Après-midi piscine, ou De l‘impossibilité d’être Kafka, d’après sept récits de Franz Kafka
Piscine: oui. On ne nous a pas habitués à imaginer le corps de l’écrivain, réduit à une silhouette et à ce visage aux yeux dévorants qu’on lui connaît ; un corps qui ne fût pas seulement malade. Piscine. Le 2 août 1914, il note dans son Journal : « Déclaration de guerre de l’Allemagne à la Russie. Après-midi, piscine. » Mon corps et le monde: ce dont parle le spectacle. Les récits choisis par Bernard Bloch sont peu connus, à l’exception du Virtuose de la faim.
Ce qui les rassemble, de la même main, est l’attention portée aux états-limite, aux troubles minuscules, à l’hésitation entre le songe et la vie concrète (pour ne pas dire réelle : en quoi le serait-elle plus que cet état « second » ?), aux petites gênes qui empêchent de vivre et d’accéder à soi.
Des riens : l’antipathie d’Une Petite femme à qui le narrateur n’a rien demandé, mais enfin cela reste désagréable, le désir d’adopter un chien pour éviter la solitude et la considération minutieuse de tous les inconvénients d’avoir un chez soi, l’abandon du public au moment où Virtuose de la faim atteint le sommet de son art, la solitude du célibataire d’un certain âge, la gêne au moment de quitter une réunion mondaine… Le regard des autres ne crée même pas cette gêne, ce sentiment d’irréalité, d’empêchement, toute cette gamme de troubles, mais l’appréhension de ce regard, peut-être.

Bernard Bloch nous offre une sorte de Cabaret Kafka. Costume trois pièces clair, rayé façon pyjama, chemise satiné rouge flamboyant style des musiciens d’orchestres typiques sud-américains au milieu du vingtième siècle, mais il porte des espadrilles. La voix est de velours et l’humour, au rasoir…La scénographie? Une galerie d’art où des poupées montées sur sellettes lui donnent la réplique ou tout comme… Elles ont une présence avec une sorte de dialogue dans le récit. Entre rire et émotion, le comédien nous fait sentir l’attention de l’auteur à la vie des gens, difficile -surtout au masculin, il faut bien le reconnaître- et sa capacité d’amour. Non, pas d’empathie ou un vilain mot de ce genre, l’écrivain Kafka, par la voix de Bernard Bloch, aime les gens.
Ces textes ont la plupart été publiés en leur temps mais l’auteur avait demandé à son ami Max Brod de détruire tous ses écrits et manuscrits. Et Bernard Bloch est allé les chercher dans l’édition récente de La Pléiade. Il faut feuilleter, fouiller les cahiers et liasses pour les trouver et se rendre compte que Kafka n’a cessé d’écrire, tant qu’il a pu, tout au long de sa courte vie et a cherché la forme précise, exacte, en une ligne ou en un récit, pour trouver du vivant.
Avec ce spectacle, on voit qu’à côté, autour du Kafka « kafkaïen », confronté à une administration abusive et à un pouvoir aussi obscur que despotique, il existe un très grand auteur, un penseur unique de la fragilité un peu honteuse de la vie. Cet Après-midi piscine donne à notre lecture, une autre dimension, plus large. On aurait dit: une autre respiration, si ce n’était insupportable, quand on sait sa maladie et la fin douloureuse où il était privé de souffle.
Christine Friedel
Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre-au-Lard, Paris (IV ème). T. : 01 42 78 46 42.
Kafka, Nouvelles et récits, Œuvres complètes I, édition publiée sous la direction de Jean-Pierre Lefèbvre, avec la collaboration d’Isabelle Kalinowski, Bernard Lortholary et Stéphane Pesnel.
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