Le Théâtre du Blog a été créé en 2008 par Edith Rappoport et Philippe du Vignal; depuis, 9.450 articles ont été publiés sur le théâtre, la danse, les arts de la rue, les performances, le cirque, la magie, les livres, revues et les expositions spécialisées, en province et région parisienne, mais aussi à l’étranger…
Philippe du Vignal – Rédacteur en chef
Critique dramatique, il a été aussi responsable de la rubrique: Théâtre aux Chroniques de l’Art Vivant dirigées par Jean Clair puis à artpress dont Catherine Millet était la rédactrice en chef. Il a participé plusieurs années aux Nuits magnétiques d’Alain Veinstein à France-Culture et au quotidien La Croix. Il a longtemps dirigé l’Ecole du Théâtre National de Chaillot dirigé par Jérôme Savary, puis par Ariel Goldenberg. Il y enseignait aussi l’histoire du spectacle contemporain. Il a aussi été professeur à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs: département Scénographie et Section Costumes/Vêtement.
Sébastien Bazou
Ancien élève de l’École des Beaux-Arts de Dijon, s’est spécialisé dans l’installation multi-médias. Il a cofondé l’association et le magazine Artefake qui publie des articles sur l’histoire de la magie en Europe et aux Etats-Unis.
Jean Couturier
Critique dramatique et de danse et assistant du rédacteur en chef. Il a obtenu un master et une D.E.A. sous la direction de Robert Abirached à l’Université Paris X-Nanterre. Il a assisté le metteur en scène Philippe Genty pour plusieurs spectacles.
Christine Friedel
Est critique dramatique. D’abord, et notamment à Réforme. Elle a ensuite collaboré aux mises en scène du Théâtre du Campagnol, dirigé par Jean-Claude Penchenat et fait partie du groupe d’experts pour le théâtre à la D.R.A.C.-Île-de-France. Et elle a aussi été la rédactrice de la revue Plaisir(s) éditée par le château de la Roche-Guyon et est l’auteure de La Roche-Guyon, le château invisible.
Elisabeth Naud
Critique de théâtre, enseigne actuellement à l’Université Paris VIII. Elle est docteure en esthétique théâtrale.
Béatrice Picon-Vallin
Directrice de recherches au C.N.R.S., est spécialiste du Théâtre russe sur lequel elle a publié de nombreux livres. Elle dirige les collections Mettre en scène à Actes Sud-Papiers, Arts du spectacle aux éditions du C.N.R.S. et aussi Th. XX aux éditions L’Age d’homme.
Nicolas Villodre
a participé entre autres à la Coopérative des Cinéastes et a soutenu en 83 une thèse en arts plastiques consacrée à Christian Schad, Man Ray et Laszlo Moholy-Nagy.
Spécialiste et critique de danse contemporaine, il a été jusqu’en 2013, assistant du directeur de la Cinémathèque de la Danse et a publié de nombreux articles dans La Revue d’esthétique, Pour la Danse, La Cinémathèque Française…
Correspondants :
Gérard Conio
professeur émérite de l’Université de Nancy, est un spécialiste de la civilisation russe et des pays de l’Est.
Nektarios G. Konstantinidis
traducteur et critique de théâtre notamment francophone, à Athènes et en Grèce.
(Tous les documents et archives sont publiés sauf avis contraire des ayants-droit et, dans ce cas, seraient aussitôt retirés).
