Les rencontres européennes des nouvelles écritures (R.E.N.E)
Ce rendez-vous annuel est consacré au théâtre et à l’innovation, il réunit professionnels des champs de la création, de la recherche et développement, de l’ingénierie, du spectacle, des industries culturelles et créatives, et les publics, autour des enjeux artistiques, technologiques et sociétaux des nouvelles écritures. Cette deuxième édition aura pour thème : Ecrire les nouvelles présences du 26 au 29 octobre à Metz, au Théâtre Bernard-Marie Koltès, au Centre Pompidou-Metz et à Blida. Pour Jean Boillot, le créateur de ces rencontres, il faut réinventer de nouvelles écritures.
-Du théâtre à distance aux nouvelles écritures. Que recouvrent exactement ces Rencontres ?

Metteur en scène de théâtre, j’ai dirigé pendant dix ans, le Nord-Est Théâtre (NEST), Centre Dramatique National transfrontalier de Thionville-Grand-Est. J’ai toujours eu envie, dans ce cadre, de travailler autour du numérique. C’était un nouvel environnement, avec de nouvelles relations et de nouvelles cultures en train de se construire. mais je n’en ai simplement pas eu le temps. Il a fallu que survienne le covid…
Comme pour beaucoup d’entre nous, cette période a été l’occasion de réaliser certains rêves. J’ai alors expérimenté un théâtre à distance, de chez soi pour chez soi. Nous étions tous là, à nous ennuyer, à être inquiets et les théâtres étaient fermés. J’ai proposé à plusieurs équipes de mettre en lecture, voire à l’écran, des textes sur lesquels elles étaient en train de travailler.
Cette expérience m’a apporté deux enseignements assez remarquables.
-Le numérique révèlerait-il un nouveau public?
Quand nous avons diffusé ces propositions en direct sur Internet, il y a eu énormément de monde. Nous avons rempli virtuellement l’équivalent de plusieurs grandes salles, avec parfois, de six cent à huit cent spectateurs. Mais surtout, ce n’étaient pas forcément des gens de théâtre. Ils n’appartenaient pas à la même génération et il y avait beaucoup de jeunes. Je me suis alors dit, tiens, c’est intéressant. Avec ce type de lecture, nous avons eu l’impression d’ interpeller de nouvelles personnes, certainement curieuses de ce qui était en train de se passer.
-Le théâtre ne se transpose pas à l’écran…
En fait, j’ai tiré un deuxième enseignement de cette expérience : les formes que nous avions imaginées n’étaient pas du tout adaptées à l’environnement numérique. Les écritures dont nous nous servions étaient surtout des pièces souvent des textes nouveaux avec leurs auteurs. Mais elles n’étaient pas pensées pour les écrans, la poly-présence, le fait d’être ici et ailleurs, le décalage, les accidents de connexion…Il fallait donc inventer de nouvelles écritures qui prennent en considération ces environnements numériques mais aussi de nouveaux formats.
-Les smartphones entrent-ils alors en scène?
-Quand les théâtres ont rouvert et que l’activité est redevenue normale, j’ai proposé à mon équipe d’ouvrir au sein de la compagnie, un laboratoire consacré aux nouvelles écritures, aux nouvelles dramaturgies ou aux dramaturgies augmentées, c’est-à-dire impactées par le numérique. La question était notamment de savoir comment utiliser des outils qui font désormais partie de notre quotidien. Comment le smartphone peut-il être ouvert pendant une représentation ? Comment les réseaux sociaux peuvent-ils être convoqués ? Et comment imaginer la présence de l’intelligence artificielle ?
J’ai commencé par réunir des gens venus du théâtre, surtout des auteurs, mais aussi des personnes issues du jeu vidéo qui apportaient une autre culture de la technologie et du récit. Pendant le confinement, j’avais découvert la richesse de ces univers et de ces écritures, que je ne soupçonnais pas. Nous avons alors commencé à construire un format que nous avons appelé: théâtre prêt-à-jouer, avec un premier prototype L’Arbre de Mia. Le spectateur y devient interprète.
