Focus Jeune théâtre européen à L’Espace des Arts de Chalon-sur-Saône

Focus Jeune théâtre européen à L’Espace des Arts de Chalon-sur-Saône

Une sorte de programme Erasmus: les échanges d’étudiants entre pays européens sont une réussite et prenons le pari qu’il en sera de même avec le théâtre de nos voisins. Ici, pour cette année, ils viennent de Bretagne (France), de Syrie, Tunisie, nos voisins méditerranéens mais aussi de Serbie. Cette Europe culturelle déborde avec bonheur de ses frontières et ce projet qui a reçu le soutien de la Commission Européenne (Programme Europe Creative), met en jeu six pays: France, Grèce, Allemagne, Serbie, Irlande et Tunisie.

Batracia bouée, utopie gonflable, mise en scène de Louis Atlan

©thibault-pierrisnard
©thibault-pierrisnard

Une pièce proche d’une dystopie: «La Terre n’est plus qu’une vaste étendue d’eau où surnage Batracia Bouée, dernier lieu habitable avant que l’Humanité ne s’éteigne.» Voilà pour le synopsis.
Louis Atlan, metteur en scène et Elena Galeeva, artiste, ont tout un réservoir de belles idées. Trop, peut être. Le projet s’y perd comme de belles idées plastiques: un rideau tourmenté par la corne d’un narval ou une autre présence inquiétante, celle d’un corps flottant capturé dans un filet. Mais ces objets ces images restent sans suite… Comme ce long texte poétique en allemand ou cette lettre d’amour en japonais.
Nous apprécions la musique des langues et sommes heureux de l’irruption de ce théâtre apocalyptique rêvé par le jeune écrivain Treplev dans La Mouette d’Anton Tchekhov: « Hommes, lions, aigles et perdrix, poissons silencieux…toute les vies, ayant achevé leur triste cycle, se sont éteintes.»
Mais cela ne suffit pas à soutenir l’intérêt. La prochaine étape pour ces artistes : dégager des lignes de force. L’exposition qui accompagne leur spectacle avec des objets dégonflés et maltraités par l’eau et des appareils électroniques à l’arrêt, ne nous éclaire pas davantage…

Honey & sun & gold, (Du miel, du soleil et de l’or) de Yasser Abu Shaqra, mise en scène de Rémi Sarmini

Que soient bénis les parents syriens qui ont donné à leur fils, ce prénom “chrétien“ et avant tout français, en hommage au Sans famille d’Hector Malot et à notre culture. L’auteur et l’acteur se sont appuyés sur ce prénom inattendu pour raconter l’arrachement à leur pays à cause de la guerre et dire l’’errance à la recherche d’un «endroit sûr et paisible où vivre et travailler».  Apparemment, ils l’ont trouvé, puisque Rémi Sarmini nous rapporte de Tunisie un solo d’une vitalité incroyable et qui fait apparaître autour de lui une foule de «caractères». Drôle, sincère, émouvante, enfantine et profonde à la fois, sa performance (au double sens du terme) est digne d’une série d’adjectifs louangeurs.

Virtuose physique à la Chaplin, acrobate verbal tel un marchand syrien, engagé et sans autres accessoires que des éléments de costumes, il nous fait voyager à travers la Méditerranée, avec l’aide d’un écran de surtitrage et d’un traducteur. Et il nous dit les joies et difficultés d’être homosexuel, la quête de l’amour, comme le petit Rémi, abandonné, recueilli et deux fois orphelin, qui, lui, finit par retrouver sa famille.

Comment le public n’aurait-il pas adopté  Rémi Sarmini ? Coïncidence ou clin d’œil à ses camarades du spectacle précédent, lui aussi fait entendre Treplev , avec la suite de la phrase citée plus haut: «En moi ,la conscience des hommes s’est confondue avec les instincts des bêtes et je me rappelle tout, tout, tout, et je vis à nouveau chacune des vies qui sont en moi .»

On the wolf’s trail, Sur la piste du loup, adaptation par Jacub Maksymo et Carolina Arandia, de L’Appel de la forêt de Jack London

©x
©x


Vu le lendemain, le troisième spectacle (tout public) de ce focus a été écrit par des auteurs tchèques et est joué par une troupe serbe. C’est déjà un grand succès en Europe. La plus belle réussite : la réalisation et la manipulation de la marionnette-chien Buck et de ses congénères. Il arrache au public des soupirs d’attendrissement avec ses regards et son visage -oui, son visage- si expressifs…

Volés, battus, forcés à tirer dans la neige les traîneaux des chercheurs d’or, ces chiens révoltés, bagarreurs et mourant à la tâche, incarnent tous les exploités ! Jusqu’au moment où Buck trouve la liberté en retournant à la vie sauvage. Aux humains, qui jouent aussi leurs cruels exploiteurs, de leur donner une voix. L’appel du loup est très beau, dans un remarquable décor sonore réalisé à vue, et bricolé au micro.
Trop captivée par ces chiens si vivants, nous ne pouvons tout détailler. Mais disons le plaisir que nous avons eu à retrouver, au milieu d’un lot d’inventions utilisées au plus juste, l’antique machine à vent dont on accélère la rotation par un tour de manivelle, pour arriver à la bourrasque…

Les créateurs de ces spectacles partagent, chacun à sa manière, nos inquiétudes sur le monde : et si les animaux étaient plus proches de nous, que nous ne le croyons ? Et si la Terre était déjà dans un état irréparable ? Et si nous étions tous orphelins ? Mais pour le moment, il y a déjà et surtout le plaisir de voir un travail bien fait et qui touche à nos émotions d’enfant.

Christine Friedel

Spectacles vus à L’Espace des Arts, Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire).


Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

seize − six =