Trente et unième édition de la Mousson d’été, Rencontres théâtrales internationales et Université d’été européenne, sous la direction de Véronique Bellegarde
Sur les bords de la Moselle, à l’abbaye des Prémontrés sont proposées à un large public des rencontres théâtrales internationales et une mise en lumière d’écritures contemporaines. Véronique Bellegarde, actrice et metteure en scène, qui en fut d’abord la codirectrice, en assume la direction artistique depuis 2021. Durant cinq jours, se retrouvent ici artistes, techniciens, étudiants, amoureux du théâtre ou visiteurs de passage, dans un climat bienveillant, avec parfois de vives discussions. Une occasion d’échanges et recherches assez rare pour tous
Cet événement culturel offre un riche programme: rencontres thématiques et conférences proposées en lien avec les textes inédits ou traduits pour la première fois, et Université d’été européenne. À l’affiche, cette année, une douzaine de pièces contemporaines françaises, d’Europe mais aussi d’Australie et des Amériques. Leurs auteurs ont un regard éclairé et poétique sur le monde actuel. Imagination, théâtralité et plaisir du jeu sont au rendez-vous. Et Temporairement contemporain, une gazette quotidienne (six numéros) accompagne la manifestation. Depuis 2021, le dramaturge Arnaud Maïsetti, en est le rédacteur en chef. Chaque participant ou spectateur prend ainsi connaissance du menu quotidien: représentations, interviews, cartes blanches, échos…
Mais aussi, spécialement conçue pour cette édition, Ivre de mots, en partenariat avec la Maison Antoine Vitez, est consacrée sur une après-midi, aux écritures néerlandophones et l’humour noir est ici à l’honneur. Autres curiosités réjouissantes : une invitation en soirée à un cabaret original Et l’amour dans tout ça ? sous le regard artistique de Véronique Bellegarde. Et Ma nuit à Beyrouth, au centre culturel Pablo Picasso à Blénod-lès-Pont-à-Mousson, un spectacle de danse-théâtre avec un atelier d’écriture et de danse, animé par ses créateurs pour les habitants du bassin mussipontain. Article 353 du code civil de Tanguy Viel, mise en scène d’Emmanuel Nobletà l’Espace culturel Montrichard de Pont-à-Mousson. Et à l’espace Saint-Laurent, Far away de Caryl Churchill, mise en scène de Chloé Dabert.
Les textes choisis par le comité de lecture de la Mousson d’été sont à découvrir sous forme de lectures mises en espace à l’abbaye des Prémontrés. Cette pratique a été inventée en 1971 par Lucien Attoun (1935-2023), pour le Festival d’Avignon dirigé, à l’époque par Jean Vilar. Homme de théâtre et de radio, il fut un découvreur d’auteurs dramatiques comme Bernard-Marie Koltès (1948-1989) ou, en France, l’Autrichien Thomas Bernhard (1931-1989)… Et combien d’autres ! Un exercice fragile et exigeant mais les artistes de la Mousson d’été- exceptionnels- travaillent selon la règle du jeu instaurée par Lucien Attoun : des acteurs avec un texte inédit en mains, un metteur en scène, quelques jours de répétitions, aucun décor. Il ne s’agit pas d’ébaucher une mise en scène mais de réaliser un objet théâtral accompli !
C’est toute sa singularité et la grande qualité de cette pratique. Comme le dit Michel Vinaver : « Celle d’une urgence qui ne laisse passer que l’indispensable, donc une super-légèreté et une super-rigueur. Celle de comédiens se mettant complètement en danger.» Des conditions incontournables pour une lecture subtile créent une tension jubilatoire chez les acteurs, le metteur en scène et le public. Les soirées musicales et un spectacle viennent clôturer chaque journée bien remplie ! Autre point fort, l’Université d’été européenne. Dirigée et animée par des professionnels, fidèles d’une année à l’autre : Jean-Pierre Ryngaert, son directeur, professeur émérite en Etudes théâtrales à la Sorbonne nouvelle-Paris 3, metteur en scène et conseiller en dramaturgie, Joseph Danan, auteur dramatique, essayiste et professeur émérite en Études théâtrales -Sorbonne Nouvelle-Paris 3, Nathalie Fillion, autrice, metteuse en scène, actrice et pédagogue, Pascale Henry, comédienne, metteuse en scène et dramaturge. Chaque matin, l’équipe pédagogique et artistique réunit les nombreux inscrits et ensemble, sous forme d’ateliers, ils étudient et approfondissent, entre autres, les pièces de l’édition 2025.
Le paysage diversifié s’annonce, une fois de plus, prometteur en découvertes et ce festival est toujours à l’écoute des bruits du monde. Saluons-en la force vive; celles et ceux qui ont mis en œuvre les moyens pour de possibles créations. Sensibilité et esprit convivial, la Mousson d’été est un rendez-vous privilégié qui ne cesse d’évoluer et de nous surprendre : «Le texte, dit sa directrice, y croise musiques, chansons, numéros… Ces pas de côté renouvellent la perception des écritures théâtrales, en frayant d’autres chemins. »
Elisabeth Naud
La Mousson d’été a commencé hier et finira le 27 août à l’abbaye des Prémontrés, Pont-à-Mousson (Meurthe-et-Moselle) et dans le bassin du Grand-Est.
