Le Théâtre du Blog a été créé en 2008 par Edith Rappoport et Philippe du Vignal; depuis, 9.450 articles ont été publiés sur le théâtre, la danse, les arts de la rue, les performances, le cirque, la magie, les livres, revues et les expositions spécialisées, en province et région parisienne, mais aussi à l’étranger…

Philippe du Vignal – Rédacteur en chef

Critique dramatique, il a été aussi responsable de la rubrique: Théâtre aux Chroniques de l’Art Vivant dirigées par Jean Clair puis à artpress dont Catherine Millet était la rédactrice en chef. Il a participé plusieurs années aux Nuits magnétiques d’Alain Veinstein à France-Culture et au quotidien La Croix. Il a longtemps dirigé l’Ecole du Théâtre National de Chaillot dirigé par Jérôme Savary, puis par Ariel Goldenberg. Il y enseignait aussi l’histoire du spectacle contemporain. Il a aussi été professeur à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs: département Scénographie et Section Costumes/Vêtement.

Sébastien Bazou

Ancien élève de l’École des Beaux-Arts de Dijon, s’est spécialisé dans l’installation multi-médias. Il a cofondé l’association et le magazine Artefake qui publie des articles sur l’histoire de la magie en Europe et aux Etats-Unis.

Jean Couturier

Critique dramatique et de danse et assistant du rédacteur en chef. Il a obtenu un master et une D.E.A. sous la direction de Robert Abirached à l’Université Paris X-Nanterre. Il a assisté le metteur en scène Philippe Genty pour plusieurs spectacles.

Christine Friedel

Est critique dramatique. D’abord, et notamment à Réforme. Elle a ensuite collaboré aux mises en scène du Théâtre du Campagnol, dirigé par Jean-Claude Penchenat et fait partie du groupe d’experts pour le théâtre à la D.R.A.C.-Île-de-France. Et elle a aussi été la rédactrice de la revue Plaisir(s) éditée par le château de la Roche-Guyon et est l’auteure de La Roche-Guyon, le château invisible.

Elisabeth Naud

Critique de théâtre, enseigne actuellement à l’Université Paris VIII. Elle est docteure en esthétique théâtrale.

Béatrice Picon-Vallin

Directrice de recherches au C.N.R.S., est spécialiste du  Théâtre russe sur lequel elle a publié de nombreux livres. Elle dirige les collections Mettre en scène  à Actes Sud-Papiers, Arts du spectacle aux éditions du C.N.R.S. et aussi Th. XX aux éditions L’Age d’homme.

Nicolas Villodre

a participé entre autres  à la Coopérative des Cinéastes  et a soutenu en 83 une thèse en arts plastiques consacrée à Christian Schad, Man Ray et Laszlo Moholy-Nagy. 

Spécialiste et critique de danse contemporaine, il a été jusqu’en 2013, assistant du directeur de la Cinémathèque de la Danse et a publié de nombreux articles dans La Revue d’esthétique, Pour la Danse, La Cinémathèque Française…

Correspondants :

Gérard Conio

professeur émérite de l’Université de Nancy, est un spécialiste de la civilisation russe et des pays de l’Est.

Nektarios G. Konstantinidis

traducteur et critique de théâtre notamment francophone, à Athènes et en Grèce.

(Tous les documents et archives sont publiés sauf avis contraire des ayants-droit et, dans ce cas, seraient aussitôt retirés).

