Sur la Voie royale d’Elfriede Jelinek, mise en scène de Ludovic Lagarde
Ce prix Nobel de littérature en 2004, quand nous essayons de la lire et de l’écouter, ne nous rend pas la tâche facile. Elle vitupère l’époque, fouillant au fond des névroses, ne laissant rien passer de la lâcheté, de la bêtise et sans la moindre indulgence pour quoi, ni qui que ce soit, à commencer par elle-même : le prix à payer pour son exigeante lucidité… Que se passe-t-il pour qui s’avance sur la voie royale ? Quelle monstruosité amène-t-elle au pouvoir des tyrans aussi bêtes que méchants et aveugles ?

La tragédie n’est pas un accident externe, elle est en nous. Elfriede Jelinek « engage tout d’elle-même et active, avec parfois l’énergie du désespoir, la littérature et l’intelligence face à la violence politique et à la bêtise », dit Ludovic Lagarde. Tout, en un flux ininterrompu, entraînant avec lui sarcasme, dégoût, « blagues dérisoires ou acides », colère chaude ou froide. Comment se construit un Trump, ou plutôt le trumpisme ? Comme ébranler les colosses aux pieds d’argile, les empêcher de nuire et faire des petits, une flopée de tyrans tous azimuts qui se croient grands ?
Ludovic Lagarde a confié ce texte à la grande Christèle Tual, qui, à aucun moment, ne refuse l’obstacle. Et elle se livre aux mains d’une maquilleuse et habilleuse, Pauline Legros, qui la transforme en continu avec des gestes précis. Elle est métamorphosée en homme, en femme, en aveugle, malade, forte, grossie de prothèses qui supporteront un costume XXL. Mais il serait sot de finir avec cette image d’un mâle blanc dominant surdimensionné à tête de porc que l’on reconnaît, et qu’il n’est pas besoins de nommer. Non, parfois une masculinité plus discrète suffit à ouvrir es abîmes intérieurs : et si le trumpisme était en nous ?
Parallèlement, la création musicale de Wolfgang Mitterer accompagne les métamorphoses, la voix de Christèle Tual et le « flow » de l’autrice, elle–même musicienne mais de façon parfois trop présente. De son côté, avec une vidéo à géométrie variable, Jérôme Tuncer assume une insistance répétitive proche de cette musique. Le metteur en scène ne lâche pas un instant ce rythme rigoureux réparti entre image, texte et musique. L’actrice et son habilleuse sont parfaites : ici, tout est au millimètre, au maximum d’intensité et nous admirons. L’essentiel pourtant résiste: le texte surabondant, inépuisable, impossible à arrêter le temps d’une respiration ou d’un réflexion. Et qui nous entraîne dans ses spirales, dérapages, creux et bosses, coups et blessures, angoisses et tunnels. À peine entrons-nous dans une interrogation, que l’autrice la met de côté pour toucher un autre point de ce qui fait son angoisse, sa colère….
Il faut donc se résigner à ce que le spectateur n’aime pas : ne pas tout comprendre t laisser cette frustration nous ronger le foie. Et revenir à l’admiration pour cette mise en scène et ces actrices sans faille, et à l’écoute de cette symphonie qui lutte sans cesse contre le risque d’une harmonie trompeuse.
Christine Friedel
Jusqu’au 22 octobre, Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, Paris (XIVème). T. : 01 45 45 49 77.
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