Une petite affaire, d’après Seul dans Berlin d’Hans Fallada, traduction de Laurence Courtois, adaptation par Camille de La Guillonnière, Jean Bellorini, Clara Meyer, Florence Guinard, mise en scène de Jean Bellorini

Hans Fallada, pseudonyme de Rudolf Wilhelm Adolf Ditzen (1893-1947). Cet écrivain allemand, après une tentative de suicide; abandonne ses études secondaires, travaillera cinq ans dans l’agriculture, et suit plusieurs cures de désintoxication (alcool et morphine). Il sera mis en prison trois mois en 24 et deux ans et demi en 26. Puis, il se marie et travaille dans l’édition à Berlin et le journalisme, jusqu’à ce qu’il puisse vivre de ses droits de d’auteur. Romancier des petites gens, il connaît un premier succès en 1931 avec Paysans, gros bonnets et bombes où il évoque les révoltes paysannes quand la crise économique arrive en 28. Suivra Et puis après? traduit par Quoi de neuf, petit homme? en 1932.
1933: Hitler accède au pouvoir et l’écrivain est arrêté onze jours après avoir été dénoncé. Il se retire ensuite dans une ferme qu’il a acquise et écrit; entre autres, Le Roman du prisonnier. En 44, il divorce et, suite à des violences contre son ex-épouse, est incarcéré et écrit Der Trinker, sur son parcours d’alcoolique et morphinomane. Avant de mourir d’un arrêt cardiaque en 47, il se remarie et écrit Le Cauchemar puis Seul dans Berlin, son chef-d’œuvre, un roman de sept cent pages. « L’un des plus beaux livres sur la résistance allemande antinazie », avait dit Primo Levi. Adapté au théâtre par Luk Perceval, réalisateur et metteur en scène belge, et deux ans plus tard, au cinéma avec Alone in Berlin, un film réalisé par Vincent Pérez.
Nous avons relu Seul dans Berlin, un roman absolument passionnant aux nombreux personnages: la plupart de pauvres gens et quelques-uns de l’administration nazie d’une obéissance absolue au Führer. De par sa richesse et sa précision, c’est une source possible de multiples scénarios et les dialogues sont des plus remarquables.Cela commence en juin 40 quand la France capitule. Otto Quangel est contremaître dans une usine et marié à Anna. Le couple d’abord admirateur du régime nazi, reçoit une lettre militaire tapée à la machine (ce qui n’était pas fréquent à l’époque…) leur annonçant la mort au combat d’Otthochen, leur fils chéri. Anéantis, ils finissent par réagir et c’est lui qui va se charger d’annoncer la terrible nouvelles à Trudel, une jeune ouvrière fiancée à Othon. Désespérée, elle injuriera les nazis. Peu de temps après, Otto Quangel, vite suivi par sa femme qui l’aidera, va écrire plus de deux cent cartes postales avec des messages virulents contre Hitler. Ils savent bien tous les deux ce que cela leur coûtera si Hitler reste au pouvoir. Et elle ira aussi les déposer avec lui en deux ans, appelant à la résistance contre le régime, sur des paliers d’immeuble ou rebords de fenêtre dans tous les quartiers de Berlin.La première: » Mère! Le Führer a assassiné mon fils.! Mère! Le Führer vas assassiner tes fils, il n’arrêtera pas. »Toutes ces cartes ou presque, seront ensuite transmises à la Gestapo par les habitants apeurés, craignant d’être vus comme leurs auteurs ou des complices… Furieux, ses dirigeants sont incapables de mettre la main sur celui qui se permet un tel crime à leurs yeux et avec une telle efficacité: aucun indice fiable ( Berlin est une grande ville). Ils ont pourtant dressé une carte avec de petits drapeaux, là où ont été déposées ces cartes mais cela ne donne rien. Excédés, ils en viennent même à craindre pour leur poste si cela s’apprenait en haut lieu. Mais le couple sera finalement arrêté et ne se reverra plus. Le docteur Reichardt son copain de cellule dit à Quangel : » Et oui, on va nous ôter la vie et à quoi est-ce cela aura servi de résister alors? Quangel répliquera : « A nous, ça nous auras beaucoup servi parce que nous aurons pu nous considérer comme des personnes convenables jusqu’à notre mort. Et ça aura servi encore plus au peuple tout entier grâce aux justes comme il est écrit dans la Bible. Suivront leur procès et exécutions.