  • Adieu Robert Wilson

    Adieu Robert Wilson

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    Bob Wilson, né en 1941 à Waco (Texas), est mort avant-hier à quatre-vingt trois ans, d’un cancer à Water Mill (État de New York), le grand laboratoire de spectacles et de résidences d’artistes qu’il avait lui-même conçu en 91 et où il habitait, quand il ne faisait pas de mises en scène dans le monde entier. Avec lui -le plus jeune des trois- s’en va le dernier géant du XX ème siècle, après le dramaturge et metteur en scène polonais Tadeusz Kantor (1921-1990) et la chorégraphe allemande Pina Bausch (1940-2009). A eux trois, ils révolutionnèrent le spectacle contemporain.
    Bob Wilson était, comme eux, un créateur à part entière de ses spectacles. M
    etteur en scène, scénographe, dramaturge, vidéaste et sculpteur, il avait commencé par suivre trois ans des cours d’administration des affaires, ce qui lui fut ensuite bien utile pour diriger ses grosse productions…Dénominateur commun avec le créateur polonais et la chorégraphe allemande, il voulait, assoiffé de perfection, tout assumer jusqu’au moindre détail scénique. Mais il savait déléguer et s’entourer des meilleurs artistes et techniciens.
    Artiste d’
    avant-garde new-yorkais vers 1970 devenu mondialement célèbre après Le Regard du Sourd, il était peu connu, voire pas du tout aux Etats-Unis. Comme des dizaines de millions d’Américains, le  Donald Trump n’a sans doute jamais entendu parler de lui, ni vu un de ses spectacles. Mais Bob Wilson a été vite adopté en France où il créa nombre de ses œuvres théâtrales et opéras comme en Europe, puis dans le monde entier.
    Bob Wilson étudie trois ans l’
    administration des affaires à l’université du Texas. Puis en 63 -il avait vingt-deux ans- il va à New York suivre des cours de peinture et sculpture, puis en Arizona, deux d’architecture avec Paolo Soleri. Mais il s’intéresse aussi à la chorégraphie sous l’influence de Martha Graham et rencontre en 66 son ami Andy de Groat, mort en France il y a six ans, et dont il partagera la vie quelques années…Ce travailleur infatigable, jamais à court d’invention, travailla à New York dans des ateliers de théâtre avec des enfants cérébralement handicapés.

    Il faut rappeler ce parcours de vie personnelle et artistique, essentiel pour comprendre comment sont nés ses premiers spectacles et les suivants : peinture, architecture, lumières et une remarquable sculpture de l’espace comme on n’en n’avait jamais vue sur un plateau. Mais il aimait aussi dessiner des meubles minimalistes dont on voyait parfois quelques exemplaires (tables, et chaises dont il avait toute une collection). Il avait une fascination pour le langage visuel et oral mais aussi pour l’ art du silence, du mouvement et de la répétition gestuelle et musicale qui seront ses marques de fabrique.Il créa aussi quelques performances, comme celle que nous avions vue à Bruxelles où il dirigeait Christopher Knowles, un jeune artiste qui, répétait sur une petite scéne chaque soir, sans jamais commettre la moindre erreur, nous avait-il-dit, le même texte très compliqué, à base de phrases répétées, qu ‘il avait écrit. Et cette fonction mentale du langage fascinait Bob Wilson.

     En 68, Bob Wilson crée la Byrd Hoffman School of Byrds(du nom de celui qui l’avait aidé, adolescent, à guérir d’un bégaiement). Et avec Andy de Groat, il crée en 69 à New York, The King of Spain, The Life and Times of Sigmund Freud. Des œuvres saluées par quelques critiques…
    Trois ans plus tard, avec Andy de Groat et la danseuse et actrice Sheryl Sutton, il crée Deafman Glance à Iowa City. Ce désormais célèbre Regard du Sourd  sera invité par Jack Lang au festival de Nancy où nous avions vu la première: « Il a bouleversé l’art de la scène, a-t-il dit aujourd’hui. » Effectivement, cela a été un tsunami, provoqué par un Texan de vingt-huit ans, encore inconnu et qui n’était pas, à l’origine, metteur en scène de théâtre.