– Le principe de L’Arbre de Mia est assez étonnant : vous faites jouer des personnes qui ne sont pas des acteurs…
-Le smartphone est utilisé en temps réel pour « prompter » les acteurs et actrices. Cela permet d’inviter à une expérience, des gens pas forcément familiers d’un plateau. Mais ils n’ont pas besoin de répéter et découvrent au fur et à mesure, ce qu’ils doivent dire, faire, ou même choisir certains récits pouvant être non linéaires.
-Vous avez d’ailleurs présenté cette expérience au festival d’Avignon.
-Oui et cela nous a vraiment fait évoluer. Nous nous sommes rendus compte qu’avec peu de chose mais avec l’aide de la technologie, nous pouvions proposer une expérience forte et poétique d’acteur ou d’actrice. Des gens ont pris à cœur ce qu’elles vivaient et, tout à coup, se sont mis à jouer vraiment: question d’accessibilité…. Le travail avec des gens venus du jeu vidéo, nous invite à ce que le spectateur réinvente son rôle pour que devenir joueur, voire même, interprète.
-Ouvrir les portes du théâtre…Mais cette volonté de déplacer la place du spectateur ne risque-t-elle pas de se heurter à un public qui vient précisément pour écouter un texte et retrouver une certaine forme de classicisme ?
-Je ne suis pas le seul à aller dans cette direction. Si vous regardez le programme des Rencontres européennes des nouvelles écritures, plusieurs équipes explorent ces questions avec des formats très différents. Évidemment, cela déplace beaucoup de choses, à commencer par la séparation scène/salle. Demander au public de participer n’est pas toujours la chose qu’il attend et beaucoup de gens peuvent même le redouter. A l’inverse, une culture de la participation s’est développée avec la culture numérique. Cela nous permet de toucher de nouveaux publics. Je pense que nous créons ainsi des appels d’air vers ceux qui sont éloignés du théâtre et qui en ont parfois une idée très arrêtée: certains le voient comme quelque chose de vieillot, de très littéraire et pensent qu’ils n’y trouveront pas leur place. Nous avons réalisés des tests auprès de jeunes gens et que leur mettre un smartphone en mains permettait de leur ouvrir plus largement une porte vers la scène.
-La technologie est-elle au service de l’exigence artistique?
-Les auteurs avec lesquels nous avons travaillé sur L’Arbre de Mia, comme Pauline Sales, Marc-Antoine Cyr, Camille Duvelleroy… n’ont évidemment pas renoncé à l’exigence artistique du texte, ni à celle du théâtre. Le fait d’avoir entre les mains un outil qui appartient à leur culture quotidienne permet de réduire l’intimidation. Et aujourd’hui, les nouvelles technologies touchent les jeunes mais aussi toute la population. Je pense donc que nous, gens de théâtre, aurions tort de nous priver de ce rapprochement.
-De nouvelles écritures pour de nouveaux publics soit, mais cette réflexion sur les nouvelles technologies rejoint-elle aussi celle sur les publics empêchés?
Absolument. On peut imaginer une autre relation au théâtre pour les personnes éloignées, ou empêchées. Par exemple, une metteuse en scène comme Marie-Christine Mazzola travaille en direction d’un public malentendant avec gilets et planchers haptiques vibrants.. Elle collabore aussi avec des poètes autour de ce nouvel outil. Nous sommes encore dans la recherche et le développement mais il y a sans doute une nouvelle voie où pourront s’engager dramaturges et artistes pour construire de nouvelles écritures.
-« Nouvelles présences »: où commence et où finit le théâtre ?
-J’essaie à chaque fois de partir d’une problématique et cette année, nous avons choisi cette notion de «nouvelles présences ». qui sont au cœur de l’édition 2026. Il existe un texte de loi d’après-guerre définissant le théâtre comme un acte de coprésence entre le public et les acteurs, dans un même espace-temps. Mais alors que fait-on d’un public qui n’est pas dans le même espace mais présent grâce à un écran? Et que fait-on d’un comédien qui est à Toronto, alors que le spectacle a lieu autre part ? La question devient plus complexe, quand nous avons sur un plateau des acteurs, des danseurs, des musiciens mais aussi des « chatbots », des hologrammes ou d’autres formes de présence artificielle et cybernétique. Comment faire? Est-ce autre chose ou encore du théâtre qui est l’art de la présence et de la rencontre. Et quid de ces « nouvelles présences »?
