Le Théâtre du Blog a été créé en 2008 par Edith Rappoport et Philippe du Vignal; depuis, 9.450 articles ont été publiés sur le théâtre, la danse, les arts de la rue, les performances, le cirque, la magie, les livres, revues et les expositions spécialisées, en province et région parisienne, mais aussi à l’étranger…

Philippe du Vignal – Rédacteur en chef

Critique dramatique, il a été aussi responsable de la rubrique: Théâtre aux Chroniques de l’Art Vivant dirigées par Jean Clair puis à artpress dont Catherine Millet était la rédactrice en chef. Il a participé plusieurs années aux Nuits magnétiques d’Alain Veinstein à France-Culture et au quotidien La Croix. Il a longtemps dirigé l’Ecole du Théâtre National de Chaillot dirigé par Jérôme Savary, puis par Ariel Goldenberg. Il y enseignait aussi l’histoire du spectacle contemporain. Il a aussi été professeur à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs: département Scénographie et Section Costumes/Vêtement.

Sébastien Bazou

Ancien élève de l’École des Beaux-Arts de Dijon, s’est spécialisé dans l’installation multi-médias. Il a cofondé l’association et le magazine Artefake qui publie des articles sur l’histoire de la magie en Europe et aux Etats-Unis.

Jean Couturier

Critique dramatique et de danse et assistant du rédacteur en chef. Il a obtenu un master et une D.E.A. sous la direction de Robert Abirached à l’Université Paris X-Nanterre. Il a assisté le metteur en scène Philippe Genty pour plusieurs spectacles.

Christine Friedel

Est critique dramatique. D’abord, et notamment à Réforme. Elle a ensuite collaboré aux mises en scène du Théâtre du Campagnol, dirigé par Jean-Claude Penchenat et fait partie du groupe d’experts pour le théâtre à la D.R.A.C.-Île-de-France. Et elle a aussi été la rédactrice de la revue Plaisir(s) éditée par le château de la Roche-Guyon et est l’auteure de La Roche-Guyon, le château invisible.

Elisabeth Naud

Critique de théâtre, enseigne actuellement à l’Université Paris VIII. Elle est docteure en esthétique théâtrale.

Béatrice Picon-Vallin

Directrice de recherches au C.N.R.S., est spécialiste du  Théâtre russe sur lequel elle a publié de nombreux livres. Elle dirige les collections Mettre en scène  à Actes Sud-Papiers, Arts du spectacle aux éditions du C.N.R.S. et aussi Th. XX aux éditions L’Age d’homme.

Nicolas Villodre

a participé entre autres  à la Coopérative des Cinéastes  et a soutenu en 83 une thèse en arts plastiques consacrée à Christian Schad, Man Ray et Laszlo Moholy-Nagy. 

Spécialiste et critique de danse contemporaine, il a été jusqu’en 2013, assistant du directeur de la Cinémathèque de la Danse et a publié de nombreux articles dans La Revue d’esthétique, Pour la Danse, La Cinémathèque Française…

Correspondants :

Gérard Conio

professeur émérite de l’Université de Nancy, est un spécialiste de la civilisation russe et des pays de l’Est.

Nektarios G. Konstantinidis

traducteur et critique de théâtre notamment francophone, à Athènes et en Grèce.

(Tous les documents et archives sont publiés sauf avis contraire des ayants-droit et, dans ce cas, seraient aussitôt retirés).

  • Les Mystères de Paris d’après l’œuvre d’Eugène Sue, adaptation de Patrick Alluin, Eric Chantelauze et Didier Bailly, mise en scène de Patrick Alluin

    Les Mystères de Paris d’après l’œuvre d’Eugène Sue, adaptation de Patrick Alluin, Eric Chantelauze et Didier Bailly, livret d’Éric Chantelauze, musique de Didier Bailly, mise en scène de Patrick Alluin

    Paris en 1850, c’est à dire il y a presque deux siècles, celui d’Eugène Sue mais aussi d’Honoré de Balzac, infesté d’ordures et de rats dans le centre même où la nuit régnait la pègre… Et où les ouvrières devaient faire le trottoir pour compléter leur salaire dérisoire. Le baron Haussman n’avait pas encore transformé Paris: Montmartre, Passy ou Auteuil étaient encore des villages et dans les ruelles mal éclairées de la Capitale, les agressions étaient fréquentes mais les bourgeois, eux, prenaient des fiacres, les ancêtres de nos taxis… Rodolphe, un grand-duc allemand, déguisé en ouvrier, veut aider les pauvres, souvent victimes d’injustice. Comme Eugène Sue qui,  ira, en blouse rapiécée et casquette d’ouvrier, fréquenter les zones les plus misérables de Paris pour écrire son feuilleton sur les bas-fonds. Et ce sera vite un grand succès!