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    Un spectacle exceptionnel et merveilleux de sept heures de 21 h jusqu’au petit matin, de ceux qu’on ne voit qu’une fois dans une vie de critique. Des souvenirs ? Oui, même après un demi-siècle… Au début, où un grand jeune homme (lui-même) en queue de pie, disait simplement avec une impeccable diction : « Ladies and gentlemen, ladies and gentlemen, ladies and gentlemen… mais de moins en moins fort, jusqu’à devenir inaudible. Le rideau se levait alors et ensuite, plus un mot : commençait un spectacle muet aux images somptueuses d’inspiration surréaliste, avec parfois, des animaux. Un homme entrait régulièrement en courant sur le plateau côté jardin et en sortait côté cour, sans se préoccuper de la scène muette qui s’y jouait.. Puis en ressortait dix minutes après dans l’autre sens…
    Aucun scandale dans la salle, bourrée pleine de jeunes gens étonnés mais très admiratifs. Trois entractes mais aucun signal pour annoncer le reprise comme si la vie continuait simplement A côté de nous, Bernard Dort, grand spécialiste de Bertolt Brecht et qui avait été notre remarquable prof en études théâtrales à la Sorbonne et son ami Gilles Sandier, éminent critique, eux regardaient, indifférents, les scènes se succéder mais surtout discutaient entre eux. Plusieurs années après, Bernard Dort à qui je rappelais cette histoire, avoua qu’il avait eu tort de ne pas avoir été sensible à ce chef-d’œuvre absolu qui avait enthousiasmé Aragon.

    Pas de récit mais un étirement du temps vécu par un enfant sourd sur un plateau désert, avec, au fond des toiles peintes, ce qui à l’époque, ne se faisait plus. Et toujours, une place prépondérante offerte à la musique. Aucune logique apparente mais jouée par une cinquantaine d’interprètes, une succession d’images fabuleuses et parfois cruelles. En leitmotiv, un personnage en longe robe noire, un corbeau posé sur son bras, aussi insolite qu’énigmatique, avec un couteau à la main qui allait tuer un petit enfant… Peu de traces mais il existe une vidéo de quelques minutes à l’I.N.A.

    Dix ans avant, notre marraine nous avait emmené encore adolescent, voir avec son mari, un spectacle de Marcel Marceau au Théâtre de l’Ambigu. Il y avait, avant les fantaisies de Bip, son personnage fétiche, un conte d’Extrême-Orient assez hermétique auquel le public ne comprenait rien. A l’entracte, dans le hall du théâtre, le mari en question expliqua, lui, le scénario à une dizaine de personnes qui buvaient ses paroles: il était atteint de surdité totale… Quelle leçon de théâtre ! Je ressentis, des années après comme un prélude et un clin d’œil artistique à ce Regard du sourd qui rendit vite célèbre Bob Wilson.
    Nous ne pouvons citer tous les spectacles de lui, que nous avons pu voir. Mais en 74, il crée au festival de la Rochelle,
    Lettre pour la reine Victoria, un remarquable opéra avec de la musique classique par Alan Lloyd avec Stefan Brecht, le fils de Bertolt. Avec un titre et un thème issus de The Life and Time of Joseph Stalin, (La Vie et la Dimension temporelle de Joseph Staline) qu’il avait présenté cette même année à l’Académie de Brooklyn. Cette lettre qui avait été adressée à la Reine Victoria est de point de départ cet opéra.

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    L’année suivante, il crée au festival d’Avignon Einstein on the Beach, un opéra dont la musique répétitive est écrite par Philip Glass, et la chorégraphie par Lucinda Childs. Rien à voir, bien sûr, avec le grand scientifique mais une œuvre d’une beauté d’une invention et d’une unité exceptionnelle qui sera vite connue dans le monde entier. Puis Bob Wilson conçoit un long spectacle pour les Jeux olympiques d’été en 1984, The CIVIL warS : A Tree is best Measured when it is down (On mesure mieux un arbre quand il est à terre)  dont une partie seulement sera jouée au Théâtre de la Ville

