Le Théâtre du Blog a été créé en 2008 par Edith Rappoport et Philippe du Vignal; depuis, 9.450 articles ont été publiés sur le théâtre, la danse, les arts de la rue, les performances, le cirque, la magie, les livres, revues et les expositions spécialisées, en province et région parisienne, mais aussi à l’étranger…

Philippe du Vignal – Rédacteur en chef

Critique dramatique, il a été aussi responsable de la rubrique: Théâtre aux Chroniques de l’Art Vivant dirigées par Jean Clair puis à artpress dont Catherine Millet était la rédactrice en chef. Il a participé plusieurs années aux Nuits magnétiques d’Alain Veinstein à France-Culture et au quotidien La Croix. Il a longtemps dirigé l’Ecole du Théâtre National de Chaillot dirigé par Jérôme Savary, puis par Ariel Goldenberg. Il y enseignait aussi l’histoire du spectacle contemporain. Il a aussi été professeur à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs: département Scénographie et Section Costumes/Vêtement.

Sébastien Bazou

Ancien élève de l’École des Beaux-Arts de Dijon, s’est spécialisé dans l’installation multi-médias. Il a cofondé l’association et le magazine Artefake qui publie des articles sur l’histoire de la magie en Europe et aux Etats-Unis.

Jean Couturier

Critique dramatique et de danse et assistant du rédacteur en chef. Il a obtenu un master et une D.E.A. sous la direction de Robert Abirached à l’Université Paris X-Nanterre. Il a assisté le metteur en scène Philippe Genty pour plusieurs spectacles.

Christine Friedel

Est critique dramatique. D’abord, et notamment à Réforme. Elle a ensuite collaboré aux mises en scène du Théâtre du Campagnol, dirigé par Jean-Claude Penchenat et fait partie du groupe d’experts pour le théâtre à la D.R.A.C.-Île-de-France. Et elle a aussi été la rédactrice de la revue Plaisir(s) éditée par le château de la Roche-Guyon et est l’auteure de La Roche-Guyon, le château invisible.

Elisabeth Naud

Critique de théâtre, enseigne actuellement à l’Université Paris VIII. Elle est docteure en esthétique théâtrale.

Béatrice Picon-Vallin

Directrice de recherches au C.N.R.S., est spécialiste du  Théâtre russe sur lequel elle a publié de nombreux livres. Elle dirige les collections Mettre en scène  à Actes Sud-Papiers, Arts du spectacle aux éditions du C.N.R.S. et aussi Th. XX aux éditions L’Age d’homme.

Nicolas Villodre

a participé entre autres  à la Coopérative des Cinéastes  et a soutenu en 83 une thèse en arts plastiques consacrée à Christian Schad, Man Ray et Laszlo Moholy-Nagy. 

Spécialiste et critique de danse contemporaine, il a été jusqu’en 2013, assistant du directeur de la Cinémathèque de la Danse et a publié de nombreux articles dans La Revue d’esthétique, Pour la Danse, La Cinémathèque Française…

Correspondants :

Gérard Conio

professeur émérite de l’Université de Nancy, est un spécialiste de la civilisation russe et des pays de l’Est.

Nektarios G. Konstantinidis

traducteur et critique de théâtre notamment francophone, à Athènes et en Grèce.

(Tous les documents et archives sont publiés sauf avis contraire des ayants-droit et, dans ce cas, seraient aussitôt retirés).

  • ‘André Markowicz, adaptation et mise en scène Julien Gosselin

    Le Passé, textes de Léonid Andréïev, traduction d’André Markowicz, adaptation et mise en scène Julien Gosselin

    On connait maintenant très bien en France le théâtre d’Anton Tchekhov, un peu moins les œuvres de Gorki, Tourgueniev, et très peu, celles de Léonid Andréïev (1871-1919), leur contemporain anti tsariste puis anti bolchévique qui dut s’exiler à la Révolution russe. Il meurt en Finlande après un suicide raté… Bien connu en Russie et en Allemagne, il est curieusement resté presque invisible des metteurs en scène français. Sauf Olivier Werner qui avait créé La Pensée en 2013 à Montreuil ( voir Le Théâtre du Blog). Julien Gosselin qui a été récemment nommé à la direction de l’Odéon, s’était fait connaître par une belle adaptation des Particules élémentaires de Joël Houellebecq puis a monté, entre autres, 2666 de Roberto Bolaño, Dekalog de Krzysztof Kieślowski…

