Le Théâtre du Blog a été créé en 2008 par Edith Rappoport et Philippe du Vignal; depuis, 9.450 articles ont été publiés sur le théâtre, la danse, les arts de la rue, les performances, le cirque, la magie, les livres, revues et les expositions spécialisées, en province et région parisienne, mais aussi à l’étranger…

Philippe du Vignal – Rédacteur en chef

Critique dramatique, il a été aussi responsable de la rubrique: Théâtre aux Chroniques de l’Art Vivant dirigées par Jean Clair puis à artpress dont Catherine Millet était la rédactrice en chef. Il a participé plusieurs années aux Nuits magnétiques d’Alain Veinstein à France-Culture et au quotidien La Croix. Il a longtemps dirigé l’Ecole du Théâtre National de Chaillot dirigé par Jérôme Savary, puis par Ariel Goldenberg. Il y enseignait aussi l’histoire du spectacle contemporain. Il a aussi été professeur à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs: département Scénographie et Section Costumes/Vêtement.

Sébastien Bazou

Ancien élève de l’École des Beaux-Arts de Dijon, s’est spécialisé dans l’installation multi-médias. Il a cofondé l’association et le magazine Artefake qui publie des articles sur l’histoire de la magie en Europe et aux Etats-Unis.

Jean Couturier

Critique dramatique et de danse et assistant du rédacteur en chef. Il a obtenu un master et une D.E.A. sous la direction de Robert Abirached à l’Université Paris X-Nanterre. Il a assisté le metteur en scène Philippe Genty pour plusieurs spectacles.

Christine Friedel

Est critique dramatique. D’abord, et notamment à Réforme. Elle a ensuite collaboré aux mises en scène du Théâtre du Campagnol, dirigé par Jean-Claude Penchenat et fait partie du groupe d’experts pour le théâtre à la D.R.A.C.-Île-de-France. Et elle a aussi été la rédactrice de la revue Plaisir(s) éditée par le château de la Roche-Guyon et est l’auteure de La Roche-Guyon, le château invisible.

Elisabeth Naud

Critique de théâtre, enseigne actuellement à l’Université Paris VIII. Elle est docteure en esthétique théâtrale.

Béatrice Picon-Vallin

Directrice de recherches au C.N.R.S., est spécialiste du  Théâtre russe sur lequel elle a publié de nombreux livres. Elle dirige les collections Mettre en scène  à Actes Sud-Papiers, Arts du spectacle aux éditions du C.N.R.S. et aussi Th. XX aux éditions L’Age d’homme.

Nicolas Villodre

a participé entre autres  à la Coopérative des Cinéastes  et a soutenu en 83 une thèse en arts plastiques consacrée à Christian Schad, Man Ray et Laszlo Moholy-Nagy. 

Spécialiste et critique de danse contemporaine, il a été jusqu’en 2013, assistant du directeur de la Cinémathèque de la Danse et a publié de nombreux articles dans La Revue d’esthétique, Pour la Danse, La Cinémathèque Française…

Correspondants :

Gérard Conio

professeur émérite de l’Université de Nancy, est un spécialiste de la civilisation russe et des pays de l’Est.

Nektarios G. Konstantinidis

traducteur et critique de théâtre notamment francophone, à Athènes et en Grèce.

(Tous les documents et archives sont publiés sauf avis contraire des ayants-droit et, dans ce cas, seraient aussitôt retirés).

  • ‘Antigone de Sophocle, mise en scène de Jean Bellorini

    Les Messagères, adaptation de Mina Rahnamaei et Florence Guinard d’Antigone de Sophocle, mise en scène de Jean Bellorini

    Ces neuf actrices de l »Afghan Girls Theater Group » né en 2015, ne pouvaient plus sortir ni jouer quand, six ans plus tard, les talibans sont arrivés jusqu’à Kaboul. Avec leur metteur en scène Naim Karimi, elles ont été accueillies à Villeurbanne par Joris Mathieu, directeur du Théâtre Nouvelle Génération et par Jean Bellorini, directeur du Théâtre National Populaire, dans des appartements mis à disposition par la Ville. Le Groupe a aujourd’hui des espaces de répétition et est accompagnés par le T.N.P. et le T.G.P. dans sa vie quotidienne et  théâtrale.