    En 90, Bob Wilson crée Le Roi Lear de William Shakespeare à Francfort-sur-le-Main, Le Chant du cygne d ‘Anton Tchekhov à Munich, une adaptation d’Orlando de Virginia Woolf à Berlin-Ouest et The black Rider: The Casting of the magic bullets,  une collaboration de Wilson, Tom Waits et William S. Burroughs, à Hambourg
    En 1998, il fait une remarquable mise en scène au Stockholms Stadsteater duSonge d’August Strindberg que nous avions pu voir en 2000 au Théâtre National de Chaillot. A ma demande, il avait été tout à fait d’accord pour recevoir quarante minutes les élèves de l’Ecole qu’alors, je dirigeais, et ceux de la section scénographie des Arts Déco.Il répondait avec une rare gentillesse aux questions. Un cadeau royal… de ceux qu’on n’oublie jamais.
    1984 : il nous avait proposé d’assister toute une journéeà une répétition de
    Médée de Marc-Antoine Charpentier, à l’ancien Opéra de Lyon qui n’avait pas encore été rénové et malgré des structures lumières et son assez obsolète, il avait réussi son pari Bob Wilson était d’une rare exigence,quand il dirigeait la gestuelle de la cantatrice. Mais il avait compris après vint minutes et malgré tous ses efforts à elle qu’il ne pouvait lui demander de tenir le bras levé dans la position exacte qu’il souhaitait.

    Il a fait de nombreuses mises en scène au Metropolitan Opera, la Scala, l’Opéra Bastille. C’est une partie moins connue de son œuvre mais Bob Wilson a aussi créé des sculptures et des meubles dont la vente servait à financer en partie ses spectacles.Il a aussi réalisé de nombreuses vidéos connues sous le nom de Voom Portraits. Passant d’un continent à l’autre, il avait une boulimie de travail et en 2004,  il mit en scène avec grand succès Les Fables de La Fontaine… à la Comédie-Française. Et deux ans plus tard  Quartett d’Heiner Müller, à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, avec Ariel Garcia-Valdès et Isabelle Huppert.

    Puis, ce fut en 2010, Oh! Les beaux jours de Samuel Beckett, au Théâtre de l’Athénée-Louis-Jouvet et un an après Lulu de Frank Wedekind  au Théâtre de la Ville avec le Berliner Ensemble, musique de Lou Reed. Et encore La Dernière Bande de Samuel Beckett, à l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet. Et  Nous avions été moins convaincus par les spectacles qui suivirent. Le vocabulaire scénique: lumières où il était un maître incontestable, son, musique, costumes était toujours aussi remarquablement maîtrisé mais toujours pressé, il confiait le plus gros du travail  à des assistants et s’auto-académisait en appliquant des recettes qui avaient bien fonctionné dans les opus précédents. Peter Pan ( 2013) de James Matthew Barrie avec le Berliner Ensemble. Ou l’année suivante, Les Nègres de Jean Genet, à l’Odéon théâtre de l’Europe. Mais L’Incoronazione di Poppea de Claudio Monteverdi, à l’Opéra Garnier fut un succès. Comme la reprise en 2015 de Pelléas et Mélisande de Claude Debussy, à l’Opéra Bastille.
    Il y a six ans,
    Jungle Book,au 13 ème art pour le Théâtre de de la Ville à Paris, était malheureusement sans grand intérêt et ennuyeux.  Il ne lui ressemblait en rien.

    ©x Pessoa
    ©x Pessoa

    Et Pessoa, Since I’be been, vu l’an passé, malgré ses grandes qualités plastiques, des lumières raffinées et une exceptionnelle direction d’acteurs, ne fonctionnait pas tout à fait. Comment faire passer les écrits de Fernando Pessoa sur un plateau? Mission presque impossible et il y avait ici comme une dichotomie entre images et texte.