    Dans les ruelles de l’île de la Cité, Rodolphe assiste à une dispute entre une orpheline de seize ans, Fleur de Marie  qui se prostitue et un homme. Il la protège et a le dessus  mais lui offrira un verre. Le Chourineur lui raconte que d’abord apprenti boucher, il tuera un sergent et passera quinze ans au bagne. Rodolphe veut lui offrir une chance et lui demande de l’aider.La jeune fille a une belle voix et chante, surnommée la Goualeuse. Au service d’une vieille femme qui la battait, elle lui a arraché une dent et s’est enfuie. Considérée comme une vagabonde et mise en prison, elle en sort à seize ans avec un pécule qu’elle prêtera à une amie de taule. Vite démunie et en proie d’une cafetière qui lui fait faire le trottoir, elle a des dettes que Rodolphe rachète. Il l’envoie se reposer chez une brave fermière. En fait il cherche des informations sur François Germain,le fils de cette femme mais sera enlevé par des malfrats. Il sera sauvé par le Chourineur.

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    Pour retrouver François Germain, il rencontre Rigolette, une amie de prison de la jeune fille qui aide une famille d’ouvriers encore plus dans le besoin.Lui a dû emprunter une grosse somme à un notaire véreux qui veut la forcer à coucher avec lui. Elle résistera mais il veut faire arrêter son père pour dettes mais là aussi Rodolphe payera les créanciers. Pourtant la jeune fille arrivera avec la somme que vient de lui remettre François Germain: il l’a volée au notaire en pensant la remettre le lendemain car il a aussi des économies.
    Le notaire s’aperçoit du vol, porte plainte, vu la somme bien plus forte qu’en réalité… François Germain sera jeté en prison où Rigolette qui ira le voir, en tombera amoureuse. Rodolphe cherche à le faire sortir de prison mais il faudrait que le notaire retire sa plainte et qu’il réussisse à le faire payer pour toutes les malversations et les crimes qu’il a commis… Rodolphe, il y a dix-sept ans, a eu une enfant avec une jeune fille qui cherchait à l’épouser. Mais le père du jeune homme l’a confiée au notaire pour qu’il l’élève. Il espère s’en servir plus tard pour faire pression sur son fils. Mais elle veut épouser Rodolphe-en réalité un  grand-duc allemand très riche.
    Le notaire véreux avait fait passer l’enfant pour morte quand elle avait six ans, pour garder la rente. Puis il l’a vendue à la Chouette mais elle s’est enfuie. Pour éviter que son crime soit dévoilé, il a demandé à des complices de la noyer. C’est bien sûr, la Goualeuse…Elle sera sauvée par une ancienne compagne de prison. Rodolphe aide une jeune femme mariée et lui dit qu’au lieu de vouloir prendre un amant, elle peut, comme lui, faire le bien autour d’elle. Il lui révèlera son amour et épousera celle qui a été veuve quelques mois plus tard. Il retrouve aussi la jeune fille en bonne santé mais veut rentrer dans son pays pour qu’elle puisse y être heureuse. Quand un jeune noble en tombe amoureux d’elle, elle le repousse, entre au couvent et y mourra de maladie.
    Sortez tous vos mouchoirs…  

