouvaille technique, version contemporaine du célèbre procédé du « théâtre noir ».Luis de Matos revient avec une routine de close-up diffusée sur grand écran avec quatre cartes.Quatre as à dos bleu se retournent, un à un, face en bas, puis à nouveau face en l’air en changeant chacun leur dos de couleur ; en rouge. Pour finir, les as se transforment un à un, en rois à dos bleu ! Ensuite donnés en souvenir aux spectateurs. Très beau moment de manipulation sur le bout des doigts avec le classique Twisting the aces revisité.

    Troisième et dernier numéro de Yu Hojin avecPaper airplanes act, très inspiré de celui de son collègue allemand Nikolai Striebel. Un tabouret haut bien visible et de nombreux avions en papier au sol. Il arrive, tenue décontractée et baskets.sur le tabouret. Il pose un avion qui disparait puis réapparait dans un geste de lancer et le magicien commence à jouer la chanson entraînante As it was d’Harry Style. Plusieurs avions sont ensuite produits, dédoublés et lancés dans les airs. Un papier froissé surgit du tabouret et se transforme en balle blanche pour devenir un bâton où apparait un volant (pour constituer un petit moulin à vent). Le volant prend la forme d’un bateau puis d’un avion. Une feuille écrite se plie toute seule en lévitant et prend la forme d’un avion. Plusieurs autres sont jetés dans les airs et une pluie de confettis surgit. Arrive alors le magnifique tableau final où le magicien commande chaque avion au sol : i les fait arriver dans sa main et les lance alors à l’horizontale dans l’espace où ils s’immobilisent tous pour ensuite, repartir aussitôt en coulisse. Un numéro d’une grande délicatesse minimaliste : Yu Hojin utilise un objet qui nous rappelle notre enfance. Les effets de lévitation sont dans l’air du temps et plusieurs artistes reprennent ce procédé, réactivé et sublimé par la compagnie 14:20 et Étienne Saglio depuis 2010, avec des objets basiques comme des feuilles de papier (Laurent Piron, Artem Shchukin).

     Luis de Matos choisit sept spectateurs dans la salle grâce à un frisbee. Il les dispose en ligne à un endroit précis et confie un jeu de cartes à chacun, mis en éventail pour bien montrer que toutes ses cartes sont différentes. Les sept jeux sont ensuite mélangés par chacun. Et ensuite coupés en deux et une moitié est éclairée au hasard.Une fois la moitié restante mélangée face en bas, au stop du magicien, les spectateurs couvrent le jeu de leurs mains.. Chacun révèle, un à un, la première carte du dessus du paquet, différente de son voisin. Révélation finale : devant chacun, un tapis en vinyle imprimé d’un index qui retourné, correspond à la carte qu’ils ont choisie ! Cet effet de prédictions multiples a scotché tout le public….

     Dernier close-up de Dan Sperryau milieu de la salle et retransmis sur écran : le fameux tour des Lames de rasoir avalées (The Threaded Razor Blades de William A. Buerger (1930) avec un humour noir. Assis sur une chaise, il sort d’un petit coffre, une pomme où sont plantées des lames de rasoir. Il présente un papier avec un gros smiley jaune dessiné dessus qui sourit puis retourne le motif et au verso le même smiley avec bouche à l’envers et yeux en croix. Il découpe alors la feuille avec une lame qu’il avale ensuite. L’opération est répétée plusieurs fois. Quand il a une dizaine de lames dans la bouche, il mange du fil dentaire et en ressort, une à une, les lames dessus. Excellente présentation de ce classique, à la technique parfaite, qui fait toujours frissonner le public. Ensuite superbe double lévitation de Luis de Matos (Asrah de Servais Le Roy et Double levitation de Rick Thomas) avec sa partenaire Joana Almeida allongée sur une table. Elle flotte ensuite en l’air, une fois la table retirée.Il passe un grand cerceau autour de Joana Almeida pour montrer qu’il n’y a rien la retenant physiquement. Il place sur elle un voil age qui va alors léviter vers les cintres. Luis de Matos rejoint sa partenaire en hauteur, arrache le voile…Mais elle a disparu. Luis de Matos demande aux spectateurs qui est amoureux ? Rares, ceux qui lèvent la main, craignant d’être choisis pour monter sur scène : ce qui se passe pour un couple. Entre alors le ténébreux Aaron Crow, l’air grave. Les yeux dans les yeux, il demande son anneau de mariage à la femme et la pose au milieu d’une pomme verte sur sa tête. A cours, on découvre alors une cible. Aaron Crow se place à jardin avec un grand arc et une flèche. Il monte ensuite sur une petite plate-forme tournante, ajuste sa flèche avec un faisceau laser et tire à travers la pomme. Elle coupera la pomme en deux et se plantera dans la cible ! La bague est retrouvée sur la flèche et le mari est invité à la passer une nouvelle fois au doigt de sa femme. Présentation et mise en scène de ce numéro de l’archer millimétrées. Tout le monde se reconnait dans ce couple amoureux où les notions de confiance et sacrifice sont évoquées.