Le roman a été inspiré à Hans Fellada par une histoire authentique, celle d’Otto Hampel, exécuté le 8 avril 43 à la prison de Plötzensee pour actes de résistance et d’Elise Hampel, elle, oubliée par les autorités et qui mourra dans un bombardement allié, sans « heureusement », avoir appris la mort de son mari. Après la guerre, le dossier de la Gestapo les concernant, avait été transmis à Hans Fallada. L’écrivain dénonce la peur, la haine, la faim permanente, la misère, l’espionnage imprégnant la vie de gens ordinaires à Berlin mais aussi la capacité de résistance de certains Allemands. « Il fallait que je lutte! Et si c’était à refaire, je le referai. » dira Otto Qanguel.
Avec raison, Jean Bellorini a resserré l’action autour de des résistants : impossible de faire autrement. Sur le grand plateau (excellents Clara Meyer et Camille de La Guillonière), ce couple pauvrement vêtu, sont assis sur des chaises d’école, dans une cadre coulissant d’I.P.N. (profilé en acier laminé) monumental qui les écrase et qui les séparera. Une métaphore bien vue du Troisième Reich par la scénographe Véronique Chazal qui aura réussi à briser des millions de vie…

Au début, on les voit devant un rideau fait de centaines de ces cartes postales bleu pâle, peut-être un peu esthétisant…On pense aux tableaux de Paul Klee, en particulier à Ad Parnassum (1932).
Et dans la salle, assis puis debout au septième rang, le Président Fresler du Tribunal (Jacques Hadjaje), très impressionnant en costume noir qui les insulte copieusement (ci-desous) A la fin, plus de paroles mais, comme une sorte d’hymne funéraire, sonneront les trombones de Tanguy Boisseranc, Joël Castangts, Lili Soletti et, en alternance avec Marin Gillet, Nicolas Trapp, tous en habit noir. Bouleversant.

Il n’est jamais simple d’adapter un roman à la scène mais ce théâtre-récit a été remarquablement mis en scène par Jean Bellorini qui a su traduire, sur ce grand plateau , la substantifique moelle du texte, avec, à la fois toute la noirceur d’une époque et de la nature humaine, quand régnaient la faim en permanence, la peur des bombes, la crainte d’être dénoncé pour rien par un voisin malveillant, l’injustice flagrante… et surtout l’antisémitisme, le manque total d’espérance. N’oublions jamais qu’en Allemagne comme en France, on savait Hitler encore tout puissant mais pas du tout quelle serait l’issue de cette deuxième guerre mondiale! Et des millions de gens étaient condamnés à s’enfuir des grandes villes dans les pires conditions. Le mot: exode a longtemps résonné dans mes oreilles mais j’étais trop petit pour me souvenir de ce que nous avions vécu avec ma mère et ma sœur sur les routes.
Il y avait aussi en Allemagne ce qu’on oublie souvent, des gens déjà entrés dans une résistance active au système nazi, comme les Quanguel, même si Anna avait d’abord appartenu à la Ligue des femmes nazies, comme la factrice Eva Kluge. C’est tout ce climat que Jean Bellorini restitue avec efficacité en employant aussi la troisième personne qui distancie et donne un ton glaçant à cette tragédie : « Il dit à mi-voix : tu vas me dire ce qu’ils écrivent Anna? Qu’est-il arrivé à Otttochen? Que pourrait-il bien lui être arrivé, à Ottochen? Que pourrait-il bien lui être arrivé? Rien du tout, plus rien, il n’y a plus d’Ottochen, voilà tout. »Nous n’oublierons pas de sitôt ces pauvres gens perdus dans cette impitoyable machine scénique...
Cette Petite Affaire ne peut laisser indifférent et les jeunes gens très nombreux dans la salle l’ont chaleureusement applaudi debout. Jean Bellorini va quitter la direction du T.N.P. et a choisi de partir pour de nouvelles aventures- les Suisses ont bien de la chance!- mais espérons que ce spectacle sera repris entre autres, à Paris.
Philippe du Vignal
Jusqu’au 17 octobre, Théâtre National Populaire, 8 place Lazare Goujon, Villeurbanne (Rhône). T. : 04 78 03 30 00.
Le roman d’Hans Fellada est édité en version intégrale chez Gallimard, collection Folio.
Laisser un commentaire