    Cela dit, merci Bob Wilson pour toute la beauté que vous aurez apportée. Vous resterez comme un grand artiste et un maître incontestable du théâtre contemporain. Les œuvres de Pina Bausch continuent à être dansées mais  celles de Tadeusz Kantor ne sont plus jouées: sans lui et ses acteurs fétiches, ce serait impossible. Ce qui risque d’arriver aussi à celles de cet immense créateur. Enfin Clément Hervieu-Léger, maintenant à la tête de la Comédie Française, serait bien avisé de reprendre ses Fables de la Fontaine…

    Philippe du Vignal

  • Avignon encore et toujours

     Festival d’Avignon encore et toujours

    Nous avons pensé avec Jean Couturier, Christine Friedel et Elisabeth Naud, à faire un bilan de cette édition assez particulière: glissement insidieux vers des spectacles de danse, soi-disant célébration de la langue arabe, Ministre de la Culture-une grande première-refusant d’aller voir un spectacle dans le in, C.G.T spectacle ayant dans ce cas appelé à la grève, représentation du Soulier de satin interrompue à minuit et demi pour cause d’orage à la Cour d’Honneur dans un désordre total (de nombreux spectateurs ne savaient pas où se réfugier dans un Avignon désert à cette heure). Alors que la météo était très défavorable, la Direction du festival n’avait pourtant pas annulé la représentation…
    Pour des circonstances dépendant de notre volonté, vous aurez bientôt ce bilan.. Mais les faits-connus-son têtus: taux maximum de remplissage maximum dans le in (98%) malgré une programmation décevante et des prix élevés; off étant maintenant double du in, avec de très bons spectacles au Théâtre des Halles, au Théâtre du Balcon, au Onze, à la Scala-Avignon, à L’Artéphile… avec parfois des spectacles déjà joués, comme Les Serge par la Comédie Française, des créations comme Le Mariage de Figaro avec Philippe Torreton…
    Mais aussi un deuxième off, lui à peine comparable: celui des petites salles où pour des pièces: auteur, metteur en scène et acteurs inconnus, ont souvent quelques spectateurs seulement par représentation, voire aucun ! Et à un prix de location exorbitant pour les compagnies, au moins 4.000 €  les trois semaines… Et ceux des chambres chez des particuliers s’envolent: 100 € la nuit, au noir, bien entendu ! Et dans les hôtels, on conseille fortement de réserver dès maintenant une chambre et, bien sûr, de la payer… pour  juillet 2026. En attendant, retour en arrière avec un épisode d’histoire du théâtre par le metteur en scène Jacques Livchine qui, a autrefois, joué dans le off comme dans le  in…