     Luis de Matos rend ensuite hommage à Harry Houdini avec la Chinesewater torture cell, une illusion très dangereuse et mythique. En introduction, nous entendons la voix enregistrée du célèbre magicien en 1914 (provenant de la collection de David Copperfield) et son profil apparait sur cinq écrans. Luis de Matos apparaît, est menotté, puis suspendu par les pieds, et plongé dans une grande cuve rectangulaire remplie d’eau. Un rideau rouge va cacher les parois de la cuve de chaque côté. Un compte à rebours affiche les minutes passées sans oxygène dans l’eau. À deux minutes, le rideau est levé et on voit la tête de Luis de Matos. Quelques minutes après le magicien arrive au fond de la salle et sa partenaire Joana Almeida est prisonnière à sa place dans la cuve !

     Norbert Ferré fait un deuxième passage comique et dit un poème à son chien, en imitant ses aboiements. Suit un cours d’imitation… de sa mère et un numéro hilarant où il bruite avec un sifflet, différents sons. Il pousse la chansonnette, rigole, mime un jeu vidéo qu’il perd, et il pleure. Il appuie ensuite sur plusieurs parties de son corps (son zizi ne fait pas le même bruit !). Il sort de sa poche une mouche, lui parle, la libère et l’aplatit comme une crêpe. Elle ne réagit plus! Alors il pleure comme un bébé. Il prend une clé et essaye de « remonter» la mouche, comme un jouet mécanique. Cela ne marche pas et il quitte le plateau sur une marche funèbre. Pour terminer, le magicien présente son cultissime One for two, two for one où il se dédouble et ses incroyables démonstrations de dextérité poétique avec des cartes. Son numéro s’est affiné au fil des années, avec des subtilités pour devenir un petit bijou !

     Enfin les cinq illusionnistes s’assoient chacun sur un tabouret, déchirent une serviette blanche et produisent alors des confettis qui volent sur toute la scène comme une neige artificielle. Un final déjà vu et conventionnel puis un générique de fin défile sur les écrans pendant que le public quitte la salle. Les magiciens l’attendent dans le grand hall des Folies-Bergère pour une séance-photo et dédicaces. Ce spectacle d’une qualité remarquable est dû au travail collectif de la production et au professionnalisme des équipes. Il a été répété et rodé avec précision, notamment au Estúdio33, la salle de travail de Luis de Matos. Choix des invités judicieux : chacun avec son personnage, son style et son répertoire. Cet ensemble assez complet montre l’art magique dans sa diversité culturelle et esthétique. Pas de doublon mais une complémentarité et une variété, à un excellent rythme. Et Luis de Matos fait l’effort de parler français, ce qui est très apprécié… L’art de l’illusion est ici porté au plus haut et avec passion.Un des meilleurs spectacles actuels, avec un public au cœur d’un dispositif où émotion et partage sont la clé de voûte. Un seul regret: ici, aucune artiste pour équilibrer rapports et sensibilités artistiques. L’an passé, Léa Kyle était la seule femme de la quatrième édition…

     Sébastien Bazou

     Spectacle vu aux Folies Bergère, Paris ( IX ème), le 1er décembre. En tournée, notamment dans l’Est de l’Europe

    https://artefake.fr/

     

  • ‘exposition Allez hop, au travail !