    Le célèbre roman a été adapté tout de suite au théâtre-tiens déjà!-en 1844. Puis souvent ensuite  au cinéma, entre autres, par Jacques de Baroncelli, juste un siècle plus tard. Et par André Hunebelle, en 62  et à la télévision en 61 par Marcel Cravenne. Mais qui lit encore Eugène Sue? Les auteurs de ce spectacle ont osé en faire une adaptation en comédie musicale « de poche » avec dialogue chantés, récitatifs et scènes jouées sur un très petit plateau, alors que le genre très populaire (voir le succès permanent des Misérables) nécessite de grands espaces. Sur la façade du théâtre de la Huchette-un diminutif aussi approprié aux dimensions du lieu  est mentionné sur une plaque de marbre que là, furent jouées sans interruption ou presque, depuis 1957, La Leçon et La Cantatrice chauve d’Eugène Ionesco: un fait exceptionnel dans toute l’histoire du théâtre.
    Ici,  c’est une version forcément  condensée du roman mais bien dirigée par Patrick Alluin. Lara Pegliasco, Simon Heulle, Olivier Breitman ou Arnaud Léonard  créent  avec précision et ce qui n’est pas incompatible, avec une grande sensibilité, une quinzaine de personnages, changeant de costume à toute vitesse… Mention spéciale à la jeune actrice-chanteuse, qui enfile robe après robe et, au besoin, met une perruque.  Mieux, ils arrivent à rendre crédibles ces hommes et femmes venues d’un autre temps, les quelques minutes qu’ils restent sur le plateau, avant d’en incarner d’autres. Chapeau! Aucun décor que des toiles grises, quelques éclairages  et juste un petit canapé muni d’une tablette pour écrire.
    La dramaturgie; une fois de plus, quand il s’agit d’adapter un long roman comme celui-ci, n’est pas toujours au point et les scène sont souvent trop courtes. Et les entrées et sorties incessantes des acteurs par l’issue de secours dans la salle, parasitent l’action. Mais il n’y avait sans doute pas d’autre moyen pour que Lara Pegliasco puisse se changer aussi vite.
    Quant à l’histoire un peu trop touffue, il faut s’accrocher pour suivre et ce texte mériterait quelques coups de rabot! Mais quelle vie, quel jeu, quelle maîtrise des chansons! Patrick Alluin, Eric Chantelauze et Didier Bailly ont eu aussi  la bonne idée de mettre une touche de parodie et d’humour, pour aérer les choses. La mise en scène est encore un peu brute de décoffrage: le rythme ne suit pas toujours  et il y a une fausse fin. Mais la salle est pleine et le public toutes générations confondues, a, longuement et avec raison, applaudi ses interprètes qui chantent bien  sur des musiques enregistrées.
    Eugène Sue,plus d’un siècle et demi après la publication de ce feuilleton, serait sans doute étonné qu’on s’intéresse encore à son œuvre… La société française a sans doute bien changé, Paris aussi. Mais la misère dans les banlieues et les campagnes, l’incroyable suffisance des énarques, des puissants et des banquiers, le luxe incroyable des riches familles voyageant en jet privé à l’autre bout du monde,  alors qu’on empêche de circuler les possesseurs de voitures critère quatre, les injustices flagrantes faites aux handicapés, les arnaques en tout genre, maintenant informatiques, les humiliations des « personnes modestes » avec entre autres, la célèbre connerie d’Emmanuel Macron à un jeune horticulteur au chômage en 2018: « Je traverse la rue et je vous trouve un emploi. » Oui, Eugène Sue, écrivain de romans sociaux mort à cinquante-trois ans, a encore quelque chose à nous dire et aurait apprécié ce remarquable travail.C’est la bonne surprise en ce début d’année un peu morose… A part la belle leçon inaugurale au Collège de France de Wajdi Mouwad, auteur-metteur en scène et directeur du Théâtre de la Colline, et dont Chrsitine Friedel vous parlera.

    Philippe du Vignal

    Théâtre de la Huchette, 23 rue de la Huchette, Paris ( Vème). T. :  01 43 26 38 99.

  •  »Emeline Jouve

     