    L’Afghan Girls Theater Group avait créé plusieurs spectacles à l’Institut français d’Afghanistan: Le Malentendu d’Albert Camus, Black Fears, Zombies, d’après plusieurs auteurs, Victims of War… On a pu les voir dans Le Poème est une épée, un montage de textes d’autrices afghanes réalisé par Estelle Dumortier, puis dans Le Rêve perdu, au Centre Dramatique National de Lyon, en collaboration avec Naim Karimi et Joris Mathieu.

    En septembre dernier, Jean Bellorini a créé l’adaptation de la célèbre pièce de Sophocle, après des improvisations : «Antigone est l’histoire d’une femme qui dit non. Tout comme ces jeunes femmes qui ont eu l’audace de fuir l’Afghanistan.» Le spectacle est en dari, sur-titré en français. Hussnia Ahmadi, Freshta Akbari, Atifa Azizpor, Sediqa Hussaini, Shakila et  Shegofa Ibrahimi, Marzia et Tahera Jafari et Sohila Skakhizada jouent le Chœur et ses personnages mythiques que sont Antigone et sa sœur Ismène, le Roi Créon, le devin Tirésias et un Messager. En longues robes, elles marchent pieds nus dans une vaste pièce d’eau.

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    En fond de scène, une grosse  et magnifique lune entière dont la lumière changeante se reflètera ensuite dans l’eau. Le texte-réduit-est fidèle au texte original: Antigone dit à Ismène qu’elle enterrera le corps de leur frère Etéocle, resté sans sépulture et livré aux bêtes comme l’a ordonné leur oncle et roi Créon. Ismène essayera mais en vain, de l’en dissuader. Il fera enfermer Antigone vivante dans un tombeau. Hémon, fils du roi et fiancé d’Antigone, plaidera sa cause mais en vain, lui aussi. Puis il se suicidera comme Jocaste, l’épouse de Créon, lequel  sombrera dans la folie.

    Jean Bellorini a repris l’idée de cette plage d’eau, autrefois inventée par Richard Peduzzi pour  Massacre à Paris dans la mise en scène réussie de Patrice Chéreau… sur le grand plateau de ce même T.N.P. à Villeurbanne. C’est à partir d’Antigone, une sorte de fable poético-politique. Pendant de longues minutes, un rideau de pluie tombe sur ce groupe de jeunes femmes marchant dans l’eau.

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    Toutes unies autour d’Antigone. Aucun homme dans cette distribution et l’une d’elles joue un Créon à la fois puissant et dérisoire en longue tunique jaune, coiffé d’une petite couronne dorée. Il y a vers la fin et à l’avant-scène, une double rampe de feu, comme pour montrer la vitalité et la fragilité de la vie d’Antigone et de ces Afghanes qui ont appris à résister à ces hommes trop puissants.
    Jean Bellorini a su créer de belles images pour évoquer ce combat  légendaire décrit il y a vingt-cinq siècles par Sophocle et vécu d’aujourd’hui par ces jeunes Afghanes.  A la toute fin du spectacle, on écoute un poème d’Atifa Azizpor, l’actrice qui joue Ismène et c’est aussi un beau moment: «Les Ismène abandonnées,/Elles gardent l’espoir des printemps à venir./ Elles gardent l’espoir de revoir un jour la liberté s’élever parmi elles./Il y a une chaîne sur la porte./Derrière cette porte,/Il y a des petites filles./Les tyrans ont fermé cette porte./ Les Antigone ont été tuées à cause de leur trop grande audace./Les Ismène sont toujours vivantes avec toutes leurs souffrances./Elles espèrent chanter le chant de la liberté, (…) Seront-elles entendues ? »
    Jean Bellorini a bien dirigé ces neuf jeunes actrices et a su créer de magnifiques images, peut-être à certains moments, même un peu trop envoûtantes. On aurait bien aimé entendre leurs voix, autrement que par le biais de ces foutus micros H.F. qui uniformisent tout. Et dont on voit pas l’utilité dans l’espace limité des Bouffes du Nord…
    Nous aurions aussi bien aimé qu’il y ait un écran de sur-titrage au-dessus de la scène, ce qui éviterait de suivre la traduction à gauche ou à droite de la scène, donc mal. A ces réserves près, ces Messagères sont un spectacle exemplaire dans l’histoire du théâtre français, même si Peter Broook employa très souvent dans ces mêmes Bouffes du Nord, de nombreux acteurs d’origine étrangère, comme le Polonais Andrzej Seweryn, le Japonais Yoshi Oïda, etc.