    L’exposition Allez hop, au travail !

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    Cela se passe à l’hôtel Gaillard place du Général Catroux (XVIIème arrondissement de Paris-toits élancés, tourelles et murs de briques-et qui a été conçu à la fin du XIXème siècle pour Émile Gaillard. Il en confia l’édification à l’architecte Jules Février et celle  de deux autres, aujourd’hui réunis. L’hôtel Gaillard répondait à trois besoins : loger une famille, recevoir avec faste, et mettre en valeur une collection exceptionnelle: faïences de Bernard Palissy, tapisseries des Flandres, statues et coffres Renaissance. Construit entre 1878 et 1884, ce chef d’œuvre de l’architecture néo-Renaissance, inspiré des châteaux de Blois et Gien… avait coûté onze millions de francs. Soit environ 41 millions d’euros!!!!

    © Philippe du Vignal
    © Philippe du Vignal

    Les valeurs artistiques-émail peint, sculpture sur bois,  verre polychrome, carrelage raffiné- de la Renaissance correspondaient  à celles de la grande bourgeoisie d’affaires.  Puis de 1923 à 2006 l’hôtel Gaillard devient une succursale  de la Banque de France à un prix bradé: deux millions de francs. Le transformer en succursale bancaire nécessitera des travaux importants, de 1919 à 1923 confiés à Alphonse Defrasse et au décorateur Jean-Henri Jansen. L’architecte crée enter autres, un hall du public grâce à une structure en béton armé avec voûte en bois et verrières. Un ensemble monumental… Et il y introduit des motifs décoratifs empruntés à la façade : murs en briques polychromes, corbeaux en pierre sculptée (moulés sur les originaux)…. Mais cette succursale bancaire fermera ses portes en 2006.

    Cette exposition, dont le commissaire est Albert David, professeur de management à l’Université Paris-Dauphine qui a cofondé le Dauphine Musée du Management, est conçue comme une véritable plongée au cœur du management moderne. Ici, on  a retracé à grandes lignes, comment le management a façonné le monde professionnel, surtout celui de l’industrie. Mais il est partout et on aurait bien aimé que soit aussi évoqué celui  du milieu de l’art et des musées. Lequel n’échappe pas aux dérives du management! Un régisseur du FRAC Champagne-Ardennes s’est suicidé en 2021. Et autrefois, un cadre important du Ministère de la Culture, avait viré sans ménagement (et sans jeux de mots) par André Malraux… Il ne l’avait pas supporté et succomba quelques heures plus tard.  Et, sans doute mal conseillé, en 68 André Malraux licencie Henri Langlois, immense fondateur et directeur de la Cinémathèque, avant de rétropédaler vite fait, devant la pétition signée de réalisateurs inconnus… entre autres  Federico Fellini, Charlie Chaplin, Stanley Kubrick, Orson Welles, Luis Buñuel, et, en France François Truffaut, Alain Resnais, Jean-Luc Godard, Jacques Rivette….
    Histoire de rappeler qu’un management bien conçu, est aussi fondé sur des enjeux philosophiques et moraux, et comme cette exposition le prouve, et lié l’organisation de la société d’un pays et à l’organisation optimale d’un travail en équipe, pour qu’il  soit efficace  sur le plan de la rentabilité mais aussi en termes de vie collective et personnelle dans une entreprise. Ce que l’on peut voir sur les panneaux richement illustrés et il
    y a aussi sur une table, un jeu de rôles interactif où on peut incarner plusieurs rôles : chef d’entreprise, employé dans un restaurant, une start-up, ou une grande firme internationale…

    Le management est fondé sur trois fonctions: organiser gérer et administrer. Après 1850 , les grandes entreprises prospèrent grâce aux progrès des techniques et au développement des transports donnant accès à des marchés plus importants. But : rationaliser les ressources, améliorer la coordination et redonner le contrôle à la Direction. Et être efficace avec des  règles de gestion rigoureuses Principaux artisans de ce mouvement sur lequel se fonde le management actuel: l’Américain Frederik Taylor, le Français Henry Fayol et l’Allemand Max Weber. Il leur faut créer et maintenir un juste équilibre entre contrôle direct, avec procédures et valeurs à respecter mais aussi sens des responsabilités. Contrôle de la qualité de production, du bon avancement des projets, et respect des normes éthiques..