    Ph. du V.Je n’étais pas en Avignon

    ©x La Femme-Chapiteau
    ©x La Femme-Chapiteau

    1980: le Théâtre de l’Unité est dans le in avec La Femme-chapiteau et deux autres spectacles. Je m’étais dit  : je vais faire ma chronique sur Avignon où je n’étais pas et vais faire semblant d’y avoir été. » Alors tu as vu quelque chose de beau ? Le Rodrigues ne t’a pas déçu ?  Brel à la carrière Boulbon, je ne vois pas l’intérêt.Tu as fait de belles rencontres ? On y va pour ça tout de même. Je trouve que le bar du in ouvert à tous, c’est sympa. C’est quoi dans le in cette histoire de langue arabe? Pour distraire la galerie et énerver Le Figaro ? Oh! Là, tu as lu, ce journal trouve la programmation exécrable, parle de festival woke et d’ entre-soi étouffant. N’empêche: le off commence à gagner un peu de reconnaissance. Du monde, il y en avait. Et cette déclaration du festival qui se prononce officiellement pour la Palestine ? L’irruption du théâtre privé partout, La Scala, avec neuf spectacles.  »
    La ministre de la Culture a voulu éviter la Cour d’Honneur et a assisté à une animation dans un E.P.H.A.D. Je la comprends: elle dit clairement ce que je pense tout bas, le sens de la subvention est clairement perdu. La conquête d’un nouveau public, les droits culturels, on n’en parle plus.  Quant au off, il affiche clairement la couleur: les compagnies sont là pour trouver des dates et les lieux où jouer. La consommation effrénée de spectacles me pose question. Etait-ce un bon cru? Tous les records sont  battus avec 1,6 million de billets vendus dans le off pour 1.735 spectacles: 60 % de remplissage et  98% dans le in pur une trentaine de spectacles .
    Paradoxal: tout le monde se plaint et parle d’une Culture qui se meurt faute de moyens et on assiste à un foisonnement impressionnant! Même la Comédie Française présente un spectacle dans le off. Vitalité ou cancer ? Je suis frappé par la pauvreté des commentaires et débats. Des compagnies suent un an pour s’entendre dire : « On a passé un bon moment, c’était super. »  Ou: J’ai pas accroché du tout. »
    Et puis le grand débat : le goût de la critique souvent opposé à celui du public.  Léna Breban (que nous avions repérée à l’Ecole du Théâtre National de Chaillot et qui a joué dans notre 2500 à l’heure ) en sait quelque chose: son Mariage de Figaro a été déchiqueté par Le Masque et la Plume sur France Inter… Mais il y a  six cent places vendues chaque soir pour ce spectacle repris à Paris de septembre à janvier. Est-elle le nouveau Alexis Michalik, lui aussi peu aimé par la critique ?

    Nous en avons fait des Avignon… Dès 64, jeune spectateur, je ne faisais pas encore de théâtre et j’étais « descendu » de Paris en vélo-solex.  J’ai le souvenir de Lorenzaccio avec Gérard Philipe : « Veux-tu que je m’empoisonne oui que je me jette dans l’Arno; les Russelaï seuls valent quelque chose. » Ah! les mots, les mots les éternelles paroles. En 68, je vendais France Nouvelle, l’hebdomadaire culturel communiste. Jean Vilar n’avait pas d’argent sur lui et je le lui offrais. J’allais aux débats du Verger, je me nourrissais de Jean Vilar. Le Living Théâtre a créé la polémique: Judith Malina et Julian Beck réclamaient la gratuité d’entrée et des gauchistes hurlaient à la porte du cloître des Carmes: Vilar/Salazar… J’étais aux premières loges: Jean Vilar gardait la porte avec la C.G.T. « Chez le boucher, disait-il on paie sa viande, donc le théâtre ne peut pas être gratuit. » En 69, coup de tonnerre, la compagnie Maurice Béjart danse à la Cour d’Honneur Messe pour un temps présent : c’était énorme à l’ époque d’y faire entrer la danse contemporaine! Quatre  jeunes compagnies sont invitées à jouer aux cloître des Carmes.  Discussions un peu partout. Hervée de Lafond que je ne connaissais pas encore, jouait dans Le Roi Nu, mise en scène de Michel Berto.
    En 71, mort de Jean Vilar…
    1972:  le Théâtre de l’Unité  joue  L’Avare and co dans un foyer des jeunes travailleurs à Champfleury, un quartier Ouest d’Avignon où se trouve maintenant la Fabrica…. Hervée de Lafond, devenue, codirectrice avec moi du Théâtre de L’Unité, dit que nous avons ouvert le off et fait les premières parades dans les rues. Georges Lavaudant jouait aussi dans ce même Foyer, avec son Théâtre Partisan. Nous sommes repérés par André Gintzburger, imprésario qui nous prend alors dans son écurie. Premier contrat: Festival international du jeune théâtre à Liège. Mais nous n’avons pas l’argent pour louer un car et nous y allons avec nos vieilles voitures… Là, catastrophe: grève générale en Belgique et une de nos Quatre L tombe en panne d’essence. Le Théâtre Royal de Liège est plein mais à cinq minutes de la représentation, manquent quatre acteurs. Il va falloir avouer notre forfait:  les cinq minutes les plus cauchemardesques de ma vie. Quand, soudain,  nos quatre amis  font irruption! Nous avons joué dopés par la peur. Premières critiques élogieuses…
    1977: nous jouons sous chapiteau Dernier Bal  aux Angles (Gard) juste au-dessus d’Avignon.  Nous faisons une parade pour  La 2 CV Théâtre, place de l’Horloge à Avignon..Puis nous distribuons des tracts mais je suis tellement épuisé que je m’endors sur scène.  Le public aime la parade mais il n’y  a personne au spectacle et le chapiteau s’envole. C’est la faillite.1978 : Cyrano promenade, une déambulation modeste. Elle avait pourtant  marqué Jean-Pierre Marcos; directeur du Pôle Cirque d’Amiens qui m’en parle encore… C’était un matin aux Angles. Nous sommes fous, le Théâtre de l’Unité  va mourir et nous devons marquer le point si nous voulons être « compagnie associée » à Saint-Quentin-en-Yvelines. Cela  nous sauverait. Me prenez vous pour une éponge, Monseigneur, sur la crête des Angles… Un théâtre paysager. Il y a un article dans Le Monde de  Colette Godard: un quart de page. Nous gagnons l’appel d’offres, un lieu, une subvention. Enfin, nous respirons et nous allons être pris dans le in avec notre théâtre de rue: Une page dans Libé de Jean-Pierre Thibaudat nous sauve de l’anonymat .

