Montrer ses dents, texte et mise en scène d’Esther Moreira
Cela commence mal avec, sur ce petit plateau, une grande table encombrante où des chasseurs de têtes font passer des entretiens d’embauche et l’un semble avoir un parfum de rencontre amoureuse. Les rapports de force et de pouvoir seraient alors bouleversés. «C’est difficile de trouver quelqu’un qui parle la même langue que soi difficile d’entrer en contact et puis de rentrer dans le contact c’est ça l’amour non deux êtres qui veulent se rentrer dedans – je ne parle pas de sexe on pourrait croire que je parle de violence c’est pas ça non plus. Et puis il faut quelque chose qui nous accroche il y a les petits accrocs les petits points d’appui les aspérités nécessaires pour pouvoir cristalliser, il faut retrouver cela les gens sont quand même remarquablement lisses vous ne trouvez pas ? »
Et Esther Moreira se lance aussi des fleurs avec une certaine prétention : «Montrer ses dents interroge avec brutalité et humour la rencontre avec l’Autre. À travers la question de l’entretien d’embauche, et de la brutalité de cet exercice, la pièce interroge le regard que l’on porte sur l’autre. » Le monde du travail a souvent été mis en scène au théâtre comme au cinéma, mais ici les dialogues sont le plus souvent d’une rare indigence : «B : Au cas où Quand même Peut-être qu’à un moment on aura besoin d’elle Oui à un autre moment Peut-être qu’on repensera à elle. On se dira Oui cette fois Cette fille elle serait super Ah oui cette fille elle était super On voudra la rappeler On sera contents de la voir De la revoir De l’avoir sous la main. »

Et la mise en scène n’échappe pas aux poncifs actuels: visages agrandis et reproduits en vidéo à plusieurs exemplaires, jeu face public ou dans la salle, petits airs à la guitare électrique pour essayer de soutenir le texte: « La musique appartient à la sphère intime des personnages : c’est un rythme intérieur qui point au plateau quand leur intériorité affleure. » Tous aux abris et la metteuse en scène aurait pu nous épargner un fréquent vapotage en scène. Pour faire actuel? Mais cela ne sert à rien qu’à, dans cette petite salle, faire tousser le public. Bref, le temps est interminable et ce qui aurait pu mais mieux écrit, faire à la grande rigueur, un sketch de vingt minutes, ne tient pas la route sur une heure quinze.
Que sauver de cette pauvre chose? Au moins, les jeunes acteurs: Charlotte Issaly, Martin Jobert, Léo Perlot-Lhuillier et Mathilde Wind qui ont une bonne diction. Ils font le boulot et essayent humblement de sauver ce qui ne peut l’être. Mais nous pouvons nous demander comment ce Montrer les dents a été programmé aux Déchargeurs. Un peu d’exigence ne nuirait pas! Il y a parfois des mystères insondables dans le théâtre contemporain…
On va encore nous dire que c’était une première, et que nous sommes injustes -« Les critiques, disait Louis Jouvet, ne sont pas assez sévères »- que nous ne sommes pas tombés sur une bonne représentation. Mais que, depuis bien entendu, le spectacle s’est beaucoup amélioré. Désolé, on ne voit pas du tout comment… Et quand cette compagnie ira de nouveau « écraser ses mouches » (sic, elle se nomme ainsi), ce sera sans nous…
Philippe du Vignal
Théâtre des Déchargeurs, 3 rue des Déchargeurs, Paris ( Ier) jusqu’au 28 février.
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