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    Le T.N.P. n’aura pas failli à sa mission en faisant jouer ces jeunes comédiennes exilées très loin de leur pays. Merci à Jean Bellorini; il quittera ce grand théâtre
    après seulement deux mandats, pour diriger le théâtre de Carouge à Genève en janvier 2027.
    Il souhaite, a-t-il dit, faire «plus de théâtre et moins de gestion» et “garder l’énergie” de faire les choses… 

    Philippe du Vignal


    Jusqu’ au 13 avril, Théâtre des Bouffes du Nord, Paris (XIX ème). T.  :
    01 46 07 34 50.

     


  • ‘Éric Lacascade

    Oedipe roi de Sophocle, traduction de Bernard Chartreux, adaptation et mise en scène d’Éric Lacascade

    Oedipe Roi est moins jouée qu’Antigone, en ce moment adaptée à toutes les sauces. Alors que cette tragédie a aussi une portée universelle et a été un fondement de la psychanalyse. « Avoir inventé la tragédie, nous disait, à nous, ses étudiants en Sorbonne, la grande Jacqueline de Romilly, est un beau titre de gloire. (..) qui appartient aux Grecs (…) Le rayonnement de la tragédie grecque tient à l’ampleur de la signification, à la richesse de pensée que les auteurs avaient à su y attacher: elle présentait, dans le langage directement accessible de l’émotion, une réflexion sur l’homme. Sans doute est-ce pourquoi, dans les époques de crise et de renouvellement comme la nôtre, on éprouve le besoin de revenir à cette forme initiale du genre. (…) On joue, un peu partout dans le monde, des tragédies d’Eschyle, Sophocle, Euripide, parce que, c’est en elles, que cette réflexion sur l’homme brille avec sa force première. « 

    Œdipe, est devenu roi de Thèbes, après avoir  réussi à vaincre la terrible Sphinge qui posait aux voyageurs des énigmes insolubles et qui les dévorait, s’ils ne pouvaient répondre… Oedipe et Jocaste, son épouse et sa mère, ce qu’il ne sait évidemment pas, ont eu quatre enfants: Antigone,  Ismène,  Etéocle et Polynice, les personnages d’Antigone et pour les deux derniers, ceux des Sept contre Thèbes d’Eschyle.
    Un prêtre est venu supplier Oedipe de trouver l’origine du malheur qui s’abat sur la cité: des hommes meurent, des enfants tombent malades et les femmes sont stériles. Il envoie son beau-frère, Créon auprès du dieu Apollon. Réponse: s’il y a eu crime… même involontaire et même légitime, c’est une souillure pour son auteur et sa ville qui doit se purifier du sang versé.
    Et Oedipe veut châtier le coupable. Tirésias, le vieux devin aveugle, après avoir refusé de parler, dira au roi qu’il est responsable de ce malheur et que le meurtrier de Laïos est un Thébain, coupable d’inceste et parricide, qui deviendra aveugle et ira mendier sur les routes…
    Oedipe méfiant, interroge alors Créon sur cette mort de Laïos qui lui affirme être loyal. Furieux, le roi de Thèbes veut le condamner à mort. Jocaste le persuadera de juste le bannir et révèle un oracle fait à Laïos : son fils le tuerait. Le roi l’interroge alors sur le massacre et appelle un des serviteurs qui y a échappé. Il dit aussi à Jocaste avoir consulté l’oracle de Delphes pour savoir qui étaient ses vrais parents, lequel a seulement averti qu’il serait un jour reconnu coupable de parricide et d’inceste.
    Accablé, Oedipe a renoncé à revenir chez ceux qu’il croyait être ses parents. Il s’en va et, à un carrefour, rencontre un vieil homme, avec ses serviteurs. Après une altercation, Oedipe reçut un coup de fouet d’un serviteur et les massacra tous. Il craint alors d’avoir tué Laïos et d’avoir épousé sa femme. Le chœur dit avoir peur de l’ubris (démesure) qui atteint les puissants et en appelle à la Justice.