    © Simon Gosselin
    © Simon Gosselin

    Nous vous avions rendu compte de ce spectacle créé à l’Odéon il y a quatre ans (voir Le Théâtre du Blog). Julien Gosselin adore tricoter les textes entre eux. Ici, avec deux pièces de l’auteur russe: Ekatérina Ivanovna et Requiem mais aussi trois de ses nouvelles: L’Abîme, Après le brouillard et La Résurrection des morts, le tout pour construire un spectacle en entrelacement-pas toujours bien clair- de scènes en quatre heures et demi avec un seul entracte! Mais pourquoi ne passe-t-il pas lui-même à l’écriture?
    Malgré les qualités (grande précision de la scénographie et quelques belles scènes), on retrouve les mêmes graves défauts que nous avions déjà relevés : une dramaturgie assez prétentieuse et peu convaincante, 
     une vidéo, même employée en direct avec un beau savoir-faire, est permanente et envahissante. Quel que soit son rôle exact, c’est  devenu un stéréotype. Et sous couleur de modernité, cette confusion entre théâtre et cinéma n’apporte rien de bon mais exige de gros moyens…
    De la remarquable scénographie de Lisetta Buccellato, nous ne verrons en direct que l’extérieur, et via les caméras,  les intérieurs de maison bourgeoise hyperréalistes  où  des cadreurs compétents vont tourner les scènes, la plupart en plan moyen, voire en en gros plan. Rien ne manque ici: beau parquet, lits, tableaux, guéridons, fenêtres avec voilages qui s’ouvrent, fauteuils confortables, chaises et tables en bois vernis fin XIX ème. Oui et après? Sous couleur de modernité, c’est quand même du vieux théâtre !

    Et ce tricotage de textes nous a paru encore plus lourd, qu’à la création.  Les acteurs ont un sérieux métier, mais on se demande bien pourquoi ils boulent souvent leur texte! Et les micros H.F. ici indispensables n’arrangent pas les choses ! On est donc obligé de lire le sur-titrage en anglais pour bien comprendre le dialogue! Bien entendu,  le public a droit à de longues coulées de fumigène… autre stéréotype du spectacle contemporain venu du music-hall. Nous avons voulu rester jusqu’au bout mais ce Passé reste un trop long (plus de quatre heures et demi avec un seul entracte!) et pas intéressant spectacle.
    Il y a quatre ans, la France n’était pas encore ce qu’elle est devenue, avec un dette abyssale, l’Ukraine n’était pas envahie par les troupes russes mais François Bayrou avait déjà pensé devenir un jour Premier Ministre. Certes, tout le monde a le droit de se tromper mais, vu le coût élevé, compte-tenu du nombre de techniciens et accessoiristes sur le plateau d’un tel spectacle, même si le décor est sans doute le même, attention, cette reprise fait politiquement désordre en ces temps de rigueur budgétaire… Et en semaine, les gens qui se lèvent tôt, peuvent-ils se coucher à une heure du matin, voire plus, s’ils habitent en banlieue a dit à la fin, une spectatrice ? Bien vu…  

     Philippe du Vignal

    Jusqu’au  4 octobre  Théâtre de l’Odéon, place de l’Odéon, Paris (VI ème).

  • ‘automne Portrait de Rita de Laurène Marx

    Festival d’automne

    Portrait de Rita de Laurène Marx

     On le saura tout de suite : incarné par Bwanga Pilipili, ce n’est pas une image mais plus qu’un « récit de vie », la vie même. Rita, venue du Cameroun, a suivi, un peu malgré elle, un «ami» belge qui, lui, avait un projet bien précis : faire d’elle un objet sexuel constamment à sa disposition et une «mammy sitter» pour sa vieille mère égarée et irascible.
    Nous verrons un enfant de neuf ans victime du racisme à l’école et  de violences policières, plaqué au sol comme Georges Floyd ; un enfant noir n’est pas un enfant, c’est un Noir et cela se passe en Belgique. On rembobinera la destinée d’une femme elle aussi « étouffée », trahie et exilée « à l’insu de son plein gré »…

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    C’est son histoire, et celles de milliers d’autres… Toutes se débrouillaient plutôt bien dans leur pays, avec un commerce ou une entreprise active. Et pourtant, les familles envoient de préférence en Europe ces filles qui sont sérieuses: on peut miser sur elles le prix du voyage : elles n’oublient pas la famille et lui envoient de l’argent. Elles acceptent des fonctions mal rémunérées, mal considérées. «Aide à la personne» -joliment dit, mais pénible, souvent autant pour la personne aidée, que pour la personne aidante-, femme de ménage… Humiliations, déclassement et racisme, séparation d’avec leurs enfants, pour aller garder ceux des autres. Et elles continuent, vaillantes.

