Les deux Frères et les Lions d’Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre, mise en scène de Vincent Debost et de l’auteur

Les deux Frères et les Lions d’Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre, mise en scène de Vincent Debost et de l’auteur

Une reprise de cette pièce jouée des centaines de fois depuis douze ans (voir Le Théâtre du Blog). C’est l’histoire exceptionnelle de jumeaux écossais: David (1934-2021) et Frederick Barclay, lui, encore vivant. Nés dans une famille très pauvre, ils ont douze ans quand leur père meurt et, pour vivre, ils vendent The Daily Telegaph dans la rue… Ils travailleront ensuite comme aide-comptables à la General Electric. Puis, ils trouveront des boulots de peinture et, en 62, ils achètent d’anciens bureaux, les transforment en appartements, les revendent puis font de juteux placements immobiliers. Ils acquièrent aussi l’Howard Hotel.

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Vingt ans plus tard, insatiables, ils rachètent des entreprises, entre autres,  le groupe de transports et de brasserie Ellerman. En 92, ils s’emparent du groupe du Telegraph... Ce journal  que gamins, ils vendaient. Une belle revanche: «Nous étions pauvres. Alors, nous avons décidé de devenir riches. Très riches. Suffisamment riches, pour que plus personne ne nous regarde de haut. «  En 95, ils achètent l’hôtel Ritz et seront anoblis par la Reine cinq ans plus tard, pour leur soutien aux plus démunis et à la recherche médicale.

 Deux années avant, ils avaient acheté la petite île anglo-normande de Brecqhou, dépendant de Sercq, un autre île proche. Et ils y feront construire un château style néo-gothique, et même planter à côté, quelques vignes! Mais, retour de manivelle pour ces hommes d’affaires pourtant rodés, le droit normand, toujours en vigueur, survivance du système féodal hérité de Guillaume le Conquérant… qu’ils ignoraient, interdit la transmission par héritage aux femmes. Et, comme ils ont chacun une fille, leur immense fortune et ce château risquent de tomber aux mains de l’Etat qu’ils détestent. Ce qu’ils ne veulent à aucun prix.

Sous la pression des Barclay, Sercq veut se mettre en conformité, avec la Convention européenne des droits de l’homme. En 2008, première élection dans l’île! Les vingt-huit membres du conseil législatif dont certains soutenus par les frères Barclay, veulent supprimer cette mesure féodale… Mais ils ne remportent que cinq sièges à cette élection! Alors, tombe la première mesure de rétorsion contre la centaine d’habitants qui ont voté contre le changement de loi: les frères Barclay, propriétaires de la majorité des hôtels et restaurants, vont sans aucun état d’âme, les fermer et donc mettre environ cent-quarante habitants au chômage… Ces hommes d’affaires expérimentés mèneront une lutte acharnée avec leurs avocats grassement payés, pour trouver la faille et réussiront à faire modifier le Droit. Après avoir porté l’affaire devant la Cour européenne, ils finissent donc par gagner…

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L’auteur, acteur et co-metteur en scène Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre a écrit une pièce sur cette incroyable histoire pour, au delà de l’anecdote, dénoncer les méfaits du capitalisme et du libéralisme. Oui, Mais le frère Barclay, encore vivant, porte plainte pour atteinte au respect de la vie privée et diffamation. Il essayera de faire interdire cette satire socio-politique, coproduite suite à une commande de Mona Guichard, directrice de la Scène Nationale de Cherbourg. Ecrite par Heidi Tillette de Clermont-Tonnerre, avec l’aide de Sophie Poirey, maître de conférences, spécialisée en droit coutumier normand à l’Université de Caen-Normandie.
« La pièce est une fable satirique sur le capitalisme, dit leur avocat Olivier Morice, et rien ne peut justifier les accusations d’atteinte au respect de la vie privée et de diffamation. 
On exige l’interdiction de la pièce, de la vente et des dommages et intérêts de 100. 000 € !  »
On a voulu nous faire taire, dit aussi l’auteur. Mais c’est une œuvre de fiction. Je me suis inspiré de personnages réels  et tout est inventé. » Aucune attaque n’a jamais été portée contre la famille Barclay dont la plainte sera heureusement rejetée en 2019 par le tribunal civil de Caen… Sinon, cela aurait été toute la liberté d’expression sur une scène et ailleurs qui était mise en cause. 

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En une heure et quelque, Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre et Lisa Pajon racontent avec le panache et la distance nécessaires, cette réussite financière exceptionnelle aux multiples rebondissements, fruit du travail et de la ténacité des Barclay, mais qui a aussi des zones d’ombre et  de scandales. Une fable très caustique mais pleine d’humour comme on les aime, genre théâtre d’agit-prop, aux dialogues étincelants, d’une incomparable drôlerie et remarquablement jouée.
Il y a juste deux fauteuils en cuir vaguement Louis XIII, une table basse couverte de marbre avec théière, tasses, boîte à sucre, et derrière, un écran où sera projeté une fragment de la très fameuse tapisserie La Dame à la licorne qu’on voit parfois ironiquement hocher la tête, quelques photos noir et blanc d’un groupe d’enfants pauvres vendeurs de journaux,  et des enfilades de rues à Londres vers les années cinquante… Les frères, en survêtement ridicule d’un bleu-vert électrique (rien à voir avec les costumes/cravate violette des vrais Barclay!) servent le thé au public, avec scones, et confiture après avoir accueilli le public, en chantant dans le hall du Théâtre de l’Oeuvre
Un spectacle simple, magistralement interprété et sans aucune prétention. Et tout à fait réjouissant. Nous aurons une pensée pour Lugné-Poé, fondateur de ce théâtre. En 1896, il y avait créé Ubu-Roi d’Alfred Jarry… Les deux Frères et les Lions lui auraient sûrement plu. 

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Oeuvre,  55 rue de Clichy, Paris (IX ème). T. : 01 44 53 88 88.


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