    Rebondissement: un messager annonce la mort de Polybe, roi de Corinthe qu’Œdipe croit être son père: Enfin sauvé, il ne peut donc pas être parricide. Mais reste l’inceste et la femme de Polybe, Mérope, est, elle, vivante. Le messager croit rassurer Oedipe: ce sont ses parents adoptifs, les Dieux avaient interdit à Laïos, son père d’avoir un enfant: si c’était un fils, il tuerait son père et ferait l’amour avec sa mère.  Jocaste essaye d’empêcher Oedipe de chercher davantage mais le quitte brusquement… Un vieux berger révèle qu’il avait reçu de Jocaste, Oedipe nourrisson,  pour le tuer mais il l’a remis à un serviteur qui l’a ensuite confié à Polybe et Mérope. Donc Oedipe est donc hélas! le fils de Laïos qu’il a tué et il a bien fait l’amour avec la reine Jocaste, sa mère…

    Jocaste, elle, a vite compris, ne supportera plus la situation à laquelle elle ne peut rien et ira se pendre! Œdipe, courageux, en la voyant morte, ne se tue pas mais s’inflige lui-même un châtiment: il se crève les yeux pour ne plus voir le corps de cette mère devenue son épouse. Maintenant aveugle, il demande à Créon de le bannir de la cité. Créon le fera mais lui permettra de parler à Antigone et Ismène. «Il n’y a pas de mortel avant son dernier jour qu’il faut dire avoir été heureux et n’avoir jamais subi de souffrance.» dira  Coryphée. Des mots symboliques de la philosophie grecque et qu’on retrouve dans Agamemnon d’Eschyle et Andromaque d’Euripide. Autrement dit, jusqu’à sa mort, l’homme ne maîtrise jamais son destin.

    Une dramaturgie exemplaire… Le puissant roi a vaincu la Sphinge représentant les âmes en peines avides de sang et proches  des sirènes homériques ou des Erynies. Grâce à son intelligence, Oedipe a su répondre à la célèbre question: « Quel être pourvu d’une seule voix, a d’abord quatre jambes, puis deux jambes et trois ensuite? » Mais mentalement aveugle, il est aveugle avant de le devenir physiquement, après avoir été seulement à la fin, clairvoyant sur son passé. Mais les spectateurs ont déjà anticipé…
    Il y a vingt-cinq siècles et avant Euripide, son contemporain, Sophocle avait repris plusieurs thèmes légendaires comme l’enfant abandonné, le découvreur d’énigmes et dans L’Odyssée, le parricide inconscient et l’auteur d’inceste, pour en faire une tragédie familiale,. C’était déjà un scénariste exceptionnel.
    Il y a dans cette tragédie, une fluidité des scènes remarquable et un équilibre entre dialogues et parties chantées par le chœur. Ce roi respecté est intelligent, les Dieux le puniront d’avoir voulu trouver absolument la vérité. Il s’est fait inconsciemment artisan de son propre malheur et admettra enfin que ses pieds enflés sont bien la preuve qu’il est à la fois, un parricide mais aussi coupable d’inceste… Ce que Jocaste, sa mère puis son épouse n’avait jamais vu mais que le public a compris avant lui.
    Fatalité et volonté: les fautes d’Oedipe ne sont pas les causes de son malheur mais il les a provoquées. D’abord arrogant et violent, il sera inquiet et vite ravagé, puis  humble et résigné devant le malheur qu’il a créé et qu’il va subir, aveugle et misérable encore de longues années, après la mort de Jocaste.

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    Responsable, cet homme plus tout jeune et père de quatre enfants? Plus sûrement victime de forces qui le dépassent, comme il le dira dans Oedipe à Colonne, la suite de cette pièce. « Les personnages tragiques sont, dit Jacques Lacan, situés d’emblée dans une zone limite, entre la vie et la mort. (…) Le héros de la tragédie participe toujours de l’isolement, il est toujours hors des limites, toujours en flèche, et par conséquent, arraché par quelque côté, à la structure.»