    Portrait de Rita renvoie à tout cela, à ce qu’on sait et qu’on oublie, les effets ineffaçables du colonialisme, l’injustice Nord-Sud en l’état du monde (façon pudique de parler du capitalisme financier dominant). Le texte de Laurène Marx, son propos spécifique et universel, le jeu de Bwanga Pilipili, les instants saisis d’une vie allument sans cesse chez la spectateurice (c’est le moment d’être inclusif) des sortes de Q.R. codes où l’on pourrait trouver des « réponses rapides » à ces questions, ou de nouvelles questions. Mais on est au théâtre : on y apprend et on y prend plaisir, on laisse entrer les émotions.

    « Corps codes» et «cœurs codes », c’est ce que nous envoie cette actrice-performeuse, avec sa danse déliée, d’une grâce ineffable et son débit électrisé ; c’est ce qu’est venue dire aux saluts la vraie Rita Nkat Bayang : il y a de l’amour là-dedans -sans même parler du public, touché, conquis- dans ce collectif de travail et de création. Tout est vrai, le récit, le jeu, le «stand-up triste» de la performeuse -et Dieu sait, et nous aussi, combien elle nous fait rire parfois avec cette histoire pas drôle-, les lumières de Kelig le Bars qui touchent l’actrice avec délicatesse, comme une peau brûlée, les sons de Maïa Blondeau…
    Voilà du théâtre agissant, du théâtre en vrai. Il rejoint une sociologie à laquelle il refuse de s’assimiler, au point exact de rencontre entre le privé et le public, l’individu et l’Histoire. Ce n’est pas nouveau, c’est le théâtre même, mais ce travail-ci atteint un rare degré d’exactitude, là où l’émotion et la connaissance et le plaisir du jeu sont intimement tricotés. Guetter aussi, de cette même auteurice-metteuse en scène : Jag et Johnny, et Pour un temps sois peu.

     Christine Friedel

     Jusqu’au 30 septembre, Théâtre Ouvert, 159 avenue Gambetta, Paris (XX ème) T. : 01 42 55 55 50

     A lire : Qui gardera nos enfants de Caroline Ibos, éditions Flammarion.

  • Adieu Bernard Rémy


    Adieu Bernard Rémy

     

    © C. Colmant
    © Corinne. et Dimitra Colmant

    Il est mort dans son sommeil à soixante-dix-neuf ans après une grave maladie… Nous nous souviendrons de son regard pétillant quand il parlait avec humour et intelligence des choses qu’il aimait, de sa vaste culture en danse contemporaine et en cinéma, de sa passion pour les écrits de Gilles Deleuze qu’il citait souvent et brillamment, de sa gentillesse et de son contact facile avec des gens loin de son monde et qu’il n’avait pourtant jusque là, jamais rencontrés…Comme ces ingénieurs qui ont conçu le désormais célèbre cheval ailé sur la Seine pour les J.O.  , ou comme cet ancien éleveur cantalien qui lui avait offert une solide canne de marche fabriqué de ses mains et qu’il garda toujours ensuite avec lui… Ou Marine Tondelier, la patronne des Ecologistes, qu’il avait réussi, à force d’insister, à accepter d’être interviewée par lui, au téléphone!

    Nous sommes heureux de lui avoir fait savourer, plusieurs années, de bonnes vacances dans ce hameau du Cantal qu’il aimait tant et où il regardait avec la curiosité qui était la sienne, les amours et les conflits des poules et canards élevés en liberté dans les vertes prairies où broutent aussi les vaches limousines.
    Adieu Bernard, et merci pour ta collaboration au Théâtre du Blog. Le livre sur son amie Laurence Louppe, critique et historienne de la danse, qu’il avait projeté d’écrire avec nous, et pour lequel il avait déjà réuni de nombreux textes et documents, est resté en rade à cause de sa maladie. Bernard, tu y tenais beaucoup mais ne t’en fais pas, nous ferons l’impossible  pour que le gros travail que tu avais entrepris soit enfin achevé et publié sous une forme ou sous une autre. Nous sommes de tout cœur avec Elizabeth Schwartz, son épouse, sa fille et son fils.