Nous avons suivi ce festival depuis sa création en 86 par Yvon Bec, adjoint à la Culture de cette ville de quelque 35.000 habitants. Il y avait seulement six compagnies, dont le théâtre Zingaro, devenu Bartabas et quatre venues de l’étranger. La population locale, assez réticente au début, s’est assez vite appropriée ce festival surtout les jeunes, grâce à la qualité de spectacles et… aux retombées économiques pour de très nombreux commerces. Et il y eut vite des reportages au Journaux Télévisés de 20 h ! De quoi rendre heureux et fiers, les habitants de cette ville auvergnate, peu connue des Français. Il y a maintenant dix-huit compagnies dans le in, et six cent une compagnies dites « de passage », inscrites dans un catalogue etjouant un peu partout mais dans des lieux réservés à l’avance: soit un off dirigé par le in, une particularité d’Aurillac
Michel Crespin, son directeur pendant six ans, avant que Jean-Marie Songy ne prenne le relais (voir plus bas) avait voulu avec ce théâtre dit « de rue », qu’il soit accessible à tous avec des spectacles gratuits ou à prix relativement bas. Très vite, se met alors à venir un public bien différent de celui d’Avignon, souvent très jeune, qui se précipite dès que l’entrée n’est pas payante, en général dans la journée. Et de nombreux spectacles importants sont joués dans la nature (prairies, bords de lacs, stades, etc.) à la périphérie d’Aurillac mais seulement accessibles par bus, pour des raisons de sécurité routière, une autre spécialité d’Avignon. Avec Pierre Berthelot, le cofondateur de la compagnie Générik Vapeur, Michel Crespin créera en 2013 la Cité des Arts de la rue, à Marseille où sont réunis sept compagnies et un centre d’enseignement: la FAI-AR, Formation avancée et itinérante des Arts de la Rue, première formation professionnelle dans ce domaine. De 94 à 2018, le festival sera dirigé par Jean-Marie Songy, remplacé, il y a six ans par son collaborateur, Frédéric Rémy. En 2004, l’association Éclat, productrice du festival, a construit le Parapluie, un vaste lieu à la sortie d’Aurillac qui abrite à la fois des répétitions dans l’année, et des spectacles pendant la durée du festival. Et, depuis quelque vingt ans, deux semaines avant, des compagnies qui y jouent, présentent leur spectacle gratuitement- grâce à l’aide en particulier du Conseil Général- dans quelques petites communes cantaliennes, assez éloignées d’Aurillac. Des réalisations- le plus souvent des solos- d’intérêt variable… Mais celui que nous avions vu l’an passé, à Saint-Projet-de Cassaniouze, un hameau au bord du Lot, était d’un excellent niveau et a été très applaudi par plus de deux cent personnes (voir Le Théâtre du Blog). Le festival ne cesse de s’étendre à la limite des possibilités de cette agglomération et depuis quelques années, a surgi un phénomène encore impensable, il y a dix ans: des chapiteaux privés en périphérie d’Aurillac, accueillent à la fois des bars-restaurants et des spectacles. Et des compagnies créent aussi des collectifs…
Sociologiquement, le festival a donc beaucoup évolué. Comme l’avait souligné Charlotte Granger dans un remarquable article d’Etudes Théâtrales: « Le « théâtre à 360° » ayant ses exigences propres, la dramaturgie mobile n’entraîne pas le même rapport au texte, au verbe, au mot, que le théâtre de salle. Elle doit se saisir de la matière urbaine. En cela, les artistes de rue renouvellent les conventions dans le domaine des écritures non textuelles. Leur capacité d’adaptation aux lieux choisis pour une représentation, des centres villes aux zones péri-urbaines ou rurales, fait de leurs spectacles un perpétuel « work in progress ». Enfin, la relation originale au public, via l’interaction et l’interpellation du spectateur, reste un ressort essentiel de la création des spectacles. » Le mot théâtre désignant comme étymologiquement, à son origine, ce qui est vu, plutôt qu’entendu par le public.