    Mais comment mettre en scène actuellement cette tragédie capitale, une de celles qu’Aristote cite souvent et dont on sait tout le bénéfice que Sigmund Freud en tira. Dans Naissance de la psychanalyse, «Chaque auditeur (de Sophocle), écrit-il  fut un jour en germe, en imagination, un Oedipe et s’épouvante devant la réalisation de son rêve transposé dans la réalité, il frémit suivant toute la mesure du refoulement qui sépare son état infantile de son état actuel. » La pièce touffue est plus difficile à monter et donc moins jouée qu’Antigone  en ce moment  adaptée un peu partout, entre autres, par Jean Bellorini avec de jeunes actrices afghanes et dont nous vous reparlerons.  Reste, aussi et toujours le problème du Chœur, représentant la cité, jamais facile à résoudre mais ici escamoté: ce qui modifie le sens même de la pièce.
    Cet Oedipe Roi créé en plein air au Printemps des Comédiens à Montpellier 2022 est ici repris dans la même scénographie d’Emmanuel Clolus mais sur un plateau noir et plus petit. Eric Lacascade a écrit lui-même, dit-il, cette adaptation à partir de nombreuses traductions, Surtout, et nous avons vérifié, celle de Paul Mazon, exacte mais dans une langue non théâtrale.
    Le metteur en scène a ainsi rendu le texte plus fluide et l’a élagué-surtout la plus grande partie des chœurs-dommage, mais comment faire autrement? Ils sont longs et très difficiles à traduire, si on veut garder toute la force poétique qu’ils ont en grec ancien.
    Comment ne pas être partagé? Eric Lacascade réussit, aux meilleurs moments, le pari de rendre accessible quelques-uns de ce dialogues fabuleux, entre autres, ceux de Tirésias et d’Oedipe, ou ceux de Créon et Oedipe. Ils sont, rappelons-le, antérieurs à 425 avant J.C… Et c’est un vrai bonheur de bien entendre ce texte joué par  Jade Crespy, Otomo de Manuel, Christelle Legroux, Karelle Prugnaud avec une diction impeccable et il n’y a aucune criaillerie.  Mention spéciale à Christophe Grégoire (Oedipe), toujours en scène  et à Jérôme Bideaux (Tirésias).
    Un théâtre simple et artisanal comme on les aime et qui doit tout à la puissance du jeu. Aucun doute là-dessus, Eric Lacascade, longtemps directeur du Centre Dramatique National de Caen  et qui a si bien monté, entre autres: Henrik Ibsen mais aussi Anton Tchekhov et Maxime Gorki, maîtrise les choses.
    Là où où nous sommes moins d’accord: deux acteurs représentant le chœur avec au début, un T-Shirt noir de la Scala! Tous aux abris!  Et de nombreux stéréotypes polluent ce travail. Comme le jeu très fréquent devant le premiers rangs de spectateurs et surtout dans la salle-facile et mille fois vu! -et assez pénible : on doit se retourner pour voir quelque chose… alors que le plateau reste vide! Et on a connu Emmanuel Clolus mieux inspiré: pourquoi ces praticables qui ne servent à rien, ces  barrières qu’on ouvre une seule fois et ce pilier au fond et côté cour. Le tout laid, noir et encombrant, devant un rideau aussi noir, et éclairé par des projecteurs latéraux bien visibles. Pour dire qu’on est bien au théâtre. Et en fond sonore, des ronflements électroniques comme on entend partout… Pour dire quoi? 
    Ce travail d’une grande honnêteté mais pas très au point, tient plus d’une recherche personnelle en une heure et demi mais reste sec, malgré la présence de Christophe Grégoire toujours sur scène et il y a parfois un réel plaisir à voir une bande d’acteurs qui arrivent à porter ce texte formidable…
    Mais il y a sans doute ici d’abord un mauvais rapport scène/salle/personnages et l’émotion n’est jamais au rendez-vous. Après des décennies de brechtisme mal digéré, elle peut l’être encore, même sur le petit plateau du Lucernaire, dans la mise en scène par Philippe Person de La Ménagerie de verre (voir Le Théâtre du Blog). Alors que le drame que vit Laura, n’est pas la tragédie que vit Oedipe! Et il y avait bien une réelle émotion dans les mises en scène iconiques des Perses d’Eschyle, recréée par Maurice Jaquemont, d’Electre de Sophocle, fabuleusement réalisée par Antoine Vitez. Ou encore, de L’Orestie d’Eschyle par Peter Stein…

    Les tragédies grecques, vingt-cinq siècles après leur création, restent fascinantes mais difficiles à monter. A vous de choisir mais nous ne vous pousserons pas à aller voir de quoi il retourne, vous seriez déçus. Pour les apprentis-comédiens, cela peut être éventuellement utile mais vraiment pas indispensable mais comme cela coûte au parterre plus de quarante € et quinze, aux derniers rangs, mieux vaut se faire inviter…

    Philippe du Vignal

    Jusqu’au 26 avril, La Scala, boulevard de Strasbourg, Paris (X ème). T. : 01 40 03 44 30.