    Philippe du Vignal

    Les obsèques de Bernard auront lieu le samedi 20 septembre à 10 h, au cimetière du Père Lachaise, Paris (XX ème). Métro : Gambetta.  

    Dans le creuset de quelques années de sa vie.

    © Nicolas Villodre
    © Nicolas Villodre

    Ce qui (se) mure (peut-être sans savoir…) La « vie » sait-elle lire, se lier à une écriture pour se comprendre elle-même et saisir les forces qui, pour certaines, lui sont d’une fidélité proprement inouïe, s’ouvrant à ce qui excède le malentendu et le malheur ? Aux heures matinales (quand le jour se lève, progressif), ce 8 septembre, Bernard a cessé de vivre, dans le cœur, le creux et le corps d’un long endormissement. Il avait encore une étrange respiration, laineuse et sèche, veillant à ce que l’irrespirable tienne compte d’une vie résistante n’ayant jamais pu tolérer que l’on « mure » des forces de vie aussi riches et créatives, calmes, d’une patience utopique et en attente de l’innocence de ce qui devient, en fonction d’une loi meurtrière ou assassine, serrant les gorges et les cœurs, brisant les gestes et les mouvements dès leur amorce, « occupant » les pensées en les noircissant avant même qu’elles laissent naître leur teneur de lumière.

     

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    En 1975, Bernard publie aux éditions François Maspero, L’Homme des casernes, un texte que l’expérience de la désertion, après quelques jours de casernement) a produit et « composé », en fonction d’une lucidité et d’une puissance d’analyse de ce qu’était l’institution militaire, de ce qu’elle infligeait aux « appelés » et à leurs corps ou comportements induits par un « temps de guerre incessible ».
    Michel Foucault en avait loué la pénétration dans un article du Monde. Bernard ponctuait deux années de militantisme non doctrinal, liées à la création du G.I.A.  (Groupe Information Armée) conçu sur le modèle du Groupe Information Prisons de Michel Foucault. L’écriture en était si souple et si efficiente qu’elle semblait pouvoir desceller les écrous des états réels qu’elle révélait. Sans défense mais précise comme le courage de la pensée, quand elle est distillée par l’intimité libre de toute intimation, elle déséquilibrait les fixités instituées et voilait leurs rouages.

     Bernard est jugé pour désertion le 6 juin 1975 par le T.P.F.A. de Bordeaux et condamné à dix-huit mois d’emprisonnement. Mais sa santé en sera atteinte. Il commença à tenir en 75 un Journal de prison ( qui sera publié chez Hachette deux ans plus tard, avec, en exergue, une Lettre liminaire de Michèle Montrelay, psychanalyste et auteure de L’Ombre et le nom qu’il faut citer. Elle saisit au plus juste, au plus inconnu et inaliénable, ce qui était et sera le mouvement d’être de Bernard tout au long de sa vie : «Vous parlez de Proust. Assurément, c’est avec La Recherche  que votre Journal entretient -me semble-t-il- les plus fortes affinités. Puisqu’il est aux dimensions du Temps, dont vous avez, plus que tout peut-être, le sens et la passion. Mais Proust ignore les silences. Autrement dit, son génie du corps demeure lié à la mondanité. Le vôtre saisit, vous le savez, par sa force de dénuement. Je n’avais jamais lu aucun texte à la fois masculin de structure, voire de «vertus», et «féminin» , saisissant le temps là où le corps le fabrique, dans ses élans, son silence, ses inspirations, ses misères. J’en demeure saisie et au plus profond, touchée. Quelle puissance d’attention et de veille, quel courage, quelle intuition de la mort et du bonheur conjugués. » En toute sympathie. Michèle Montrelay, 10 mars 1977.