    Livres et revues

    Un Siècle d’avant-garde, Essai sur le théâtre étasunien d’Emeline Jouve

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    Cette professeure à l’université Toulouse-Jean Jaurès dont les recherches portent sur le théâtre d’avant-garde aux Etats-Unis, est l’autrice, entre autres, de Susan Glaspell’s Poetics and Politics of Rebellion (2017), Avignon 1968 et le Living Theatre. Mémoires d’une révolution (2018) et Paradise Now en paradis : une histoire du Living Theatre à Avignon et après,1968-2018 (2022). Elle a aussi codirigé diverses revues et ouvrages collectifs sur des écrivaines comme la célèbre Gertrude Stein et Susan Glaspell, célèbre poète et dramaturge du XX ème siècle mais peu connue en France.  Et des compagnies le Living Theatre
    Cette compagnie a été créée à New York en 1951 par Judith Malina et Julian Beck mort en France il y a déjà quarante ans, et elle, il y a dix ans. Leur pratique était fondé sur un mélange fiction et réalité, tout à fait nouveau pour l’époque et étaient influencés par les happenings, le yoga, les exercices de Joseph Chaikin qui, un temps, fut acteur au Living. Ils mettent en avant l’improvisation,  entre autres dans Connexion où les acteurs jouaient avec de vrais drogués ou dans
    Misteries and smaller pieces où ils crachaient sur le public… ou plutôt faisaient semblant, un spectacle que nous avions vu à Paris. Ce qui soit-dit en passant, ne scandalisait personne, même pas Francis Blanche qui rigolait… Ils privilégient surtout  un théâtre fondé aussi sur l’expression gestuelle…
    Face à la guerre du Viêt nam, le Living monte des spectacles comme The Brig sous l’influence du Théâtre de la cruauté d’Antonin Artaud  où il dénonce les violences dans les prisons. A réécouter les interviews que nous avions faites de Judith Malina et Julian Beck quand ils habitaient à Chatou (Yvelines), ils ont bien été d’avant-garde à New York dans les années cinquante. Ensuite, ils auront surtout pour but de créer un théâtre sans véritables dialogues aux messages révolutionnaires comme  ces remarquables Seven Meditations que nous avions vues au festival Sigma à Bordeaux. Mais on ne touche pas à un cheveu d’un citoyen américain jouant avec sa compagnie dans un pays étranger. Et quand Julian Beck sera mis en taule au Brésil, l’administration des Etats-Unis essayera de faire sortir non l’artiste mais le citoyen.
    Tous les membres du Living adopteront un style de vie monacal communautaire et une vie sexuelle libérée. Cela dit, Julian Beck devait bien faire vivre ses acteurs et dirigeait sa troupe comme une entreprise: il acceptait les dons sans état d’âme et savait aussi bien vendre ses spectacles à des festivals  comme Sigam ou celui d’Avignon (encore jeune: vingt-deuxième édition) que dirigeait encore Jean Vilar mais le Living ne jouera finalement pas Paradise Now  à Avignon même mais gardera l’enveloppe des cachets dans un geste qui se voulait contestataire. Il pourra en tout cas se vanter d’avoir mis le feu aux poudres et ensuite Jean Vilar épuisé et sans doute écœuré, démissionnera…
    L’ influence du Living qui fera subir une cure de jouvence au théâtre en France comme en Europe, avec surtout la mise en valeur du corps sur la scène et un nouveau regard du public. Avec une scénographie non frontale et souvent aussi ailleurs que dans les théâtres traditionnels… Bref ce que on voit partout maintenant. Il a beaucoup joué en France mais une seule fois à Paris et surtout au festival Sigma à Bordeaux dans les années soixante-dix. L’autrice rappelle  aussi l’importance du Wooster Group dirigé par l’universitaire Richard Schechner qu’il avait créé en 67 et qui utilisait la totalité de l’espace du lieu scénique et voulait faire sortir l’événement théâtral, hors des murs habituels, du côté de la performance et le Big Art Group d’Andrew Schneider.  mais aussi sur la présence du théâtre des Etats-Unis en France.
    Cet essai fait la part belle avec intelligence et précision l’histoire du théâtre de cette époque, dit d’avant-garde à New York. Reste, comme dit l’autrice, à «dépasser le concept discriminant d’avant-garde historique et à aborder la création de pièces iconoclastes.» Selon elle, une première vague irait de 1910 à 1940, puis une deuxième jusqu’aux années soixante-dix et une troisième jusqu’à aujourd’hui, avec un théâtre, le plus souvent marginal, à New York. Ce livre peut être une bonne approche à la compréhension du théâtre américain, surtout new yorkais, de ces années-là.