  • Helikopter et Licht d’Angelin Preljocaj

    Helikopter et Licht d’Angelin Preljocaj

    Le premier ballet (2001) à partir de la musique d’un quatuor à cordes et le son de quatre hélicoptères, a été composé en 96 par Karlheinz Stockhausen (1928-2007). Le second est ici créé sur une musique de Laurent Garnier. Licht (en allemand : lumière) sonne comme leicht : léger. On pense, bien sûr, aux derniers mots de Goethe: «Mehr Licht» ( « Plus de lumière »).
    Mais la musique originale du DJ français Laurent Garnier semble un peu légère, comparée à celle du pionnier allemand de l’électronique. Cela n’empêche pas Angelin Preljocaj de conclure la soirée avec une œuvre en trois parties, passant de l’obscurité à la clarté, de l’abîme, à la cime, et de la géhenne, à l’éden.

    © J.C. Carbonne
    © J.C. Carbonne

    Le hasard a voulu que le jour où nous avons vu ce spectacle, un hélicoptère de tourisme a perdu ses pales, avant de s’abîmer dans l’Hudson à New York. Aucun risque à Paris, les quatre giravions étaient restés en Allemagne, après avoir laissé leurs traces sonores sur bandes magnétiques ou fichiers numériques…
    Mais au début, l’ombre de pales est projetée au sol et la scénographie d’Holger Förterer relève de la vidéo-danse.

     

     

    Les trois filles et trois garçons (parité respectée) dansent selon des motifs géométriques : cercles, rosaces, lignes horizontales, trames, vaguelettes, signes et chiffres projetés au sol, s’animent et produisant leur propre chorégraphie. Après le ballet, dans un entretien vidéo en français avec le chorégraphe, le compositeur explique les principes d’une composition fondée sur cinq couches sonores superposées: soit cinq tempis-notre oreille fourchue a cru entendre : cinq tapis! Autrement dit, cinq plages indépendantes…

    Cette «polyphonie rythmique» est enrichie de voix féminines énumérant en allemand des chiffres. Cela rappelle les décomptes « One, two, three » dites en voix off,  au commencement d’Einstein on the Beach, le fameux opéra (1976) de Phil Glass et Bob Wilson.
    Pas question ici pour  Karlheinz Stockhausen d’exploiter ses erreurs ou celles de l’ordinateur : le temps n’était plus pour lui à la musique intuitive, ou à un amusant n’importe quoi.. L’enregistrement et la partition ont permis à Angelin Preljocaj de créer une œuvre rigoureuse suivant un principe «organique». Il estime que le compositeur, alors âgé de quatre-vingt ans avait «une liberté formidable car il s’autorisait à l’inattendu». De l’inattendu et de l’inentendu.
    Après les magnifiques duos et trios d’Helikopter, Angelin Preljocaj écrit une pièce valorisant le travail de groupe. Il faut citer les douze excellents danseurs qui contribuent au succès de l’entreprise : Liam Bourbon Simeonov, Clara Freschel, Mar Gomez Ballester, Paul-David Gonto, Lucas Hessel, Verity Jacobsen, Florette Jager, Beatrice La Fata, Yu-Hua Lin, Florine Pegat-Toquet, Valen Rivat-Fournier et Leonardo Santini.

    Dans une autre partie de son entretien avec Karlheinz Stockhausen, il est question de nature, de cosmos et même de paradis. Sur la musique facile d’accès de Laurent Garnier, proche d’une bande originale pour blockbuster, le chorégraphe passe subtilement et paradoxalement,  du terre à terre, à l’édénique.
    Trois écrans à l’arrière-plan font office de décor et envoient, par intermittence, des griffures lumineuses. Dans le premier mouvement, garçons et filles sont vêtus comme à la ville et ensuite, eux, sont torse nu et elles, en partie dénudées. Mais le final où tout le monde est en tenue d’Adam et Ève, se distingue par une précision technique extrêmement rare dans la danse hexagonale.
    La difficulté des figures, imposées ou proposées, ne vient pas d’une quête de virtuosité mais des enchaînements, qui sont tous impeccables : aucun accroc, aucun couac, aucune faute de goût. Après s’être évanouis de scène, les douze interprètes réapparaissent comme par magie et traversent trois écrans en forme d’alvéoles dans le mur du fond. Aux saluts, les spectateurs-surtout des abonnés et amateurs de danse-ont rappelé plusieurs fois les interprètes et leur chorégraphe…

    Nicolas Villodre

    Jusqu’au 3 mai, Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, 2 place du Châtelet, Paris ( IV ème).T. : 01 42 74 22 77.