     1981: A nouveau dans le in avec Le Mariage dans une belle maison à Pernes-les-Fontaines Mais semi-fiasco: dans Libé, Jean-Jacques Samary écrit que ce Mariage a tourné au divorce.  On le croise dans la rue et on lui dit que c’est la vérité…

    1982: Encore le in avec Radio festival et avec L’Avion en 91 devant le Palais des papes. Deux mille spectateurs. Le Monde nous démolit mais  L’Avion passe au Journal  sur France 2.

    1997: nous jouons 2500 à l’heure au Théâtre des Halles.   Nous sommes au sommet et on remplit dès le quatorze juillet… Il faut gérer le succès.

    2003: Térezin. Mais c’est la grève! Nous ne jouons pas mais devons payer la location du théâtre… La pièce meurt. Zéro contrat pour l’année qui suit. Dur… Dur!

    2005  : Promenade avec Luther d’Yves Ravey avec Hervée de Lafond au Théâtre des Halles mais ce monologue ne trouve pas son public. A un spectacle de Pascal Rambert, elle s’exclame pendant un changement de décor : « Quel mal vous avons-nous fait pour que vous nous fassiez tant souffrir ? »  Toute la presse reprend cet épisode rare. La programmation de Vincent Baudriller et Hortense Archanbault qui dirigent le in,  est sur la sellette.
    Ensuite ce sera au festival de Villeneuve-lès-Avignon dans une grande prairie, Oncle Vania  à la campagne, puis La Nuit Unique… Mais  j’en oublie. Avignon incontournable! Les compagnies ont trois semaines pour s’imposer ou se désagréger dans ce lieu des toutes les cruautés ou de toutes les joies.  « Débarcadère des volontés, carrefour des inquiétudes. » , disait de Paris, Blaise Cendrars dans Le Transibérien. Cette année, je ne suis pas allé en Avignon. Mais qui peut mieux le raconter que celui qui n’ y est pas allé ?