Le festival d’Aurillac, malgré les resserrements budgétaires, est toujours bien là, avec environ la même quantité de public mais qui, depuis deux ans, fait plus attention à ses petits sous. Mais c’est un des festivals de France où on peut venir avec sa tente et dormir un peu n’importe où… Et se nourrir n’est pas cher… On l’oublie souvent, cette manifestation est une des rares en France avec Chalon dans la rue en juillet, à accueillir l’été, un public populaire et surtout jeune… alors que le festival d’Avignon est devenu souvent financièrement inaccessible: il est prudent de réserver maintenant (et de payer!) pour juillet 2016, une petite chambre non climatisées chez l’habitant à 100 € minimum, la nuit…
Frédéric Rémy, le directeur du festival d’Aurillac, interviewé à France Inter, insiste sur la couleur socio-politique du festival, avec, cette année, des compagnies venues brésiliennes : « Ce n’est pas du tout de l’exotisme. C’est vraiment des artistes qui luttent et qui ont lutté par rapport aux années Bolsonaro, l’ancien président d’extrême-droite. « Il a fallu qu’ils résistent et ils parlent de leur engagement politique. On a des compagnies qui vont être vraiment dans cette intention, mais aussi qui parlent beaucoup d’intimité, d’inclusion, de leur singularité. On est face à des artistes qui mettent le corps en avant, le corps qui peut être noir, le corps qui peut être LGBTQI+, le corps qui peut être indigène. C’est une affirmation très politique, très identitaire. Leur courage doit nous servir de modèle et je crois que ce qu’ils ont à nous dire, c’est surtout: faites attention et ce qui nous est arrivé, cela peut vous arriver. »Cela commence ce soir et finit samedi : c’est court mais nous essayerons de vous donner de ce festival, une image la plus exacte possible.
Philippe du Vignal
Ça y est, cela va commencer… Souvenirs, souvenirs.
En 85, Il y a donc quarante ans, notre Théâtre de l’Unité est appelé par la mairie d’Aurillac. Hervée de Lafond et moi, Jacques Livchine, prenons alors le le train de nuit, je m’en souviens très bien. Rendez-vous avec Yvon Bec, un socialiste, maire-adjoint à la Culture, ensuite devenu maire. Il nous propose d’organiser un évènement estival. Nous visitons l’espace des Carmes où il y avait un grand arbre qui, depuis, a été coupé. Cela nous paraissait évident d’accepter mais nous déclinons l’offre: c’était une époque où nos tournées de spectacles allaient bon train et nous pensions que nous n’aurions ni le temps ni la force, d’organiser ce genre d’événement mais que cela intéresserait Michel Crespin (1940-2014) que Jack Lang, alors ministre de la culture, avait nommé directeur du Centre national des arts de la rue. Celui-ci fut recruté et mit en place une première édition en 86. Il invitera ensuite quasiment tous nos spectacles. Mais la population ne semble pas réagir. Michel édite alors cinq mille tracts…
Nous ouvrons le festival, place de l’Hôtel de ville, à midi pétantes, avec notre 2 CV théâtre… Mais il n’y a absolument personne! Michel dit : on commence… Et Hervée de Lafond entame : « Circulez, il n’y a rien à voir, vous êtes devant le plus petit théâtre du monde, un théâtre à deux places, oui, uniquement à deux places. Puis une, deux personnes, et six jusqu’à douze, nous observent à une dizaine de mètres. Il faut que nous ayons eu la foi! Tiens, un facteur s’approche et Hervée l’interpelle: » Facteur, va distribuer tes lettres, il est déjà douze heures trente. »
Notre spectacle Le Mariage restera dans les annales: un de nos acteurs, Frank Herscher, tombe dans la cascade de la Jordanne et se casse un doigt. Puis il y eut nos impostures: on avait acheté un énorme fromage de Cantal dont nous avions besoin pour notre fête de rentrée… avec un billet de cinq francs. Nous dormions à l’hôtel Saint-Pierre. Ah ! Le luxe de l’époque! Nous faisions sécher nos costumes dans un kiosque à musique dans le square juste en face. Le dernier jour, deux-cent cinquante personnes au moins, nous suivaient. Mais le terme : « festivalier » n’existait pas encore.
Trente-neuf ans plus tard, cette manifestation devenue internationale, est passée à quinze spectacles dans le in, et à sept-cent quarante-cinq dans le off: leurs créateurs viennent ici chercher le contact avec le public et surtout, avec les diffuseurs. Des milliers de personnes se baladent, ne regardent pas les programmes, s’arrêtent parfois et font cercle autour d’un spectacle off off… Aurillac, c’est aussi partout dans les rues: la canettes de bière, des punks avec leurs chiens, une zone franche pendant quatre jours et des camping-cars par centaines, des figures hirsutes. Et s’est récemment développé un phénomène, celui des cours intérieures: ainsi, la compagnie Gérard Gérard, issue de la dernière promotion de l’Ecole du Théâtre National de Chaillot, dirige un collectif : Amour, Gloire et Parking dans un espace pour les spectacles à véhicules !