    L’analyse de ce pan essentiel de l’histoire du théâtre bien détaillée, ne se veut pas exhaustive.  Mais nous nous étonnons un peu que les projecteurs  soient dirigés sur quelques metteurs en scène et théoriciens, ce qui fausse la vision… Pour importants qu’il soient, d’autres ne l’étaient pas moins, comme ceux que nous avons bien connu: ainsi Richard Foreman, disparu le mois dernier comme John Vaccaro qui monta des spectacles musicaux avec chansons et dialogues très crus (mais non traduits!) comme dans Cockstrong, en slang, l’argot américain et qui influencèrent nombre de metteurs en scène européens, entre autres, Jérôme Savary. Ou encore Stuart Shermann avec ses minuscules spectacles sur des trottoirs de New York et qui avait réussi sur une table pliante et objets des plus banals qu’il appellait: « artefacts bons marché  ». Seul à les manipuler dans un silence absolu mais dans le bruit de la rue, il les associait et remplaçait les mots par des images, arrivant à créer ainsi un langage poétique…
    Et, tous souvent accueillis en France comme bien sûr, le merveilleux Peter Schumann qui, avec de grandes marionnettes manipulées à vue dans les rues de New York pour protester contre la guerre menée par les Etats-Unis au Viet nam.   Lui aussi eut une influence considérable et n’en déplaise à Laurent Wauquiez, la France compte maintenant de très bonnes écoles consacrées à cet art. Ou encore, Robert Anton qui, avec de très petites marionnettes et devant une douzaine de spectateurs-un choix artistique clair et assumé créa de remarquables spectacles poétiques d’une cruauté exceptionnelle et étaient interdits aux enfants au festival de Nancy.  Et Meredith Monk, la seule encore vivante avec Peter Schumann et Richard Shechner. Chanteuse, compositrice, auteure et metteuse en scène de spectacles la nuit sur des places publiques mais aussi d’un opéra à l’Houston Grand Opera (Texas). Il y a, à la fin de ce livre, un bon glossaire-bienvenu, une bibliographie sérieuse et un index. Que demande le peuple?  Nous vivons une époque moderne, disait Philippe Meyer…

     Philippe du Vignal

    Editions Deuxième époque. 25 €.

     

     

     

  • La Crèche texte et mise en scène de François Hien

    La Crèche, texte et mise en scène de François Hien

    Cet auteur et remarquable metteur en scène de La Peur, inspirée de l’affaire Barbarin sur la pédophilie dans l’Eglise ( voir Le Théâtre du Blog) s’est inspiré de l’affaire Baby-Loup à Chanteloup-les-Vignes, une ville nouvelle des Yvelines. On l’a un peu oubliée mais elle avait fait grand bruit en 2008, une année riche en événements: l’interdiction de fumer s’applique dans tous les lieux publics, la Société générale révèle la fraude de Jérôme Kerviel et la perte de 4,9 milliards d’€… Et il y a surtout le mariage de Nicolas Sarkozy et Carla Bruni ! Silvio Berlusconi, lui,  allait diriger l’Italie pour la troisième fois! Mais le grand poète Aimé Césaire, l’acteur Farid Chopel, le couturier Yves Saint Laurent et le cinéaste Jean Delannoy s’en allaient voir les étoiles…

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    Le spectacle créé au T.N.P. à Villeurbanne, il y a deux ans n’a rien perdu en intensité: la directrice de la crèche Bicarelle à Puits-Hamelin (Yvelines) où sont employées des habitantes du quartier et qui est ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept, ce qui facilite la vie de nombreuses familles, Patricia, sa directrice va devoir licencier Yasmina, une salariée qui tient à porter le voile pendant ses heures de travail. Elle avait nommé Yasmina, sous-directrice et celle-ci, avant d’être en congé maternité et ensuite parental pendant cinq ans, avait eu entre temps, d’autres enfants. Quand elle revient, elle  exige de travailler en portant le voile, contrairement au règlement intérieur formel de la crèche… Les relations entre les deux femmes vont vite de se dégrader : Yasmina prétend avoir le droit de témoigner de sa religion et estime être victime de discrimination.
    Patricia, elle, récuse avec force une accusation d’islamophobie… et veut s’en tenir au seul règlement et à la laïcité dans les espaces publics appliquée, selon la loi de 1905. Très vite, le quartier populaire comptant de nombreux musulmans, va s’embraser. Mais, selon Alain Finkielkrault que cite François Hien dans son essai
    Retour à Baby -Loup, contribution à une désescalade : «S’il n’y a d’affaire du voile qu’en France, c’est bien que la France n’en a pas tout à fait fini avec la tradition galante.»Ni, pourrait-on ajouter, avec la guerre d’indépendance de l’Algérie que personne ici n’a connue mais qui laisse des traces réelles… La jeune femme veut obtenir une lourde indemnité de licenciement : 80.000 € ! Que le budget de la crèche de toute façon,ne permettrait absolument pas de lui accorder. Plusieurs procès se succèderont.