    Et ont été alors mises en œuvre, les méthodes et outils pour rationaliser la gestion des organisations publiques ou privée comme la recherche systématique de performance, avec au bout: profit, valeur actionnariale, bien-être des collaborateurs, effets sociaux et environnementaux. Pour Chester Barnard, chef d’entreprise américain, en 1938: « Manager, c’est cultiver la responsabilité chez les autres ». Être responsable, signifierait donc être dans la nécessité de répondre de ses actes pour être efficace…

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    ©x Lilian Gilbrecht

    Comme ailleurs, les femmes sont les grande oubliées du management comme Lillian Gilbreth et Mary Parker Follett, figures incontournables du management. Elles ont pourtant joué un rôle fondamental dans les avancées théoriques, la conception et la mise en œuvre de méthodes pratiques.
    Sont ici retracées trois séries d’expériences, celle du  célèbre Taylor, pionnier de l’organisation scientifique du travail, de Mayo à la Western Electric sur l’importance du facteur humain et Lewin sur les avantages d’un fonctionnement démocratique.Mais les dérives sont aussi au rendez-vous: domination et manipulation, violence physiques et/ou sexuelles du patronat et/ou de ses collaborateurs des subordonnés. Jusqu’à l’épuisement, l’ennui, et le mal-être  par suite de comportements déplacés et harcèlement moral. D’où la nécessité de structures et procédures pour prévenir  et…  réparer les fréquents abus  du management.

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    ©x Mary Parker Follett

    Il y a aussi des panneaux consacrés au futur. Sera-t-il une déclinaison ou y aura-t-il une rupture avec le management actuel, vu les enjeux écologiques? Probablement, un savant cocktail des deux. Comment gérera-t-on une entreprise en conciliant rationalité et responsabilité, en augmentant la valorisation des personnels qui la font vivre. L’exposition se conclut sur quatre métiers imaginés du futur qui traduiraient cette approche…

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    On peut aussi aller faire un tour à l’exposition permanente où sont remarquablement montrés et expliqués sur des écrans par des experts-comme entre autres, Christine Lagarde-les grands enjeux économiques. Mais aussi la crise monétaire puis économique de 1929 avec un court extrait de  La Ruée ( 1932) un remarquable film de  Frank Capra où il montre une ruée vers les banques après le krach boursier américain… Une crise, issue de la guerre de 14-18 et expliquée par le célèbre économiste britannique John Maynard Keynes dans sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie. Il faut parfois s’accrocher et mieux vaut avoir déjà acquis les fondamentaux de l’économie mondiale… dont les experts se contredisent, tout en étant souvent d’accord… Allez-donc vous y retrouver…

    Un bémol? Oui, ici  les prix d’entrée ne sont pas donnés! Et la Banque de France à qui appartient Citéco pourrait faire un sérieux effort, même s’il y a des tarifs réduits. Les gouvernements successifs n’ont jamais voulu que les Français aient vraiment le le droit d’apprendre au collège ou au lycée, les bases solides de l’économie… Et en cette période de vaches maigres et où même le Bayrou de service, agrégé des lettres mais pas grand expert financier, se mélange les pinceaux et confond dette et déficit national. Faciliter vraiment  l’accès pour tous à l’économie, ne serait pas un luxe. Qu’en pense le gouverneur de la Banque de France, laquelle appartient jusqu’à nouvel ordre à tous les citoyens de notre pays?

    Philippe du Vignal

    Jusqu’au 1er juin, Citéco, 1 Place du Général Catroux, Paris ( XVII ème).