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    ©x Centre Pénitentiaire de Gradignan

    Dès les premières pages, Bernard écrit comment des lettres reçues,  entre autres, de Paul Virilio, Claude Mauriac… le décidèrent silencieusement à passer à l’écriture, en prison, de ce Journal. Lettres qui, aurait dit Jacques Derrida, arrivent toujours à destination (et non «volées ») . Et c’en est une, écrite en janvier 1975 à la maison d’arrêt de Gradignan (Gironde), qui se plie et se déploie aux souffles d’une écriture d’un être pour lequel la solitude est poreuse : pore qui fait respirer les phrases au rythme de ce que le corps (détenu) laisse transparaître comme de «sa lettre» secrète, ouverte aux lignes du monde…

    « Au sein de l’attente- une attente active qui sans y penser, par moments, reçoit et développe les points d’attaque de la stratégie du procès, qui tombent peut à peu, coupant, tranchant, venus non du ressentiment, de la maladie de leur objet, mais des rencontres dans la douceur du jour, venus de la santé des couleurs qui le matin aèrent chaque chose d’une majestueuse et simple poussée vers le ciel : la terre brûle en silence de couleurs silencieuses – je perds la présence de la prison : pour que l’autorité agisse, il faut encore être compris, être présent, occuper une présence au sein de son apparition, il faut donc entretenir une quelconque commune mesure, une égalité avec elle ; il faut être présent à l’intérieur à l’intérieur de cette présence, apparaître au milieu, encerclé par cette apparition. Un mouvement heureux de disparition s’est opéré et c’est à partir de là que s’élanceront les gestes de riposte, c’est-à-dire les gestes d’effacement : la construction en soi de forces d’oubli annonce le moment de leur diffusion. »
    Ligne de crête, de risque, de lucidité et de mise en abyme, plus troublante que la distanciation brechtienne : Bernard fut en grande amitié avec Philippe Ivernel (1933-2016), traducteur, entre autres, du Journal de Bertolt Brecht, où le pire, par certains aspects, vole en éclats, mais que menace une puissance peu contrôlable, étrangère à toute stratégie, procès, finalité politique ou sociale, ou psychique : un retour de «dépression» dont les cours humains sont aussi les jouets.

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    Le mouvement de vie et pensée de Bernard a consisté à faire front et, en même temps, à détourer ce « mur» dressé dont ne sait où, et même par qui. Vincent Van Gogh, dans une lettre à son frère, disait devoir «limer », avec une patience et une endurance folles. Plusieurs mois de détention plus tard, Bernard écrit : « Mercredi 7 janvier. Émission sur Nietzsche à France Culture,  Il y a des dieux dans l’air. Mais l’air n’est-il pas divin ? L’air ne nous désigne-t-il pas toutes les formes comme un jeu à remanier sans cesse, dans la perspective de l’air qui nous projette sur la face des formes et nous grandit et nous abaisse dans l’entre-forme; le sens d’une légèreté à même les choses, se dégage dans l’air quand il nous fait, caresse: il n’y a pas de non-sens plus dur que la dureté qu’il doit protéger. De chaque chose, de chaque forme, l’air tire une force de plasticité, un appel à la modification, à l’apparence : aucune matière n’est assez dure pour sembler se refermer sur une dureté éternelle ; la consistance, la tangibilité ou l’opacité d’un mur ne tient jamais par elle-même ; elle est toujours espacée, écartée de ce qu’elle veut montrer, par le fait même qu’elle s’expose. »
    « En effet, cette exposition baignée de vie, de lumière, de nuit, d’air et cette vie palpitante de multiplicités immatérielles citent le mur comme forme tendue vers une autre forme, elles le séparent de la mémoire vouée à lui donner un sens de durée sur sa propre matière, et le brassent d’oubli : si l’œil s’associe à ces courants de vie qui entourent, enveloppent ce mur, celui apparaît dans la vérité de toute apparition, le tremblement : toute apparition tend vers une autre apparition de la puissance qi constitue le milieu de l’apparition. Aussi la dureté du mur qu’on propose à nos regards de prisonniers ne gît-elle pas en lui… le pouvoir n’est jamais sûr de ses propres instruments de contrôle et de répression, aussi est-ce une perpétuelle autosurveillance qui le maintient, mais dans le déséquilibre de cette incertitude qui est la faille de l’avenir. Cette proximité dangereuse d’une forme à ses possibilités de transformation, à son mouvement de forme – chacune se fond dans une série de formes – et de nos mains à celles-ci en ce lieu, ce sont des hommes armés qui l’interceptent, la cisaillent et s’y interposent comme police de la forme, de la matière… »
    Et un soir, dit Bernard, «Ma vie se dédouble et c’est quelqu’un d’autre qui vit la journée carcérale : à côté d’elle, à côté du temps qui doit nous user en cellule, mon absence m’a porté aux remous du temps. Chaque journée maintenant est double, avec le vide et l’absence. » 

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    Il est libéré en mars 1976 et dans les mois qui suivent, il se joint, d’évidence, à nous. Patrick Bensard, Hervé Gauville, Jean-Luc Poivret et moi-même, créons Empreintes, écrits sur la danse dont le premier numéro paraît en 77. Une secrète et irrésistible inflexion oriente sa vie (il travaillera longtemps auprès de Patrick qui créa la Cinémathèque de la Danse. Et, la danse, celle née dans le dernier tiers du XIX ème siècle, ne pouvant être -art inouï- ni armée ni dure mais aimantée par la seule chance d’une plasticité qui ne se referme pas sur le corps et son génie du mouvement. Elle lui ouvrira ses bras et ses mains (non cisaillées par un policier de la forme).