    Yasmina aura-t-elle dû gagner aux Prudhommes puis en appel? La Cour de Cassation, elle, sera favorable à l’application pure de la neutralité confessionnelle,comme le prévoit la loi. Une affaire insoluble dans la mesure où il y avait trop d’enjeux à la fois et sociétaux sur fond de médiatisation. Et qui fait tache d’huile dans toute la France : ici  s’affrontent deux conceptions de la laïcité avec, en toile de fond, d’un côté un refus de voir la réalité et de l’autre, une mauvaise interprétation de la loi. Et où le rôle des parents n’est pas le même selon leur origine. Une situation inextricable… aussi dans la vraie vie. Et comme le souligne François Hien, « il y a une certaine immoralité dans le reproche fait aux habitants des quartiers populaires de n’avoir pas reçu ce qu’on a renoncé à leur donner. » On a aussi oublié les sanctions imposées aux petits élèves qui parlaient le breton dans la cour de récré, encore au milieu du siècle dernier : faire des des dizaines de lignes de :«Je ne parlerai plus breton. » Une histoire qui n’est pas encore finie: l’an passé, il y a eu dans un grand théâtre national, deux spectatrices n’ont pas apprécié pas que les serveuses du bar portent le voile et elles l’ont dit à une responsable de l’accueil qui a pris leur défense. Les spectatrice en question ont été vite entourées par le service d’ordre.. et ont dû quitter ce théâtre.

    Il y aura des réunions houleuses avec le personnel de la crèche où, comme toujours dans ce cas-là, certains hésitent à témoigner d’autant que Yasmina demande carrément de faux témoignages quand à la date de son port de voile.  Le maire de la commune et ses adjoints ont hâte que cette affaire soit close et reprochent à Patricia, son intransigeance et son refus de négocier… Elle sent que le vent n’est pas en sa faveur et quittera à regret cette crèche exemplaire à qui elle avait beaucoup donné mais qui sera fermée, au grand dam des habitants. Une commune proche offrira alors à Patricia, d’accueillir cette crèche et d’en assurer la direction. Quant à Yasmina, elle deviendra puéricultrice à son domicile. Après une dernière entrevue où on sent comme le tout début d’un apaisement, elles reconnaissent chacune du bout des lèvres que cette affaire n’aurait jamais dû en arriver là…Pouvait-il y avoir une autre issue? Chacune y aura un peu perdu mais au moins, une solution minimale et une certaine sérénité auront été trouvées. Bien entendu, les protagonistes ne se reverront jamais…

    François Hien a écrit de remarquables dialogues et conçu une mise en scène bi-frontale avec quelques accessoires et petits meubles (un peu trop souvent bougés). Et sa direction de neuf jeunes actrices-au jeu inégal-est impeccable. Mention spéciale à celles qui interprètent Patricia, Yasmina et les deux avocates. Très concentrées, comme leurs camarades de La Peur, elles donnent une vie indéniable à cette fresque sociale mais autant le texte de La Peur est serré, autant celui-ci est souvent bavard, et parfois répétitif.
    Et après l’entracte, la seconde partie sauf est moins convaincante. L’ensemble gagnerait beaucoup à être resserré et joué sans pause. Fallait-il trois heures pour raconter cette histoire? La réponse est clairement : non. Et la dramaturgie, plus cinématographique avec de très courte scènes, que théâtrale, ne fonctionne pas bien. Malgré une excellente direction des actrices, un scénario solide  et une réelle approche de ce que peut produire une compréhension mutuelle dans un conflit social. Mais bien entendu, il ne s’agissait pas pour François Hien de refaire le film de cette aventure humaine exemplaire. Il réussit  au moins avec ce théâtre très accessible et qui ne tombe jamais dans la facilité, à donner matière à réfléchir sur les conséquences d’actes qui peuvent diminuer, voire casser le lien social.  » Ce devrait être l’impératif moral de tout intellectuel, dit l’auteur et metteur en scène, de laisser la fureur à ceux qui n’ont pas le luxe de s’en prémunir: s’efforcer, à l’abri du du danger, de travailler à la désescalade. »  Ce spectacle, à sa juste place, y réussit vraiment et ce n’est pas si fréquent dans le théâtre contemporain, public et encore moins privé.

    Philippe du Vignal

    Spectacle vu  le 9 février, au Cent-Quatre, 5 rue Curial, Paris (XIX ème). T. : 01 53 35 50 00.