Nous avons construit ces Rencontres européennes des nouvelles écritures 2026 autour de ces questions.
-Écrire autrement: comment cette réflexion se traduit-elle ?
-Nous avons trois grandes actions: la première est un défi d’écriture pour des autrices et auteurs venant du théâtre, du jeu vidéo ou, plus largement, des créatifs qui souhaitent se confronter à de nouveaux formats associant théâtre et numérique. Nous allons travailler, entre autres, sur le théâtre prêt à jouer, sur le théâtre à distance explorant les questions de téléprésence, mais aussi sur le théâtre conversationnel qui cherche à faire coexister acteurs et actrices avec « chatbots » et hologrammes sur un plateau. Pendant deux jours, une vingtaine d’auteurs et d’autrices travailleront collectivement à explorer ces formats.
Du spectacle, à l’expérience: la deuxième grande action correspond à des journées d’échanges avec tables rondes, rencontres, performances et présentation de travaux en cours. Nous mettrons notamment l’accent sur la question des publics empêchés et accueillerons Boris Razon, rédacuer en chef du Monde.fr et maintenant directeur éditorial d’Arte France. Il a beaucoup œuvré sur les nouveaux récits et développé des formes hybrides mêlant audiovisuel, jeux vidéo, spectacle vivant, et sur les notions d’interaction immersion…
Enfin, la troisième est une offre de spectacles, comme Les Aveugles de Julien Dubuc et du collectif In Vivo, avec douze spectateurs munis de casques de réalité virtuelle. Nous accueillerons aussi une conférence-spectacle d’Antoine Defoort autour de la méthode itérative et Handle With Care, une « pièce » venue de Lille et de Belgique où il n’y a ni acteur ni actrice, mais simplement une boîte sur le plateau. Le spectacle commence quand, dans le public, quelqu’un se lève, ouvre la boîte et découvre des propositions de jeux collectifs. Une autre manière d’interroger la présence et la participation….
-Écrire une pièce pour des acteurs, ce n’est sans doute pas essayer de faire une expérience pour des joueurs ?
-En fait, cela rejoint une chose qui me paraît essentielle : écrire une pièce pour des acteurs est une chose et mener une expérience pour des joueurs, en est une autre. C’est aussi pour cela que nous voulons faire dialoguer des artistes avec des chercheurs, des universitaires, des professionnels de la santé et du handicap, des enseignants…. Les environnements numériques, réinventés partout, ne transforment pas seulement le théâtre mais influencent l’ensemble de notre société.
– Ces Rencontres semblent dépasser le cadre d’un festival…. Sont-elles une première étape vers quelque chose de plus vaste ?
Oui. Elles préfigurent un projet de lieu actuellement à l’étude: la Villa Mosellane. Ce serait une « fabrique ». Nous sommes encore dans une phase de faisabilité mais plusieurs axes nous intéressent, en particulier, la manière dont les artistes se saisissent des problématiques contemporaines et des technologies, du glissement de la position de spectateur à celle de joueur dans des formes participatives, mais aussi des relations entre spectacle vivant, recherche et innovation. Le département de Moselle est un partenaire central de cette réflexion. Après avoir vu L’Arbre de Mia, ses responsables m’ont donné carte blanche pour imaginer ce projet.
-Metz, laboratoire des nouvelles écritures. Pourquoi y faire émerger cette réflexion ?
-Metz n’est ni Paris, ni Avignon. Et cette ville ne semble pas être centrale sur le plan du théâtre. En revanche, il existe ici un véritable tropisme autour de l’innovation et du numérique, avec, entre autres, Constellations, un festival consacré aux arts numériques. Nous nous inscrivons dans cette dynamique mais en venant parler plus de la scène et de sa relation avec les nouvelles technologies. Et ces Rencontres sont assez logiquement nées ici et nous travaillons pour qu’elles soient mieux connues, qu’elles attirent davantage de monde et que cette réflexion puisse trouver sa place dans le paysage théâtral.
Propos recueillis par Laurent Schteiner
surlesplanches.org
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