L’Enfant que j’ai connu, texte d’Alice Zeniter, mise en scène de Julien Fišera
Ce seul en scène a été commandé par le metteur en scène, à l’autrice. La pièce a comme source d’inspiration l’histoire réelle arrivée à Cédric Herrou accusé en 2015 de faire passer la frontière à des migrants dans la vallée de Roya. Mais il s’agit là d’une toute autre histoire. Dès l’entrée de la sublime Anne Rotger, un climat, à la fois comique et dérangeant, s’installe ; une atmosphère ambiguë plane. Cette ambiance demeure jusqu’à la fin de l’histoire, tragique : la perte d’un enfant. A une manifestation, Cédric, dix-neuf ans, idéaliste révolté défenseur de la liberté et militant pour un monde meilleur et plus juste, est tué par un policier. Deux semaines après la sortie du tribunal où cette affaire a été jugée, Nathalie Couderc, sa mère d’une quarantaine d’années, s’exprime devant nous et sur l’état insurrectionnel du pays.

Mais dans ce déferlement de paroles, point d’excuse, ni d’appel au calme. Convaincue voici ses mots: «Quand j’ai dit que je n’imaginais pas que la police pouvait tuer des enfants blancs, ça ne signifiait pas que j’étais d’accord avec le fait qu’elle tuait des enfants noirs ou arabes. Je voulais juste dire qu’elle le faisait. » (…) « Je ne retire pas ma phrase. Je ne l’ai pas dite, parce que j’étais bouleversée. »
L’autrice nous met doublement face à l’inacceptable et interroge notre conscience sur la responsabilité de la Justice et sur cette phrase: «Je ne pensais pas que la police pouvait tuer des enfants blancs» prononcée par Nathalie Couderc dans une interview à la sortie du tribunal. Insistante, elle revient à plusieurs reprises et nous laisse interdits. Ses mots, pulsionnels (?) mais affirmés font scandale et provoquent des émeutes.
Double choc pour le public : un jeune adolescent arraché effroyablement à la vie et une mère en souffrance : «Il n’y a pas de nom pour les parents qui perdent leurs enfants », emportée par des pensées violentes et accusée de racisme. L’intime et les droits imposés par la morale et la justice d’une société s’intercalent dans l’écriture et la profération de la parole dramatique tel un chassé croisé, à un rythme soutenu et avec une sensibilité écorchée à travers des phrases inachevées, répétitions-variations et questions-réponses.
Alice Zeniter joue habilement sur l’incohérence et la brutalité des propos de Nathalie Couderc et les graves bavures de la police… Violence de l’âme humaine et violence du verdict : après deux ans de procès, le policier coupable bénéficiera d’un non-lieu! François Gauthier-Lafaye a imaginé une scénographie subtile en écho à cette histoire cruelle et sans nom. un lieu de nulle part, appartement de location sans âme -« je suis dans un appartement inconnu que je trouve moche ». Refuge d’urgence, trouvé par Nathalie Couderc pour vivre ce moment insoutenable, presque irréel. Un plateau nu avec des sacs de course en papier kraft, tous identiques comme des participants ou des témoins du drame. Vides ou remplis des vêtements et objets de Cédric dont s’empare la mère, comme un geste d’émotion et de deuil. La lumière de Jean-Gabriel Valot renforce et fait vibrer ce contexte tragique.
Nathalie Couderc, tel un moment épiphanique, découvre peu à peu et de par sa rage qui était son fils, sa beauté intérieure et son combat. Et dans le même temps, elle s’interroge sur elle-même, ses erreurs et sur son rapport maternel: «Ça ne m’intéresse pas, cette question, connaître ses enfants. Ce qui m’intéresse, c’est savoir comment j’aurais pu comprendre que mon enfant avait raison. Qu’il n’était pas en crise d’adolescence. (…) Il a fallu qu’il meurt pour que je croie à ce qu’il disait sur la violence. (…) « J’ai vécu une vie dans laquelle je n’avais pas grand chose à craindre. Tout ce qui me faisait peur était loin. »
En proie à ses obsessions et soumise à des principes bourgeois, elle essaye de comprendre: un des mots-clés de la pièce, «Ma phrase a été mal comprise.», «Il y a deux ans, je ne comprenais rien.», «C’est que je n’ai pas compris quelque chose», «Je ne comprenais pas ce qu’ils faisaient.» «J’avais besoin de comprendre», «Comment j’aurais pu comprendre que mon fils avait raison.» Par le sacrifice involontaire de son fils militant, Nathalie Couderc finira par rencontrer et comprendre cet enfant qu’elle a connu. Avec aussi un humour inattendu et étonnant, cette pièce, jouée par une remarquable actrice, pose des questions à la fois sociétales, existentielles et d’une profonde nécessité, sans jamais tomber dans le pathos.
Elisabeth Naud
Jusqu’au 21 octobre, Théâtre de la Ville-Espace Cardin, 1 avenue Gabriel, Paris (VIII ème). T. : 01 42 71 22 77.
Le 16 février, Les Bords de Scènes, Athis-Mons (Essonne).
Du 9 au 12 mars, L’Aghja, Ajaccio, et La Fabrique de Théâtre/Site européen de création, Bastia (Corse).
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