J’ai tué Emma S. d’Emma Santos, mise en scène de Mathilde Waeber

J’ai tué Emma S. d’Emma Santos, mise en scène de Mathilde Waeber

©x
©x


Emma Santos (1943-1983) avait quinze ans quand elle a vécu avec un peintre qui en avait dix de plus. Institutrice suppléante, elle subira des avortements répétés -et clandestins à l’époque- et aura une santé psychique en berne après une séparation… Hospitalisée à l’institut Marcel Rivière, elle finira par se suicider à trente-neuf ans.
Elle a écrit L’Illulogicienne en 71. Le manuscrit, refusé par une vingtaine d’éditeurs! paraîtra chez Flammarion la même année.  Mais elle se fait surtout connaître avec La Malcastrée, édité en deux ans plus tard et à nouveau par les Editions des femmes en 76.  Ecrivaine reconnue, elle a été depuis assez oubliée…  

La performance, très en vogue il y a quarante ans, semble renaître régulièrement de ses cendres. Et cette semaine, il y a en a eu deux spectacles qui en étaient proches, avec, à chaque fois, deux interprètes féminines. Au Théâtre  Mouffetard, l’une peintre et marionnettiste, et l’autre, performeuse ( voir Le Théâtre du Blog) Et, dans la petite salle Christian Bérard de l’Athénée, Pauline Haudepin, actrice et Mathilde Waeber, performeuse et metteuse en scène qui a découvert Emma Santos grâce à l’adaptation des textes qu’en avait faite le grand metteur en scène Claude Régy. Il avait dirigé l’écrivaine qui les avait interprétés, trois ans avant sa mort dans une petite salle au Théâtre de la Gaîté-Lyrique à Paris. Mais nous ne l’avions pas vue…
Mathilde Waeber reprend ici des extraits de La Malcastrée, puis de J’ai tué Emma S. pour créer un spectacle entre performance et théâtre. Thème: la maladie de l’écrivaine qui avait interrogé la violence de l’institution psychiatrique dans ses huit livres où elle raconte en phrases incisives, internements successifs, électrochocs et médicaments hallucinogènes qui eux, au moins, l’apaisaient.   
Et c’est aussi horrible, qu’accablant: « J’entre dans un quelconque hôpital pour un contrôle médical et je n’en sors plus. Je me fais traiter de rebelle, dérangeante hostile, sans manière, asociale… Je me retrouve assommée, droguée par les psychiatres. Je résiste. Je tiens bon. Je décide de ne pas me laisser avoir. Ils vont quand même pas me faire perdre la tête, non ? » ( …)  A l’hôpital, c’était une grande salle de soixante lits alignés, séparés par une table en fer blanc sur laquelle on pose le crachoir. Au pied du lit, le bassin et la bouteille d’urine. Au fond de la salle, deux lavabos sans rideau et la porte des w.c. à demi-défoncée. La chasse d’eau cassée depuis six mois, paraît-il. On a brisé une vitre pour laisser s’échapper les odeurs. Une sorte de salle d’attente. un centre de tri. »

(…) L’immobilisme, le silence me pèsent tant. On croirait que l’asile c’est une maison pour agités. On se trompe. C’est rigide, fixé, réglementé par les médicaments. On répète tous les jours les mêmes gestes. L’inertie recouvre tout d’un voile blanc. On dort même debout, sur sa chaise. On n’existe plus. Ça commence le matin avec le bruit du chariot dans le couloir pour les soins, le petit déjeuner, les soins et encore le dîner et les soins. Jour et nuit enfermée dans cette chambre que je connais par cœur. Le seul décor, c’est le mur derrière les barreaux de la fenêtre. On n’a même pas planté un bout de vert pour évader les yeux. »
« La folie, ça commence par une jeune femme fraîchement sortie de l’Université dans sa blouse blanche nette neuve. Un peu hystérique quand même avec ses ongles rongés au-delà du «normal». Elle crie zigzaguant entre les lits : vite, vite mon Dieu, aujourd’hui il y a présentation des malades au grand patron… je n’ai pas le temps… plus tard, plus tard… Le grand patron.J ’ai envie de me lever et de crier plus fort : mais on souffre nous. Votre grand patron, il peut toujours attendre… On n’est pas des marionnettes, des joujoux à médecin. Regardez-nous un peu, Madame. Ayez honte, Madame, on est des gens. On souffre. Ne jouez pas avec nous… »

© Jean-Louis Fernandez
© Jean-Louis Fernandez
© Jean-Louis Fernandez
© Jean-Louis Fernandez

Sur le plateau nu, une paroi couverte de terre brune humide que la metteuse en scène -pantalon et marcel noirs- griffera lentement sans  un mot, puis elle en détachera des fragments qu’elle mettra dans un baquet.