    Il rencontre alors et aime à jamais Élisabeth, danseuse-interprète des nuances infinies de la pensée et de l’art non gainés d’Isadora Duncan.  En U.R.S.S., un Commissaire du peuple lui expliqua que les temps, les urgences militaires et policières révolutionnaires doivent d’abord régler, par un mouvement armé, la situation et le sort de ses opposants. Le sens du mouvement d’Elisabeth n’était donc ni approprié, ni utilisable et d’aucune utilité pour les jeunesses combattantes, il ne pourra se transmettre que plus tard…

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    ©x Elisabeth Schwartz

    Bernard l’a pressenti et son écriture a inscrit le cours de cette prescience que la mort ne pouvait être de mise, même sous les traits d’une perversion des états d’être, dans une existence qui, à tout moment, peut se voir contrainte d’en passer par une structure cellulaire… (nécessairement exposée au répressif).
    Qu’est-ce qu’un corps de déserteur? Non pas déserté et désertique, mais, au contraire, un corps «plein», traversé d’intensités,  sensations, associations libres. Bernard aura eu le soutien de Michèle et Boris Vian qui, dans sa chanson Le Déserteur. écrit une lettre à son Président… Toujours cette circulation, envoi et réception d’une lettre ouverte; décachetée, elle déplace les positions, les expose à d’autres «gestes» (pensées glissant entre les boîtes d’étranges mouvements frôlant tous les sens du mot: déposition ). Le texte lu par Bernard au tribunal, d’une longueur considérable  et exaspérant la patience des juges… est tout, sauf celui d’une descente de croix ou d’une capitulation…

     

    ©x Gilles Deleuze
    ©x Gilles Deleuze

    C’est une très impressionnante profession de foi  où il rassemble les forces les plus vives qui s’offrent et se donnent à lui: Gilles Deleuze, Michel Foucault, Henri  Bergson, Baruch Spinoza, Jean-Pierre Faye, Paul Virilio et Robert Antelme. Comme les jours et les nuits de mai 68, en signeraient les lectures et les intensités inespérées -sachant que demeure au-devant de tout effort de désaliénation, le mur de la cruauté psychique, (telle que Jacques  Derrida l’a comme mise à nu) -fuyante et dure, paralysante et froide comme une aire sans aube, durcissant l’air qui se donne à respirer.
    Or la pensée, l’écriture et le sens de la vie de Bernard tendent à cette respiration qui, interne et aérienne, est aussi celle qu’il faudrait comme « insuffler » à l’adversaire (à toute forme ou figure représentant l’adversité). C’est une des visions les plus extraordinaires de la teneur de ses interventions pendant son procès : le « jeu », tout sauf naïf, qu’il déplie -avec un humour sous-jacent, toujours prêt à s’accorder un effet de surprise imprévisible-est toujours orienté par ce désir de faire qu’une partie peut changer de règles et de fins, de telle sorte que les opposants se découvrent partenaires d’une partie tierce, très beckettienne dans sa facture (sans note à payer).

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    ©x Buster Keaton

    Il écrira aussi sur Samuel Beckett, Buster Keaton… et sur nombre autres lignes de vie, dessinant des attentes aussi justes et vivantes, que déconcertantes et heureuses. À la fin d’un des textes-manifestes réunis dans L’Homme des Casernes, il signe: Bernard Rémy; profession: déserteur. Il nous faudrait entendre cette apposition comme le Profession: Reporter de Michangelo Antonioni : on voyage, divague, rencontre, change d’état et traverse les puissances du Cri, du Brouillard, du Désert (rouge ou d’une blancheur brûlée) et des Passions tristes. Sa force merveilleuse consistait à faire d’une éclipse, une lumière… et à en inventer le mouvement de regard et d’égard.

    Daniel Dobbels, danseur, chorégraphe, écrivain et critique d’art.