    Jacques Livchine, co-directeur avec Hervée de Lafond, du Théâtre de l’Unité, 9 allée de la Filature; Audicourt ( Doubs). T. : 03 81 34 49 20  contact@theatredelunite.com

     

  • ‘auteur, (en kinyarwanda et français, surtitré en français et en anglais)

    Festival d’Avignon

    Gahugu Gato (Petit Pays) de Gaël Faye, mise en scène de Frédéric Fisbach et Dida Nibagwire, avec la complicité de l’auteur, (en kinyarwanda et français, surtitré en français et en anglais)

    Nous avions rencontré Gaël Faye lors de sa carte blanche au musée du Louvre (voir Le Théâtre du Blog). Il a participé à cette aventure où une adaptation théâtrale de son livre a été jouée en extérieur à Kigali ,puis dans les collines au Rwanda, avant d’arriver au magnifique cloître des Célestins, avec ses deux grands platanes. Il a choisi les interprètes, a assisté aux répétitions au Rwanda et à Marseille. Pour lui et les créateurs, était important que la langue d’origine-le kinyarwanda- soit conservée.

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    © Christophe Raynaud de Lage

    Prologue : «Je ne sais vraiment pas comment cette histoire a commencé. Papa nous avait pourtant tout expliqué, un jour, dans la camionnette. Vous voyez, au Burundi, c’est comme au Rwanda. Il y a trois groupes différents, on appelle ça les ethnies. Les Hutu sont les plus nombreux, ils sont petits avec de gros nez. Comme Donatien? J’avais demandé. Non, lui c’est un Zaïrois, ce n’est pas pareil. Comme Prothé, par exemple, notre cuisinier. Il y a aussi les Twa, les Pygmées. Eux, passons, ils sont quelques-uns seulement, on va dire qu’ils ne comptent pas. Et puis il y a les Tutsi, comme votre maman. Ils sont beaucoup moins nombreux que les Hutu, ils sont grands et maigres avec des nez fins et on ne sait jamais ce qu’ils ont dans la tête. Toi, Gabriel, avait-il dit, en me pointant du doigt, tu es un vrai Tutsi, on ne sait jamais ce que tu penses. Là, moi non plus je ne savais pas ce que je pensais.
    De toute façon, que peut-on penser de tout ça ? Alors j’ai demandé : La guerre entre les Tutsi et les Hutu, c’est parce qu’ils n’ont pas le même territoire ? Non, ça n’est pas ça, ils ont le même pays. Alors… ils n’ont pas la même langue ? Si, ils parlent la même langue. Alors, ils n’ont pas le même dieu ? Si, ils ont le même dieu. Alors… pourquoi se font-ils la guerre ? Parce qu’ils n’ont pas le même nez. La discussion s’était arrêtée là. »

    Cette histoire tragique de 1993… aujourd’hui, les habitants ne veulent plus en entendre parler et les mots Hutu et Tutsi sont tabous, nous a dit Dida Nibagwire. Le roman de Gaël Faye est d’abord une histoire d’enfance et il décrit d’abord la joie, puis la tristesse quand s’efface progressivement la naïveté. Le jeune Gaby, exilé du Rwanda, vit au Burundi avec sa famille et ses amis, mais il va connaitre la séparation entre son père et sa mère, puis la dislocation de sa bande, à cause des conflits ethniques. «C’est en parlant de choses microscopiques, dit l’auteur, que l’on peut toucher l’universel ; dans la littérature, il y a un rapport entre le lecteur et le texte qui fait qu’on finit par se fondre dans un histoire. »

    Cela explique le grand succès de ce livre : il montre un des grands drames du XX ème siècle, à travers le prisme de l’enfance et de l’exil. « Pour s’approprier les mots de Gaël qui sont chargés, dit Frédéric Fisbach, il fallait les alléger.» D’où l’importance ici de très beaux chants et danses, alternant avec le récit des narrateurs. Les artistes interprètent tous des personnages différents -sauf Frédéric Fisbach (Le Père). La parole est donc plurielle et on pourrait entendre un conte au coin du feu… Une forme de théâtre intime et l’émotion passe doucement vers le public. Seule réserve importante : mieux vaut avoir lu le livre de Gaël Faye sinon on risque de se perdre dans tous ces personnages.

    Jean Couturier

    Spectacle joué du 17 au 22 juillet, au Cloître des Célestins, Avignon.