Pas loin d’Untitled green on blue (1968) une œuvre du peintre Marc Rothko  dont elle dit s’être inspirée.  Sans doute aussi pour rappeler les plaques de métal couvertes de pâte qu’Emma Santos réalisait à la fin de sa courte vie. Et la gestuelle est souvent impressionnante. Pauline Haudepin, elle, dans la salle, commence à dire ce texte d’Emma Santo qui écrivait, pensait mais au ralenti, bourrée de Valium, dans une cellule où le temps n’existait plus et où elle n’avait pas de nouvelles du dehors: « Ni heureuse ni malheureuse, je n’ai plus la force de me révolter. » Dans la seconde partie, il y aura aussi quelques photos projetés dont celle d’Emma Santos.
Pendant que Mathilde Waeber commence à réaliser ce bas-relief non figuratif et recommencé à chaque représentation, la jeune actrice monte sur scène. Sympathique, Pauline Haudepin a un belle présence mais sa diction n’est pas toujours impeccable. Alors que ce genre de texte intime exige une parole ciselée…  Là, côté direction d’actrice, il y encore du travail. Et dans un salle aussi petite, le micro H. F.  n’apporte rien, quoi qu’en pense la metteuse en scène. C’est un leurre actuel de plus en plus fréquent et ce genre de béquille n’a jamais corrigé une élocution approximative, ni créé une plus grande intériorité.
Michel Maurer, remarquable ingénieur du son de Wajdi Mouawad, a dit récemment dans Le Figaro: « Nous avons toujours un objet sur, ou dans l’oreille, nous écoutons des choses en permanence. Le pouvoir discriminateur de l’oreille est atteint. Elle perd cette notion naturelle et ludique de l’écoute. On s’isole. Nous sommes dans un rapport de bruit ambiant. Nous nous habituons à un univers sonore, mais qui n’est plus réel. Nous ne sommes plus libres de notre écoute. »
Et, quelles que soient la qualité du micro et la compétence de l’ingénieur du son, rien à faire: il y a toujours une certaine distance et une sécheresse dans la voix ainsi amplifiée. Et, comme les metteurs en scène adorent souvent mettre à un très haut niveau sonore (plus de cent décibels, de musiques et/ou vidéos, c’est bien pratique pour faire entendre les interprètes. Mais, comme disait Mark Twain, les faits sont têtus: le théâtre y perd souvent son âme…
« Si la représentation a un but, la metteuse en scène, c’est de créer la possibilité  d’un espace et d’un temps où chacun puisse librement penser et sentir la réalité  de la folie, la façon dont elle se heurte contre celle de la société. » C’est une entreprise difficile et cette performance-théâtre avec l’image d’une œuvre plastique en train d’être réalisée sous nos yeux et la parole d’une écrivaine, a un peu de mal à prendre son envol. Mais il y a de très bons moments. On aimerait pourtant ressentir mieux chez cette jeune actrice « l’ordre apparent et le désordre intérieur » et toute la violence exercée par l’institution psychiatrique que ressent Emma Santos à l’époque où elle était internée…

Au milieu, entre les deux textes, il y aussi quelques phrases de Mathilde Waeber, projetées sur ce tableau de terre où elle indique qu’elle est la performeuse et metteuse en scène de  J’ai tué Emma S., et que son actrice, elle aussi, est metteuse en scène. Curieux! Peut-être histoire de montrer qu’elle se situe bien dans une performance, à mi-chemin entre arts plastiques et théâtre… Après tout, pourquoi pas? Une occasion, en tout cas, d’aller entendre la parole singulière de cette écrivaine méconnue et ce spectacle a les atouts pour aller plus loin.  Et le théâtre actuel a besoin de ce genre d’expériences. Mais attention, tout se mérite: il faut monter quatre étages pour atteindre la salle Christian Bérard, alors évitez d’emmener votre grand-mère âgée. Donc, à suivre… Dans quelques jours, notre ami Jean-François Rabain, psychiatre, nous donnera son point de vue.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 22 mars, Athénée-Théâtre Louis Jouvet, 4 square de l’Opéra-Louis Jouvet, Paris (IX ème). T. : 01 53 05 19 19. 

Aux Editions des femmesAntoinette Fouque: Le Théâtre (77) La Loméchuse (78), Effraction au réel, (2020), La Malcastrée (2021) (1ère éd. 76), J’ai tué Emma S., 2023 broché (76) La Punition d’Arles (2025), Itinéraire psychiatrique ( 2025 )
Et L’Illulogicienne, Flammarion (71) La Punition d’Arles, Stock, (75, rééd. 2001), Le Mensonge-Chronique des années de crise, éditions Encres, Écris et tais-toi, Stock (78, rééd. 2001)

 


Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

trois × 5 =