Les professionnels se rencontrent dans le lieu du festival, le jardin du lycée Jules Ferry et sont assaillis par les compagnies: comment se faire remarquer dans cette jungle? Là, commence l’adoubement, et toute la vie théâtrale n’est qu’une histoire d’adoubement. Tu dois être apprécié par tes pairs et, comme les infos vont vite, si, par bonheur, ton travail est reconnu, les gens seront là deux heures avant, à attendre en plein soleil! Le prix à payer pour… avoir une place, quand la représentation est gratuite. Mais le rêve absolu des compagnies: être repéré par un C.N.A.R.E.P. , un nom très laid pour désigner les treize fabriques de théâtre de rue labellisées par l’Etat. Je me souviens de prises de bec, quand elles sont apparues. Pascal Larderet qui dirigeait la compagnie Cacahuète, criait au scandale! Mais Marcel Freydefont, un de nos meilleurs théoriciens, aujourd’hui disparu, expliquait lui, que le développement du théâtre « de rue » passait par la création de socles solides.
Etre adoubé, c’est aussi être repéré par un des experts du comité d’une D.R.A.C. qui, lors de réunions bisannuelles, donne un avis sur les nombreuses compagnie qui en ont fait la demande, bénéficient-ou pas!- d’une aide financière de quelques milliers d’euros. Et, derrière un spectacle monté, il y a une terrible bataille, la plus dure qui soit, pour entrer dans le petit club des subventionnés du théâtre public. Attention, si les représentations marchent trop bien, vous serez vite suspecté de démagogie, voire de populisme! Mais puisque vous êtes dans la catégorie: rue, vous serez quand même classé, en bas de l’échelle sociale du théâtre…
Nous, Théâtre de l’Unité, nous avons été classés figure historique des arts de la rue et en plus, comme nous l’a avoué un conseiller-théâtre d’une D.R.A.C. : « Unité de Bruit Médiatique ». Autrement dit, si on y avait touché à l’Unité, alors, aurait surgi: campagne de presse, pétitions, etc. Mais toi, Jacques Livchine aux cinquante métastases, vieux baroudeur avec autant d’années de théâtre, que penses-tu de cette évolution?
Réponse: dans ce festival-mastodonte, tu n’atteindras pas le public vierge dont tu rêves. Mais tu ne pourras pas plus rester cloîtré dans ton quartier, ton village ou ta ville moyenne, il faudra se confronter aux autres, entrer dans la course à l’adoubement et prendre le pouls de la vie théâtrale. Ensuite, tu pourras aller là où il y a un désert ou bien, encore et toujours, lutter, lutter, lutter… pour amortir ton spectacle dans un des quelque trois cent festivals français… Et s’ils ne veulent pas de toi? Alors, tu en monteras un trois-cent et unième… Apophtegme de fin: « Apprends à vendre, à donner, à revendre, donc prends, donne, prends… écrivait Blaise Cendrars dans Feuilles de route il y a déjà un siècle…Jacques Livchine, ex-codirecteur avec Hervée de Lafond, du Théâtre de l’Unité à Audincourt (Doubs).
Lascia ch’io pianga et Le Sacre du printemps, chorégraphies de Marie Chouinard
Splendide programme dans le parc Leonardo da Vinci, château du Clos Lucé à Amboise, avec deux œuvres du répertoire de la compagnie Marie Chouinard, Lascia ch’io pianga (2018) et Le Sacre du printemps (1993). Le duo de cinq minutes Lascia ch’io pianga, interprété par Adrian W.S. Batt et Valeria Gallucciosur l’air éponyme de Georg Friedrich Haendel, tiré de son opéra Rinaldo (1711), vise à mettre en valeur la danseuse d’exception Valeria Galluccio.
Son partenaire, qu’on le veuille ou non, passe au second plan, réduit au rôle traditionnel des danseurs de ballet, celui du porteur. Le corps athlétique et démesuré de la ballerine efface littéralement l’interprète masculin.La pièce est, somme toute, féministe, l’homme étant à son tour « invisibilisé ». N’étaient les portés émaillant la monstration -l’un sur l’épaule du jeune gens, l’autre, la danseuse courbée vers l’arrière, posée sur le dos de celui-ci, ou bien simplement soulevée à bout de bras- Adrian W.S. Batt aurait peu de grain à moudre. Et le pas de deux serait un solo. Une variation sur pointes des plus ardues, souvenirs de la formation classique de Marie Chouinard.
Quoique le contraste physique soit frappant et rappelle les couples du cinéma burlesque, opposés par leur corpulence : Charlie Chaplin/Eric Campbell dans The Rink (1916), Buster Keaton/«Fatty » Roscoe Arbuckle dans The Cook (1918), Laurel et Hardy/James Finlayson dans Big Business (1929). Ou opposés par leur taille, comme Karl Valentin/Liesl Karlstadt. Mais ici, nous ne sommes ni dans le comique ni dans le tragi-comique. Si pastiche il y a, il vise à contester par les seuls moyens de la danse, le ballet romantique du temps jadis, mais nullement le contenu dramatique de l’aria de Haendel. En français : « Laisse-moi pleurer sur mon triste sort et soupirer pour la liberté. Que la douleur brise les chaînes de mon martyre. » Pour que pastiche il y ait, il faut que le niveau technique soit au moins égal à celui de son objet. Et c’est ici, le cas.
Dans sa présentation de la soirée, François Saint- Bris a fait le lien entre l’art et la technique sans faille de la compagnie québécoise et le goût du polymathe Léonard pour le mouvement : pour lui « source de toute vie ». Après la performance époustouflante de Valeria Galluccio, nous avons eu droit à la version maison du Sacre du printemps, musique d’Igor Stravinski qui, selon nous, plus que la chorégraphie originale de Vaslav Nijinski, fit scandale en 1913. On doit aussi au compositeur, ainsi qu’au peintre Nicolas Roerich, l’argument de ce ballet en deux parties et une douzaine de thèmes : danses des adolescentes, jeu du rapt, rondes printanières, jeux des cités rivales, cortège du Sage, adoration de la Terre, danse de la Terre, cercles mystérieux des adolescentes, glorification de l’Élue, action rituelle des ancêtres, danse sacrale. L’œuvre avait pour sous-titre : Tableaux de la Russie païenne. Le hasard a voulu que ce Sacre, peu orthodoxe, ait été présenté à Amboise, un soir d’Assomption. Incarné par treize officiants, comme autant d’apôtres dans La Cène de Léonard de Vinci à Milan.
La mi-août correspond aussi au repos d’Auguste et les Italiens appellent encore «ferragosto», un temps propice à l’escapade, à l’excursion, au congé payé. Et Pagliacci (1892), un opéra de Ruggero Leoncavallo se déroule un jour de « ferragosto ». Marie Chouinard a créé et dansé elle-même sa version de L’Après-midi d’un faune en 87, en partant du ballet de Nijinski qui indigna les bien-pensants en 1912 en raison de ses allusions sexuelles. Elle s’attaqua ensuite au morceau de bravoure du Sacre qui a inspiré Martha Graham, Israel Galván, en passant par Mary Wigman, Maurice Béjart et Pina Bausch. «Il n’y a pas d’histoire dans mon Sacre, dit-elle, pas de déroulement, pas de cause à effet. Seulement de la synchronicité. C’est comme si j’avais abordé la première seconde suivant l’instant de l’apparition de la vie dans la matière. » Le peu de narration de l’original est esquivé, à savoir le sacrifice de l’Élue.
La prestation des danseurs est prodigieuse et il faut tous les citer : Michael Baboolal, Adrian W.S. Batt, Justin Calvadores, Rose Gagnol, Valeria Galluccio, Béatrice Larouche, Luigi Luna, Carol Prieur, Sophie Qin, Celeste Robbins, Clémentine Schindler, Ana Van Tendeloo et Jérôme Zerges. Ils se sont dépensés sans compter. Tous vêtus, ou plutôt dévêtus, ce qu’il faut et comme il faut, par Liz Vandal. Hommes et femmes torse-nu, pieds-nus, maquillés par Jacques-Lee Pelletier, coiffés par Daniel Éthier.
En son temps, Raphaël de Gubernatis avait dit l’essentiel, et fort bien, sur ce chef d’œuvre de la compagnie canadienne. Il parlait de «gestuelle vigoureuse, sauvage, teintée d’un primitivisme exceptionnellement éloquent, quelque chose de fort et de terrien qui vous frappe directement aux entrailles. »La chorégraphie de Marie Chouinard et la partition de Stravinski n’ont pris aucune ride. Les conditions de diffusion sonores étaient idéales et nous avons pu capter la moindre nuance de la musique-enregistrée-de Pierre Boulez dirigeant le Cleveland Orchestra. Nombreux ont été les rappels.
Nicolas Villodre
Spectacle vu le 15 août dans le parc Leonardo da Vinci, château du Clos Lucé, Amboise (Indre-et-Loire).
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